Au pays des pardons

Part 20

Chapter 202,053 wordsPublic domain

Celle qui m’interpelle de la sorte est une «îlienne» de Sein, apparemment une veuve, à en juger par sa coiffe noire et par la rigidité sévère du reste de son accoutrement.

--Pardonnez-moi, monsieur, si je vous ai prié de m’attendre pour franchir cet endroit. Seule, je n’en aurais point le courage.

--Le plus sûr, pour vous, si vous craignez le vertige, est de faire un crochet.

--Impossible. _Mon vœu est par ici._

Ce sentier dangereux lui est sacré. On va voir pourquoi. Je transcris ses propres paroles.

Il y a vingt ans, elle s’acheminait vers la Palude en compagnie de son fiancé. Leurs noces étaient fixées à la semaine d’après. Ils allaient, elle, demander à la sainte de bénir leur union; lui, la remercier de lui avoir sauvé la vie, l’hiver précédent, où il avait été toute une nuit en perdition dans le Raz.

Ils devisaient justement des angoisses qu’ils avaient endurées l’un et l’autre pendant cette nuit terrible.

--Oui, disait le jeune homme, il s’en est fallu de peu qu’au lieu de t’épouser je n’épousasse la mer... Est-elle assez jolie à cette heure, la gueuse! ajouta-t-il, en se penchant sur l’eau qui ondulait doucement, claire et profonde, au pied du roc.

Mais il n’avait pas fini de parler qu’il se rejetait vivement en arrière. Il était livide. Il cria:

--Malheur! Une lame sourde!

Une espèce de beuglement monta du gouffre; une masse liquide, une forme échevelée de bête bondit...

Quand l’îlienne qui s’était évanouie rouvrit les yeux, un groupe de pèlerines faisaient cercle autour d’elle, agenouillées et en prières, ne doutant point qu’elle fût morte.

--Et Kaour[69]?--interrogea-t-elle, dès qu’elle eut recouvré ses sens;--où est Kaour?

[69] Diminutif de Corentin.

Personne ne put lui donner des nouvelles de son fiancé. La mer avait une mine innocente et calme, comme si rien ne s’était passé. On eut beau chercher le cadavre, on ne le retrouva jamais.

Depuis lors, la pauvre fille se rend chaque année au pardon de la Palude, et toujours par le chemin qu’ils suivaient ensemble si gaiement ce jour-là. Mais, parvenue au lieu du sinistre, ses forces défaillent. Elle a peur de s’entendre appeler par la voix de Kaour et, d’autre part, elle tient à lui montrer qu’elle est restée obstinément fidèle à sa mémoire.

--Je suis sa veuve,--dit-elle,--puisque nos bans ont été publiés; et, à l’île, c’est un sacrilège de se marier deux fois.

Tout en causant de ces choses tristes, nous dévalons vers la grève de Tréfentec. Avant d’arriver aux premières dunes de Sainte-Anne, nous avons encore une étendue torride à traverser. La chaleur est accablante et j’ai très soif. L’îlienne aussi boirait volontiers. Soudain, elle avise une gabarre couchée dans les sables. Y courir, enjamber le plat-bord est pour elle l’affaire d’un instant, et la voici qui me hèle, debout, une bonbonne de terre entre les mains. Tandis que je me désaltère, elle prononce d’un ton quasi joyeux:

--Service pour service, n’est-ce pas? Nous sommes quittes.

Et, comme je la complimente sur son flair:

--Je n’ai eu qu’à me souvenir du proverbe. Un marin, vous le savez, ne s’embarque pas sans eau.

Jamais breuvage ne m’a semblé plus délicieux. Quand les pèlerins de l’équipage remettront à la voile, ce soir, ils seront probablement quelque peu surpris de trouver la bonbonne à moitié vide, mais, pour parler comme ma complice, ils n’auront que trop lampé dans l’intervalle.

Le fait est que les tentes de la Palude regorgent de buveurs. Les femmes elles-mêmes s’attablent pour déguster le _champagne breton_, de la limonade gazeuse saturée d’alcool. Le cirque des dunes présente l’aspect d’une foire immense, d’une de ces foires du moyen âge où se mêlaient tous les costumes et tous les jargons. La fumée des feux de bivouac tournoie lentement dans l’air épaissi. La poussière flotte par grands nuages aux teintes de cuivre. On dirait que les baraques de toile oscillent sur le vaste roulis humain. Dans cette mer de bruits et de couleurs, où les boniments des saltimbanques font chorus avec les troupes en haillons des chanteurs d’hymnes, au milieu du tapage, de la bousculade, de la grosse joie populaire exaltée et débordante, un îlot de silence, tout à coup, un coin de solitude: la fontaine. Un parapet la protège et un dallage de granit l’entoure. Au centre s’élève la statue de la sainte. Des vieilles du voisinage se tiennent sur le perron, avec des écuelles et des cruches pour aider les dévots dans leurs ablutions.

Une femme de Penmarc’h ou de Loctudy, une _Bigoudenn_, gravit les marches d’un pas chancelant. Elle a la figure terreuse d’une momie, dans son bonnet de forme étroite brodé d’arabesques de perles et que surmonte une mitre; ses lourdes jupes, étagées sur trois rangs, font trébucher ses jambes exténuées de malade, et l’on tremble de la voir s’affaisser subitement entre les bras des deux jeunes hommes--ses fils--qui l’escortent, raides et muets.

Les officieuses vieilles s’empressent autour d’elle, lui offrent leurs services avec des chuchotements de compassion, s’enquièrent obligeamment de la nature de son mal. Elle, cependant, s’est laissée choir, à bout de forces, sur le banc de pierre accoté au piédestal de la statue, et, de ses doigts amaigris, elle se met à dégrafer une à une les pièces de son vêtement, d’abord le corsage soutaché de velours, puis la camisole de laine brune, enfin la chemise de chanvre, découvrant à nu sa poitrine où s’étale, striée de brins de charpie, la plaie hideuse d’un cancer.

Les deux jeunes hommes la regardent faire, le chapeau dans les mains, comme à l’église. Et j’entends l’un d’eux, l’aîné, qui explique aux vieilles:

--Nous avons été avec elle dans tous les lieux renommés aux environs de notre paroisse, à saint Nonna de Penmarc’h, à sainte Tunvé de Kérity, à saint Trémeur de Plobannalec. Nous l’avons ramenée chaque fois plus souffrante. Alors, on nous a dit que sainte Anne seule avait assez de vertu pour la guérir, et nous sommes venus.

Les vieilles de se récrier:

--Quel dommage que vous n’y ayez pas songé plus tôt!... Il n’y a que sainte Anne, voyez-vous, il n’y a que sainte Anne! Chacun sait cela. Il faut être, comme vous, de la race des brûleurs de goémon pour l’ignorer.

Tout en morigénant les fils, elles s’occupent de la mère, accomplissent en son nom les rites prescrits. Celle-ci lui barbouille d’eau le visage; celle-là lui en verse dans les manches, le long des bras, une troisième lui prend dans la poche son mouchoir, le va tremper dans la fontaine et le lui applique ainsi imbibé sur la partie atteinte; les autres se traînent à genoux par les dalles boueuses, invoquant la patronne de la Palude, «aïeule de miséricorde, mère des mères, source de santé, rose des dunes, espérance du peuple breton.»

Prières improvisées, d’un charme très doux et très apaisant.

La malade s’efforce d’en répéter les termes, la nuque renversée, les yeux levés vers l’image de la sainte, dans une attitude vraiment sculpturale de douleur et de supplication.

C’est une remarque vingt fois faite. Morceaux de paysages, groupes de gens, tout en Bretagne s’organise en tableau, spontanément, par une sorte d’instinct secret. L’artiste n’a qu’à transposer, presque sans retouche.

Sous ce rapport, la procession de la Palude est une merveille. Il n’y a pas d’autre mot pour la caractériser. Impossible de concevoir quelque chose de plus complet, une vision d’art plus intense, plus harmonieuse et plus variée.

Un ciel qui poudroie, une brume d’or, comme dans certaines peintures des Primitifs... L’église en clair avec des tons lilas, aérienne, vibrante, toutes ses cloches en branle tourbillonnant, pour ainsi dire, au-dessus d’elle... Çà et là, des verts pâlis, effacés, le gris des tentes, la rousseur des falaises et, par derrière, la vasque splendide de la Baie, ses grands azurs calmes, la frise ouvragée de ses promontoires, le souple et changeant feston de ses vagues ourlé d’une écume de soleil.

Voilà pour l’ensemble du décor.

Sur ce fond admirable se développe un cortège de féerie, une longue, une noble suite de figures graves, historiées, hiératiques, échappées, semble-t-il, des enluminures d’un vitrail. C’est comme un défilé d’idoles vivantes, surchargées d’ornements lourds et d’éclatantes broderies. Les costumes sont d’une richesse, d’une somptuosité qu’on ne rencontre plus ailleurs, sauf peut-être chez les Croates, en Ukraine et dans quelques pays d’Orient. Chaque famille conserve précieusement le sien, dans une armoire spéciale qui ne s’ouvre qu’une fois l’an, pour le «dimanche de sainte Anne». On le fait endosser ce jour-là, avec mille recommandations minutieuses, soit à la fille aînée, soit à la bru. Toute la maison est présente à la cérémonie de la toilette. L’aïeule, dépositaire des antiques traditions, prodigue les conseils, corrige une draperie, redresse le port de la néophyte, lui enseigne la démarche qui convient, le pas solennel et, en quelque sorte, sacerdotal.

Le spectacle de ces femmes aux parures magnifiques, s’avançant de leur allure majestueuse, en ce cadre éblouissant, parmi le chant des litanies et le son voilé des tambours, est assurément une des plus belles choses qui se puissent voir et le souvenir qu’il vous laisse est de ceux qui ne s’effacent jamais. Vous diriez d’une fresque immense où se déroulerait, en une pompe d’une mysticité barbare, un chœur de prêtresses du vieil Océan.

Longtemps après, on en reste hanté comme d’une hallucination des anciens âges. Mais voici qui nous ramène à l’éternelle et angoissante réalité.

Vieilles ou jeunes, sveltes ou courbées, les «veuves de la mer» débouchent du porche. L’œil se fatiguerait à les vouloir dénombrer: elles sont trop. Elles ont soufflé leurs cierges, pour signifier qu’ainsi s’est éteinte la vie des hommes qu’elles chérissaient. La physionomie, chez la plupart, est empreinte d’une placide résignation. Les plus affligées dissimulent leurs larmes sous la cape grise aux plis flasques et tombants. Elles passent discrètes, les mains jointes,--immédiatement suivies par les «sauvés».

Le rapprochement n’est point aussi ironique qu’il en a l’air. De ces «sauvés» d’aujourd’hui combien n’en pleurera-t-on pas au pardon prochain comme «perdus»! Par un sentiment d’une touchante délicatesse, ils ont revêtu pour la circonstance les effets qu’ils portaient le jour du naufrage, au moment où la sainte leur vint en aide et conjura en leur faveur le péril des flots. Ils sont là dans leur harnais de travail, de lutte sans merci, le pantalon de toile retroussé sur le caleçon de laine, la vareuse de drap bleu usée, trouée, mangée par les embruns, maculée de taches de goudron, le _ciré_ couleur de safran jeté en travers sur les épaules. Jadis, pour ajouter encore à l’illusion, ils poussaient le scrupule jusqu’à prendre un bain, tout habillés, au pied des dunes, et assistaient à la «procession des vœux» le corps ruisselant d’eau de mer.

Dans leurs rangs figure un équipage au complet. Le mousse marche en tête. A son cou pend une espèce d’écriteau à moitié pourri, la plaque de l’embarcation, seule épave qu’ait revomie la tourmente.

Tous ces hommes chantent à haute voix. Leur allégresse néanmoins, surexcitée chez plus d’un par les libations de la matinée, demeure sérieuse, presque triste.

--Que voulez-vous? m’a dit l’un d’eux; sainte Anne bénie fait pour nous ce qu’elle peut et nous l’en remercions de toute notre âme. Mais, tandis que nous clamons vers elle notre action de grâces, nous entendons là-bas _l’autre_ qui rit... Et vous savez, quand celle-là vous a lâché une fois, deux fois, gare à la troisième! On ne triche pas impunément la mer.

... Le soir descend. Les croix, les bannières viennent de rentrer à l’église. Aussitôt la dispersion commence. Les chariots s’alignent, s’ébranlent, partent au grand trot de leurs attelages reposés. Le torrent des piétons s’écoule par toutes les issues. Le regard suit longtemps ces minces files sinueuses et bariolées qui serpentent à travers champs et peu à peu s’égrènent pour enfin disparaître derrière les lointains assombris.

Les voilures qui recouvraient les tentes gisent à terre. Marie-Ange, affairée, me crie:

--On lève l’ancre! On cargue!

Sur la plaine dévastée retombe, avec la nuit, le manteau de la solitude. Les roulottes des saltimbanques et des forains y dressent encore leurs silhouettes d’arches errantes: demain, elles auront fui à leur tour. Et la Palude, sous les premiers brouillards d’automne, va redevenir le funèbre paysage que j’entrevis naguère, peuplé seulement d’un sanctuaire abandonné et d’une ferme en ruine, en face de la mer hostile, aussi farouche, aussi indomptée que jamais.

FIN

TABLE

AVANT-PROPOS I SAINT-YVES--LE PARDON DES PAUVRES 1 RUMENGOL--LE PARDON DES CHANTEURS 73 SAINT-JEAN-DU-DOIGT--LE PARDON DU FEU 169 LA TROMÉNIE DE SAINT-RONAN--LE PARDON DE LA MONTAGNE 257 SAINTE-ANNE DE LA PALUDE--LE PARDON DE LA MER 323

291-08.--Coulommiers. Imp. PAUL BRODARD.--P4-08.