Au Pays des Moines (Noli me Tangere)

Chapter 8

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Ibarra allait tête nue; de ses yeux ne jaillissait pas une larme, de sa poitrine ne s'échappait pas un soupir. Sa marche ressemblait à une fuite. Que fuyait-il? peut-être l'ombre de son père, peut-être la tempête qui s'approchait. Il traversa le pueblo, allant vers les environs, vers cette ancienne maison que depuis de longues années il n'avait pas habitée. Entourée d'un mur où croissaient diverses sortes de cactus, il semblait qu'elle lui fît des signes; les fenêtres s'ouvraient; l'ilang-ilang [59] se balançait, agitant joyeusement ses branches chargées de fleurs; les colombes voletaient à l'entour du toit conique de leur pigeonnier placé au milieu du jardin.

Mais le jeune homme ne s'arrêtait pas à contempler ces joies du retour à l'antique foyer: il clouait ses yeux sur la figure d'un prêtre qui s'avançait vers lui. C'était le curé de San Diego, le franciscain méditatif que nous connaissons, l'ennemi de l'alférez. La brise pliait les larges ailes de son chapeau; l'habit de guingon s'aplatissait et modelait ses formes, montrant des cuisses minces et quelque peu cagneuses. De la main droite il portait un bâton de palasan [60] dont la poignée était d'ivoire. C'était la première fois qu'Ibarra et lui se voyaient.

Au moment où ils se rencontrèrent, le jeune homme s'arrêta un instant et le regarda fixement; Fr. Salvi évita le regard et parut plongé dans ses méditations.

L'hésitation ne dura qu'une seconde: Ibarra s'approcha rapidement du prêtre, l'arrêta en laissant tomber avec force la main sur son épaule et d'une voix à peine intelligible.

--Qu'as-tu fait de mon père? demanda-t-il.

Fr. Salvi, pâle et tremblant, pressentant les sentiments qui se peignaient sur le visage du jeune homme, ne put répondre: il se sentit comme paralysé.

--Qu'as-tu fait de mon père? répéta celui-ci d'une voix étouffée.

Le prêtre, pliant sous la main qui le tenait, fit un effort et répondit:

--Vous vous êtes trompé; je n'ai rien fait à votre père!

--Comment non? continua le jeune homme en pesant si fortement sur ses épaules qu'il le fit tomber à genoux.

--Non, je vous assure! ce fut mon prédécesseur, le P. Dámaso...

--Ah! s'écria le jeune homme, qui se frappa le front, lâcha le pauvre P. Salvi et se dirigea précipitamment vers sa maison.

Le domestique arrivait sur ces entrefaites, et aida le moine à se relever.

XIV

TASIO LE FOU OU LE PHILOSOPHE

L'étrange petit vieux vaguait distrait par les rues.

C'était un ancien étudiant de philosophie qui, pour obéir à sa vieille mère, avait abandonné ses études, bien qu'il ne manquât ni de moyens ni de capacités; sa mère était riche et l'on disait qu'il avait du talent. La bonne femme craignait que son fils ne devînt un savant et oubliât Dieu, aussi lui donna-t-elle à choisir entre devenir prêtre ou quitter le collège de San José. Lui, qui était amoureux, prit ce dernier parti et se maria. Veuf et orphelin en moins d'une année, il chercha une consolation dans les livres et, par eux, se délivra de la tristesse, de la gallera et de l'oisiveté. Malheureusement ses études l'absorbèrent à l'excès, ses achats de livres furent trop répétés, sa fortune dont il délaissa le soin se fondit peu à peu et un jour vint où il se trouva complètement ruiné.

Les gens de bonne éducation l'appelaient Don Anastasio ou Tasio le philosophe; les autres, qui formaient la majorité, Tasio le fou, à cause de ses idées peu communes et de l'étrange façon dont il agissait envers ses concitoyens.

Comme nous l'avons déjà dit, la soirée menaçait d'une tempête; quelques éclairs illuminaient de leur lumière pâle le ciel couleur de plomb, l'atmosphère était pesante et l'air extrêmement chaud.

Le philosophe Tasio paraissait avoir oublié déjà le crâne de sa chère morte; il regardait maintenant avec un sourire les nuages obscurs.

Arrivé à la porte de l'église il entra et, s'adressant à deux petits garçons, l'un de dix, l'autre de sept ans environ:

--Venez-vous avec moi? leur demanda-t-il. Votre mère vous a préparé un dîner de curés.

--Le sacristain principal ne nous laisse pas sortir avant huit heures, señor! répondit le plus âgé. J'attends de toucher ma paye pour la donner à notre mère.

--Ah! et où allez-vous?

--A la tour, señor, sonner les cloches pour les âmes!

--Vous allez à la tour? mais faites attention! ne vous approchez pas des cloches pendant l'orage.

Puis il sortit de l'église, non sans avoir regardé avec pitié les deux pauvres gamins qui montaient les escaliers.

Tasio se frotta les yeux, regarda une autre fois le ciel et murmura:

--Maintenant, je serais désolé que la foudre tombât.

Et, la tête basse, il s'en alla pensif vers les alentours de la bourgade.

--Entrez-vous un instant? lui dit en espagnol un homme accoudé à une fenêtre.

Le philosophe leva la tête et vit une figure, paraissant âgée de trente à trente-cinq ans, qui lui souriait.

--Que lisez-vous là? demanda Tasio en montrant un livre que l'homme tenait à la main.

--C'est un livre d'actualité: Les peines que souffrent les âmes bénies du Purgatoire! répondit l'autre toujours souriant.

--Hombre, hombre, hombre! s'écria le vieillard sur des tons de voix différents, et il entra dans la maison; l'auteur doit être un homme bien malin.

En haut de l'escalier, il fut reçu amicalement par le maître de la maison et sa jeune femme. Lui s'appelait D. Filipo Lino et elle Da. Teodora Viña. D. Filipo était le lieutenant principal des cuadrilleros [61] et le chef d'un parti presque libéral, si l'on peut lui donner ce nom, et s'il est possible qu'il y ait des partis dans les pueblos des Philippines.

--Avez-vous rencontré au cimetière le fils de D. Rafael, qui vient d'arriver d'Europe?

--Oui, je l'ai vu comme il descendait de voiture.

--On dit qu'il y allait chercher le tombeau de son père... Le coup doit avoir été terrible!

Le philosophe haussa les épaules.

--Ne vous intéressez-vous pas à ce malheur? demanda la jeune femme.

--Vous savez que j'ai été l'un des six qui ont accompagné le cadavre, c'est moi qui me présentai au capitaine général quand je vis qu'ici tout le monde, même les autorités, se taisait devant la profanation dont il avait été victime; et vous savez que je préfère honorer un homme que j'estime pendant sa vie qu'après sa mort.

--Alors?

--Vous savez, señora, que je ne suis pas partisan de la monarchie héréditaire. Par les gouttes de sang chinois que ma mère m'a transmises, je pense un peu comme les Chinois: j'honore le père pour le fils, non le fils pour le père. Que chacun reçoive la récompense ou le châtiment de ses oeuvres, mais non pas de celles des autres.

--Avez-vous commandé une messe pour votre défunte épouse, comme on vous le conseillait hier? demanda la femme en changeant de conversation.

--Non! répondit le vieillard en souriant.

--Quel malheur! s'écria-t-elle avec un véritable chagrin; on dit que jusqu'à demain dix heures les âmes vaguent libres, attendant les bonnes oeuvres des vivants, et qu'une messe dite ces jours-ci équivaut à cinq les autres jours de l'année ou même à six, comme disait ce matin le curé.

--Holà! c'est-à-dire que nous avons un délai gracieux dont nous devons profiter?

--Mais, Doray! intervint D. Filipo; tu sais bien que D. Anastasio ne croit pas au Purgatoire.

--Comment je ne crois pas au Purgatoire? protesta le vieillard, se soulevant à demi sur son siège. J'y crois tellement bien que je sais même quelque peu son histoire!

--L'histoire du Purgatoire! s'exclamèrent, pleins de surprise, les deux époux. Voyons! racontez-nous la?

--Ne la savez-vous pas? ne commandez-vous pas des messes à son intention, ne parlez-vous pas des peines qu'on y souffre? Bon! voici qu'il commence à pleuvoir, et il semble que cela va durer; nous n'aurons pas le temps de nous ennuyer, répondit Tasio; et il médita un moment.

D. Filipo ferma le livre qu'il avait à la main, Doray s'assit près de lui, disposée à ne rien croire de ce que le vieux Tasio allait dire. Celui-ci commença ainsi:

--Le Purgatoire existait bien longtemps avant la naissance de N.-S. Jésus-Christ; il devait être au centre de la terre, selon le P. Astete, ou dans les environs de Cluny, d'après le moine dont nous parle le P. Girard. Mais l'endroit est ici ce qui importe le moins. Eh bien, qui donc brûlait dans ces feux allumés depuis le commencement du monde? Car la philosophie chrétienne nous prouve leur existence très ancienne, puisqu'elle nous dit que Dieu n'a plus rien créé après qu'il se fût reposé.

--Le Purgatoire pourrait avoir existé in potentia, mais non in actu! objecta le lieutenant.

--Très bien! Cependant je vous répondrai que quelques-uns en ont eu connaissance comme existant in actu; l'un de ceux-là fut Zarathustra ou Zoroastre, qui écrivit une partie de l'Avesta et fonda une religion qui a certains points de contact avec la nôtre; ce Zarathustra, selon les savants, existait huit cents ans au moins avant Jésus-Christ.

Je dis au moins car Gaffarel, après avoir examiné les témoignages de Platon, de Xanthe de Lydie, de Pline, d'Hermipos, et d'Eudoxe, le croit antérieur à notre ère de quinze cents ans. Qu'il en soit ce que l'on voudra, il est certain que Zarathustra parlait déjà d'une espèce de Purgatoire et donnait les moyens de s'en délivrer. Les vivants pouvaient racheter les âmes de ceux qui étaient morts en état de péché, en récitant des passages de l'Avesta, en faisant de bonnes oeuvres, mais à la condition que celui qui priait fût un parent jusqu'à la quatrième génération. Tous les ans, cinq jours étaient consacrés à l'accomplissement de ce devoir. Plus tard, quand cette croyance se fut répandue dans le peuple, les prêtres de cette religion y virent l'occasion d'un grand commerce et exploitèrent

«ces prisons profondément obscures où règne le remords», comme avait dit Zarathustra. Ils établirent alors que, pour le prix de un derem, il paraît que c'était une monnaie de peu de valeur, en pouvait épargner à une âme un an de tortures; mais, comme dans cette religion il y avait des péchés qui coûtaient de 300 à 1000 ans de souffrances, le mensonge, la mauvaise foi, le manquement à une parole donnée, par exemple, etc., il en résultait que les voleurs empochaient des millions de derems. Ici vous voyez déjà quelque chose qui ressemble à notre Purgatoire, bien qu'il faille tenir compte de la différence des religions.

Un éclair, suivi d'un retentissant coup de tonnerre, fît lever la tête à Doray qui dit en se signant:

--Jésus, Marie, Joseph! je vous laisse! je vais brûler la palme bénite et allumer les chandelles de pardon.

La pluie commença à tomber à torrents. Le philosophe Tasio poursuivit, tandis qu'il regardait s'éloigner la jeune femme:

--Maintenant qu'elle est partie, nous pouvons parler sur ce sujet plus raisonnablement. Doray, bien qu'un peu superstitieuse est bonne catholique et je n'aime pas arracher la foi du coeur; une foi pure et simple ne ressemble pas plus au fanatisme que la flamme à la fumée, que la musique à un charivari: les imbéciles et les sourds peuvent seuls s'y tromper. Entre nous, nous pouvons dire que l'idée du Purgatoire est bonne, sainte et raisonnable; elle continue l'union entre ceux qui furent et ceux qui sont encore; elle oblige à une plus grande pureté de vie. Le mal est dans l'abus qui s'en fait.

Mais voyons maintenant comment a pu passer dans le catholicisme cette idée qui n'existait ni dans la Bible ni dans les Saints Évangiles. Ni Moïse ni Jésus-Christ n'en font la plus petite mention et l'unique passage que l'on cite des Macchabées est insuffisant, sans compter que ce livre fut déclaré apocryphe par le concile de Laodicée et que la Sainte Église Catholique ne l'admit que longtemps après. La religion païenne non plus n'avait rien qui y ressembla. Le passage tant cité de Virgile: Aliæ panduntur inanes [62], qui donna occasion à Saint Grégoire le Grand de parler des âmes opprimées et que Dante amplifia dans sa Divine Comédie, ne peut être l'origine de cette croyance. Ni les brahmanes, ni les boudhistes, ni les Égyptiens qui donnèrent à la Grèce et à Rome leur Caron et leur Averne, n'avaient non plus rien qui ressemblât à cette idée. Je ne parle pas ici des religions des peuples du Nord de l'Europe; celles-là, religions de guerriers, de bardes et de chasseurs mais non de philosophes, si elles conservaient encore leurs croyances et jusqu'à leurs rites, même christianisées, n'ont pu accompagner les hordes de leurs fidèles aux sacs de Rome ni s'asseoir au Capitole: c'étaient des religions de brumes qui se dissipaient au soleil du midi.--Donc, les chrétiens des premiers siècles ne croyaient pas au Purgatoire; ils mouraient avec cette joyeuse confiance de voir aussitôt Dieu face à face. Les premiers pères de l'Église qui semblent le mentionner, furent S. Clément d'Alexandrie, Origène et S. Irénée; peut-être avaient-ils été influencés par la religion de Zarathustra qui, alors, florissait et était très répandue dans tout l'Orient, car nous lisons très fréquemment des reproches adressés à l'orientalisme d'Origène. S. Irénée voulut en prouver l'existence par le fait que Jésus-Christ était resté «trois jours dans les profondeurs de la terre», trois jours de Purgatoire, et il en concluait que chaque âme devait y rester jusqu'à la résurrection de la chair, bien que cette assertion semble être contredite par le Hodie mecum eris in Paradiso [63]. S. Augustin parla aussi du Purgatoire, mais, s'il n'affirme pas son existence, il ne la croit pas cependant impossible, en supposant que dans l'autre vie pourraient se continuer les châtiments que nous recevons en celle-ci pour nos péchés.

--Diantre soit de S. Augustin! s'écria D. Filipo; n'était-il pas satisfait de ce que nous souffrons ici-bas qu'il en voulut la continuation?

--Donc, les choses allaient ainsi: les uns y croyaient, les autres n'y croyaient pas. Malgré que S. Grégoire en soit déjà arrivé à l'admettre dans son de quibusdam levibus culpis esse ante judicium purgatorius ignis credendus est [64], rien sur ce sujet ne fut définitivement établi jusqu'à l'année 1439, c'est-à-dire huit siècles après, dans laquelle le concile de Florence déclara qu'il devait exister un feu purificateur pour les âmes de ceux qui sont morts dans l'amour de Dieu mais sans avoir satisfait encore à la justice divine. Enfin, le Concile de Trente, sous Pie IV en 1563, dans la XXVe session, rendit le décret du Purgatoire qui commence ainsi: Cum catholica ecclesia, Spiritu Sancto edocta, etc [65], où il est dit que les secours des vivants, les prières, les aumônes et autres oeuvres pieuses et surtout et avant tout le sacrifice de la messe, sont les moyens les plus efficaces de délivrer les âmes. Les protestants n'y croient pas, ni non plus les pères grecs, car ils cherchent au moins à leurs dogmes un fondement biblique quelconque et disent que le délai pour le mérite ou le démérite se termine à la mort et que le Quodcumque ligaberis in terra [66] ne peut dire usque ad purgatorium [67], mais à cela on pourrait répondre que le Purgatoire étant au centre de la terre tombe naturellement sous la domination de S. Pierre. Mais je n'en finirais pas si je devais répéter tout ce qui s'est dit sur ce fait. Un jour que vous voudrez discuter avec moi là-dessus, venez chez moi et là nous ouvrirons les livres et nous parlerons librement et tranquillement. Maintenant, je m'en vais; je ne sais pourquoi cette nuit la piété des chrétiens permet le vol--les autorités laissent faire--et je crains pour mes livres. Si on devait me les voler pour les lire, je ne dirais rien, mais je sais que beaucoup voudraient les brûler par charité pour moi et ce genre de charité, digne du calife Omar, est terrible. Il en est qui, à cause de ces livres, me croient déjà damné...

--Mais je suppose que vous croyez à la damnation? demanda en souriant Doray qui revenait en apportant dans un petit brasero des feuilles sèches de palme répandant une fumée insupportable mais un agréable parfum.

--Je ne sais pas, señora, ce que Dieu fera de moi, répondit le vieux Tasio tout pensif. Quand je serai près de mourir, je m'abandonnerai à lui sans crainte: il fera de moi ce qu'il voudra. Mais il me vient une idée.

--Laquelle?

--Si les seuls qui se puissent sauver sont les catholiques et si, comme disent beaucoup de curés, cinq sur cent d'entre eux à peine y réussissent, les catholiques ne formant, à en croire les statistiques, que la douzième partie de la population de la terre, il serait donc vrai qu'après des milliards et des milliards d'hommes damnés pendant les innombrables siècles qui précédèrent la venue du Sauveur, maintenant, après qu'un fils de Dieu est mort pour nous, il ne pourrait échapper aux flammes éternelles que cinq âmes sur douze cents? Oh! certainement non! je préfère dire et croire avec Job: Seras-tu sévère contre une feuille qui vole et poursuivras-tu de ta colère un épi desséché? Non! une telle prédominance du mal est impossible, le croire c'est blasphémer!

--Que voulez-vous, la justice, la pureté divine...

--Oh! mais la justice et la pureté divine voyaient l'avenir avant la création! répondit le vieillard tout ému en se levant. L'homme est un être secondaire et non nécessaire et ce Dieu ne devrait pas l'avoir créé si, pour faire un heureux, il lui fallait en condamner des centaines à une éternité de souffrances, et pourquoi? pour des fautes originelles ou des erreurs d'un moment? Non, si vous êtes sûr de cela, étouffez alors votre fils endormi; si cette croyance n'était pas un blasphème contre un Dieu qui doit être le Suprême Bien, le Moloch phénicien qui se nourrissait de sacrifices humains et de sang innocent, dans les entrailles de bronze duquel étaient brûlés vivants les petits enfants arrachés au sein de leurs mères, cette divinité horrible et sanguinaire serait à côté de lui une douce jeune fille, une amie, la mère de l'Humanité!

Et rempli d'horreur, le fou ou le philosophe--comme on voudra l'appeler--sortit de la maison, courant dans la rue malgré la pluie et l'obscurité.

Un éclair éblouissant, accompagné d'un épouvantable coup de tonnerre remplissant l'espace d'étincelles meurtrières, illumina le vieillard qui, les mains tendues vers le ciel, criait:

--Tu protestes! Je sais que tu n'es pas cruel, que toi seul dois être appelé le Bon!

Les éclairs redoublaient, la tempête devenait de plus en plus furieuse...

XV

LES SACRISTAINS

Les coups de tonnerre retentissaient coup sur coup, chacun étant précédé d'un terrifiant zig-zag de feu. La pluie tombait à torrents et, dominant à peine le sifflement lugubre du vent, les cloches entonnaient d'une voix plaintive leur mélancolique prière en un triste tintement qui semblait une lamentation.

Les deux enfants que nous avons vus tout à l'heure causant avec le philosophe, se trouvaient au second étage de la tour. Le plus jeune, d'apparence timide malgré ses grands yeux noirs, essayait, de se coller contre son frère qui lui ressemblait beaucoup mais dont le regard était plus profond et la physionomie plus décidée; tout deux étaient pauvrement vêtus de costumes où abondaient les pièces et les reprises. Assis sur une poutre, ils tenaient en main chacun une corde dont l'extrémité se perdait au troisième étage, là-bas, plus haut, dans l'ombre. La pluie, poussée par le vent, arrivait jusqu'à eux et faisait vaciller la flamme d'un reste de cierge brûlant sur une grande pierre dont on se servait le vendredi-saint pour imiter le tonnerre en la faisant rouler dans le choeur.

--Tire ta corde, Crispin! dit le plus grand à son petit frère.

Celui-ci obéit et on entendit en haut une faible plainte qu'éteignit aussitôt un coup de tonnerre, répété par mille échos.

--Ah! si nous étions à la maison avec maman! soupira le plus jeune, je n'aurais pas peur.

L'autre ne répondit pas; il regardait la cire s'épancher et semblait soucieux.

--Au moins là, personne ne me traiterait de voleur! ajouta Crispin; maman ne le permettrait pas. Si elle savait qu'ils me battent...

Le plus grand détourna son regard de la flamme, leva la tête, saisit avec force la grosse corde qu'il tira violemment: on entendit une vibration sonore.

--Allons-nous toujours vivre ainsi, frère! continua Crispin. Je voudrais rentrer malade demain à la maison, avoir une grande maladie pour que maman me soignât et ne me laissât pas retourner au couvent! Alors ils ne m'appelleraient plus voleur et ne me battraient plus! Et toi aussi, frère, tu devrais être malade avec moi.

--Non! répondit l'aîné; cela nous ferait mourir tous; maman de peine, nous autres de faim.

Crispin ne répliqua point.

--Combien as-tu gagné ce mois-ci? demanda-t-il au bout d'un moment.

--Deux pesos; on m'a infligé trois amendes.

--Paye ce qu'ils disent que j'ai volé; ainsi on ne nous appellera plus voleurs; paye-le, frère!

--Es-tu fou, Crispin? Maman n'aurait pas de quoi manger; le sacristain principal dit que tu as dérobé deux onces, et deux onces font trente-deux pesos.

Le petit compta sur ses doigts jusqu'à trente-deux.

--Six mains et deux doigts! Et chaque doigt fait un peso, murmura-t-il ensuite tout pensif. Et chaque peso... combien de cuartos?

--Cent soixante.

--Cent soixante cuartos? Cent soixante fois un cuarto? Maman! Et combien est-ce cent soixante?

--Trente-deux mains, répondit le plus grand. Crispin s'arrêta un moment, regardant ses petites mains.

--Trente-deux mains! répétait-il; six mains et deux doigts et chaque doigt trente-deux mains... et chaque doigt un cuarto... Maman, que de cuartos! Un homme ne pourrait les compter tous en trois jours... et avec, on peut acheter des souliers pour les pieds, un chapeau pour la tête quand le soleil chauffe, un grand parapluie pour les mauvais temps, des vêtements pour toi et notre mère, des...

Crispin devint pensif.

--Maintenant, je regrette de ne pas avoir volé!

--Crispin! gronda son frère.

--Ne te fâche pas! Le curé a dit qu'il me tuerait à coups de bâton s'il ne retrouvait pas l'argent; si je l'avais pris, je pourrais le faire retrouver... si je dois mourir, au moins vous auriez eu des vêtements, maman et toi. J'aurais dû le voler!

Le plus grand se tut et tira sa corde: puis il répondit en soupirant:

--Ce que je crains c'est que notre mère ne se fâche après toi quand elle le saura.

--Le crois-tu? demanda le petit surpris. Tu diras qu'ils m'ont battu beaucoup, je lui montrerai les bleus qu'ils m'ont fait et ma poche déchirée: je n'ai jamais eu qu'un cuarto qu'ils m'ont donné à Pâques et le curé me l'a repris hier. Je n'ai jamais vu de cuarto plus beau. Maman ne croira pas que j'aie volé, elle ne le croira pas!

--Si le curé lui dit...

Crispin commença à pleurer, murmurant entre ses sanglots:

--Alors, va-t'en tout seul, je ne veux pas m'en aller; dis à maman que je suis malade; je ne veux pas m'en aller.

--Crispin, ne pleure pas! dit l'aîné. Maman ne le croira pas; le vieux Tasio a dit qu'un bon dîner nous attendait...

--Un bon dîner! Je n'ai pas encore mangé; ils ne veulent pas me donner à manger jusqu'à ce que les deux onces aient été retrouvées...

--Et puis, si maman semblait croire que tu as volé, tu lui dirais que le sacristain principal ment, que le curé qui l'écoute ment aussi; que tous mentent, qu'ils disent que nous sommes des voleurs parce que notre père est un méchant qui...

Mais une tête apparut sortant de l'ombre du petit escalier qui conduisait à l'étage principal et, comme si c'eût été celle de la Méduse, la parole se gela sur les lèvres de l'enfant. La tête était longue, sèche, avec de grands cheveux noirs; des lunettes bleues cachaient un oeil borgne. C'était le sacristain principal qui faisait ainsi son entrée à la sourdine.

Les deux frères se sentirent trembler.

--Toi, Basile, je t'impose une amende de deux réaux pour ne pas tirer régulièrement, dit-il d'une voix caverneuse. Et toi, Crispin, tu resteras cette nuit jusqu'à ce que se retrouve ce que tu as volé.

Crispin regarda son frère comme pour lui demander protection.

--Nous avons la permission... mère nous attend à huit heures, murmura timidement Basile.

--Tu ne t'en iras pas non plus à huit heures; tu resteras jusqu'à dix.