Au tournant des jours (Gilles de Claircœur)

Part 15

Chapter 153,790 wordsPublic domain

«Ma lettre va te faire de la peine. Aussi j’ai le cœur serré en prenant la plume. Mais, je t’en prie, cher papa, ne reste pas sur la première impression. Fais-moi crédit d’indulgence et d’attention jusqu’au bout. Et même si je ne trouve pas les phrases qui te feront bien comprendre l’état d’âme de ta grande fille,--un état d’âme très sérieux, très brave, très loyal, je t’assure,--eh bien, sois assez bon pour attendre que j’aie causé avec toi, avant de me blâmer--surtout avant de t’attrister--ce qui me serait bien plus dur que tout.

«Papa, tu sais que je me croyais une vocation littéraire. Tu en étais fier. Tu m’encourageais. J’espère encore que nous ne nous sommes trompés ni l’un ni l’autre.

«Seulement, voilà. Ce qu’une jeune fille de vingt ans peut écrire ne rapporte pas ce qu’elle mange (même avec un régime amincissant), ni le brin de toilette dont elle ne saurait se passer. Non, papa, fût-elle géniale. Sa prose ou ses poèmes, s’ils doivent s’imposer un jour au public, ne s’imposeront que par deux catégories d’intermédiaires: 1º le temps, qui ne prendra de commission que sur son énergie et son travail, dont elle devra le saturer longuement; 2º ces messieurs les éditeurs, directeurs, critiques et confrères, qui la lanceront peut-être malgré l’encombrement, les rivalités, les bouillons à boire, mais à la condition qu’elle sera «bien gentille».

«Le temps est un intermédiaire qui, ne me demandant pas d’être «bien gentille», mais de beaucoup travailler, me convient mieux que d’autres. Seulement, en l’espèce, le temps représente au moins une bonne dizaine d’années.

«Pendant ces dix ans, cher papa, je veux pourtant gagner ma vie. Et d’autant plus que, malgré ses exigences, monsieur le temps ne garantit rien. Je peux faire de la littérature pendant dix ans, et reconnaître, au bout de cette décade, que ma littérature ne me rapportera pas une côtelette par semestre,--ce qui est peu (même avec le régime amincissant).

«Marraine, qui me disait tout cela avant que l’expérience me l’eût démontré--et que je ne croyais pas, naturellement--ajoutait: «Entre dans l’administration.»

«Mais, papa, entrer dans l’administration avec l’idée de tout faire pour en sortir, je ne trouve pas ça loyal. D’un autre côté, j’ai peur qu’une fois entré, on perde, précisément, l’idée de sortir. La routine, le travail sans lutte, sans stimulant, sans concurrence, les augmentations, les années gagnées pour la retraite et qu’on ne veut pas avoir accumulées en vain,--tout cela doit vous envelopper, vous amollir, vous fixer.

«Puis, la vie de bureau, ce n’est pas la Vie, dont on peut faire des œuvres vibrantes, frémissantes, saignantes.

«Cher papa, depuis que j’ai communié avec la Nature sublime, depuis que j’ai respiré l’air des altitudes, que j’ai entendu les voix de l’Espace et de la Nuit, que j’ai vu les cimes neigeuses s’allumer à l’aube, l’une après l’autre, foyers de pourpre hors de la brume bleuâtre, depuis que j’ai pleuré d’émotion devant ces beautés inouïes, moi, la petite Parisienne, qui appelais «mon parc» un pauvre arbre étiolé entre des murs, j’ai compris que je pouvais souffrir pour l’Art, dans la liberté, mais non pas m’engourdir dans la monotonie des habitudes, là où il n’est pas, là où on ne le connaît pas, là où la sécurité, à laquelle on s’accoutume, le fait oublier, le fait renier, comme un maraudeur insolite, comme un intrus.

«Alors, cher papa, au moment même où je me désolais, où je doutais de tout: de moi, de mes aspirations stériles, des hommes et de leurs vilains pièges, des splendeurs de l’été parmi ces montagnes trop émouvantes, de mes rêves, sans doute déraisonnables, et du devoir, incompréhensible,--voici que j’ai trouvé ma voie. Ce fut comme une révélation, et, en même temps, comme une obligation très douce.

«Je n’ose pas te dire que j’avais prié, et que je me crus presque miraculeusement exaucée. Tu jugerais peut-être qu’il y a là, de ma part, une prétention sacrilège. Toi, qui te déclares libre-penseur, tu n’admettrais tout de même pas qu’une pauvre petite comme moi, qui ne s’est pas déshabituée de joindre les mains et d’implorer le Maître invisible, ait l’audace de mêler le Ciel à des choses de théâtre.

«Car il s’agit de théâtre. Une interprète fait défaut dans la pièce de marraine. Impossible de la remplacer de façon convenable, en cette fin de vacances, alors que la saison d’hiver est organisée partout, et les engagements pris. Un rôle que je sais, que j’ai répété avec une prédilection instinctive, avec une sorte de pressentiment. Bien des fois, monsieur Fagueyrat s’était étonné, avec marraine, de ce qu’il appelait la justesse de mes intonations, le réalisme pathétique de mon jeu, mes trouvailles heureuses.

«Une idée me vint. Je m’offris,--tremblante, croyant qu’on allait me rire au nez.

«Papa... écoute. Monsieur Fagueyrat est prêt à m’engager. Quant à marraine, elle s’affole, ne sait que penser, me refuse son consentement tant que je n’aurai pas le tien. Ce n’est pas qu’elle me désapprouve, non, je te le jure. Mais elle ne veut pas accepter cette responsabilité,--surtout vis-à-vis de toi.

--«Écris à ton père», m’a-t-elle dit. «Si tu lui exposes tes raisons comme tu me les as exposées à moi-même, je serais bien étonnée qu’il ne te permît pas au moins une tentative.»

«La tentative, c’est un rôle dans la pièce de marraine. Si je n’y réussis pas autant qu’on veut l’espérer, je renoncerai à la carrière du théâtre. M’y affirmer comme une artiste, ou ne jamais plus y reparaître, telle est mon intention. Tu penses bien que je n’accepterai pas, dans les coulisses, les échecs, les risques, auxquels je me soustrais sur le terrain littéraire, pourtant plus attirant pour moi, et moins scandaleux dans ses périls, mais où il faut attendre parfois si longtemps pour se manifester.

«O mon père chéri, ne crains pas pour la Gilberte les entraînements d’un milieu que l’on croit fatalement malsain. L’entraînement... mais la joie d’écrire, d’être imprimée, publiée, lue... imposée au public... Oui, car il y a des gens assez puissants pour prendre une débutante par la main et pour la hisser au même poste que les vétérans de la plume... Cet entraînement-là, papa, cette ivresse-là, ne m’a pas tourné la tête. Comment veux-tu que je la perde, cette petite tête, bien ignorante, bien modeste, mais bien droite aussi de dignité, d’honnêteté, de bravoure,--comment veux-tu que je la perde pour l’odeur d’une loge d’actrice, et le mirage des papillons de gaz dans un couloir, derrière la toile de fond?

«Mon petit père, je t’en supplie! laisse-moi essayer d’une carrière qu’on ne considère plus--sauf chez notre concierge de Grenelle, peut-être--comme l’abomination de la désolation. (Et encore, parce que notre concierge, étant stérile, n’a pas d’héritière au Conservatoire.) Rappelle-toi les jeunes filles bien élevées, les femmes du monde irréprochables, qui ont paru sur la scène, occasionnellement ou professionnellement, durant ces dernières années. Attends au moins que j’aie joué dans la pièce de marraine. La circonstance ferait accepter mon projet d’enrôlement temporaire aux personnes les plus rigides.

«Pour que tu saches--sans m’accuser de présomption--quel service je peux rendre, demande l’opinion de monsieur Fagueyrat. Il te dira comment il croit que j’interprète le personnage. Marraine est de son avis, mais elle n’en conviendra pas, dans la crainte que l’intérêt de la pièce n’influe sur ta décision.

«Mais,--entre nous,--mon petit papa, l’intérêt de sa pièce... est-ce que cela ne doit pas primer tout?... Songe au coup de dés qu’elle jette sur le tapis!... Superbe victoire illuminant le présent et l’avenir... Ou désastre, anéantissant beaucoup du long effort passé. Songe avec quel cœur je combattrai ce combat pour la si bonne et noble chérie. Songe à ce que je lui dois... Tout. Et même toi, cher père. Car t’aurais-je retrouvé, si elle ne m’avait pas élevée pour toi, gardée pour toi, si elle ne m’avait pas appris à respecter ta volonté, à t’aimer, pendant les années de mon enfance, où j’attendais ton retour?

«Elle ne sait pas que je t’écris cela. Elle me croit capable de ne plaider que pour moi-même.

«C’est ma faute. Je ne lui ai guère montré de tendresse depuis que nous sommes ici, dans ce pays admirable,--grâce à elle, d’ailleurs. Mais je traversais une crise... comment te dirai-je?... mettons... de neurasthénie. Je me sentais inutile, débile, incohérente et impuissante. Cette révélation de beauté, dans une nature presque trop grandiose, m’oppressait, m’anéantissait, tout en m’exaltant.

«Sentir avec tant de force, et ne pouvoir rien manifester, rien créer, qui corresponde, fût-ce de loin, à de si accablants émois. Je m’en exaspérais. J’en devenais mauvaise. Oui, même avec marraine,--cette admirable marraine, dont je commence seulement à entrevoir la supériorité.

«Mais, maintenant, je respire, j’espère. Les redoutables montagnes ne m’écrasent plus. Elles me sourient. Des ailes soulèvent mon âme jusqu’à leurs cimes. Je puis remplir ma destinée, me vouer à une œuvre passionnante, travailler à mon goût, faire de l’art, exprimer tout ce qui demeurait en moi sans essor, sans flamme, sans paroles. Et, plus tard, après avoir interprété les sentiments des autres, j’écrirai, je trouverai la forme impressionnante de mes propres sentiments.

«Cher papa... J’attends ta réponse avec une impatience que je ne puis te décrire. Comme je vais compter les heures, calculer les alternances de courriers, palpiter à la vue de ton écriture!

«M’auras-tu comprise? Auras-tu confiance en moi?

«Que de choses je pourrais te raconter, pour te faire voir l’existence avec mes yeux de jeune fille,--des yeux clairs, qui discernent leur chemin, et ne se laissent pas tromper par les indications menteuses des carrefours.

«Mais les choses qui nous déterminent ne se racontent pas. Car elles ne sont plus, pour qui en écoute le récit, les monitrices impérieuses, dont les ordres ont empli nos oreilles, dont les fouets cruels ont lacéré nos épaules. Elles ne sont que des anecdotes.

«Réponds-moi bien vite, cher papa, réponds-moi selon ton cœur, sans écouter les voix étrangères, qui sont celles du préjugé.

«Je t’embrasse de toute ma profonde tendresse.

«Ta Gilberte.»

«P.-S.--Dans cette lettre, je ne te parle pas de maman Louise, parce que nous avons pensé, marraine et moi, que nous devions te demander d’abord ta volonté, te mettre le premier au courant, par déférence pour toi, mon cher père.

«Je ne doute ni du jugement de maman Louise, ni de son affection pour moi,--affection méritoire, et dont je lui sais gré. Tu la consulteras, comme en toute chose, et je trouve cela parfait. Dis si je dois m’en expliquer avec elle, ou si tu préfères lui présenter la question de ton point de vue. Peut-être a-t-elle quelque idée de mon projet, d’après les éloges--un peu intempestifs et trop indulgents--que m’ont donnés, devant elle, marraine et monsieur Fagueyrat, sur ma façon de jouer. Puis, hier, la Suissesse qui fait notre cuisine a certainement entendu quelques mots significatifs.

«C’est inouï!... cette Margoton du canton d’Uri, qui jargonne un patois impossible, et n’a jamais l’air de comprendre nos ordres, cette femme qui ne nous connaissait pas il y a deux semaines, et qui, dans deux autres semaines, cessera tout commerce avec nous pour l’éternité,--elle nous épie!... Elle écoute aux portes!... Que peut bien lui importer l’objet de nos entretiens?

«Tu ne trouves pas fantastique, cette maladie humaine de la malveillance?... Car la curiosité n’est que la pourvoyeuse de la malveillance. Ce qu’on cherche à surprendre, ce n’est pas les belles actions.

«Mais voilà que je ratiocine, que j’ergote.

«Excuse-moi, papa chéri. Ne me crois pas déjà trop bas bleu!

«Ta grande petite Bette, qui te bige à plein cœur.»

XI

La paisible demeure des Glycines, faite pour la douceur des rêves et l’enchantement de la tendresse, connut les drames mesquins, les paroles sans grâce et sans bénignité, les adieux rageurs, qui dissimulent des larmes de feu pour laisser plus sûrement en arrière des larmes de sang.

Ce ne fut pas la faute de Théophile. Sur la terrasse aux grappes mauves, une ligne à pêcher dans la main, il fut, pour de trop courts moments, le plus heureux des hommes. Le bonheur attendrit. Dans l’exultation d’apporter à l’office un seau d’eau tout grouillant d’écailles luisantes, dans l’orgueil de voir dresser sur la table du déjeuner sa friture monumentale, devant Fagueyrat, acteur célèbre et directeur de théâtre, qui dut avouer n’avoir de sa vie pu prendre un barbillon, le sous-chef sentit mollir sa faible résistance.

Venu de Paris pour empêcher sa fille de «monter sur les planches», il lui accordait--au dessert de ce repas glorieux, et sur les instances flatteuses d’un maître de la scène, qui prédisait à Gilberte la destinée d’une Mars ou d’une Rachel,--il lui accordait l’autorisation «d’embrasser la carrière dramatique».

Cette autorisation, non convenue avec Louise, stupéfia Mme Andraux. Mais, la stupeur passée, cette dame se leva. Ses yeux indignés firent le tour des convives. Un silence gêné planait. Elle se dirigea ensuite, d’un pas automatique, et comme sous l’impulsion d’une force irrésistible, surhumaine, vers la petite Nathalie.

--«Maman, je n’ai pas eu mon dessert», gémit l’enfant, qui sentait passer le vent d’une catastrophe.

Sans mot dire, Louise enleva dans ses bras cette grande fillette de neuf ans, qui pesait lourd. Mais les sentiments sublimes font accomplir aux muscles des miracles. Et elle l’emporta, farouche, en clamant tout à coup:

--«Viens, mon innocente. Ils te perdraient aussi!...

Comme personne ne l’arrêta ou ne courut après elle, Louise envoya presque aussitôt la femme de chambre dans la salle à manger, pour réclamer un horaire des bateaux et un indicateur des chemins de fer, afin de manifester une intention destinée à glacer d’épouvante les gens qui avaient la chance de déguster une tarte aux prunes où la Suissesse était incomparable, et à semer le désespoir entre leurs tasses d’excellent café.

L’épouvante et le désespoir ne se déchaînant pas assez vite, Mme Andraux chargea Céline d’une nouvelle ambassade.

--«Priez mademoiselle Gilberte de venir me parler.»

La jeune fille regarda son père, puis sa marraine. Tous deux considéraient attentivement les dessins rouges de la nappe.

Bernard, présent à la scène,--car M. Andraux l’avait amené de Paris--murmura:

--«Hardi, ma fille! va donner la réplique. Ça te formera pour le mélodrame.»

Gilberte rejoignit sa belle-mère. Celle-ci avait tiré sa malle au milieu de sa chambre. Pour l’instant, elle giflait Lilie, qui, parant les calottes de ses bras croisés, sanglotait qu’elle ne voulait pas partir.

--«Toi, j’ai tenu à te dire quelque chose», déclara la dame de Grenelle à la fille aînée de son mari, lorsqu’elle aperçut la jolie figure, tellement plus jolie d’être radieuse.

--«Quoi donc, maman Louise?» demanda l’autre avec une douceur non feinte,--une douceur tellement aisée dans l’épanouissement où se dilatait sa jeune vie.

--«Sois une cabotine. Ton père y consent. Je m’en moque. Mais, comme je ne veux pas que ton exemple empoisonne ma Lilie, je te préviens que tu ne remettras plus les pieds chez moi.

--Quoi?» fit la jeune fille en pâlissant.

Et elle regarda sa petite sœur.

--«Tu peux la regarder. Tu ne la verras plus», souligna Louise.

En ce moment, sa poitrine contractée de fureur se détendit, aspira l’air avec délices. Elle trouvait donc une blessure à placer, au défaut de la brillante armure de bonheur et de jeunesse.

La vue de celle que Mme Andraux appelait intérieurement «cette gamine», et qui n’était plus une gamine insignifiante, négligeable, mais une créature d’élection, une artiste, consciente de sa grâce, couronnée d’espoir, marchant vers un succès certain, vers ce succès foudroyant et enivrant du théâtre, exaspérait l’aigre bourgeoise, l’emplissait d’une haine jalouse. Jamais d’ailleurs elle n’en eût convenu avec elle-même. Sincèrement elle se cramponnait au prétexte: l’immoralité de la profession.

«Quoi!» pensait-elle, «toute ma vertu ne m’aura pas rapporté le centième des satisfactions que connaîtra cette effrontée. Est-ce que je suis montée sur les planches, moi? Est-ce que je me suis exhibée en public?»

Le talent qu’on applaudit «sur les planches», le charme qui séduit le public... belle affaire!... D’ailleurs, puisqu’elle n’avait pas daigné en faire montre, la preuve manquait pour les lui dénier.

--«Mais, maman Louise», prononça Gilberte, faisant effort pour rester calme, «votre maison, c’est tout de même celle de papa. Vous ne pensez pas me chasser de chez mon père, pourtant?

--Nous verrons bien. En attendant, tu ne distilleras pas dans l’âme de mes enfants tes indignes calomnies. Tu ne leur raconteras pas que leur mère charge une cuisinière suisse d’écouter aux portes...

--Comment?...

--J’ai lu ta lettre à ton père, ton perfide post-scriptum.

--Je n’ai pas dit...

--Tu l’as insinué, c’est pire.

--Pardon, maman Louise. Vous ne vous en rapportiez pas toujours à la Suissesse... Qu’est-ce que vous avez fait pendant une heure, dans la penderie aux robes, contre cette porte condamnée donnant sur le cabinet de travail de marraine, lorsqu’elle eut cette longue conversation avec monsieur Fagueyrat?...

--Sors d’ici!... quitte cette chambre!...» cria l’épouse de Théophile, avec un accent et un geste où elle se révélait, il faut en convenir, non dépourvus d’aptitudes scéniques.

Alors se déroulèrent les péripéties de cette crise familiale.

Louise, désormais farouche et muette, continua de faire ses paquets. Dans le vague espoir qu’elle n’irait pas jusqu’au bout, Théophile s’installa de nouveau sur la terrasse, avec ses lignes, et une boîte d’asticots dont il était très fier. Machinalement, il plaçait l’asticot destiné au second hameçon entre ses lèvres tandis qu’il embrochait celui du premier. Sa pensée, malgré lui, se détournait du sport dont il était fou. A son oreille retentissaient les paroles de sa femme, écrasantes de dédain:

--«Oh! mon Dieu, reste, toi. Je ne te demande pas de m’accompagner.»

Et la certitude qu’il s’exposerait aux pires représailles, en profitant d’une telle magnanimité, l’oppressait de mélancolie.

Dès le café pris, Fagueyrat s’était éclipsé, remontant au plus vite jusqu’à la cime du Rigi, à peine assez distante, à son gré, de ces Glycines secouées par l’orage.

Claircœur mit en œuvre tout ce qu’elle avait de délicatesse, de bonté, de logique, d’esprit, d’absurdité tendre du cœur, pour arranger les choses à la satisfaction de tout le monde. Elle fut stupéfaite de découvrir que tant d’éléments pacifiques, dont l’efficacité aurait dû normalement se doubler par ce qu’on lui devait d’égards, de reconnaissance, de confiance, devenaient autant d’explosifs et de fulminants dès qu’elle les approchait du brasier.

Louise lui déclara:

--«Ma chère, je veux bien ne pas vous en vouloir. Mais, vraiment, j’y ai du mérite. Que votre filleule tourne mal, c’est le moindre de mes soucis. Que je ne la revoie plus--pas plus que je ne vous reverrai sans doute--je n’y puis rien: vous l’aurez voulu. Mais me voilà obligée de me mettre en voyage à la hâte, avec des spasmes au cœur qui peuvent me tuer en chemin! Et Théophile... ses vacances perdues!... Je le connais, il me suivra. Pauvre ami!... Car, enfin, malgré sa faiblesse pour sa fille, je suis tout pour lui, il ne voit que moi. Vous ne voudriez pas, tout de même, avec votre folie de théâtre--qui vous coûtera cher! c’est moi qui vous le dis--avoir jeté le désaccord dans mon ménage, avoir séparé deux êtres aussi unis que mon Théo et moi?...»

Répondre à la dame de Grenelle que les glycines sécheraient de son départ, ne souhaitaient rien tant que d’abriter encore son cœur spasmodique et les loisirs de Théophile... que le bonheur conjugal du couple Andraux serait cultivé, apprécié sous la pergola aux grappes mauves mieux que partout ailleurs, eut exaspéré ladite dame autant que les pires insolences, lui eût suggéré les plus amères récriminations, l’eut précipitée peut-être dans des convulsions nerveuses.

Claircœur dut y renoncer.

«Théophile sera plus raisonnable», pensa-t-elle.

Et elle se dirigea vers la terrasse.

Mais Théophile craignait toute explication qui l’eût amené à blâmer Louise, ou--pire alternative--à intervenir auprès d’elle.

Entendant des pas, devinant l’approche de la conciliatrice, il l’arrêta, sans tourner la tête, d’un geste de bras, à la fois impérieux et désespéré. Puis, il appuya sa canne à pêche, avec mille précautions, contre la balustrade, fit deux pas en arrière, sur la pointe des pieds, chuchota:

--«Retirez-vous, je vous en supplie!... Ça mord. Pas un mot!... Impossible de causer maintenant.»

Et il retourna fourrager, de ses doigts osseux, parmi ses vers de cadavre.

Quant à Gilberte, elle dit à sa marraine:

--«Laissez-les donc partir. Vous ne voyez pas quelle chance pour nous? S’ils restaient, outre que la vie serait infernale, papa retirerait sûrement, d’ici un jour ou deux, l’autorisation qu’il m’a donnée. Sa femme l’en persuaderait. Je puis m’en passer, de cette autorisation. Je serai majeure dans quelques semaines. Mais il m’en coûterait d’entrer en lutte avec mon pauvre père.»

La jeune fille ajouta:

--«Croyez-vous!... A-t-elle démasqué son caractère, l’aimable Louise! Dire que, pour l’opinion de personnes pareilles, je pourrais rater ma vie!

--Et ton frère, sais-tu où il est? Nous le laissera-t-on?» demanda Claircœur.

Gilberte hocha la tête--ignorance ou indifférence--et s’en alla piocher son rôle.

Bernard avait voulu pêcher à côté de son père. La patience lui manquait. Un instant, il s’amusa à jeter, par-dessus la clôture, des poissons vivants à un chat rôdeur. Le félin, attiré par la proie, sauta sur le rebord du mur. De là, ses yeux, que la lumière rendait pareils à deux sequins d’or, et qui semblaient n’avoir plus de regard dans leur fixe flamboiement, guettaient les captures. Quand une forme sortait de l’eau, dansant au bout de la ligne, le chat tendait le cou, se couchait comme pour bondir, retenu par la crainte, mais tremblant de convoitise. Parfois, Bernard lui jetait un poisson. La victime, happée au passage, de quelque façon qu’elle fût lancée, craquait toute vive entre les mâchoires carnassières. Le sursaut de son corps et de sa queue divertissait le cruel garçon. Le chat posait ensuite devant lui la créature d’argent, dont la tête à présent manquait, et la dégustait, bouchée après bouchée. De temps à autre, il s’interrompait pour jeter un coup d’œil méprisant à Criquette, qui, révoltée, se dressait au pied du mur, injuriant l’intrus et son ignoble festin.

--«Fais déguerpir ce chat et ce chien. Et fiche-moi le camp toi-même, veux-tu!» cria enfin Théophile.

Car il voyait, à chaque aboi furieux, filer vers le large, entre deux eaux, des centaines d’ombres agiles.

Depuis ce moment, Bernard avait disparu. On ne le vit point aux Glycines, à l’heure où le facteur du port vint chercher les malles sur une brouette. Vainement, sa mère l’attendit pour lui dire adieu. La sirène du bateau siffla. Louise dut courir, pour rattraper Théophile, parti en avant avec Claircœur et Nathalie.

--«Je ne comprends pas cet enfant. Il doit être victime d’un accident de montagne...» gémit-elle, haletante, lorsqu’elle les rejoignit.

--«Bah!» dit le père, «il a eu peur que nous le remmenions.

--Mais non... je lui avais dit...»

Mme Andraux se sentait humiliée par le manque d’égards d’un fils bien à elle, élevé par elle, et qu’elle opposait, avec son innocente Lilie, à l’indomptable fille de «l’autre».

--«J’aurai bien soin de lui», dit Claircœur. «Et je regrette encore, mes chers amis...»

Elle voulait les forcer à une effusion, dont l’absence lui crevait le cœur.

Mais ils s’en allaient des Glycines comme d’une auberge. Sans un mot de regret, ils l’embrassèrent machinalement. Louise elle-même n’osa se soustraire à l’accolade.