Au Pays des Moines (Noli me Tangere)
Chapter 9
--Mais, señor, à partir de neuf heures on ne peut plus passer dans les rues, et la maison est loin.
--Est-ce que tu voudrais me commander? lui demanda l'homme irrité. Et, prenant Crispin par le bras, il chercha à l'entraîner.
--Señor, depuis une semaine nous n'avons pas vu notre mère! supplia Basilio, prenant son frère comme pour le défendre.
D'une gifle, le sacristain principal lui fit lâcher prise, puis il entraîna Crispin qui commença à pleurer, se laissa tomber à terre et cria à son frère:
--Ne me laisse pas, ils vont me tuer!
Mais le sacristain, sans s'occuper de sa résistance, l'entraîna brusquement et l'emporta dans les escaliers qu'il descendit, disparaissant dans les ombres...
Basilio restait muet. Il entendit dans l'escalier les heurts du corps de son petit frère contre les marches, un cri, des coups et des accents déchirants qui se perdirent peu à peu.
L'enfant ne respirait pas, il écoutait debout, les yeux grands ouverts, les poings serrés.
--Quand donc serai-je assez fort! murmura-t-il entre ses dents, et il descendit précipitamment.
Arrivé au choeur, il écouta avec attention: la voix de son petit frère s'éloignait rapidement et le cri: Maman! mon frère! s'éteignit tout à fait; il entendit une porte se fermer. Tremblant, suant, il s'arrêta un moment; mordant son poing pour étouffer un cri qui s'échappait de son coeur, il laissa ses regards errer dans la demi-obscurité de l'église. La lampe du choeur brûlait faiblement, le catafalque était au milieu, toutes les portes fermées, des grilles aux fenêtres.
Il remonta le petit escalier de la tour, ne s'arrêta pas au second étage où brûlait le reste du cierge et alla jusqu'au troisième. Là, il détacha les cordes qui assujettissaient les battants des cloches, puis redescendit tout pâle, les yeux brillants mais sans larmes.
La pluie commençait à s'apaiser et le ciel s'éclaircissait peu à peu.
Basilio noua les cordes, attacha une extrémité à un montant de la balustrade et, oubliant d'éteindre la lumière, il se laissa glisser dans l'obscurité.
Quelques minutes après, dans une des rues du pueblo, on entendit des voix, deux coups de feu retentirent; mais personne ne s'alarma et tout rentra dans le silence.
XVI
SISA
La nuit est obscure, les voisins dorment en silence, les familles qui se sont souvenues de ceux qui n'étaient plus tranquilles et satisfaites s'abandonnent au sommeil, après avoir récité trois parties de rosaire avec requiem, la neuvaine pour les âmes et brûlé nombre de cierges en cire devant les images sacrées. Les riches et les puissants ont accompli leurs devoirs envers ceux dont ils ont hérité; demain ils entendront les trois messes que dit chaque prêtre, donneront deux pesos pour une autre à leur intention et ensuite achèteront la bulle d'indulgence des défunts. Il semble que la Justice divine est moins difficile à satisfaire que celle des hommes.
Mais le pauvre, l'indigent qui gagne à peine de quoi vivre et doit encore payer tous les directeurs, fonctionnaires, scribes et soldats pour qu'ils le laissent vivre en paix, ne dort pas avec cette tranquillité que se plaisent à célébrer les poètes courtisans qui n'ont pas souffert des âpres caresses de la misère. Le pauvre est triste et pensif. Cette nuit, s'il a peu récité, il a prié beaucoup, le coeur plein de douleur, des larmes plein les yeux. Il ne sait pas les neuvaines, il ignore les prières jaculatoires, et les vers, et les oremus composés par les moines pour ceux qui n'ont pas d'idées à eux, de sentiments qui leur soient propres; à peine s'il les comprend. Il prie dans la langue de sa misère; son âme pleure pour lui et pour les chers morts dont l'amour était son seul bien. Ses lèvres peuvent réciter des salutations, tout son être crie des plaintes et révèle des sanglots. Dis-nous, toi qui as béni l'indigence, dites-nous aussi vous, pauvres ombres tourmentées, est-elle suffisante la simple prière du misérable agenouillé devant une estampe mal gravée, à la lueur d'un timsin [68], ou bien, par hasard, est-il nécessaire de brûler des cierges de cire devant des Christs sanglants, des Vierges à bouche petite, aux yeux de cristal et de faire dire des messes en latin que récite mécaniquement un prêtre indifférent? Et toi, Religion prêchée pour l'humanité qui souffre, as-tu oublié ta mission, ne te souviens-tu plus que tu es la consolation des opprimés dans leur misère, l'humiliatrice des puissants dans leur orgueil et n'as-tu plus de promesses que pour les riches, pour ceux qui peuvent te les payer!
La pauvre veuve veille entre ses fils qui dorment à son côté; elle pense aux bulles qu'il faut acheter pour le repos de ses parents et du mari défunt. «Un peso, dit-elle, c'est une semaine d'amours pour mes fils, une semaine de plaisirs et de joies, mes économies d'un mois, une robe pour ma fille qui grandit...»
--Mais il est nécessaire que tu les apaises ces feux, dit la voix qu'elle entendait prêcher, il faut que tu te sacrifies.» Oui, il le faut! Pour toi l'Eglise ne sauvera pas gratuitement les âmes chères, elle ne donne pas ses indulgences. Tu dois les acheter et, au lieu de dormir la nuit, tu travailleras. Ta fille, qu'elle continue à marcher à demi-dénudée; toi, jeûne; le ciel coûte cher. Malgré la divine parole, le ciel n'est pas fait pour les pauvres!
Ces pensées prennent leur vol dans le demi-cercle qui sépare le sahig [69], où est étendue l'humble natte, du palupu [70], où est suspendu le hamac dans lequel se balance le petit enfant. La respiration du pauvre être endormi est régulière; de moment en moment il mâche sa salive et articule des sons inintelligibles: il rêve qu'il mange, qu'il satisfait enfin son pauvre estomac toujours affamé...
Les cigales continuent leur chant monotone et unissent leur note invariable aux fredonnements du grillon, caché dans l'herbe, ou de la courtillière qui sort de son trou pour chercher sa nourriture, tandis que le chacon [71], peu craintif de l'eau, trouble le concert de sa voix fatidique et passe la tête par le trou d'un tronc délabré. Les chiens hurlent lamentablement dans les rues et le superstitieux qui les écoute est persuadé que les esprits et les âmes sont visibles pour les animaux. Mais ni les chiens ni les insectes ne voient les douleurs des hommes et cependant, hélas! le nombre en est immense.
A presque une heure de marche du pueblo, habite la mère de Basilio et de Crispin, femme d'un homme sans coeur qui passe son temps à fainéanter et à jouer au coq, tandis qu'elle s'efforce de faire vivre ses enfants. Le mari et la femme se voient rarement et ces entrevues sont toujours pénibles. Lui l'avait dépouillée de ses rares bijoux pour alimenter ses vices et, quand la malheureuse Sisa [72] n'eut plus rien pour satisfaire à ses caprices, il commença à la maltraiter. Faible de caractère, douée de plus de coeur que de raison, elle ne savait qu'aimer et pleurer. Son mari était son Dieu, ses fils étaient ses anges. Lui, qui savait combien il était à la fois adoré et craint, se conduisait comme tous les faux dieux, il devenait de plus en plus autoritaire, barbare, cruel.
Quand Sisa, un jour qu'il paraissait plus sombre que jamais, lui demanda s'il consentait à ce que l'on fît de Basilio un sacristain, il continua à caresser son coq, ne dit oui ni non, et ne s'inquiéta que de savoir s'il gagnerait beaucoup d'argent. Elle n'insista pas cette fois mais, pressée par le besoin et voulant que ses enfants apprissent à lire et à écrire à l'école du pueblo, elle reparla de son projet. Son mari ne lui répondit rien encore.
Cette nuit-là, il pouvait être dix heures et demie ou onze heures, les étoiles brillaient de nouveau dans le ciel que la tempête avait éclairci; Sisa était assise sur un banc de bois, regardant quelques branches qui brûlaient à demi dans son âtre composé de pierres vives, plus ou moins régulières. Sur ces pierres était posée une petite marmite où cuisait du riz et, sur les cendres, trois sardines sèches, de celles que l'on vend à raison de trois pour deux cuartos.
Le menton appuyé sur la paume de la main, elle regardait la flamme jaune et débile que donnaient les roseaux, dont la braise fugitive se réduisait bien vite en cendres: un triste sourire illuminait son visage. Elle se souvenait de la naïve devinette de la marmite et du feu que Crispin lui avait un jour proposée. L'enfant disait:
Naupû si Maitim, sinulut ni Mapulà Nang malaó y kumará-kará [73].
Elle était jeune encore et l'on voyait qu'elle avait dû être belle et gracieuse. Ses yeux que, avec son âme, elle avait donnés à ses fils, étaient beaux, d'un profond regard ombragé de longs cils; son nez correct, ses lèvres pâles, d'un dessin élégant. Elle était ce que les tagals appellent kayumanging-kaligátan, c'est-à-dire brune mais de teint clair et pur. Malgré sa jeunesse, la douleur, parfois même la faim, commençait à creuser les joues pâlies; la chevelure abondante, autrefois l'ornement de sa personne, était encore soignée mais par habitude, non par coquetterie: un chignon très simple, sans aiguilles ni peignes...
Depuis plusieurs jours elle n'était pas sortie, restant chez elle pour achever le plus promptement possible un travail de couture dont on l'avait chargée. Pour gagner quelque argent elle avait manqué la messe ce matin; il lui aurait fallu perdre deux heures pour aller au pueblo et en revenir--la pauvreté force à pécher. Son travail terminé, elle le porta à celui qui l'avait commandé, mais il lui en promit seulement le payement.
Toute la journée elle avait pensé au plaisir qui l'attendait ce soir, elle savait que ses fils allaient venir et voulait les régaler d'un bon repas. Elle acheta des sardines, cueillit dans son jardin les tomates les plus belles, parce qu'elle savait que c'était le mets favori de Crispin; à son voisin, le philosophe Tasio, qui habitait à un demi-kilomètre, elle demanda un filet de sanglier et une cuisse de canard sauvage pour Basilio, puis, toute à son espérance, elle fit cuire le riz le plus blanc qu'elle ait elle-même pu choisir sur les aires; ce devait être pour les pauvres enfants un véritable repas de curés.
Mais par malheur le père arriva. Adieu le dîner! Il mangea le riz, le filet de sanglier, la cuisse de canard, les cinq sardines et les tomates. Sisa ne dit rien, heureuse de voir son mari satisfait; d'autant plus heureuse qu'aussitôt repu, il se souvint qu'il avait des enfants et demanda où ils étaient; la pauvre mère sourit; elle se promit de ne rien manger, car il ne restait pas assez pour trois, mais le père avait pensé à ses fils, cela valait plus pour elle que le meilleur des repas.
Puis il prit son coq et fit mine de s'en aller.
--Ne veux-tu pas les voir? demanda-t-elle tremblante; le vieux Tasio m'a dit qu'ils tarderaient un peu; Crispin sait déjà lire et... peut-être que Basilio apportera sa paie!
Cette dernière raison parut le toucher, il hésita, mais son bon ange triomphant:
--En ce cas, garde-moi un peso! dit-il et il partit. Sisa, restée seule, pleura amèrement; mais elle se souvint de ses enfants et sécha ses larmes. Elle fit cuire un peu de riz qui lui restait et prépara les trois dernières sardines: chacun en aurait une et demie.
--Ils auront bon appétit, pensait-elle, la route est longue et les estomacs affamés n'ont pas de coeur.
Attentive à tout bruit, nous la trouvons écoutant les plus légers bruits de pas; forts et nets, c'était Basile; légers et inégaux, Crispin.
La kalao [74] avait déjà chanté deux ou trois fois dans le bois depuis que la pluie avait cessé, mais ses fils n'arrivaient pas.
Elle mit les sardines dans la marmite pour qu'elles ne se refroidissent pas, puis s'approcha de l'entrée de la porte pour regarder sur le chemin. Pour se distraire, elle fredonna à voix basse; sa voix était belle et, quand ses fils l'entendaient chanter «kundiman [75]», ils pleuraient sans savoir pourquoi. Mais ce soir, sa voix tremblait et les notes paresseuses sortaient avec peine de ses lèvres.
Elle suspendit son chant et fouilla l'obscurité de son regard. Personne ne venait du côté du pueblo, on n'entendait rien que le vent secouant les larges feuilles des platanes dont l'eau tombait en grosses gouttes.
Regardant dehors pour la seconde fois, elle vit devant elle un chien noir; il semblait chercher quelque chose sur le chemin. Sisa eut peur, elle ramassa une pierre et la jeta au chien qui s'enfuit en hurlant lugubrement.
Sisa n'était pas superstitieuse, mais elle avait entendu parler si souvent des pressentiments et des chiens noirs que la terreur la saisit. Elle ferma précipitamment la porte et s'assit à côté de la lumière. La nuit favorise les folles croyances et, facilement, l'imagination peuple de spectres l'obscurité des deux.
Elle pria, invoqua la Vierge, Dieu lui-même, pour qu'ils prissent soin de ses fils, surtout de son petit Crispin. Puis distraite de la prière par son unique préoccupation, elle ne pensa plus qu'à eux, se rappelant les manières de chacun, ces manières qui lui paraissaient si douces, dans toutes leurs actions comme pendant leur sommeil. Mais de nouveau, elle sentit ses cheveux se hérisser, ses yeux démesurément s'ouvrirent: illusion ou réalité, elle voyait Crispin debout, près de l'âtre: c'était là qu'il s'asseyait pour babiller avec elle. Maintenant il ne disait rien; il la regardait avec de grands yeux pensifs et souriait.
--Mère, ouvre-moi! ouvre-moi, mère! disait au dehors la voix de Basilio.
Sisa frémit et la vision disparut.
XVII
BASILIO
La vie est un songe.
Basilio eut à peine la force d'entrer; tout trébuchant, il se laissa tomber dans les bras de sa mère.
Un froid inexplicable s'empara de Sisa lorsqu'elle le vit arriver seul. Elle voulut parler, mais ne trouva pas de mots; elle voulut embrasser son fils mais ne trouva pas non plus de forces; pleurer et parler lui étaient également impossibles.
Cependant, à la vue du sang qui baignait le front de l'enfant, elle recouvra la voix et cria d'un accent qui semblait annoncer la rupture d'une corde de son coeur:
--Mes enfants!
--Ne crains rien, maman! lui répondit Basilio; Crispin est resté au couvent.
--Au couvent? Il est resté au couvent? Vivant? L'enfant levant ses yeux vers elle.
--Ah! s'écria-t-elle, passant de la plus grande angoisse à la plus grande joie. Elle pleurait, embrassant son fils, couvrant de baisers son front ensanglanté.
--Crispin vit! tu l'as laissé au couvent... et pourquoi es-tu blessé, mon fils? Tu es tombé.
Elle l'examinait soigneusement.
--En emmenant Crispin, le sacristain principal me dit que je ne pourrais sortir avant dix heures, et comme il est très tard, je me suis échappé. En traversant le pueblo, deux soldats me crièrent: qui vive? je me mis à courir, ils firent feu et une balle m'effleura le front. Je craignais qu'ils ne me prissent et ne me fissent nettoyer le quartier à coups de bâtons comme ils l'ont fait avec Pablo qui en est encore malade.
--Mon Dieu! mon Dieu! murmura la mère tout émue; merci, tu l'as sauvé!
Et tandis qu'elle cherchait des mouchoirs, de l'eau, du vinaigre et de la charpie, elle ajouta:
--Un doigt de plus et ils te tuaient, ils tuaient mon fils! Les gardes civils ne pensent pas aux mères!
--Tu diras que je suis tombé d'un arbre, personne ne doit savoir que l'on m'a poursuivi.
--Et pourquoi Crispin est-il resté? demanda Sisa après qu'elle eut soigné son fils.
Celui-ci la regarda un instant, puis l'embrassa, puis enfin lui raconta peu à peu l'histoire de l'argent volé; mais cependant il ne lui parla pas des tourments que l'on infligeait à son petit frère.
La mère et l'enfant confondirent leurs larmes.
--Mon bon Crispin, accuser mon bon Crispin! C'est parce que nous sommes pauvres et que les pauvres doivent tout souffrir! murmura Sisa en regardant, les yeux pleins de larmes, le tinhoy [76] dont l'huile finissait de brûler.
Ils restèrent un moment ainsi sans rien dire.
--As-tu mangé? Non? il y a du riz et des sardines sèches.
--Je n'ai pas mangé, mais je n'ai pas faim; donne-moi de l'eau, je ne veux rien de plus.
--Si, mange, reprit la mère avec tristesse; je savais que tu n'aimais pas les sardines sèches, je t'avais préparé autre chose, mais ton père est venu, mon pauvre enfant!
--Mon père est venu? demanda Basilio, et instinctivement il examina la figure et les mains de sa mère.
La question de son fils peina Sisa qui comprit quelle était la pensée de l'enfant; aussi s'empressa-t-elle de répondre.
--Oui, il est venu et il a demandé après vous; il voulait vous voir; mais il avait très faim. Il a dit que si vous étiez de bons enfants il reviendrait vivre avec nous...
--Ah! interrompit Basilio, et ses lèvres se contractèrent avec déplaisir.
--Mon fils! reprit-elle.
--Pardonne-moi, mère! ne sommes-nous pas bien nous trois, toi, Crispin et moi? Mais tu pleures; je ne dis rien.
Sisa soupira.
--Tu ne manges pas? Alors couchons-nous, car il est déjà tard.
Sisa ferma la porte de la hutte et couvrit avec de la cendre la braise qui restait encore pour conserver un peu de feu. L'homme fait de même avec les sentiments de l'âme, il les couvre de cette cendre de la vie qui s'appelle l'indifférence, pour que ne les étouffent pas les rapports quotidiens avec ses semblables.
Basilio murmura ses oraisons et se coucha près de sa mère qui priait agenouillée.
Il avait froid, il avait chaud; il chercha à fermer les yeux en pensant à son petit frère qui espérait dormir cette nuit dans le sein de sa mère et, maintenant, tremblait de peur dans un coin obscur du couvent.
Ses oreilles lui répétaient les cris du pauvre petit tels qu'il les avait entendus dans la tour, mais la nature confondit bientôt ses idées et le génie du sommeil descendit sur ses yeux.
Il vit une sorte d'alcôve où brûlaient deux cierges. Le curé, un jonc à la main, l'air sombre, écoutait le sacristain principal qui lui parlait dans une langue étrangère avec des gestes horribles. Crispin tremblait et tournait de tous côtés des yeux pleins de larmes, comme s'il cherchait quelqu'un pour le protéger ou un endroit pour se cacher. Le curé se retournait vers lui et l'interpellait irrité, le jonc sifflait. L'enfant courait se cacher derrière le sacristain, mais celui-ci le prenait et l'exposait à la fureur du curé; le malheureux frappait des poings, des pieds, criait, s'attachait au sol, se roulait, se levait, fuyait, glissait, tombait et parait les coups avec ses mains que, blessées, il cachait vivement en hurlant. Basilio le vit se tordre, frapper le sol de la tête: il vit, il entendit siffler le jonc! Désespéré, son jeune frère se levait; fou de douleur, il se ruait sur ses bourreaux et mordait le curé à la main.
Celui-ci poussait un cri, laissait tomber le terrible jonc; le sacristain principal prenait un bâton, en frappait un coup sur la tête de l'enfant qui tombait assommé; le curé, le voyant blessé, lui donnait un coup de pied, mais le pauvre petit ne se défendait plus, il ne criait plus; roulé sur le sol comme une masse inerte, il laissait une trace humide [77]...
La voix de Sisa le rappela à la réalité.
--Qu'as-tu? pourquoi pleures-tu?
--Je rêve... Mon Dieu! s'écria Basilio couvert de sueur en se blottissant près de sa mère. C'était un rêve; dis-moi, maman, n'est-ce pas que ce n'était qu'un rêve et rien de plus!
--Qu'as-tu rêvé?
L'enfant ne répondit pas. Il s'assit pour essuyer ses larmes et éponger la sueur qui coulait de son front. Dans la pauvre cabane, l'obscurité était complète.
--Un rêve, un rêve! répétait Basilio à voix basse.
--Raconte-moi ce que tu as rêvé, je ne puis dormir! dit la mère quand son fils revint se coucher.
--Eh bien! dit-il à voix basse, je rêvais que nous étions en train de glaner... dans un champ où il y avait beaucoup de fleurs... les femmes avaient des paniers pleins d'épis... les hommes avaient aussi des paniers pleins d'épis... et les enfants aussi! Je ne me rappelle plus, mère, je ne me souviens pas du reste!
Sisa n'insista pas; elle n'attachait aucune importance aux songes.
--Mère, j'ai projeté quelque chose ce soir, dit Basilio après quelques minutes de silence.
--Quel est ce projet? demanda-t-elle à son fils, humble en tout, même devant ses enfants à qui elle croyait plus de bon sens qu'à elle-même.
--Je ne voudrais pas être sacristain.
--Comment?
--Écoute, maman, ce que j'ai projeté: Le fils du défunt D. Rafael est arrivé aujourd'hui d'Espagne, il sera aussi bon que père. Eh bien! demain, va chercher Crispin, touche ma paye et dis que je ne serai pas sacristain.
Aussitôt que je le pourrai, j'irai voir D. Crisóstomo et je le supplierai de me prendre comme gardeur de vaches ou de carabaos, je suis assez grand pour cela. Crispin pourra continuer à apprendre chez le vieux Tasio, qui ne frappe pas et est très bon, meilleur que ne le croit le curé. Qu'avons-nous à craindre du Père? Peut-il nous faire plus pauvres que nous ne le sommes? Crois-moi, mère, le vieux est un brave homme; je l'ai vu souvent à l'église quand il n'y avait personne; il s'agenouillait et priait. Crois-moi! Que perdrai-je à n'être pas sacristain? On gagne peu et, encore, tout ce que l'on gagne sert à payer des amendes! Tous en sont là. Je serai berger, et en soignant bien les animaux qu'il m'aura confiés, je me ferai aimer de mon maître; peut-être qu'il nous laissera traire une vache pour prendre le lait; Crispin aime beaucoup le lait. Qui sait! peut-être nous fera-t-il cadeau d'une petite génisse s'il voit que je me comporte bien; nous la soignerons et l'engraisserons comme notre poule. Dans le bois je cueillerai des fruits et je les vendrai au pueblo avec les légumes de notre potager, et ainsi nous aurons de l'argent. Puis je disposerai des lacets et des pièges pour prendre des oiseaux et des chats sauvages, je pêcherai dans la rivière et, quand je serai plus grand, j'irai à la chasse. Je pourrai aussi couper du bois pour le vendre ou le donner au maître des vaches, et ainsi il sera content de nous. Quand je pourrai labourer, je lui demanderai de me confier un bout de terrain pour semer de la canne à sucre ou du maïs et tu n'auras plus besoin de coudre jusqu'à minuit. Nous aurons des habits neufs à chaque fête, nous mangerons de la viande et de grands poissons. Et cependant je vivrai libre, nous nous verrons tous les jours et prendrons ensemble nos repas. Et puisque le vieux Tasio dit que Crispin a beaucoup de facilité, nous l'enverrons étudier à Manille et je travaillerai pour lui. N'est-ce pas, ma mère? Il sera docteur. Qu'en dis-tu?
--Qu'en puis-je dire sinon que tu as raison! répondit Sisa en embrassant son fils.
Elle remarqua que, dans ses projets d'avenir, l'enfant ne tenait pas compte de son père et pleura silencieusement.
Basilio, poursuivant ses projets, parlait avec cette confiance propre à la jeunesse qui ne voit rien de plus que ce qu'elle veut voir. Sisa disait oui à tout, tout lui paraissait bien. Le sommeil cependant redescendait de nouveau peu à peu sur les paupières fatiguées de l'enfant et, cette fois, le Ole-Luköie dont nous parle Andersen déploya au dessus de sa tête son beau parasol orné d'allègres peintures.
Il se voyait pasteur avec son petit frère; ils cueillaient dans le bois des goyaves, des alpay [78] et d'autres fruits encore; ils allaient de branche en branche, légers comme des papillons, ils entraient dans les cavernes et en admiraient les parois brillantes; ils se baignaient dans les sources et le sable était comme de la poudre d'or, les pierres comme les brillants de la couronne de la Vierge. Les petits poissons les saluaient et leur souriaient; les plantes inclinaient vers eux leurs branches chargées de monnaies et de fruits. Ensuite, il vit une cloche pendue à un arbre, avec une longue corde pour la mettre en branle; à la corde une vache était attachée, entre ses cornes était un nid d'oiseaux, et Crispin était dans la cloche qui se mit à sonner...
Mais la mère, qui n'était plus à l'âge des insouciants sommeils et n'avait pas couru pendant une heure, ne dormait pas.
XVIII
AMES EN PEINE