Au tournant des jours (Gilles de Claircœur)

Part 14

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Comme Vitznau est situé en arrière des «Glycines», relativement à Lucerne, elle devait passer devant sa délicieuse terrasse,--la terrasse interdite. De loin, elle chercha des yeux le peignoir japonais. Elle lui enverrait un signe amical de la main, un déploiement cordial de mouchoir,--drapeau blanc, symbole pacifique. Hélas! nulle cacophonie de couleurs pseudo-orientales n’éclatait sous l’harmonieux portique. Chose inouïe: la dédaigneuse absence de Louise fut, pour une fois, déplorée par une passagère. La dame de Grenelle manqua parmi les grappes lilas balancées sur le lac sauvage. Criquette seule, jaillie entre les rinceaux de la balustrade, avec une fureur qui faillit la précipiter, sous les yeux horrifiés de sa maîtresse, lança vers le bateau des abois injurieux. Claircœur, confondue avec les voyageurs égayés, eut beau l’appeler par son nom, la petite chienne, dont les yeux valaient beaucoup moins que l’odorat, ne discerna pas sa «mémère». Un vent contraire emportait la voix de celle-ci. Et il fallut que l’impressionnable femme, sans rien voir du sublime décor déroulé, s’éloignât, emportant, parmi son bagage de menues mortifications,--bouquet d’orties à sa ceinture, que ses mains frôlaient malgré qu’elle en eût,--l’image d’une Criquette exaspérée, renégate et blasphématoire.

--«Mon cher auteur!... Dieu, que vous êtes bonne! Et combien je vous demande pardon!»

C’était le grand salon--glaces qu’on ne distinguait pas des baies ouvertes, «pâtisseries» blanches, sièges cramoisis, fauteuils tournants, divans immenses, bergères à oreilles, autour des tables protégées par des lames de cristal et surchargées d’illustrés--du plus neuf des «palaces» de Lucerne. M. le directeur des Fantaisies-Louvois ne voyageait point comme un placier en bonneterie. Il eût porté tort à ses auteurs en faisant médiocre mine. Dans leur intérêt, il ne regardait pas aux «frais généraux». C’était à eux de lui tenir compte d’une si large bonne volonté.

D’un élan sincère, il serra les mains féminines, si loyales, et goûta un rafraîchissement de cœur à regarder le clair visage aux yeux directs. Encore hier, il en avait tant croisé, entre le faubourg Montmartre et la Madeleine, de ces regards obséquieux ou ironiques, insistants ou trop vite glissés ailleurs, guettant sa faiblesse--(ne pourrait-on pas le rouler?)--s’aiguisant à discerner ses soucis, son échec futur--(qu’avait-il à faire, celui-là, de lâcher les camarades, de se croire l’étoffe d’un directeur?)

--«Ça me fait du bien de vous voir, allez, ma bonne amie!»

Elle écoutait cela comme une musique. Quoi! c’était possible? Elle pourrait être nécessaire à ce brillant garçon, qui, naguère, de loin, lui semblait évoluer dans des régions de plaisirs perpétuels, dans ces jardins orgueilleux, fleuris, où s’ébattent les beaux jeunes hommes, et qu’imaginent confusément les pauvres simples femmes terre à terre, sans hardiesse ni séduction, celles qu’ils ignorent, celles qui ne comptent pas pour eux.

--«Vous avez quelque chose de changé, monsieur Fagueyrat.

--Oh! vous n’allez pas me donner du «monsieur», fit-il en riant.

Et il ajouta:

--«Changé?... en mieux?... en plus mal?... Voyons si une femme peut être franche.

--Je le suis», affirma-t-elle. «Oh! sans aucun mérite. Qui se soucie de ce que pense un modeste bas bleu?... Une vieille fille, tenez. Mettons une vieille fille. Car, pour ce que fut mon mariage...»

Elle s’arrêta, rougit. Quel besoin de révéler la pénurie amoureuse de son existence? Louise Andraux eût-elle assez cruellement ricané! Et avec raison.

--«Dites, madame de Claircœur, deviendriez-vous coquette? C’est de la coquetterie de vous qualifier «vieille fille». Vous savez... Avec ces yeux-là...»

Les grands yeux noisette--trop grands, mais ombrés maintenant de paupières qui s’avisaient de palpiter, de s’alourdir--contenaient un infini de douceur. Fagueyrat, amusé,--peut-être vaguement ému,--continua:

--«Et cette toilette!... Comme c’est flou, joli, ce linon brodé!

--Du travail suisse», expliqua-t-elle.

Il revint sur ce qu’il avait de changé, pour obtenir un compliment. Et il l’eut. Sa moustache, qu’il laissait pousser, lui allait bien. «J’en aurais mis une, en tout cas», dit-il, «dans votre pièce». Cela seyait mieux à un directeur, lui ôtait l’air «menton bleu». Soit à cause de cette moustache, soit qu’il eût maigri, son visage s’allongeait, plus nerveux, plus expressif. Et le regard, comme toujours lorsqu’on cesse d’être glabre, gagnait en profondeur.

--«Quel conquérant vous allez être!» soupira-t-elle.

--«Moi, un conquérant!...»

Il leva les sourcils, rapprocha son fauteuil, prit une expression attristée, qui lui donnait l’air intelligent.

--«Ne raillez pas. Vous savez bien pourquoi j’ai voulu vous voir tout de suite?

--Du tout.»

Elle frémissait, s’étonnait de la transition. Une de ces folies qui surprennent les âmes les plus sages fulgura, l’éblouit. Le visage de Fagueyrat se tendait, pâle, bouleversé comme d’une attente, si près du sien.

--«Blandine se marie, mon amie. Blandine épouse le marquis de Sépol.»

Claircœur le regarda, muette d’abord. Puis, des mots bien féminins, des mots qui étaient bien de ce cœur féminin, surtout, glissèrent, très bas, hors de ses lèvres:

--«Vous en souffrez, mon pauvre ami!»

Suavité de la voix, délicatesse de la pitié. Le comédien n’avait pas préparé d’attitude là contre. Il eut deux larmes, deux larmes spontanées, au bord des cils.

--«Oh!» murmura-t-il, l’accent rauque, détournant la tête, «ça passera vite».

Ça ne passa pas à la minute, toutefois. Car Fagueyrat demeura un instant sans pouvoir parler. Il chercha la main de Claircœur, et la serra à lui faire mal. Tous deux se trouvaient isolés, en ce salon d’hôtel, derrière un paravent, dans l’embrasure d’une fenêtre. D’ailleurs, les voyageurs qui traversèrent l’immense pièce ne s’y arrêtèrent pas.

--«Suis-je stupide, hein?» dit enfin le jeune homme. «Mais vous êtes si bonne! Je vous sens tellement mon amie! Devant personne autre, je ne me serais laissé aller ainsi... devant personne. Vous comprenez maintenant pourquoi je voulais vous voir toute seule, d’abord... Et pas chez vous. L’angine... un prétexte. Me voyez-vous pleurnichant comme un imbécile en présence de cette espiègle, votre nièce, mademoiselle Gilberte!... Elle qui m’avait blagué à propos de Blandine... Se serait-elle assez offert ma tête!...

--A son âge, on ne comprend pas... on ne sent pas», fit Claircœur. «Une enfant.»

Fagueyrat ouvrit des yeux comme s’il venait de loin. Puis il sourit.

--«Hé!... une enfant qui pourrait être une femme. Elle a... quoi? vingt à vingt-deux ans?

--Bientôt vingt et un.

--Majeure. Et... elle va bien, mademoiselle Gilberte? Charmante, vous savez, malgré son humeur taquine.

--Elle ne taquine plus. Elle se renferme. J’ai un peu de chagrin à son sujet.»

La phrase tomba. Fagueyrat, malgré son attendrissement passager, ne songeait guère à accueillir les peines d’autrui. Les siennes mêmes, trop lourdes pour son endurance, n’obtenaient de lui que des sursauts de sensibilité. Il ne consentait pas à maintenir courbée sous leur fardeau son âme légère. Par égard pour la sentimentalité de Claircœur, qui le rendait intéressant à ses propres yeux, il garda un air endolori, pénétré. Mais, déjà, l’âpreté de la vanité blessée, la résolution de la revanche, stridaient en notes aigres parmi le roucoulement de l’élégie, lorsqu’il s’écria:

--«Enfin!... Ce qu’il faut, c’est trouver, pour le rôle de votre arpète, une perle, une révélation. Blandine saura qu’on la remplace sans difficulté, avec avantage. Qu’elle crève de jalousie!... c’est tout ce que je désire.

--Comment!» s’exclama Claircœur. Ce n’est pas elle qui jouera «Lulu-tire-l’aiguille»!...

--Sûr que non. Elle quitte le théâtre. Sépol ne veut pas la voir sur les planches. Et, comme il est immensément riche...»

La romancière se taisait, craignant de trahir trop de joie. Mais, presque aussitôt, l’exubérance de ses sentiments trouva son cours. Car Fagueyrat murmura:

--«Ce Sépol... sur qui je comptais. Me voilà, naturellement, brouillé avec lui. Et encore... brouillé est peu dire... Si tant est que je me retienne de lui administrer la correction qu’il mérite. Quant à sa collaboration pécuniaire, bonsoir! Je lui jetterai par la figure les fonds qu’il a mis dans le théâtre. Mais il faut les trouver tout de suite. Au début d’une direction, qui n’a encore produit que des frais et pas de bénéfices, c’est dur.

--Oh! quant à cela», cria Claircœur, «n’ayez aucune inquiétude, mon ami. N’avons-nous pas partie liée? Quoi!... Mais je suis une égoïste en vous disant que la fortune du Louvois est la mienne. Je ne demande qu’à m’attacher plus entièrement à son sort... qui sera superbe, vous verrez... J’en suis certaine! Et puis... C’est le vôtre... votre sort! C’est vous, maintenant, ce théâtre, vous tout seul... avec... avec mon œuvre.»

Quelque chose émanait d’elle, de sa voix, de son regard embelli, qui en disait plus que les mots.

Fagueyrat comprit. De rapides émotions l’agitèrent. Une gêne d’abord, puis une gratitude attendrie, une sorte de respect jamais éprouvé dans d’analogues circonstances. Sa fatuité ne piaffait pas. Nulle velléité moqueuse n’amenait à sa lèvre le frémissement d’un sourire. Une sorte de ferveur douce lui gonfla le cœur. Il s’admira dans le sentiment rare et nouveau. Allait-il se retrouver en figure chevaleresque, lui qui, depuis quelque temps, évitait de se contempler sous une physionomie tout autre,--une physionomie, concédait-il, transitoire et nécessaire. Entre cette généreuse amie et lui-même, il pouvait, tout à coup, et comme miraculeusement, devenir, des deux, le plus munificent donateur. Que cela s’accordât avec son intérêt, il n’y pensa, durant cette minute, qu’inconsciemment. Les voix hautes, en lui, eurent les accents de sa fierté, d’un bénévole enthousiasme, des beaux rôles poétiques répercutés en son âme, d’une sympathie, exaltée jusqu’à se méprendre. Il se dit: «Après tout?... Pourquoi pas?...»

--«Vous êtes adorable», fit-il, prenant une main de Claircœur, et s’inclinant sur cette main, pour la baiser.

--«Une femme n’est adorable que lorsqu’elle est jeune», soupira celle qui ne connut ni aucune adoration, ni la jeunesse.

Elle tremblait. Ses yeux se remplirent de larmes.

A cette minute, elle lui apparut plus touchante, d’un refuge plus sûr, plus doux, que toutes les beautés désirables, artificielles ou artificieuses, dont la conquête l’eût enivré.

--«Que parlez-vous d’âge?» dit-il. Et sa voix musicale, son geste, son regard, avaient la grâce même de sa réponse. «Voyons... Mais c’est le bonheur qui fait la jeunesse des femmes. Vous n’avez jamais été heureuse. Voulez-vous essayer?...»

Qu’allait-il dire encore?... Le doigt levé aux lèvres de Claircœur, un «chut!» tendre, mais qu’il crut décisif, l’arrêtèrent. Comment ce fougueux garçon, peu habitué aux résistances, et qui se flattait de créer un miracle d’extase, pouvait-il comprendre l’héroïque maladresse d’une telle femme?

Bouleversée d’un émoi trop foudroyant, craignant d’avoir provoqué les paroles délicieuses et inattendues, plus effarée qu’une jeune fille à son premier flirt, elle se troublait follement de s’être laissé deviner. L’endroit aussi l’oppressait, la paralysait, l’endroit profane, ce salon d’hôtel où tout le monde pouvait venir.

--«Taisez-vous, cher... cher ami», murmura-t-elle en une défensive de raison et de pudeur tellement involontaire que le regret de son cœur, tout bas, la démentait. «N’ajoutez rien. Réfléchissez. Il y a des paroles divines, qui ne gagnent pas à être prononcées trop vite. Si vous devez me les dire, je ne veux pas les devoir à... au chagrin que vous m’avez confié... à... à... notre commune émotion.»

Les derniers mots se perdirent en une sorte de balbutiement. Elle ne pouvait se résoudre à les formuler. Son répertoire de romancière, qui les lui fournissait, ne correspondait pas à la réalité éblouissante, douloureuse, mêlée de folie, de sagesse et de terreur, qui était en elle.

Sur ses lèvres traînaient, se figeaient, les pauvres syllabes, pourtant sincères, mais moins sincères que le cri contenu de son amour. Elle croyait devoir les dire et les dit mal, parce qu’elles étouffaient les belles clameurs qui eussent jailli si magnifiquement. Fallait-il qu’elle doutât de son visage pour cacher si bien son cœur!

Et le jeune homme, déconcerté, ne retrouvait plus sur ce visage, pendant qu’elle raisonnait, la grâce que le cœur y avait mise alors que la raison gardait le silence.

IX

Louise Andraux à Théophile Andraux

«Les Glycines, 14 août.

«Mon cher Théo,

«Tu n’as pu avancer tes vacances, soit! Ni ma sécurité et celle de Lilie, ni la santé de Bernard--car tu nous amèneras ce pauvre enfant, j’espère, tu ne continueras pas à te méfier de ses bonnes intentions--ne t’ont décidé. Mais je crois qu’après avoir lu cette lettre tu feras vivement ta valise. Nous allons te voir accourir.

«Du moins, je n’aurai pas la sotte illusion que c’est pour moi. Les frayeurs que j’éprouve dans cette grande baraque de maison, où tout craque, dont les serrures n’existent plus--(autant dire que nous couchons en plein bois. Et les forêts de sapins sont d’un noir lugubre!)--l’ennui, dont je suis malade... cela t’est bien indifférent!

«L’ennui... Parlons-en. C’est gai de vivre avec une femme de lettres! Madame s’enferme... Madame écrit... On ne doit la déranger sous aucun prétexte. Pas un voisinage, pas une connaissance. Personne à qui parler. Les seuls êtres humains que je vois sont sur des bateaux, à cent mètres de distance. Avec la meilleure volonté du monde, je ne peux pas reconnaître que c’est une société. Pourtant c’est la plus animée que je possède. Oui, mon cher! Regarder passer le bateau de Lucerne... aller... retour... Voilà les folles distractions de ta Loulou, qui aime tant le monde!

«Je ne pense pas que tu comptes Lilie, ou l’odieuse petite chienne, avec ses aboiements brusques à vous déchirer le tympan. Alors?... La femme de chambre?--une mijaurée qui vous sert comme avec des pincettes. Ou cette Suissesse abrutie, à qui j’avais demandé des «tourne-dos sur canapé», et qui est allée retourner la housse au dossier du canapé, dans le salon!!...

«Gilberte, me diras-tu?

«Patience!... J’y arrive, à Gilberte, et plus tôt que cela ne te fera plaisir.

«Mais, avant de te parler d’elle, je veux répondre à la question: «Et la Nature?»

«Ah çà! qu’est-ce que tu penses donc que c’est, la Nature--avec un grand N? Quand on l’a vue une fois,--eh bien, on l’a vue. C’est tout. Elle ne te racontera pas des bonnes histoires, elle ne te fera pas ta partie de manille, la Nature, elle ne te fournira pas des calembours, pour aller faire l’homme d’esprit à ton bureau. Le premier jour, on dit: «Tiens! je me figurais que c’était plus haut, des montagnes. Enfin, c’est gentil, quoi! Et le lac... celui des Buttes-Chaumont, en plus grand. Mon Dieu... ça va encore.» Ensuite, quand les jours passent, il y a quelque chose qui vous horripile dans ce décor toujours pareil. C’est comme les pièces de théâtre où tous les actes se passent au même endroit. Chaque fois que le rideau se relève, pan!... le même salon, ou la même place de village, ou la même terrasse au bord de la mer. Tu peux le supporter? Moi, ça m’énerve. Au fond, tout le monde pense comme ta Loulou,--qui n’est pas plus bête qu’une autre. Ceux qui se pâment, qui prétendent que ça change avec l’éclairage,--comme Gilberte qui fait les yeux blancs, à propos du matin, du soir, du soleil ou de la lune,--ils n’en voient pas pour cinq centimes de plus que nous. C’est du chiqué.

«Mais il n’y a pas que pour «les lointains couleur de perle» (c’est un de ses mots) et les «amours de petits nuages roses», que mademoiselle Gilberte roule des yeux blancs. Et voilà, mon pauvre Théo, ce qui va te décider à t’amener. Tu as un faible pour ta fille aînée. Après l’avoir ignorée quand c’était un petit chiffon de fillette, une morveuse qui ne te faisait pas honneur, tu t’es entiché d’elle parce qu’elle a poussé comme elles poussent toutes, et que tu n’en reviens pas de l’avoir si bien faite. (Du moins quant à ta part. On ignore si la mauvaise graine n’étouffera point la bonne.)

«Mon Bernard et ma Lilie, au moins, c’est des enfants d’honnêtes gens, de l’or en barre. Mais, pour le moment, tu n’as de cœur que pour cette grande demoiselle, que tu trouves incomparable parce que sa coquetterie lui fait une frimousse drôlette,--pas bon genre, d’ailleurs. Ah! que tu es bien un homme, mon pauvre Théo!

«Seulement, tout ça me fait de la peine. A cause du chagrin que la mâtine va te causer. Sais-tu ce qu’elle s’est mis en tête?... Ou, du moins, ce qu’on lui a mis en tête?... De monter sur les planches. Oui, tu m’entends bien, de se faire cabotine!... Ils ont découvert--le Fagueyrat et cette maboule de Claircœur--que Gilberte joue à miracle le rôle qu’ils lui ont seriné, en la faisant répéter avec eux. Et quel rôle!... Celui d’une «arpète». Une petite-main de couturière, quoi! Une midinette en herbe. De l’argot d’atelier. Et on appelle ça de la littérature!

«Et s’il n’y avait que la folie du théâtre, qu’ils lui ont donnée, à cette pauvre petite. Mais je crains autre chose. Et c’est pour cela que je te crie: «Accours!»

«Mon Dieu! je ne veux pas non plus te mettre la mort dans l’âme. Admettons qu’il est encore temps, que rien d’irréparable n’est arrivé. Voici la dernière algarade. Cela date d’hier. Tu jugeras.

«Nous faisions une promenade,--ta fille, sa marraine, l’inévitable Fagueyrat, Lilie et moi.

«Mais il faut que je remonte en arrière. Je ne t’ai pas dit que le directeur (?...) des Fantaisies-Louvois se trouve dans le pays. Il est d’abord descendu à Lucerne, où «son auteur»--comme il dit--a couru lui rendre visite. Comme si c’était à une femme à se déranger!--soit dit sans méchant calembour. Le dérangement a, d’ailleurs, duré une bonne journée. On a déjeuné ensemble. On avait tant à se dire! Le brillant jeune premier était mélancolique. Moins irrésistible dans la vie que sur la scène, il venait d’être planté là par sa bonne amie,--Blandine Chèvrefeuille, ou je ne sais quelle plante grimpante. Un malheur n’arrive jamais seul. La plante grimpante devait jouer l’arpète. Elle plaquait le rôle en même temps que l’acteur-directeur-amant de cœur. Complications.

«Fagueyrat voulait une étoile pour remplacer sa belle-de-nuit. Il écrivit à tout le firmament théâtral, et vint s’installer en haut du Rigi,--probablement pour avoir plus vite la réponse des astres. Le Rigi, c’est à côté. On y monte en funiculaire. On en descend encore plus vite. Tous les jours, le beau ténébreux vient ici. Il répète des scènes, avec Claircœur, à qui il conseille sans cesse: «Coupez donc, coupez donc!» et avec Gilberte, pour les répliques. (On a beau couper, il en reste toujours, de cette satanée pièce.) Or, comme les étoiles sont devenues filantes, (c’est la mi-août qui veut ça), refusant le rôle avec un ensemble touchant, sous prétexte d’engagements antérieurs, qu’est-ce que notre trio décide?... Que mademoiselle Gilberte Andraux représenterait à miracle cette figure de polissonne. Il paraît que c’est ça, à en crier, flatteur pour la famille. Vois-tu ce nom sur des affiches, le long des palissades, contre lesquelles un fallacieux avis défend de déposer des ordures!... Ce nom, qui est le mien, Théophile, celui de Bernard, celui de Nathalie. Tu n’es plus le seul à en disposer, monsieur Andraux.

«Revenons à la promenade d’hier. Nous montons dans ce petit chemin de fer, où il faut fermer les yeux tout le temps, si l’on ne veut pas s’évanouir en se voyant suspendu sur les précipices. Nous descendons vers le milieu de la montagne. De la station, nous devions aller à pied à un chalet où l’on donne à goûter--leur fameux café au lait suisse--pas mauvais, à vrai dire, mais rendu écœurant par les coupes de miel liquide, ce miel qu’on prend avec une spatule de bois et qui file partout... C’est gluant!... Il paraît que ça sent la ruche, les fleurs des Alpes... Lilie mettait ça sur son beurre, sur ses petites pattes sales, sur la table, sur moi, sur le nez de Criquette... Beuh!... ce miel... n’en parlons plus!

«Pour aller au chalet, d’où la vue (je n’en peux rien dire, et pour cause!) est magnifique, on suit un sentier étroit, qui traverse des pâturages.--Encore un agrément, les sonnailles des vaches, poésie!--Ah! les sales bêtes, ce qu’elles me donnent la frousse!... Elles vous accourent dessus, comme si on était des leurs. Bonjour, ma chérie. Et allez donc! Gilberte les trouve «mignonnes»!...

«Mais voilà que ce sentier, à un moment, surplombe une pente très raide, caillouteuse, au-dessous de laquelle on ne sait pas ce qu’il y a,--le vide, sans doute, l’abîme. Figure-toi qu’à l’endroit le plus dangereux, le sentier manquait. Un éboulement, les pluies... Bref, il fallait marcher à même cette pente. Le cabotin et ta fille, loin en avant,--parbleu!--arrivent là... et traversent, sans s’inquiéter de nous, en arrière.

«Moi, devant ce passage périlleux, je déclare à Gilles: «Sautez, si vous voulez, avec Criquette. J’interdis à Lilie de vous suivre. Et, bien entendu, je reste avec mon enfant.» Chose épatante! Claircœur--qui fait la jeune fille maintenant, oh! combien! et que rien n’arrête--a trouvé que j’avais raison. Au fond, je crois qu’elle avait peur pour Criquette. Nous avons appelé les deux autres, crié à nous rompre les cordes vocales... Tu crois qu’ils nous ont entendues, ou bien que, ne nous voyant plus, au bout d’un moment, ils sont revenus sur leurs pas. Tu les connais bien!

«Deux heures après, oui, ils nous ont rejointes à la station du funiculaire, où nous nous morfondions, mortes de fatigue, d’énervement, de faim. Ils avaient été jusqu’au bout, eux. Ils avaient atteint le chalet. Ils avaient copieusement goûté. Ils avaient admiré le paysage. Ils avaient...

«Je m’arrête, n’étant pas mauvaise langue de ma nature. Mais si tu trouves que Gilberte peut s’égarer sur les montagnes avec un cabotin, si tu l’approuves de monter sur les planches, dis un mot, et ma bouche sera close sur ce sujet. Seulement, je ne connaîtrai plus ta fille. J’emmènerai la mienne pour lui éviter un pareil exemple. Ma Lilie, ma pauvre innocente, que j’ai trouvée, un soir, en chemise de nuit, sur mon lit, jouant un drame avec mon traversin, qu’elle avait mis debout, et dont elle s’écartait en déclamant: «Misérable, je ne céderai point à votre amour!»

«L’instinct de la vertu, pourtant!...

«Je veux espérer qu’il n’y a rien eu de plus grave entre Gilberte et Fagueyrat qu’entre Lilie et le traversin. Mais tout porte à croire l’acteur plus persuasif qu’un tel article de literie--suisse d’ailleurs--et dur!... tu ne t’en fais pas idée!

«Sur ce, mon cher Théo, je termine cette longue lettre. J’ai dégagé ma responsabilité. Je t’ai mis au courant de tout. J’ai fait mon devoir.

«C’est dans la satisfaction de ce sentiment que je t’embrasse, mon Théophile, en regrettant que ce baiser se perde dans l’espace. Car, pour chaste qu’il soit, il n’en émane pas moins des lèvres d’une épouse éloignée de toi depuis trois semaines. Songes-y, mon mignon... mon roi trop aimé!

«Ta Loulou.»

«P.-S.--Si tu veux être gentil, tu ne t’arrêteras plus, à l’entresol de notre maison, quand la porte de la modiste est ouverte. Je t’assure qu’on cause sur elle, dans le quartier des Invalides. Et son ouvrière, cette bête à bon diable!--c’est pas du monde pour un sous-chef. Tu t’amuses à leur dire une blague en passant, et ça ne va pas plus loin. J’en suis sûre. Je ne ferai pas l’honneur à ces personnes d’être jalouse d’elles. Mais c’est à cause de la concierge.»

X

Gilberte Andraux à Théophile Andraux

«Les Glycines, 14 août.

«Bien cher papa,