Au Pays des Moines (Noli me Tangere)

Chapter 7

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D. Rafael, dès sa première jeunesse, se fit aimer des paysans: l'agriculture importée et propagée par son père se développa rapidement; de nouveaux habitants affluèrent, de nombreux Chinois vinrent, le hameau fut promptement un village, il eut un curé indigène; puis le village se fit pueblo, le curé indien mourut et Fr. Dámaso le remplaça, mais toujours la sépulture et le terrain qui l'entourait furent respectés. Les enfants se risquaient parfois, armés de bâtons et de pierres, à courir dans les environs pour cueillir des goyaves et des fruits sauvages, papayas, lomboi [50], etc.; il arrivait que, au moment où leur cueillette les occupait tout entiers ou bien lorsqu'ils contemplaient silencieux la corde se balançant sous la branche, une ou deux pierres tombaient on ne sait d'où; alors au cri: le vieux! le vieux! ils jetaient fruits et bâtons, sautaient en bas des arbres, couraient entre les roches et les buissons et ne s'arrêtaient qu'après être sortis du bois, tous pâles, les uns essoufflés, les autres pleurant, bien peu ayant le courage de rire.

XI

LES SOUVERAINS

Divisez et régnez.

Nouveau Machiavel.

Quels étaient les caciques du pueblo?

Ce n'était pas D. Rafael pendant sa vie, bien qu'il ait été le plus riche, qu'il ait possédé le plus de terres et que presque tous lui aient eu des obligations. Comme il était modeste et s'efforçait de retirer toute valeur à ce qu'il faisait, jamais un parti qui lui fut dévoué ne se forma au pueblo, et nous avons vu comment tous se levèrent contre lui aussitôt que sa fortune fut ébranlée. Serait-ce Capitan Tiago? Quand il arrivait, il est vrai qu'il était reçu en musique par ses débiteurs, ils lui donnaient un banquet et le comblaient de cadeaux, les meilleurs fruits couvraient sa table; si l'on chassait un cerf ou un sanglier, un quartier lui en était réservé; s'il trouvait beau le cheval d'un de ses débiteurs, une demi-heure après il le voyait dans son écurie; sans doute, on lui prodiguait toutes ces marques de respect et de dévouement, mais on riait de lui et, en secret on l'appelait Sacristan Tiago.

Serait-ce par hasard le gobernadorcillo? Celui-là était un malheureux qui ne commandait pas, il obéissait; il ne régnait pas, on régnait sur lui; il ne disposait pas, on disposait de lui; par contre, il devait répondre à l'Alcalde Mayor de tout ce qu'on lui avait commandé, ordonné, de tout ce dont on avait disposé pour lui, comme si tout était sorti de son idée; mais, ceci soit dit à son honneur, il n'avait ni volé ni usurpé cette dignité, elle lui coûtait cinq mille pesos et beaucoup d'humiliations et, étant donné ce qu'elle lui rapportait, il trouvait que c'était très bon marché.

Eh bien! mais alors, serait-ce Dieu?

Ah! le bon Dieu ne trouble ni les consciences ni le sommeil des habitants de San Diego; il ne les fait même pas trembler et il est certain que si, par hasard, en quelque sermon, on leur causait de Lui, ils penseraient en soupirant: Si seulement il y avait un Dieu!... Du bon Seigneur ils s'occupent peu; ils ont assez à faire avec les saints et les saintes. Pour ces braves gens Dieu semble un de ces pauvres rois qui s'entourent de favoris et de favorites; le peuple n'adresse jamais ses suppliques qu'à eux, jamais à lui.

San Diego était une sorte de Rome; non pas une Rome à l'époque où ce fripon de Romulus traçait avec une charrue l'emplacement des murailles, mais une Rome contemporaine où, au lieu d'édifices de marbre et de colisées, s'élèveraient des monuments de saualî [51] et une gallera de nipa. Le curé, c'était le pape au Vatican; l'alférez de la garde civile, le roi d'Italie au Quirinal, le tout naturellement en proportion avec le saualî et la gallera de nipa. Ici, comme là-bas, des difficultés naissaient de cette situation, car, chacun voulant être le maître, trouvait que l'autre était de trop.

Fr. Bernardo Salvi était ce jeune et silencieux franciscain dont nous avons déjà parlé. Par ses habitudes et ses manières il se distinguait beaucoup de ses frères et plus encore de son prédécesseur, le violent P. Dámaso. Il était mince, maladif, presque toujours pensif, strict dans l'accomplissement de ses devoirs religieux et soigneux de son bon renom. Un mois après son arrivée, presque tous ses paroissiens se firent frères de la V. O. T. [52] à la grande tristesse de sa rivale, la Confrérie du Très Saint-Rosaire. L'âme sautait de joie lorsqu'on pouvait admirer suspendus à tous les cous quatre ou cinq scapulaires, une corde à noeuds autour de toutes les ceintures, et toutes ces processions de cadavres ou de fantômes en habits de guingon. Le sacristain principal gagna un petit capital en vendant--ou en donnant comme aumônes, ainsi que cela doit se dire,--tous les objets nécessaires pour sauver l'âme et combattre le diable. On sait que cet esprit qui, autrefois se risquait à attaquer Dieu lui-même face à face et mettait en doute la parole divine, comme il est dit au saint livre de Job, qui emporta N.-S. Jésus-Christ dans les airs comme il fit depuis au Moyen-Age avec les sorcières et comme il continue, dit-on, à le faire encore avec les asuang [53] des Philippines, se trouve aujourd'hui si faible et si honteux qu'il ne résiste pas à la vue d'un morceau d'étoffe où l'on a peint deux bras et qu'il craint les noeuds d'une corde. Ceci ne prouve rien sinon que le progrès s'accomplit aussi de ce côté et que le diable est réactionnaire ou tout au moins conservateur, comme tout ce qui vit dans les ténèbres.

P. Salvi, nous l'avons déjà dit, était très assidu à accomplir ses devoirs religieux; selon l'alférez, il l'était trop. Tandis qu'il prêchait--il aimait beaucoup à prêcher--on fermait les portes de l'église; il ressemblait ainsi à Néron qui ne laissait sortir personne tandis qu'il chantait au théâtre; mais lui le faisait pour le bien et Néron pour le mal des âmes. Il punissait le plus souvent d'amendes les fautes de ses subordonnés, mais frappait très rarement, ce en quoi il se différenciait encore beaucoup du P. Dámaso, lequel arrangeait tout avec des coups de poing et des coups de bâton qu'il distribuait en riant avec la meilleure bonne volonté. On ne pouvait lui en vouloir; il était convaincu que l'indigène ne se traitait qu'à coups de bâton; un frère qui savait écrire des livres le lui avait dit et lui l'avait cru, car il ne discutait jamais les choses imprimées: beaucoup pouvaient se plaindre de cette modestie.

Fr. Salvi frappait très rarement, mais, comme le disait un vieux philosophe du pueblo, ce qui manquait en quantité, abondait en qualité; de cela à lui aussi on n'aurait pu faire de reproches. Les jeûnes et les abstinences appauvrissaient son sang, exaltaient ses nerfs et, comme disait le peuple, le vent lui montait à la tête. Il en résultait que les épaules des sacristains ne distinguaient pas très bien un curé qui jeûnait d'un autre qui mangeait beaucoup.

Le seul adversaire de ce pouvoir spirituel à tendances de temporel était, comme nous l'avons déjà dit l'alférez. Le seul, car, selon ce que racontaient les femmes, le diable fuyait le saint prêtre parce qu'un jour, s'étant avisé de le tenter, il fut pris, attaché au pied d'un lit, flagellé avec une corde et ne fut mis en liberté qu'au bout de neuf jours.

Naturellement, celui qui malgré tout cela se déclarait encore l'ennemi d'un pareil homme en arrivait à avoir une renommée pire que les pauvres diables toujours dupés et battus, et l'alférez méritait son sort. Sa femme, une vieille philippine, poudrée et fardée, se nommait Da Consolacion; le mari et d'autres personnes encore lui donnaient un autre nom. L'alférez vengeait ses malheurs conjugaux sur lui-même en buvant comme un muid, sur ses subordonnés en commandant à ses soldats de faire l'exercice au soleil, lui restant à l'ombre, enfin, et c'était le cas le plus fréquent, sur sa femme en tapant sur elle à coeur joie. Certes, si la brave dame n'était pas une bête à bon Dieu pour décharger personne de ses péchés, elle ne devait pas moins lui éviter beaucoup de souffrances dans le purgatoire, si toutefois il y allait jamais, ce dont doutaient les dévots. Lui et elle, comme pour s'amuser, se battaient merveilleusement, donnant aux voisins des spectacles gratuits, concerts vocaux et instrumentaux à quatre mains, piano, forte, avec pédales, etc.

Pour contrarier le prêtre, l'officier, inspiré par sa femme, défendit que personne se promenât après neuf heures du soir. Da Consolacion prétendait avoir vu le curé, déguisé avec une chemise de piña et un salakot de nitô [54] se promenant à toute heure de nuit. Fr. Salvi se vengea saintement: voyant entrer l'alférez dans l'église, il ordonna en secret au sacristain de fermer toutes les portes puis il monta en chaire et commença à prêcher jusqu'à ce que les saints eux-mêmes s'endormissent et que lui demandât grâce l'image de l'Esprit divin, la colombe de bois sculptée au-dessus de sa tête. Comme tous les pécheurs impénitents, l'alférez ne se corrigea pas pour cela; il sortit en jurant et, aussitôt qu'il put attraper un sacristain ou un domestique du curé, il le retint, le frappa, lui fit nettoyer le sol du quartier et celui de sa propre maison qui, grâce à cela, se trouva enfin présentable. Le sacristain, en allant payer l'amende que le curé lui avait imposée pour son absence en exposa les motifs. Fr. Salvi l'écouta silencieusement, garda l'argent, et aussitôt lâcha ses chèvres et ses moutons pour qu'ils pussent aller paître dans le jardin de l'alférez, tandis qu'il cherchait un thème nouveau pour un autre sermon beaucoup plus long et plus édifiant. Cependant tout cela n'empêchait nullement l'alférez et le curé, lorsqu'ils se rencontraient, de se donner la main et de se parler courtoisement.

Quand son mari cuvait son vin ou ronflait pendant la sieste, Da. Consolacion, ne pouvant se disputer avec lui, venait s'installer à la fenêtre, son cigare à la bouche, vêtue d'une chemise de flanelle bleue. Elle, qui ne pouvait supporter la jeunesse, dardait de là ses yeux sur les jeunes filles et les couvrait d'injures. Celles-ci qui la craignaient, s'enfuyaient toutes confuses sans pouvoir lever les yeux, pressant le pas et contenant leur respiration. Da. Consolacion possédait une grande vertu: elle ne s'était probablement jamais regardée dans un miroir.

Tels étaient les souverains du pueblo de San Diego.

XII

LA TOUSSAINT

Ce qui seul distingue l'homme de l'animal c'est le culte qu'il rend à ceux qui ne sont plus. Et chose étrange! ce culte semble d'autant plus enraciné chez les peuples qu'ils sont parvenus à un degré de civilisation plus élevé.

Les historiens racontent que les anciens habitants des Philippines vénéraient leurs ancêtres et les déifiaient; maintenant tout est changé: les morts doivent se recommander aux bons soins des vivants. Il paraît que les sauvages de la Nouvelle-Guinée gardent dans des boites les os de leurs morts et conversent avec eux; la plupart des peuples d'Asie, d'Afrique et d'Amérique leur offrent les plats les plus raffinés, ceux qu'ils préféraient lorsqu'ils étaient en vie, ils leur donnent des banquets auxquels les défunts sont supposés assister. Les Égyptiens leur élevaient des palais, les musulmans de petites chapelles, etc., mais le peuple qui semble être le maître en cette matière et avoir le mieux connu le coeur humain semble être les Dahoméens. Ces nègres savent que l'homme est rancunier, ils en concluent que rien ne peut mieux satisfaire le défunt que de sacrifier sur sa tombe ceux qui furent ses ennemis, et comme il est également avide de nouvelles, et ne doit savoir comment se distraire dans l'autre monde, on lui envoie chaque année un courrier sous la forme d'un esclave décapité.

Nos coutumes ne ressemblent en rien à celles de tous ces peuples. Malgré les inscriptions gravées sur les tombes, presque personne ne croit que les morts reposent en paix. Le plus optimiste revoit ses bisaïeuls brûlant encore dans le Purgatoire, où, si lui-même n'est pas définitivement condamné, il pourra leur tenir compagnie de nombreuses années.

Que celui qui nous voudrait contredire visite les églises et les cimetières du pays en ce jour de la fête des Morts, qu'il observe et il jugera. Mais puisque nous sommes à San Diego, entrons dans le cimetière de ce pueblo et visitons-le.

Situé à l'ouest, au milieu des rizières, ce n'est pas la ville, c'est le faubourg des morts: on y accède par un étroit sentier, poudreux les jours de soleil, navigable les jours de pluie. Une porte de bois, un entourage fait moitié de pierre, moitié de tiges de bambou et de pieux semble le séparer des hommes, mais non des chèvres du curé ni des porcs des voisins qui entrent et sortent pour explorer les tombes et égayer de leur présence cette triste solitude.

Au milieu de ce vaste enclos, un piédestal de pierre supporte une grande croix de bois. La tempête a plié la feuille de fer blanc où était peint le I. N. R. I. et la pluie a effacé les lettres. Au pied de la croix, comme sur le véritable Golgotha, s'amoncellent confusément des crânes et des os que le fossoyeur indifférent rejette des fosses qu'il vide. C'est là qu'ils attendront probablement, non pas la résurrection des morts, mais la venue des animaux qui les souilleront de leurs ordures. Alentour on remarque de récentes excavations; ici le terrain est creusé, là il forme un petit monticule. Partout croissent dans toute leur vigueur le tarambulo [55] et le pandakaki [56]: le premier pour percer les pierres de ses baies épineuses, le second pour ajouter son odeur à celle du cimetière. Cependant quelques petites fleurettes nuancent le sol, fleurs qui, comme ces crânes entassés, ne sont connues que de leur Créateur: le sourire de leurs pétales est pâle et leur parfum est le parfum du sépulcre. L'herbe et les plantes grimpantes couvrent les angles, escaladent les murailles et les niches, habillant et embellissant cette laideur dénudée; parfois elles pénètrent par les fissures, oeuvre des tremblements de terre, et cachent aux regards les vénérables cavités des tombeaux.

A l'heure où nous pénétrons dans ce champ de repos, les hommes sont occupés à chasser les animaux; seul, un porc, difficile à convaincre, se montre avec ses petits yeux à travers un grand trou de la muraille, il secoue la tête, lève en l'air le groin et semble dire à une femme qui prie:

--Ne le mange pas en entier, laisse-moi quelque chose!

Deux hommes creusent une fosse près du mur qui menace ruine; l'un, le fossoyeur accomplit son travail avec la plus complète indifférence; il jette de côté les vertèbres et les crânes comme un jardinier les pierres et les feuilles mortes; l'autre est préoccupé, il sue, il fume, il crache à tout moment.

--Oh! dit ce dernier, en tagal. Ne ferions-nous pas mieux de creuser en un autre endroit. Cette fosse-ci est trop récente.

--Toutes les fosses sont les mêmes, aussi récentes l'une que l'autre.

--Je n'en puis plus! Cet os sur lequel se trouve encore du sang... hem! et ces cheveux?

--Quelle femmelette! s'écrie l'autre en lui reprochant sa délicatesse. Il fallait te mettre commis du tribunal! Si tu avais déterré, comme moi, un cadavre de vingt jours, la nuit, par la pluie, sans lumière... ma lanterne s'étant soufflée...

Son compagnon ému le regarda.

--Le cercueil s'était décloué, le mort sortait à moitié... il sentait... je me vis forcé de le prendre sur mon dos... il pleuvait, nous étions mouillés tous deux, et...

--Brr! Et pourquoi l'as-tu déterré?

Le fossoyeur parut surpris.

--Pourquoi? Est-ce que je le sais? On me l'avait commandé.

--Qui te l'avait commandé?

A cette question, le fossoyeur recula d'un pas et examina l'indiscret des pieds à la tête.

--Écoute! tu es curieux comme un Espagnol; un Espagnol m'a fait ensuite la même demande, mais en secret. Je vais te répondre ce que je lui ai répondu: c'est le grand curé qui me l'avait commandé.

--Ah! et qu'as-tu fait du cadavre?

--Diable! si je ne te connaissais pas et ne savais pas qui tu es, je te prendrais pour un policier; tu me fais les mêmes questions que l'autre. Le grand curé m'avait ordonné de l'enterrer dans le cimetière des Chinois, mais comme le cercueil était pesant et que le cimetière des Chinois était loin...

--Non, non! ne creuse pas plus! interrompit l'autre avec un cri d'horreur, et jetant la pelle il sauta hors de la fosse; j'ai détaché un crâne et je crains qu'il ne me laisse pas dormir cette nuit.

Le fossoyeur, le voyant s'enfuir et faire des signes de croix, se mit à rire et reprit son travail.

Le cimetière s'emplissait d'hommes et de femmes, en habits de deuil. Quelques-uns cherchaient un instant la fosse, discutaient entre eux et, comme s'ils n'étaient pas d'accord, se séparaient, chacun s'agenouillant là où lui paraissait être le bon endroit; d'autres, ceux qui avaient des niches pour leurs parents, allumaient des cierges et se mettaient dévotement à prier. On entendait aussi des soupirs et des sanglots que, selon les cas, on s'efforçait d'exagérer ou de contenir. Et sur le tout, planait un vague ron-ron de orapreo, d'orapreiss et de requiem æternams.

Un petit vieux, aux yeux vifs, entra la tête découverte. A sa vue, beaucoup se mirent à rire, quelques femmes froncèrent le sourcil. Le petit vieux sembla ne faire aucun cas de ces démonstrations, mais il se dirigea vers le tas de crânes, s'agenouilla et pendant un instant, son regard chercha quelque chose parmi les os; ensuite, avec le plus grand soin, il écarta les crânes, l'un après l'autre et, comme s'il n'avait pas trouvé ce qu'il cherchait, son front se plissa, il remua la tête, regarda de tous côtés, puis enfin se leva et se dirigea vers le fossoyeur.

--Oh! lui dit-il.

Celui-ci leva la tête.

--Sais-tu où est une belle tête de mort, blanche comme l'intérieur d'une noix de coco, avec les dents au complet, qui se trouvait ici, au pied de la croix, sous ces feuilles?

Le fossoyeur haussa les épaules.

--Regarde, ajouta le vieillard, en lui montrant une pièce d'argent; je n'ai que cela, mais je te le donnerai si tu me la trouves.

Le brillant de la monnaie fit réfléchir l'homme; il regarda vers l'ossuaire et dit:

--Elle n'est pas là? Non? Alors je ne sais pas où elle peut se trouver.

--Tu ne sais pas? Quand ceux qui me doivent me paieront, je te donnerai plus, continua le petit vieux. C'était le crâne de ma femme, et si tu le trouves...

--Elle n'est pas là? alors je n'en sais rien! Mais si vous voulez je puis vous en donner un autre!

--Tu es comme la tombe que tu creuses! s'écria le bonhomme furieux, tu ne sais pas la valeur de ce que tu perds. Pour qui est cette fosse?

--Le sais-je, moi? Pour un mort! répondit l'autre avec humeur.

--Comme la tombe! comme la tombe! répétait toujours le vieux avec un rire sec; tu ne sais ni ce que tu jettes ni ce que tu portes! Creuse, creuse!

Et se retournant, il se dirigea vers la sortie.

Le fossoyeur pendant ce temps avait fini sa tâche; deux monticules de terre fraîchement remuée et de couleur rougeâtre s'élevaient sur les bords. Tirant du buyo de son salakot, il se mit à le mâcher, en regardant d'un air stupide ce qui se passait autour de lui.

XIII

PRÉSAGES DE TEMPÊTE

Au moment même où le petit vieux sortait du funèbre enclos, une voiture qui paraissait avoir fait un long trajet s'arrêtait à l'entrée du sentier; elle était couverte de poussière et les chevaux suaient et haletaient.

Ibarra en descendit, suivi d'un vieux domestique; il congédia le cocher d'un geste et se dirigea vers le cimetière, silencieux et grave.

--Ma maladie et mes occupations ne m'ont pas permis de revenir ici depuis le jour des obsèques de votre père, disait timidement le vieux serviteur; Capitan Tiago a dit qu'il se chargerait de faire élever une niche; mais j'ai planté des fleurs et une croix ouvrée par moi-même.

Ibarra ne répondit pas.

--Là-bas, derrière cette grande croix, señor, continua le domestique en montrant une encoignure, quand ils eurent franchi la porte d'entrée.

Ibarra était si préoccupé qu'il ne remarqua pas le mouvement d'étonnement de quelques personnes qui, le reconnaissant, suspendirent leur prière et le suivirent des yeux avec la plus grande curiosité.

Le jeune homme marchait, évitant soigneusement de passer sur les fosses que l'on reconnaissait facilement à un creusement du terrain. Autrefois, il les foulait aux pieds, aujourd'hui il les respectait, car son père gisait dans l'une d'elles. Arrivé de l'autre côté de la croix, il s'arrêta et regarda de tous côtés. Son compagnon restait confus et embarrassé; il cherchait des traces de pas sur le sol et ne voyait nulle part aucune croix.

--C'est ici? murmurait-il entre ses dents;... non, c'est là;... mais la terre est retournée!

Ibarra le regardait avec angoisse.

--Oui, continua le domestique; je me souviens qu'il y avait une pierre à côté; la fosse était un peu courte; le fossoyeur était malade et ce fut un aide qui dut la creuser; mais, demandons à celui-ci ce qu'il a fait de la croix.

Ils marchèrent vers le fossoyeur qui les observait curieusement; quand ils furent près de lui, l'homme les salua en retirant son salakot.

--Pourriez-vous nous dire quelle est la fosse, là-bas, qui avait une croix? demanda le domestique.

L'homme regarda l'endroit et réfléchit.

--Une grande croix?

--Oui, une grande, affirma avec joie le vieux serviteur en regardant significativement Ibarra dont la physionomie s'anima.

--Une croix ornée, attachée avec des lianes? demanda à nouveau le fossoyeur.

--C'est cela, c'est cela! faite comme ceci, et le vieillard traçait à terre un dessin en forme de croix byzantine.

--Et, sur la tombe, on avait parsemé des fleurs?

--Des lauriers-roses, des sampagas [57] et des pensées! c'est cela! ajouta le domestique, tout joyeux, et il lui offrit un cigare.

--Dites-nous quelle est la fosse et où est la croix.

Le fossoyeur se gratta l'oreille et tout en bâillant répondit:

--La croix!... mais, je l'ai brûlée.

--Brûlée! et pourquoi l'avez-vous brûlée?

--Parce que le grand curé me l'a ordonné.

--Qui est le grand curé? demanda Ibarra.

--Qui? Celui qui frappe, le Père Garrote [58].

Ibarra se passa la main sur le front.

--Mais, au moins, pouvez-vous nous dire où est la fosse? vous devez vous en souvenir.

Le fossoyeur sourit:

--Le mort n'est plus là! répondit-il tranquillement.

--Que dites-vous?

--Oui, ajouta l'homme avec un air ironique, à sa place j'ai mis une femme, il y a huit jours.

--Etes-vous fou? s'écria le domestique; il n'y a pas un an que nous l'avons enterré!

--C'est possible! mais il y a bien des mois que je l'ai déterré. Le grand curé me l'avait commandé, il m'avait dit de le porter au cimetière des Chinois; mais comme il pleuvait et que le mort pesait lourd...

Il ne put en dire plus; il recula terrifié à la vue de Crisóstomo qui s'élança sur lui, le saisit par le bras et le secouant rudement:

--Et, tu l'as fait? demanda-t-il, avec un accent indescriptible.

--Ne vous fâchez pas, señor; répondit-il, pâle et tremblant, je ne l'ai pas enterré avec les Chinois! Mieux vaut être noyé que parmi les Chinois, me dis-je à part moi, et j'ai jeté le mort à l'eau!

Ibarra lui mit les deux poings sur les épaules et le regarda longtemps avec une expression qui ne peut se définir:

--Tu n'es qu'un malheureux! dit-il, et il sortit précipitamment, foulant aux pieds os, fosses, croix, comme un aliéné.

--Voilà ce que les morts nous valent! Le Père Grand m'a donné des coups de bâton pour l'avoir laissé enterrer pendant que j'étais malade; maintenant, il s'en faut de peu que celui-ci ne me casse le bras pour l'avoir déterré. Voilà ce que c'est que les Espagnols! Je vais encore perdre ma place!

Ibarra marchait très vite, ses regards se dirigeaient au loin; le vieux domestique le suivait en pleurant.

Le soleil était près de se coucher; de gros nuages tapissaient le ciel vers l'Orient; un vent sec agitait les cimes des arbres et faisait gémir les roseaux.