Part 19
Je craignis de l’avoir froissée, mais, au premier mot d’excuse, elle m’interrompit et, comme je prenais congé:
--Revenez nous voir, mon gentilhomme. Tâchez seulement que ce soit en été, le dernier dimanche d’août. Alors, vous contemplerez sainte Anne dans sa gloire. Nulle fête n’est comparable à celle de la Palude, et celui-là ne sait point ce que c’est qu’un pardon, qui n’a pas assisté, sous la splendeur du soleil béni, aux merveilles sans égales du pardon de la Mer.
II
J’ai suivi votre conseil, bonne vieille. Hélas! je vous ai cherchée en vain dans l’église et sur la crête des falaises où vous aviez, disiez-vous, votre gîte. En vain je me suis adressé aux douaniers de garde: ce n’étaient déjà plus les mêmes qui vous furent si hospitaliers; ils ne se rappelaient pas vous avoir connue. Sans doute, la barque lumineuse vous sera venue prendre, vous aussi, par quelque soir de pluie glacée. Et vous êtes partie pour la rive idéale, paisiblement, certaine que là-haut une sainte Anne pareille à celle de vos rêves vous faisait signe et vous attendait.
Elle n’exagérait point, l’humble zélatrice de la Palude, en affirmant que ce pardon est de toutes les solennités bretonnes la plus imposante et la plus belle.
C’était un samedi de la fin d’août, un peu avant le coucher du soleil. Du sommet de la montée de Tréfentec, le paysage sacré nous apparut dans un éclat de lumière rousse. Quel contraste avec la terre de désolation que j’avais entrevue naguère, si pâle, si effacée, enveloppée d’une bruine où elle s’estompait confusément, sorte de contrée-fantôme, image spectrale d’un monde mort! Tout, à cette heure, y respirait la vie: une fièvre de bruit et d’agitation semblait s’être emparée du désert. Les dunes même exultaient, et l’Océan, dans les lointains, flambait ainsi qu’un immense feu de joie. Plus près de nous, dans le repli de colline où s’épanche le ruisseau de la fontaine miraculeuse, une espèce de ville nomade s’improvisait sous nos yeux. Comme au temps des migrations des peuples pasteurs--le mot est de Jules Breton--des tentes innombrables, de toutes formes et de toutes nuances, s’élevaient, se groupaient, bombaient au vent leurs toiles bises, donnaient l’impression d’un campement de barbares, ou mieux encore, d’un débarquement d’écumeurs de mer. Beaucoup de ces tentes, en effet, s’étayaient sur des rames plantées dans le sol, et elles étaient recouvertes pour la plupart de voilures de bateaux exhibant, en grosses lettres noires, leur matricule et l’initiale de leur quartier.
A l’entour de l’étrange bourgade, les chariots, renversés sur l’arrière, enchevêtraient leurs roues, hérissaient la plaine d’une forêt de brancards, tandis que dans les pâtis voisins les bêtes erraient à l’aventure.
Et sur tout cela planait une clameur, un vaste bourdonnement humain auquel se mêlait, à intervalles réguliers, en sourdine, le grondement cadencé des flots. Nous fîmes un circuit pour gagner l’église. Une tribu entière de mendiants était couchée à l’ombre des ormes, dans l’enclos. Ils ne nous eurent pas plus tôt aperçus qu’ils se ruèrent sur nous, avec des abois de chiens hurleurs. Jamais encore je n’en avais vu en telle quantité, pas même au pardon de Saint-Jean-du-Doigt, où cependant ils fourmillent; surtout, jamais je n’en avais rencontré d’aussi insolents! Ils ne demandaient pas l’aumône, ils l’exigeaient.
--Payez le droit des pauvres! criaient-ils.
Et ils nous frôlaient de leurs ulcères, ils nous soufflaient au visage leur haleine nauséabonde, empuantie par l’alcool. Il fallut jeter en l’air plusieurs poignées de sous, pour nous débarrasser d’eux. Comme je m’étonnais que le clergé tolérât aux abords immédiats du sanctuaire cette horde cynique et répugnante, mon compagnon, qui me servait en même temps de cicérone, me répondit:
--Ils sont ici de fondation. Jadis, ils s’intitulaient les rois de la Palude. Royauté éphémère, d’ailleurs; car il n’y a que le samedi qui leur appartienne. Arrivés ce matin--nul ne sait d’où,--ils s’esquiveront cette nuit. Ils terminent en ce moment leur collecte, et c’est pourquoi ils y mettent tant d’âpreté.
--Si pourtant il leur plaisait de rester demain?
--Ils violeraient l’usage, et l’usage en Bretagne est, selon le vieux dicton, plus roi que le roi... Puis, demain, les gendarmes seront là; nos gueux ont horreur de ces trouble-fête; la présence d’un tricorne leur est insupportable: ils aiment mieux décamper... Demain, enfin, les routes seront encombrées de voitures; les infirmes risqueraient d’être mis en pièces: en sorte que la simple prudence s’accorde avec la tradition pour conseiller à la bande un prompt départ. Vous pourrez avant peu juger par vous-même que cet exode des loqueteux à la nuit pleine ne manque pas d’un certain ragoût.
Nous avions franchi le seuil de l’église.
Combien reposant, cet intérieur, après le tumulte du dehors! Sur les murs blancs couraient des guirlandes de lierre et de houx. Des ancres symboliques, ornées de branches de sapin, étaient appendues çà et là; des goélettes en miniature, chefs-d’œuvre de patience et de délicatesse, se balançaient dans une vapeur d’encens, et, sur son socle, la sainte, habillée à neuf, avait les grâces jeunettes d’une aïeule endimanchée. De temps à autre un pèlerin se levait du milieu de l’assistance prosternée sur les dalles, s’approchait de l’image vénérée et, dévotement, baisait le bas de sa robe. Des mères haussaient leurs enfants à bras tendus jusqu’à la douce figure de pierre. Et l’odeur des cires ardentes imprégnait l’air, et leurs fines fumées bleuâtres montaient, montaient... Peu à peu, la nef se vida. Quelques vieilles en cape de deuil y demeurèrent seules à égrener un interminable rosaire, triste comme une lamentation... C’était l’heure de souper: la nuit tombait.
... Une tente basse, profonde, semi-auberge, semi-dortoir. Des gens ronflent à l’une des extrémités, tandis qu’à l’autre bout on mange, on boit, aux vacillantes lueurs d’une chandelle de suif. Sur la table, des plats d’étain où nagent des saucisses; des brocs, des chopines débordantes d’un cidre huileux, quoique très additionné d’eau, que la chaleur a fait tourner en vinaigre; des réchauds avec de la braise pour allumer les pipes, une grande jarre pour se laver les mains... Nous sommes chez Marie-Ange, matrone égrillarde, qui n’a d’angélique que le nom. D’ordinaire, elle vend du poisson à Douarnenez, sous les halles, et c’est seulement par occasion, dans les circonstances solennelles, qu’elle fait métier de cabaretière. Croyez qu’elle s’en tire à merveille, vive, preste, l’œil à tout et un mot pour chacun, la jambe alerte, le parler hardi.
La portière de la tente, un pan de toile retenu par une amarre en guise d’embrasse, s’ouvre sur l’église et, plus loin, par une fente des dunes, sur la tranquillité sereine de la mer. Un feu de mottes brûle à quelques pas, en plein vent; au-dessus bout le café de Marie-Ange, dans un chaudron accroché à un faisceau de branchages. Des vols d’étincelles s’éparpillent, allument dans l’herbe desséchée de petites flammes courtes et rapides. A droite, une masse sombre, la silhouette d’une roulotte: une fille de bronze, accoudée entre les colonnes torses de la balustrade, regarde devant elle, dans le vague, cependant qu’un personnage difforme cloue au fronton de la voiture cette mirobolante affiche: QUÉHERN OMICHEL, _annonce la bonne aventure. Certain des pronostics. Garantit la guérison des verrues._ La nuit est tiède, pacifique, baignée d’une molle clarté de lune qui semble filtrer par gouttes devers l’orient. On entend respirer les ondes. Un silence impressionnant a succédé à l’animation du jour. Le ciel se recourbe très haut, comme la voûte d’un temple infini, et l’on se prend à baisser la voix, en causant, de peur de manquer de respect à ce je ne sais quoi de divin qui rôde au fond de ce silence majestueux. Or, voici tout à coup qu’un chant s’élève, une lente et rauque rapsodie, qu’on dirait hurlée à tue-tête par un chœur d’ivrognes:
_Enn eskopti a Gerné, war vordik ar môr glaz[67]..._
[67] En l’évêché de Cornouailles, sur le bord de la mer bleue...
Ce sont les mendiants qui déguerpissent. Cortège fantastique et macabre. Ils défilent en troupeau, pêle-mêle, célébrant de leurs gosiers avinés la louange de la Palude et les mérites de la Bonne Sainte, vraie grand’mère du Sauveur,
Par qui la rose a fleuri où ne poussait que l’épine.
Plus d’un qui titube chante quand même, comme en rêve. Les femmes emportent dans les bras des nourrissons «sans père», nés des promiscuités de hasard, au long des routes. Les aveugles vont de leur allure hésitante de somnambules, la face tournée vers le firmament, la main cramponnée à leur bâton fait de la tige d’un jeune plant et semblable à une houlette. Des tronçons d’hommes branlent ainsi que des cloches entre des montants de béquilles. Un _innocent_ ferme la marche, un grand corps à la face hébétée, qu’à sa robe grise, dans l’obscurité, on prendrait pour un moine. Sur son passage, les gens se découvrent et se signent, car l’esprit de Dieu habite dans l’âme des simples. Marie-Ange lui offre, en termes gracieux, un verre de cidre, mais il n’a plus soif, au dire de la vieille qui le mène en laisse. Et il disparaît avec les autres, par la pente des dunes, dans le noir. Un pèlerin me chuchote à l’oreille:
--Sainte Anne a une affection particulière pour cet idiot. Il y a six ans il tomba malade, à des lieues d’ici, du côté de la montagne d’Aré, en sorte qu’il ne put arriver à la Palude pour la fête. Le pardon en fut gâté. Du vendredi matin au lundi soir il plut à verse. La bénédiction du ciel accompagne les innocents.
Le silence est redevenu profond, sauf, par intervalles, un hennissement, un appel lointain de bête égarée, et toujours, toujours, le bruit de la mer assoupie, calme comme un souffle d’enfant.
Nous avons descendu les sentiers abrupts qui conduisent à la plage. Dans les anfractuosités des roches, des couples étaient assis, jeunes hommes et jeunes filles,--celles-ci, ouvrières en sardines, de l’île Tristan, de Douarnenez, de Tréboul, peut-être même d’Audierne et de Saint-Guennolé,--ceux-là, marins de l’État accourus de Brest, en permission, pour embrasser leurs amies, leurs «douces», pour faire avec elles, avant la prochaine campagne, une mélancolique et suprême veillée d’amour. Sainte Anne a l’indulgence des grand’mères. Elle ne se scandalise point de ces rendez-vous nocturnes; elle les favorise, au contraire, étend sur eux le dais velouté de son ciel piqué d’étoiles, leur prête sa dune moelleuse, les recoins discrets de ses grottes tapissées d’algues, les enveloppe de mystère, de poésie, de sérénité. Elle sait d’ailleurs l’héréditaire chasteté de cette race et que l’amour, à ses yeux, est une des formes de la religion. Marie-Ange, il est vrai, nous a raconté tantôt l’histoire d’une _Capenn_, d’une fille du Cap-Sizun, «qui attrapa au pardon de la Palude une maladie de trente-six jeudis». Mais, si l’on cite de tels exemples, c’est que précisément ils sont rares. Les couples que nous avons frôlés se tenaient la main, sans dire mot, absorbés dans une contemplation muette où leurs âmes seules communiquaient. Et leurs pensées paraissaient plutôt graves que folâtres. Ils me remirent en mémoire deux vers d’une chanson de bord entendue naguère au pays de Paimpol:
_Rô peuc’h! rô peuc’h, mestrezik flour! Me wél ma maro ’bars an dour..._
Tais-toi! tais-toi, maîtresse exquise! Je vois ma mort dans l’eau.
Sur les fiançailles des marins quelque chose de tragique plane toujours, et les aveux qu’ils échangent avec les jouvencelles sont le plus souvent tristes comme des adieux...
Un coup de sifflet nous avertit que la _Glaneuse_ venait de stopper. D’habitude, le petit vapeur côtier franchit la baie en ligne droite, de Morgat à Douarnenez. Mais, à l’occasion du pardon, il fait escale à la Palude. Nous nous trouvâmes une vingtaine de passagers sur le pont. Presque tous étaient des pêcheurs de la baie; les rustiques, aussi bien au retour qu’à l’aller, préfèrent la voie de terre. Un paysan de Ploaré figurait pourtant parmi nous, avec sa femme. Mon compagnon, qui le connaissait, l’interpella:
--Comment! vieux Tymeur, vous n’avez pas craint de vous fier au chemin des poissons?... Est-ce un vœu que vous avez fait, ou bien vos jambes refusaient-elles de vous porter?
--Ce n’est ni l’un ni l’autre, répondit-il en se rapprochant de nous, heureux d’avoir avec qui causer pendant le trajet. Nos jambes, Dieu merci! sont encore solides, et, quant à notre vœu, Renée-Jeanne et moi nous nous en sommes acquittés dans la soirée, dévotement, comme il sied à des chrétiens.
--C’est donc alors que vous vous êtes réconciliés avec la mer?...
--Non plus. Je lui en voudrai tant que je vivrai. Elle nous a pris notre fils Yvon, que Dieu ait son âme! Ces choses-là ne se pardonnent point. La mer! Ni Renée-Jeanne, ni moi, nous ne pouvons la sentir. Une de nos fenêtres donnait dessus: nous l’avons murée. La terre est la vraie mère des hommes; la mer est leur marâtre. Si j’étais sainte Anne, je la dessécherais toute, en une nuit.
--Oui mais, vieux Tymeur, cela ne nous dit pas...
--C’est juste. Après tout il n’y a pas de mal à vous conter ça, puisque rien n’arrive sans la permission de Dieu. N’est-ce pas, Renée-Jeanne?
Renée-Jeanne, accroupie sur un rouleau de cordages, marmonnait une série d’oraisons bizarres, sans doute des formules de conjuration contre les Esprits malfaisants des eaux. Elle esquissa de la main un geste vague, et le père Tymeur, après s’être assuré que nous étions seuls à l’écouter, commença son récit.
Voilà. L’année précédente, à pareille époque et à pareille heure, ils s’en revenaient tous deux, Renée-Jeanne et lui, vers Ploaré, par la route. Un peu avant Kerlaz, sur la droite, est le sanctuaire de la Clarté où les pèlerins de la Palude ont coutume de faire une station et de réciter une prière, parce que Notre-Dame de la Clarté passe pour être la fille aînée de sainte Anne, comme Notre-Dame de Kerlaz est sa seconde fille. Nos gens allaient franchir l’échalier de l’enclos, quand, à la faveur de la lune, ils aperçurent dans la douve un homme assis sur une espèce de boîte longue aux ais disjoints, et qui paraissait à bout de forces, car la sueur pleuvait de son front dégarni entre ses doigts extraordinairement maigres. Tymeur l’abordant lui dit avec compassion:
--Vous avez l’air exténué, mon pauvre parrain.
--Oui, le fardeau que j’ai à porter est bien lourd... Y a-t-il encore loin jusqu’à la Palude? demanda le malheureux d’une voix triste.
--Trois quarts de lieue environ. Nous sommes, ma femme et moi, tout disposés à vous aider, si nous pouvons quelque chose pour votre soulagement...
--Certes, vous pouvez beaucoup.
--Parlez.
--Ce serait de faire dire une messe à l’église de votre paroisse pour le repos d’une âme en peine, d’un _anaon_... En échange, continua le trépassé--c’en était un--je vous donnerai un avis salutaire... Si jamais vous acceptez d’accomplir un pèlerinage au nom d’un de vos amis, tenez fidèlement votre promesse de votre vivant, sinon il vous en cuira comme à moi après votre mort. Je m’étais engagé à aller à la Palude pour celui qui est ici, sous moi, dans cette châsse. Mais, la vie est courte et il y faut penser à la fois à trop de choses. J’omis la plus importante. J’en suis bien puni. Depuis je ne sais combien de temps que je m’achemine vers sainte Anne, je n’avance chaque année que d’une longueur de cercueil. Et si vous sentiez comme cela pèse lourd, le cadavre d’un ami trompé!... En faisant dire pour moi la messe que je vous demande, vous abrégerez ma route d’un grand tiers[68].
[68] M. Le Carguet, le folkloriste du Cap-Sizun, m’a communiqué une légende analogue à celle-ci et qui avait trait également au pardon de la Palude.
Sur ces mots, il disparut. Tymeur et sa femme, agenouillés sous le porche, y restèrent en prière jusqu’au petit matin, se bouchant les oreilles pour n’entendre point ahaner le mort sous son faix d’ossements et de planches pourries.
Le vieux concluait:
--On ne s’expose pas deux fois à de semblables rencontres. N’est-ce pas, Renée-Jeanne?
Renée-Jeanne avait ramené sur son visage sa cape de laine blanche bordée d’un large galon de velours noir, et tournait obstinément le dos à la mer... Elle était cependant délicieuse à voir, la mer, en cette admirable nuit d’août, tiède et toute parfumée d’un arôme étrange, comme si les voluptueuses fleurs des jardins de Ker-Is, éveillées tout à coup de leur enchantement, se fussent venues épanouir à la surface des eaux. Elle gisait là, presque sous nos pieds, la féerique cité de la légende. Par instants, au creux des houles, on eût dit que son image allait transparaître; on croyait entendre des voix, des bruits, et les phosphorescences qui brûlaient à la crête des vagues semblaient l’illumination d’une ville en fête. Nous rasions de hauts promontoires, de longs squelettes de pierre aux figures énigmatiques, attentifs depuis des siècles à quelque spectacle sous-marin visible pour eux seuls. Le ciel, au-dessus de nos têtes, était comme un autre océan où, parmi le scintillement des étoiles, un croissant de lune flottait.
III
Le lendemain, dimanche, se leva l’aube du «grand jour».
Je revois Douarnenez émigrant en masse vers la Palude. Toutes les voitures de la contrée ont été mises en réquisition et sont prises d’assaut. Entre les sièges combles on intercale des tabourets empruntés à l’auberge voisine. Le conducteur se plante à l’avant, debout, un pied sur chaque brancard; les châles multicolores des filles assises à l’arrière balaient le pavé de leurs franges. Et les chars à bancs s’ébranlent, lourdement, au petit trot d’un bidet de Cornouailles, très philosophe et qui ne s’étonne plus. Les hommes font les beaux dans leurs vareuses neuves, le béret rabattu sur les yeux; ils gesticulent, ils crient, par besoin, par plaisir, pour se prouver à eux-mêmes qu’ils sont ailleurs que dans les barques, où le moindre mouvement, sous peine de mort, doit être calculé, mesuré, précis, et aussi pour se «déhanter l’âme», comme ils disent, des vastes silences de la mer, plus troublants peut-être que ses colères. A leurs muscles, à leurs nerfs violemment comprimés il faut de ces brusques détentes. Le pardon de sainte Anne est une des soupapes par où se fait jour, chez ces êtres rudes, le trop-plein des sentiments refoulés. J’ai entendu des gens graves et officiels leur reprocher l’espèce de fougue brutale avec laquelle ils se ruent au divertissement. Ils s’y précipitent, en effet, tête baissée, joyeux, insouciants, prodigues, quitte à pâtir ensuite pendant des semaines et des mois. En matière d’économie domestique, ils en sont encore à la période sauvage. Qu’un autre les blâme. Pour moi, qui les ai vus à l’œuvre, sur les lieux de pêche, dans les sinistres nuits du large, je songe surtout à la vie de damnés qu’ils mènent, en proie à un labeur dont l’ingratitude n’a d’égale que leur patience, et je serais plutôt tenté, je l’avoue, de les trouver trop rares et trop courtes, ces quelques trêves de Dieu qui les arrachent à leur enfer.
Toute l’animation du port a reflué vers la haute ville. Les quais sont déserts. Les barques, tirées à sec sur le sable de la marine, reposent, flanc contre flanc, en des attitudes abandonnées, heureuses elles aussi de ce répit de vingt-quatre heures. Elles sont si lasses, et c’est si bon, même pour des barques, d’avoir un jour à rêvasser en paix! Les filets prennent le soleil, appendus aux mâts. Et la baie s’étale, vide, à perte de vue, dominée seulement vers le nord par les blancs éboulis de Morgat et par les aiguilles de pierre du Cap de la Chèvre.
J’ai voulu faire, ce matin, le trajet de la Palude par le chemin des piétons. La file des pèlerins s’engage dans les bois de Plomarc’h. Des étangs mystérieux dorment sous les hêtres. Ici, la fille de Gralon, Ahès, qu’on appelait encore Dahut, venait autrefois avec ses compagnes, les blondes vierges de Ker-Is, laver son linge royal: l’eau des fontaines a, dit-on, retenu son image, et les mousses, la fine odeur de ses cheveux. A travers le réseau des branches, la mer luit. Elle ne nous quittera guère, au cours du voyage, toujours adorable et jamais la même, déployant devant le regard, avec une sorte de coquetterie, les prestiges sans nombre, la souplesse infinie de son éternelle séduction. C’est sa fête--ne l’oublions pas--c’est sa fête aussi bien que celle de sainte Anne que les Bretons du littoral cornouaillais célèbrent aujourd’hui. Aux âges très anciens, alors que la grand’mère de Jésus n’était pas née, elle était en ces parages l’idole unique. Elle n’avait point de sanctuaire dans les dunes; les cérémonies de son culte s’accomplissaient à ciel ouvert. Mais le peuple y accourait en foule, comme à présent, et, comme à présent, l’époque choisie était le mois de la saison ardente, parce qu’en cette saison la déesse se révélait dans le pur éclat de sa beauté, découvrait aux yeux ravis son beau corps fluide, sa chair transparente et nacrée, toute frissonnante sous les caresses de la lumière. Les dévots, rassemblés sur les hauteurs, tendaient les bras vers elle, entonnaient des hymnes à sa louange, s’abîmaient dans la contemplation de ses charmes. Ahès ou Dahut était sans doute un des noms par lesquels ils l’invoquaient. Quelle vertu d’incantation était attachée à ce vocable, nous ne le saurons probablement jamais.
Le mythe du moins a survécu. Et son sens primitif se retrouve aisément sous les retouches plus récentes que le christianisme lui a fait subir. Ahès a la démarche onduleuse, la chevelure longue et flottante, tantôt couleur du soleil, tantôt couleur de la lune, les yeux changeants et fascinateurs. Elle habite un palais immense dont les vitraux resplendissent ainsi que de gigantesques émeraudes. Elle a des passions tumultueuses, une rage inassouvie d’amour. Sa préférence va aux hommes du peuple, aux gars solides et frustes. Un pêcheur passe, ses filets sur l’épaule: de la fenêtre de sa chambre, elle lui fait signe de monter. Plusieurs fois par nuit, elle change d’amants; elle danse devant eux toute nue, les enlace et les endort, en chantant, d’un sommeil dont ils ne se réveilleront plus. Car ses baisers sont mortels. Les lèvres où les siennes se sont appliquées demeurent béantes à jamais. C’est une dévoreuse d’âmes. Un de ses caprices suffit à causer des catastrophes épouvantables, efface en un clin d’œil une ville entière de la carte du monde. On l’adore et on la hait. Elle est irrésistible et fatale. Qui ne reconnaîtrait en elle la personnification vivante de la mer?
... Sur la plage du Ris, les pèlerins se déchaussent. C’est le moment du reflux. Les sables, d’une blancheur éblouissante, étincellent, pailletés de mica. On a près d’une lieue de grèves à longer. C’est plaisir d’appuyer le pied sur ce sol égal, d’un grain si subtil, et qui a le poli, la fraîcheur d’un pavé de marbre. Des sources invisibles jaillissent sous la pression des pas. La grande ombre déchiquetée des falaises garantit les fronts des ardeurs du soleil; et il sort des cavernes creusées par les flots dans les soubassements de la paroi de schiste un souffle d’humidité qui vous évente au passage. Des vols de mouettes et de goélands se balancent dans l’air immobile, avec des flammes roses au bout de leurs ailes éployées.
Une anse, un pré, des landes rousses, presque à pic. Nous avons repris le sentier de terre, mais à travers un pays morne, sous un ciel accablant. Nul abri. Pas un arbre. A peine, dans une combe imprévue, un bouquet de saules rachitiques au-dessus d’une fontaine desséchée. Puis, des roches monstrueuses surplombant l’abîme. Le raidillon s’accroche à leur flanc ou rampe dans leurs interstices. En bas, la mer traîtresse guette le passant.
--Monsieur! monsieur!--crie derrière moi, en breton, une voix haletante, une voix de femme.