Au Pays des Moines (Noli me Tangere)
Chapter 6
Ces rues n'étaient pas encore pavées. Aussi le soleil brillait-il deux jours de suite, elles se convertissaient en une poussière qui recouvrait tout, transperçait tout, attaquait la gorge et les yeux des passants; au contraire, pleuvait-il une journée, c'était un marais où la nuit se reflétaient les lanternes des voitures qui, à cinq mètres de distance, éclaboussaient les piétons sur les trottoirs étroits. Que de femmes avaient laissé leurs souliers brodés dans ces vagues de boue! En ce moment des forçats en file étaient occupés à damer les rues; la tête rase, vêtus d'une chemise à manches courtes et d'un caleçon tombant jusqu'au genou, leurs effets marqués de chiffres et de lettres bleues, ils portaient aux jambes des chaînes à demi-enveloppées de chiffons sales afin d'atténuer le frottement et peut-être aussi le bruit du fer. Ils travaillaient, attachés deux à deux, grillés par le soleil, énervés par la chaleur et la fatigue, harcelés et rossés par l'un d'entre eux qui, armé d'une verge, se consolait en maltraitant à son tour ses malheureux camarades. C'étaient des hommes de haute taille, de physionomie sombre que n'éclairait jamais la lueur d'un sourire; cependant, leurs yeux brillaient quand la verge sifflait et tombait sur les épaules ou bien quand un passant leur jetait le bout d'un cigare à demi mâché et déroulé: celui qui était le plus près le ramassait et le cachait dans son salakot [40]: les autres, immobiles, regardaient les passants avec une expression étrange. Ibarra croyait entendre encore le bruit qu'ils faisaient en broyant la pierre pour remplir les vides du pavé et le tintement léger des chaînes pesantes rivées à leurs chevilles enflées. Il se rappelait avec émotion une scène qui avait blessé son esprit d'enfant: c'était une après-midi, le soleil laissait tomber d'aplomb ses rayons les plus chauds. A l'ombre d'un tombereau de bois gisait un de ces hommes; il était inanimé, les yeux encore entr'ouverts; les autres silencieux, sans un signe de colère ou de douleur, arrangeaient patiemment--selon ce qui passe pour être le caractère des indigènes--une civière de roseaux. «Aujourd'hui toi, demain nous», semblaient-ils dire entre eux. Autour d'eux, sans se soucier de rien, chacun allait et venait; les femmes passaient, regardaient et continuaient leur route, le spectacle était trop commun pour attirer l'attention, sa fréquence endurcissait les coeurs; les voitures couraient, reflétant dans leur caisse vernie les rayons du soleil qui brillait dans un ciel sans nuages. Lui seul, enfant de onze ans, arrivant de son pueblo, ressentit une émotion profonde et ne dormit pas la nuit suivante.
L'excellent et honorable pont de bateaux, ce pont bien philippin qui faisait tout son possible pour être utile malgré ses imperfections naturelles et s'élevait ou s'abaissait selon les caprices du Pasig, ce brave pont qui plus d'une fois avait été maltraité et détruit par le fleuve, n'existait plus.
Les amandiers de la place San Gabriel toujours chétifs et malingres, n'avaient pas grandi.
La Escolta lui parut moins belle, bien qu'un grand édifice orné de cariatides eût remplacé les anciennes Camarines [41]. Le nouveau Pont d'Espagne appela son attention; à l'endroit où se termine la Escolta et où commence l'île du Romero, les maisons espacées sur la rive droite de la rivière parmi les roseaux et les arbres lui faisaient se souvenir des fraîches matinées où il passait là en barque, se rendant aux bains de Ulî-Ulî. Il rencontrait de nombreuses voitures tirées par de magnifiques attelages de petits chevaux nains; dans ces voitures se prélassaient des employés se rendant à leur bureau sommeillant encore à demi, des militaires, des Chinois infatués et ridicules, de graves moines, des chanoines, etc. Dans une élégante victoria, il crut reconnaître le P. Dámaso, sérieux, le front plissé, mais la victoria fila rapide; d'une voiture découverte où il était accompagné de sa femme et de ses deux filles, Capitan Tinong le salua amicalement.
Le pont dépassé, les chevaux prirent le trot vers la promenade de la Sabana. A droite la fabrique de tabacs de Arroceros faisait entendre le bruit des cigarières frappant les feuilles. Ibarra ne put s'empêcher de sourire en se rappelant cette odeur forte qui, vers cinq heures de l'après-midi, saturait le Pont de Bateaux et lui donnait la nausée lorsqu'il était enfant. Les conversations animées, les plaisanteries bruyantes emportaient son imagination vers le quartier de Lavapiés à Madrid, vers ses émeutes de cigarières si fatales aux malheureux guindillas [42].
Le jardin botanique chassa ces agréables souvenirs. Le démon des comparaisons le replaça devant les jardins botaniques d'Europe où, pourtant, il faut dépenser tant de patience, tant de soins et tant d'argent pour qu'une feuille pousse et que s'ouvre le calice d'une fleur; il revit même ceux des colonies, tous riches, bien soignés et ouverts au public. Puis il détourna son regard vers la droite et l'antique Manille, encore enfermée dans ses fossés et ses murailles, lui fit l'effet d'une jeune anémique affublée d'un costume datant des beaux jours de son aïeule.
Au delà, la mer immense se perdait au loin!...
--Là-bas, de l'autre côté, est l'Europe! pensait le jeune homme, l'Europe et ses belles nations en perpétuel mouvement, recherchant le bonheur, faisant tous les matins de nouveaux rêves dont elles se détrompent au coucher du soleil... toujours heureuses au milieu de toutes les catastrophes! Oui, là-bas, par delà la mer infinie, sont les véritables patries spirituelles, bien qu'elles ne condamnent pas la matière et qu'elles ne se flattent pas d'adorer uniquement l'esprit...!
Mais il vit devant lui la petite colline du camp de Bagumbayan [43] et toute autre pensée s'enfuit de son imagination. Le monticule isolé, près de la promenade de la Luneta, attirait seul son attention et s'imposait à ses méditations.
Il pensait à l'homme qui avait ouvert les yeux de son intelligence, qui lui avait appris à distinguer le bon et le juste. Les idées qu'il lui avait inculquées ne constituaient pas un lourd bagage, mais ce n'étaient pas de vaines répétitions de banales formules; c'étaient des convictions qui n'avaient pas pâli à la lumière des plus ardents foyers du Progrès. C'était un vieux prêtre... ce saint homme était mort là!...
A toutes ces apparitions il répondait en murmurant à voix basse:--Non, malgré tout, d'abord la Patrie, d'abord les Philippines, filles de l'Espagne, d'abord la patrie espagnole! Non, ce qui ne se peut empêcher ne saurait ternir la gloire de la Patrie!
Il passa indifférent devant la Hermita, Phénix en bois de nipa, qui renaissait de ses cendres et étalait de nouveau ses maisons blanches et bleues couvertes de toits de zinc peints en rouge. Son attention ne fut pas non plus éveillée ni par Malate, ni par le quartier de cavalerie, ni par les arbres qui lui font face, ni par les habitants, ni par leurs petites maisons de nipa dont les toits plus ou moins pyramidaux ou prismatiques ressemblent à des nids cachés parmi les platanes et les bongas [44].
La voiture roule toujours. Elle croise un chariot tiré par deux chevaux dont les harnais d'abaka [45] décèlent l'origine provinciale. Le charretier fait de son mieux pour voir le voyageur qu'emporte le brillant attelage et passe sans dire un mot, sans un salut. Parfois, la longue et poudreuse chaussée, baignée par l'éclatant soleil des tropiques, s'anime du pas lent et lourd d'un carabao pensif traînant un pesant tombereau dont le conducteur, juché sur sa peau de buffle, accompagne de son chant monotone et mélancolique le strident grincement des roues frottant sur l'énorme essieu; parfois aussi c'est le bruit sourd des patins usés d'un paragos, ce traîneau des Philippines, embarrassé parmi la poussière et les flaques d'eau de la route. Dans les champs, paissent les troupeaux parmi lesquels de blancs hérons se promènent gravement, quelques-uns tranquillement se posent sur le dos de boeufs somnolents, savourant béats les herbes de la prairie; au loin sautent et courent les juments, poursuivies par un jeune poulain bouillant d'ardeur, livrant au vent sa longue et abondante crinière, hennissant et frappant la terre de ses puissants sabots.
Laissons le jeune homme rêver endormi à moitié dans la voiture qui l'emporte. Animée ou mélancolique, la poésie de la campagne ne le distrait pas de ses pensées. Ce soleil qui fait briller les cimes des arbres et courir les paysans dont le sol échauffe et brûle les pieds à travers leurs épaisses chaussures; ce soleil qui arrête la paysanne à l'ombre d'un amandier ou d'un bouquet de gigantesques roseaux et la fait penser à des choses vagues et inexplicables, ce soleil n'a plus d'enchantement pour lui.
Tandis que, chancelant comme un homme ivre, la voiture roule sur le terrain accidenté, qu'elle passe sur un pont de bambous, qu'elle monte la côte rude ou descend la pente rapide, retournons à Manille.
IX
CHOSES DU PAYS
Ibarra ne s'était pas trompé. C'était bien le P. Dámaso qu'il avait vu dans une victoria se dirigeant vers la maison dont lui-même venait de sortir.
Maria Clara et la tante Isabel se disposaient à monter dans une voiture rehaussée d'ornements d'argent quand le moine arriva.
--Où alliez-vous? leur demanda-t-il; et, au milieu de sa préoccupation, il donnait de petites tapes légères sur les joues de la jeune fille.
--Nous allions au couvent, chercher mes effets, répondit celle-ci.
--Ah! ah! c'est bien! nous allons voir qui sera le plus fort, nous allons voir... murmura-t-il distrait en laissant là les deux femmes quelque peu surprises. Et la tête basse, il gagna l'escalier d'un pas lent et monta.
--Il prépare quelque sermon et probablement il l'apprend par coeur! dit la tante Isabel; monte, Maria, nous arriverons trop tard.
Nous ne saurions dire si le P. Dámaso préparait un sermon, mais son attention devait être absorbée par des choses bien importantes, car il ne tendit pas la main à Capitan Tiago qui dut faire une demi-génuflexion pour la baiser.
--Santiago! lui dit-il tout d'abord, nous avons à causer très sérieusement; allons dans ton bureau.
Capitan Tiago se sentit inquiet; il ne put répondre, mais obéit et suivit docilement le gigantesque prêtre qui, derrière lui, ferma la porte.
Tandis qu'ils s'entretiennent en secret, voyons ce qu'est devenu Fr. Sibyla.
Le savant dominicain n'était pas au presbytère; de très bonne heure, sitôt sa messe dite, il s'était mis en chemin vers le couvent de son ordre situé à l'entrée de la ville, près de la porte qui, selon la famille régnante à Madrid, porte tour à tour les noms d'Isabelle II et de Magellan.
Sans s'occuper de la délicieuse odeur de chocolat ni du bruit des tiroirs et des monnaies qui venaient de la procuration et répondant à peine au salut respectueux du frère procureur, Fr. Sibyla monta, traversa quelques couloirs et des doigts frappa à une porte.
--Entrez! soupira une voix.
--Dieu réserve la santé à Votre Révérence! dit en entrant le jeune dominicain.
Assis dans un grand fauteuil, on voyait un vieux prêtre décharné, quelque peu jauni, semblable à ces saints que peignit Rivera. Les yeux se creusaient dans leurs orbites profondes couronnées de sourcils épais qui, toujours contractés, augmentaient encore l'éclat des prunelles moribondes.
P. Sibyla le regarda ému; les bras croisés sur le vénérable scapulaire de saint Dominique. Puis il inclina la tête et, en silence, parut attendre.
--Ah! soupira le malade, on me conseille l'opération! l'opération, à mon âge! oh! ce pays, ce terrible pays! Tu vois ce qu'il fait de nous tous, Hernando!
Fr. Sibyla levant lentement les yeux, les fixa sur la physionomie du malade.
--Et qu'a décidé Votre Révérence? demanda-t-il.
--De mourir! Puis-je faire autre chose? Je souffre trop, mais... j'ai fait souffrir beaucoup... je paye ma dette! et toi? comment vas-tu? qu'apportes-tu?
--Je venais vous parler de ce dont vous m'aviez chargé.
--Ah! et qu'y a-t-il à ce propos?
--On nous a raconté des histoires, répondit avec ennui le jeune moine qui s'assit et détourna le regard; le jeune Ibarra est un garçon prudent; il ne me paraît pas bête, mais je le crois un brave homme.
--Tu le crois?
--Les hostilités ont commencé hier soir.
--Ah! et comment?
Fr. Sibyla raconta brièvement ce qui s'était passé entre le P. Dámaso et Crisóstomo.
--De plus, ajouta-t-il en concluant, le jeune homme se marie avec la fille de Capitan Tiago dont l'éducation a été faite à la pension de nos soeurs; il est riche, il ne voudra pas se faire d'ennemis et compromettre à la fois son bonheur et sa fortune.
Le malade remua la tête en signe d'assentiment.
--Oui, tu as raison, avec une telle femme et un tel beau-père, il est à nous corps et âme. Si, au contraire, il se déclare notre ennemi, tant mieux!
Fr. Sibyla regarda le vieillard avec surprise.
--Pour le bien de notre sainte corporation, s'entend, ajouta-t-il en respirant avec difficulté; je préfère les attaques aux louanges et aux adulations des amis... il est vrai que ceux-ci sont payés.
--Votre Révérence croit-elle cela?
Le vieillard le regarda attristé.
--Rappelle-toi bien ceci! répondit-il, la respiration entrecoupée. Notre pouvoir durera tant qu'on croira en lui. Si l'on nous attaque, le gouvernement se dit: on les combat parce qu'on voit en eux un obstacle à la liberté, donc conservons-les.
--Et si le Gouvernement prêtait l'oreille à nos ennemis, si parfois...
--Il ne le fera pas!
--Cependant si, entraîné par la cupidité, il en arrivait à vouloir pour lui ce que nous avons amassé... s'il se trouvait un homme hardi, un téméraire...
--Alors, gare à lui!
Tous deux gardèrent le silence.
--D'ailleurs, continua le malade, nous avons besoin qu'on nous attaque, qu'on nous réveille; cela nous découvre nos défauts et nous améliore. Les louanges exagérées nous trompent, nous endorment; au dehors, elles nous rendent ridicules, et le jour où nous deviendrons ridicules, nous tomberons comme nous sommes tombés en Europe. L'argent alors ne rentrera plus dans nos églises, personne n'achètera plus ni scapulaires, ni cordes de pénitence, ni rien, et quand nous cesserons d'être riches, nous ne pourrons plus convaincre les consciences.
--Bah! nous aurons toujours nos fermes, nos plantations.
--Nous perdrons tout comme nous avons tout perdu en Europe! Et le pire est que nous-mêmes travaillons à notre propre ruine. Par exemple: cette soif démesurée de gain qui nous fait chaque année élever arbitrairement le prix de nos terrains; cette soif de gain qu'en vain j'ai combattue dans tous les chapitres, cette soif nous perd! L'Indien se voit obligé d'acheter à d'autres des terres qu'il trouve aussi bonnes sinon meilleures que les nôtres. Je crains que nous ne commencions déjà à baisser. Dieu aveugle ceux qu'il veut perdre. Il est temps, le peuple murmure déjà, n'augmentons pas encore le poids dont nous lui pesons sur les épaules. Ta pensée était bonne; laissons les autres arranger là-bas leurs affaires, conservons le prestige qui nous reste et puisque, d'ici peu, nous devons comparaître devant Dieu, lavons-nous les mains... Que le Dieu des miséricordes ait pitié de nos défaillances!
--De sorte que Votre Révérence croit que le revenu...
--Ne parlons plus d'argent! interrompit le vieillard avec une certaine aversion. Tu disais que le lieutenant avait menacé le P. Dámaso...!
--Oui, Père! répondit en souriant à demi Fr. Sibyla. Mais je l'ai vu ce matin et il m'a dit qu'il était fâché de ce qui s'était passé hier soir; que le Xérès lui avait monté à la tête, qu'il croyait qu'il en avait été de même pour le P. Dámaso.--Et la menace? lui demandai-je en plaisantant. «Père curé, me dit-il, je sais accomplir ma parole quand elle n'entache pas mon honneur; je ne suis pas, je n'ai jamais été un délateur et c'est pourquoi je ne suis que lieutenant.»
Après avoir parlé de diverses choses insignifiantes, Fr. Sibyla se retira.
En effet, le lieutenant n'avait pas été à Malacanan [46], mais le capitaine général n'en avait pas moins appris ce qui s'était passé.
Comme il s'entretenait avec ses aides de camp des allusions que les journaux de Manille y faisaient sous forme de discussion entre des comètes et des apparitions célestes, un de ses jeunes officiers lui rapporta la sortie du P. Dámaso, non sans charger un peu les couleurs tout en se servant d'une forme plus correcte.
--De qui le savez-vous? demanda Son Excellence en souriant.
--De Laruja, qui le racontait ce matin à la rédaction.
Le capitaine général sourit de nouveau et il ajouta:
--Langue de femme, langue de moine, cela ne blesse pas! Je veux vivre en paix le temps qui me reste à passer ici et je ne tiens pas à m'attirer des histoires avec ces hommes en jupes. Bien plus! je sais que le provincial s'est moqué de mes ordres; pour punir ce moine je lui avais demandé de le changer de paroisse, eh bien! il l'a envoyé dans un autre pueblo meilleur. Ce sont là des moineries, comme nous disons en Espagne!
Mais quand Son Excellence se trouva seule, elle cessa de sourire.
--Ah! si le peuple n'était pas si stupide, comme on les briderait mes Révérences! dit-il. Mais chaque peuple mérite son sort et nous ne faisons que ce que fait tout le monde.
Entre temps, Capitan Tiago achevait sa conférence avec le P. Dámaso ou, pour mieux dire, venait de recevoir ses ordres.
--Et maintenant tu es averti! disait le franciscain en s'en allant. Tout cela aurait pu être évité si tu m'avais consulté auparavant, si tu ne m'avais pas menti quand je t'ai demandé ce qu'il en était. Tâche de ne plus faire de bêtises et aie confiance en son parrain!
Capitan Tiago fit deux ou trois tours dans la salle, réfléchissant et soupirant. Puis, subitement, comme s'il lui était survenu une bonne pensée, il courut à l'oratoire et éteignit immédiatement les cierges et la lampe qu'il avait fait allumer pour la sauvegarde d'Ibarra.
--Il est encore temps et le chemin est bien long! murmura-t-il.
X
LE PUEBLO
Presque sur les rives du lac, au milieu de prairies et de rivières, est le pueblo de San Diego [47]. Il exporte du sucre, du riz, du café, des fruits ou bien vend à bas prix ces marchandises à quelque Chinois qui exploite la simplicité ou les vices des paysans.
Quand, par un ciel serein, les enfants grimpent au dernier étage de la tour de l'église qu'ornent les mousses et les plantes grimpantes, la beauté du panorama qui se déroule à leurs yeux leur arrache de joyeuses exclamations. Dans cet amoncellement de toits de nipa, de tuiles, de zinc et de cabonegro [48], séparés par des vergers et des jardins, chacun sait retrouver sa petite maison, son petit nid.
Tout sert de repère, un arbre, le tamarin au feuillage léger, le cocotier chargé de noix, un roseau flexible, une bonga, une croix. Là-bas, c'est le rio, monstrueux serpent de cristal endormi sur le vert tapis, dont le courant est ridé de distance en distance par des fragments de rochers, épars dans le lit sableux. Ici, ce lit se rétrécit entre deux rives élevées où se cramponnent en se contorsionnant des arbres aux racines dénudées; là le courant se ralentit et les eaux s'élargissent et dorment. Plus loin, une petite maison construite tout au bord défie l'abîme, les eaux et les vents et, par ses minces étais, donne l'impression d'un monstrueux échassier qui épie le moment favorable pour se jeter sur le reptile argenté. Des troncs de palmiers, des arbres portant encore leur écorce, branlants et vacillants, unissent les deux rives et si, comme ponts, ils laissent à désirer, ce sont en échange de merveilleux appareils de gymnastique pour exercer aux équilibres. Plongés dans le rio où ils se baignent, les enfants s'amusent des angoisses de la pauvre femme qui passe, la tête chargée d'un lourd panier ou du vieillard tremblant qui laisse tomber son bâton dans l'eau.
Mais ce qu'il est impossible de ne pas remarquer, c'est ce que nous pourrions appeler une péninsule boisée dans cette mer de terre labourée. Il y a là des arbres séculaires, au tronc creusé, qui ne meurent que lorsque quelque éclair frappe leur cime hautaine; on dit qu'alors le feu se circonscrit et s'éteint à l'endroit même où il s'alluma; ailleurs sont des roches énormes que le temps et la nature ont revêtues d'un velours de mousse: la poussière se dépose couche par couche dans les creux de leur tronc, la pluie la fixe et les oiseaux apportent des graines. La végétation tropicale s'y développe librement: buissons, broussailles, rideaux de lianes entrelacées, passant d'un arbre à l'autre, se suspendant aux branches, s'accrochant aux racines, au sol et, comme si Flore n'était pas encore satisfaite, elle sème sur les plantes; des mousses et des champignons vivent sur les écorces crevassées et des plantes aériennes, hôtes gracieux, confondent leurs embrassements avec les feuilles de l'arbre hospitalier.
Ce bois était respecté: il était le sujet d'étranges légendes, mais la plus vraisemblable, et par suite la moins crue et la moins connue, paraît être la suivante.
Quand le pueblo n'était qu'un misérable amas de cabanes dans les rues duquel l'herbe croissait encore et où, la nuit, se risquaient les cerfs et les sangliers, arriva un jour un vieil Espagnol aux yeux profonds qui parlait assez bien le tagal. Après avoir parcouru et visité les divers terrains, il s'informa des propriétaires du bois dans lequel jaillissaient des eaux thermales. Quelques-uns se présentèrent qui tous prétendaient à cette propriété et le vieil Espagnol s'en rendit possesseur en échange de costumes, de bijoux et aussi de quelque argent. Ensuite, sans que l'on sût pourquoi ni comment, il disparut. Les gens du pueblo le croyaient déjà enchanté quand une odeur fétide qui partait du bois voisin fut remarquée par quelques pasteurs; ils cherchèrent et trouvèrent le cadavre du vieillard, putréfié, pendu à une branche de balitî [49]. Vivant, sa voix profonde et caverneuse, ses yeux creux et son rire muet inspiraient déjà une certaine crainte, mais maintenant, mort et suicidé, il troublait le sommeil des femmes. Parmi celles qui avaient reçu quelque chose de lui, il y en eut qui jetèrent les bijoux à la rivière et brûlèrent les costumes; après que le cadavre eût été enterré au pied même du balitî, personne ne voulut plus s'aventurer de ce côté. Un pasteur qui cherchait des animaux égarés de son troupeau raconta avoir vu des lumières; de jeunes gars allèrent voir et entendirent des plaintes. Un amoureux dédaigné qui, pour toucher le coeur de la dédaigneuse, s'était engagé à passer la nuit sous l'arbre, mourut d'une fièvre subite qui le prit le lendemain même de son exploit. D'autres contes, d'autres légendes couraient encore sur cet endroit.
Peu de mois s'étaient écoulés lorsqu'arriva un jeune homme, paraissant être un métis espagnol, qui dit être le fils du défunt; il s'établit en cet endroit, s'adonnant à l'agriculture et surtout à la culture de l'indigo. D. Saturnino était taciturne et de caractère violent, parfois cruel, mais très actif et très travailleur; il entoura d'un mur la tombe de son père que seul il visitait de temps en temps. Plus avancé en âge, il se maria avec une jeune fille de Manille de qui il eut D. Rafael, le père de Crisóstomo.