Aux jardins enchantés de Cornouaille
Part 7
Derrière Concarneau, la terre se relève en lentes ondulations, jusqu’aux premières rides de la Montagne Noire, où se cachent des tourelles de vieux manoirs comme le Minuello, et des chapelles comme Coatanpoudou ou Saint-Maurice du Moustoir. Vue de Saint-Yvi-d’en-haut, la baie doit apparaître, à cette heure, sous la nacre du soir, comme une conque géante, dont la pointe pénètre fort avant dans le verger de la Forêt et dont l’ouverture, entre la Jument et Beg-Meil, pavoise l’azur marin d’un bouquet d’îles blanches: les Moutons, Guimenech, Penfret, avec l’anse de Porniguel, le Drénec, le Loc’h, Saint-Nicolas et le fort en ruine de la Cigogne.
Nulle part, on ne peut mieux saisir le contraste entre les deux types de côtes cornouaillaises qu’en opposant les deux faces de cette baie. De la pointe de Trévignon aux roches du Cabellou, la végétation est pauvre, maigre, derrière le chapelet des lagunes. Des vaches courtaudes paissent sur le sable une herbe courte, rôtie par l’air marin et qu’égayent, de place en place, les taches bleues des panicauts et des piloselles. De place en place, vers Névez et Saint-Philibert, le pays triste s’agrémente d’une touffe de pins courbés au vent, ou d’un toit bas de ferme qu’entoure un courtil de seigle ou d’avoine, arraché à la dune et clos d’un murtin de pierraille.
La pointe de Trévignon, que rien ne protège contre la fureur des courants atlantiques, est basse, dénudée, d’une sauvagerie profonde. Défendue, à son extrémité, par une traînée de rocs que recouvre une toison de varechs roux et qu’a sculptés, au long des siècles, le ciseau de la mer, elle déploie ensuite, jusqu’à la Jument, la courbe triste de ses dunes.
Mais après le Cabellou, le spectacle change et la côte s’humanise. Protégée par le môle naturel de Beg-Meil et par le brise-lames des Glénans, la baie prend l’apparence d’un beau lac à peine ridé et dont la sérénité ne se rompt que par les forts coups de vent d’Ouest.
Son pourtour s’infléchit, se découpe en criques encaissées, exquises de paix, sur lesquelles se détache le feston blanc des grèves: Saint-Laurent, le Saint-Jean Cap-Coz et la cale de Beg-Meil.
Au contact de cette mer apprivoisée, la campagne elle-même s’imprègne de douceur. De Pleuven et de Saint-Evarzec, elle se penche sur la baie comme un parc enchanté. Il n’y a rien en Bretagne de plus frais et de plus doux que ce beau pays de Fouesnant. L’air y est tiède, la lumière limpide; les champs, sous le couvert des pommiers, y ont une ombre verte de cathédrale. L’hiver y est si peu rude qu’il fait fleurir, en pleine terre, dans les coins abrités, les roses et les camélias. Tous les arbres fruitiers de Cornouaille croissent à qui mieux mieux dans ce verger touffu, qui a des douceurs de paradis: les poiriers, les pommiers, les pruniers à perdrigons, les figuiers aux larges feuilles luisantes, les cerisiers à l’écorce grise, lisse à l’œil comme une moire.
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Les villages s’y cachent dans des creux d’ombre; du Mont du Roi ou de Locamond l’on voit monter leurs fumées dans l’air calme, sans que l’on puisse distinguer les cheminées ni les toits. Seuls émergent de la houle des feuilles la flèche aiguë d’une chapelle, comme Sainte-Anne de Fouesnant, perdue dans la solitude d’une châtaigneraie, ou Saint-Tudy et Kerbader, dédiée à Notre-Dame des Neiges.
De quelque côté qu’on se tourne, l’œil se repose sur cette verdure vive de renouveau. Tout est vert en ce pays: l’eau des sources, des fontaines, où les arbres et les herbes se mirent, les chemins bordés de hauts talus et noyés de la pénombre des frondaisons, les bois, les vergers, les prairies et la mer elle-même, dont les vagues ont des reflets glauques, sur les fonds de sable de la baie. C’est le triomphe de l’émeraude.
Cette verdure ne s’arrête qu’à la ligne du rivage, où les arbres, nouant au roc leurs racines, se penchent au-dessus des criques et trempent dans l’écume, aux heures de haute mer, les extrémités de leurs branches.
Au printemps, tous les arbres fruitiers fleurissent à quelques semaines ou à quelques jours d’intervalle. Les pruniers d’abord, en mars ou, par les années heureuses, dans les premières tiédeurs de février; en avril, les cerisiers, d’un rose frêle d’arbres du Japon; pour finir, en mai, dans le même temps que les prunelliers et les aubépines, les poiriers blancs et les pommiers de _fero-bris_, d’une floraison plus vive et plus odorante. C’est alors le chant du cygne du printemps, comme le bouquet d’un feu d’artifice, dans une fête sans pareille de la couleur et de la joie.
Trois mois durant, on marche sous une neige de pétales blancs ou roses, au long des chemins débordant de tous les parfums bocagers. La vie, la paix et le bonheur semblent, à l’envi, couler du ciel.
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Le pays de Fouesnant se prolonge par Clohars et Pleuven, jusqu’à la bleue coulée de l’Odet. Le printemps breton y revêt la même grâce aimable et la même douceur. Le foin qui sèche met dans l’air un enivrement. Les maisons, avec leurs perrons gris et leurs courtillets rougis de passe-roses, y ont un air de bon ton et de vétusté coquette. On s’attend à en voir sortir des hommes d’un très vieux temps, en habit à basquines, et s’exprimant dans l’archaïque langage des conteurs. Les femmes en corselet noir et collerette, avec leur teint de pomme fraîche, jettent un éblouissement au pas des portes, où elles brodent et tricotent en bavardant, à longueur de jour.
On devine l’Odet tout proche, derrière les branches des ormes et des hêtres; son azur s’égaye du triangle ocre ou rouge des voiles. La terre et la mer se sourient, s’embrassent, se font fête, se bercent en un perpétuel enlacement. Portz-Meillou cache sous ses feuillages des retraites charmantes. Le flot, deux fois le jour, vient réveiller, au Ménez-Bili, les joncs des marécages, et porter au cœur des bois, vers le Perguet et Clohars, la verte caresse de la mer.
De temps en temps, un souffle passe, imprégné de fraîcheur océane et qui mêle une senteur d’iode et de sel aux parfums agrestes de la terre.
De bonne heure les Bénédictins de Sainte-Croix, en Quimperlé, religieux doctes et sages, avaient apprécié le charme et l’abondance de ce coin de pays, édifiants en ce qu’ils stimulaient leur zèle par le spectacle anticipé des joies du Paradis.
Ils avaient construit leur prieuré de Locamand, à flanc de colline, en un lieu que par charte solennelle, le roi Hoël leur avait concédé, avec toutes ses appartenances, «ses forêts, ses prairies, ses étangs poissonneux», libres de toute rente et redevance. C’était dans la situation la plus avantageuse qui fût, au creux le plus abrité de la baie de Concarneau, où ils jouissaient des bienfaits combinés des champs et de la mer.
Outre le bonheur d’une retraite, propice à la méditation et à la prière, il y goûtaient les délices d’une bonne table, nourrie des poissons les plus savoureux et des meilleurs fruits prodigués par la main du Créateur. Leur cloître, même en hiver, était fleuri de roses, et leur regard, le soir venu, se reposait sur le va et vient des barques sillonnant une mer calme et pure comme le ciel. Amis de la nature, ils rendaient la justice, au village de la Forêt, à l’ombre d’un gros chêne qui passe pour y exister toujours. Juges, justiciables et plaideurs prenaient place, en ce rustique tribunal, sur des bancs de bois qu’on apportait des maisons voisines.
La Révolution survint, qui dispersa les religieux et fit tomber dans l’abandon le prieuré. Il n’en subsiste aujourd’hui que de médiocres vestiges: une porte gothique, des débris de murailles, quelques dalles funéraires et un bouquet d’arbres gigantesques sur lesquels se guident les navires qui entrent dans la baie après avoir doublé la pointe de Beg-Meil.
Mais sur la terre des moines, la gaie nature de Cornouaille a repris tous ses droits. Étalant en tous sens sa verdure envahissante, elle a recouvert les ruines de l’ombre de ses hêtres et de ses figuiers triomphants. L’herbe a poussé, tellement haute et drue sur l’emplacement du monastère qu’on ne distingue plus guère ce qui fut le cloître de ce qui fut la chapelle ou la salle capitulaire. La mousse, s’attachant comme une rouille verte aux pierres tombales, en a peu à peu rongé les inscriptions, effaçant jusqu’au souvenir des morts.
Comblé par cette nature généreuse, comment l’homme, au pays de Fouesnant, eût-il résisté à ses instincts de flânerie et de douce insouciance? Tout conspire à lui rendre l’existence agréable et à lui épargner tout effort: le climat heureux, la terre prodigue, la mer qui lui apporte l’engrais jusqu’à la lisière de ses vergers et de ses champs.
Chaque saison lui assure sa provende: la fin du printemps les cerises, que l’on vend, par «mannes» énormes, rafraîchies de fougère, à tous les pardons de Bretagne; l’été les foins; l’automne les poires et les pommes qui, si la récolte est moyenne, suffisent à payer toutes les dépenses de l’année et produisent un cidre délectable, pétillant, d’une exquise amertume, le plus justement apprécié de toute la Cornouaille.
Alors, que pourrait faire le Fouesnantais, sinon regarder pousser l’herbe en fumant sa pipe et en se croisant les bras? Et c’est à quoi, philosophiquement, il passe ses jours, profitant autant qu’il se peut des trésors que la terre lui octroie.
S’abandonnant à une vie quelque peu végétative, il ne se soucie point de tailler ses fruitiers ni d’amender son sol. Il laisse tout croître, au gré du temps et du bon Dieu. Par ailleurs, Saint-Éloi de Clohars veille sur ses chevaux et Sainte Anne de Fouesnant sur sa terre.
Comment s’étonner, dès lors, si, bien différent en cela de la plupart des Cornouaillais, il n’aspire guère à d’autres horizons que ceux de son pays?
Il n’en est pas de même de la Fouesnantaise qui se plaît aux lointains voyages et est amoureuse du plaisir! Rieuse, coquette, elle raffole des beaux atours: des collerettes tuyautées, des rubans aux couleurs tendres, des devantiers rose ou lilas, des théories éclatantes. On la rencontre dans tous les pays de la Bretagne, accorte et quelque peu frivole. Mais elle émigre aussi bien vers les grands centres comme Rennes, Nantes et Paris, où elle se «gage» comme servante, toujours avide de bruit, de musique, de danse, de lumière, apportant dans la brume ou la fumée des villes la note riante de son costume, de son visage, rose et clair comme, aux alentours de Pâques, les cerisiers de son pays.
LE PAYS BIGOUDEN
De quelque côté qu’on l’aborde, par le «chemin du marquis» en Landudec, ou par la côte de Pratanras, le pays Bigouden a je ne sais quoi d’âpre et de sévère. De la dépression du Goyen, qui le sépare du Cap Sizun, aux dunes de Guilvinec et de Penmarc’h, il étend à perte de vue ses espaces à peine ondulés, noyés de brumes violettes. Et l’impression qu’il fait naître est d’autant plus triste qu’on laisse derrière soi la plus grasse et la plus voluptueuse des Cornouailles, vautrée au long du Steïr dans ses herbages et ses fleurs.
Le pays Bigouden est à l’opposé de cette luxuriance et de cette langueur. Ses chemins s’en vont, sans détour, à travers des campagnes mélancoliques qui déroulent jusqu’au bord du ciel la monotonie de leurs cultures: champs de pois et de pommes de terre, séparés par des murets de pierraille zigzaguant à l’infini. Les terres incultes y sont rares; reculant devant l’effort patient et obstiné du laboureur, la lande n’y occupe plus que les buttes rocheuses; encore, d’année en année, se laisse-t-elle rogner, par la houe, quelque arpent de terre neuve. Point d’arbres, sauf, de place en place, quelques pins découpant sur le ciel leurs silhouettes, alternant avec les cônes disséminés des moulins à vent.
Cette âpreté du paysage ne fait que croître, comme on descend, par lents paliers, du plateau de Plonéour à Plozévet, jusqu’à l’arc dénudé de la baie d’Audierne. Nulle côte de Cornouaille n’est plus farouche ni plus solitaire, ni ne vit davantage sous la menace constante de la mer. De la pointe de Larvily à la Torche de Saint-Guénolé, elle n’oppose, à l’assaut des grandes lames d’Atlantique, qu’un étroit cordon de galets et de dunes. Dans ses colères d’équinoxe, la mer se rue sur ce frêle barrage, avec un grondement qui se perçoit à cinq lieues dans la profondeur des terres.
Aventurées à quelques pas du rivage, les chapelles de Penhors et de Saint-Vio se dressent au milieu des étangs et des sables, sous le vol en tourbillon des oiseaux de mer, comme les gardiennes muettes des solitudes.
Mais les villages, comme Plovan et Tréguennec, ont fui cette côte lagunaire, ouverte aux courants et aux bourrasques, pour se fixer à la limite de la Palue, sur les premières pentes du granit où ils échappent au péril des raz de marée.
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La côte Bigoudène n’a d’ailleurs point partout ce caractère sauvage et quasi désertique. Elle sait se faire attirante dans les rias abrités du sud. Tels coins, de la chapelle Saint-Guido à la «rivière», ont, sous le soleil d’été, une couleur provençale. Il faut avoir vu l’estuaire de cette rivière de Pont l’Abbé, vers les dernières semaines de février, pour comprendre jusqu’où peut aller, à certaines saisons, la séduction de la nature bretonne. Alors que la fin de l’hiver traîne partout ailleurs ses derniers glaçons et ses brumes, la petite mer bigoudène--la plus réduite et la plus occidentale des «mor-bihan» bretonnes--presque isolée de l’Océan par le long dos de sable de l’île Tudy, qui n’est «île» qu’aux plus basses mers, jouit d’une température idéale.
Suarès a raison de la comparer à une lagune de Polynésie, pleine de fleurs et d’aromes. Toute proche du désert des Palues, elle déconcerte comme un paradoxe. Embaumée, suivant les saisons, de glycines et de lauriers roses, l’île Garrot est comme un radeau de fête galante, ancré dans les eaux vertes de l’estuaire.
L’anse de Loc-Tudy, protégée des courants du large par son musoir de Langoz, a des tiédeurs heureuses de calanque.
Dans l’intérieur même, auprès des fauves solitudes que dessèche le vent marin, la terre Bigoudène a des jardins d’une incroyable fraîcheur. De vieilles demeures seigneuriales, comme Guilguiffin ou Lesnarvor, se cachent au fond d’avenues où l’on marche, à la fin de l’hiver, sous le couvert flamboyant des mimosas en fleur. Les villages blancs, serrés autour de leurs clochers, ont une grâce d’un autre siècle. Jusqu’aux maisons très humbles, où l’herbe croît sur le chaume, prennent un air noble d’aïeules, avec l’arc en accolade de leur linteau et leurs courtils fleuris de roses.
Peut-être est-ce dans ce contraste incessant, dans ce mélange de brutalité et de grâce sauvage que réside ce charme du pays Bigouden, que l’on subit sans en discerner très exactement les causes. Charme subtil, particulièrement sensible aux soirs de mai, quand le soleil rougit le chevet des chapelles et que flotte, par tout le pays plat, le parfum rude des pinèdes. Cette douceur crépusculaire, on l’a respirée à la belle saison, à toutes les pointes extrêmes de Bretagne, au Raz, et mieux encore à Loc-Mazé-Pen-ar-Bed et Saint-Mathieu, où le printemps, égayant les ruines, fait éclore par Myriades les pâquerettes dans l’ombre des arcades romanes.
Mais il s’y mêle, au pays de Penmarc’h et de Pont-l’Abbé, la poésie d’une très vieille terre, battue des flots, mordue des vents, qui fut habitée dès les premiers âges de l’humanité et où les civilisations les plus lointaines ont semé leurs souvenirs.
La nature trop verte des bords de l’Odet et de l’Isole est un enchantement de l’âme, mais ne porte guère à rêver. Tandis que l’esprit s’émeut devant cette terre Bigoudène où tout porte la marque d’un passé profond et mystérieux.
Nulle part, en cette Cornouaille de la mer, aussi variée de mœurs que de visages, la nature n’a plus profondément marqué l’homme de son empreinte. L’âme bigoudène est, à l’image de la nature, toute pétrie d’énigmes et de contradictions, excessive en toute chose, dans l’effort et dans le plaisir, mobile, inconstante comme un jour d’avril à Penmarc’h, empli, au matin, de tendresses printanières, débordant, le soir venu, de toutes les fureurs conjurées du vent et de la mer.
Nul peuple de Bretagne n’est plus éloigné de cette tristesse funèbre, de cette tendance au rêve, à la vie contemplative, qui ont passé si longtemps pour les traits distinctifs de notre race. La joie bigoudène est bruyante, tumultueuse; elle se manifeste à toute occasion, aux pardons, aux fêtes, aux foires, aux «frairies», aux assemblées de famille ou de village; elle porte en elle quelque chose de païen et de barbare.
Sous la frêle écorce chrétienne, on n’aurait point de peine, d’ailleurs, à retrouver, surtout chez les Bigoudens du sud, ce paganisme qui constitua jusqu’à ces derniers siècles, le fond de leur mysticité. Les paroisses du nord, de Plovan à Plogastel, rendues par leur isolement farouches et pauvres, avaient été sauvées par Saint-Germain de la cavalerie des Alains, à qui leur chef Etéorik les avait promises au pillage. Elles s’étaient trouvées, de bonne heure, conquises à la foi nouvelle par le puissant médiateur qui, quelques années plus tard, devait mener les Bretons au combat, contre les pirates saxons, au chant d’Alleluia.
Mais le pays du Pont et du Cap Caval, malgré les efforts de Saint Tudy, de Saint Alour et des compagnons de Saint Clair, demeura très longtemps fidèle au polythéisme ancestral. La religion druidique y laissa jusqu’au dix-septième siècle les traces de ses croyances et de ses rites; encore les missions du Père Maunoir et de Michel Le Nobletz ne l’ont-elles anéantie qu’en apparence. Le christianisme, en bien des cas, a dû composer avec le druidisme, tout comme l’avait fait, à la fin de l’Empire, le paganisme romain, en admettant dans ses temples les dieux gaulois et en sculptant les figures d’Hercule et de Mercure sur le lec’h de Kerdavel. Encore aujourd’hui, le menhir de Lehan se dresse comme un Irminsul sur la face morne du marais. En nul pays plus qu’en cette «Négritie de l’Occident», ne sont plus sensibles «ces sédiments de religions mortes ou prétendues mortes, que dénonçait l’abbé Mugnier dans la _Vie catholique_, et que le catholicisme recouvre comme la couche d’huile le vin qui bout dans la jarre, sans abolir ni affaiblir ses puissances dionysiaques».
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Rêveries, sans doute, que ces suppositions d’érudits et de poètes, qui veulent retrouver, dans les dessins des plastrons ou la forme des coiffes les attributs des vieux cultes d’Asie; rêveries, encore, que ces hypothèses qui tendent à voir, dans le prolapsus de la lèvre inférieure et dans la saillie des pommettes la preuve des origines tyriennes ou mongoliques de la race. Car ce ne sont là que déformations du visage, dues à la pression, exercée dès l’enfance, des lacets du _coëf-bléo_.
Mais l’esprit païen subsiste, plus qu’on ne pourrait le croire, dans ce pays si longtemps fermé à toute influence du dehors; et c’est ce qui explique, pour une large part, son goût si marqué des couleurs, des parures d’un luxe éclatant et barbare.
Il suffit, pour s’en convaincre, d’avoir assisté, quelque année, aux solennités mi-religieuses, mi-profanes de la Tréminoue, qui ne durent guère moins d’une quinzaine et que ramènent à Pont-l’Abbé les dernières ardeurs du soleil de septembre.
La joie y coule à pleins bords: joie des couleurs, de la lumière qui ruisselle, du soleil qui rit aux toits bleus, aux maisons blanches, aux rides d’or de l’étang, qui fait resplendir les broderies des plastrons, les rubans jaunes, pourpres et orangés des coiffes, les cheveux roux sous la neige des tiares, qui allume à la pulpe des lèvres la petite flamme rouge du plaisir.
Joie des cris, du bruit, des rumeurs, des appels et des «you» lancés d’une voix aiguë, des chansons bretonnes mêlées aux derniers refrains de Montmartre, des sons criards du biniou répondant aux rugissements du jazz et aux notes aigres du piano de bastringue, pour scander le rythme des danses confondues, anciennes ou modernes: valse, shimmy, gavotte et jabadao.
Ces danses du passé, le Bigouden s’y adonne avec une ardeur sombre, contenue, presque sauvage, les yeux clos à demi, les bras au corps, les mains immobiles, martelant le sol de pas nerveux, dans une sorte d’extase, comme s’il satisfaisait aux rites d’une religion barbare.
Mais la nuit venue, cette ardeur éclate et déborde, roule en torrent par les vieilles rues, emplies d’ombre, des Douves, des Carmes, des Levées. Et Pont-l’Abbé redevient la cité païenne de Melkhart et d’Astarté, emportée en un délire d’amour et d’alcool, dans le sourd piétinement de ses cabarets en folie qui ne s’endorment, le plus souvent, qu’au petit matin, dans la joie brutale et lourde de l’ivresse.
On conçoit l’obligation qui s’imposa jadis, paraît-il, en ces soirs de fête, pour préserver les soldats de la contagion ardente du désir, de dérouter les régiments qui, venant de Quimper ou de Vannes, passaient par Pont-l’Abbé, se rendant aux Palus pour leurs tirs de guerre.
L’interdit a été levé par des chefs plus pitoyables. Mais il existe encore une chanson, exaltant les belles filles chaudes de Cornouaille, et qui dit à son refrain:
_Ar Vigouden da gousket[8]. Ar Vigouden, ar Vigouden, Be po, na po ket Ar Vigouden da gousket._
[8]
Aurez-vous, n’aurez-vous point Une Bigoudène pour dormir.
Et les soldats bretons la chantent toujours, mi-gouailleurs mi-mélancoliques, dans le grand vent, le sable et le soleil, pour tromper leur fatigue ou leur ennui, sur la grand’route de Tréguennec.
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Cette même ardeur, le Bigouden l’apporte au travail. Il n’est point, en Bretagne, de population plus endurante, ni plus acharnée au labeur.
Le «glazik» des vallées opulentes ou le Fouesnantais de Gouesnach et de Clohars se reposent sur la vertu de leur sol, qui, sans qu’il en coûte de peine, fait mûrir les cerises et les pommes et remplit leurs fenils de récoltes odorantes.
Le Bigouden ne jalouse point l’heureuse fortune de ses voisins, mais il sait que par une loi de nature, aussi vieille que la terre et que les hommes, son champ de sable ou de rocaille exige, sans répit, le plein effort de ses reins et de ses bras. Sa terre, il la dispute à l’Océan, aux dunes, aux garennes; il la laboure et la pétrit comme une maîtresse inhumaine, plongeant à vif avec une volupté sauvage dans ses entrailles de granit. Il y travaille, à la bêche ou à la houe, des premières lueurs du jour aux dernières cloches de l’Angélus. Sa femme l’y aide, acharnée elle-même, déformant son corps aux pénibles tâches, portant les lourds fardeaux, conduisant les attelages. S’il est enivré le dimanche au pardon, ou à quelque retour de foire, rien ne l’empêche d’être au champ, le lendemain, à la plus fine pointe de l’aube.
Pour fertiliser sa terre, il va récolter, à des kilomètres ou à des lieues, entre Plovan et Tronoën, le goémon d’épave arraché aux fonds marins par les tempêtes d’équinoxe. Il le cueille, dans l’eau jusqu’à mi-ventre par les plus grands froids d’hiver et le dispute à son voisin, prêt aux querelles et aux coups.
Jadis, cette moisson de la mer, sur la côte bigoudène, était l’occasion de chicanes homériques. Il n’était point rare, par les nuits de tempête, où le vent et la mer faisaient rage, de voir les habitants des fermes se défier de camp à camp, en venir aux mains, s’attaquer dans des rixes sauvages à coups de fourche ou de croc. Il n’était point trop de l’autorité du «recteur» ou du maire, qui circulait à cheval à travers la Palue, pour apaiser les dissentiments et arbitrer les contestations trop brutales.
Ces rivalités étaient aussi vives de village à village, ou de paroisse à paroisse. Telle roche, riche pourvoyeuse de goémons ou d’algues, devenait l’enjeu d’intrigues ou de procédures qui se prolongeaient parfois pendant un quart de siècle et qui, d’appel en appel, n’avaient leur conclusion qu’à la Cour de Versailles.
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