Au Pays des Moines (Noli me Tangere)

Chapter 37

Chapter 373,623 wordsPublic domain

--Quels autres changements se sont encore produits dans le pueblo depuis que nous l'avons quitté? Je sais que nous avons un nouveau curé et un nouvel alférez...

--Terribles temps, l'Humanité recule! murmura Capitan Basilio en songeant au passé. Voyez, le lendemain de votre départ, le sacristain principal fut trouvé mort, pendu dans le grenier de sa maison. Le P. Salvi fut vivement touché par cette mort et s'empara de tous les papiers du défunt. Ah! le philosophe Tasio est mort aussi, on l'a enterré dans le cimetière des Chinois.

--Pauvre D. Anastasio! soupira D. Filipo, et ses livres?

--Les dévots, croyant être agréables à Dieu, les ont brûlés. Rien n'a pu être sauvé, pas même les oeuvres de Cicéron... le gobernadorcillo n'a rien fait pour empêcher quoi que ce soit.

Tous deux gardèrent le silence.

En ce moment on entendait le triste et mélancolique chant de la folle.

--Sais-tu quand Maria Clara se marie? demandait Iday à Sinang.

--Je ne le sais pas, répondit celle-ci; j'ai reçu une lettre d'elle, mais je ne l'ouvre pas par crainte de le savoir. Pauvre Crisóstomo!

--On dit que si ce n'avait pas été à cause de Linares, Capitan Tiago était pendu; que devait faire Maria Clara? observa Victoria.

Un enfant passa en boitant; il courait vers la place d'où partait le chant de Sisa. C'était Basilio. L'enfant avait trouvé sa maison déserte et en ruines; après beaucoup de demandes il avait appris que sa mère était folle et vaguait par le pueblo; de Crispin on ne lui avait pas dit un mot.

Basilio essuya ses larmes, étouffa son chagrin et, sans se reposer, partit à la recherche de sa mère. Il arriva au pueblo, s'informa d'elle et bientôt le chant vint frapper ses oreilles. Le malheureux, malgré la faiblesse de ses jambes, voulut courir pour se jeter dans les bras de sa mère.

La folle quitta la place et arriva devant la maison du nouvel alférez. Maintenant comme autrefois une sentinelle est à la porte et une tête de femme se montre à la fenêtre; mais ce n'est plus la Méduse, c'est une jeune femme: alférez et mal partagé ne sont pas toujours synonymes.

Sisa commença à chanter devant la maison, regardant la lune qui régnait dans le ciel bleu entre des nuages d'or. Basilio voyait sa mère et n'osait pas s'en approcher; il espérait peut-être qu'elle quitterait cet endroit: il allait d'un côté à l'autre, mais évitant toujours de s'approcher du quartier.

La jeune femme qui était à la fenêtre écoutait attentive le chant de la folle; elle commanda à la sentinelle de la faire monter.

Sisa, à la vue du soldat qui s'approchait, à sa voix, terrifiée se mit à courir, et Dieu sait comment peut courir une folle. Basilio la vit s'enfuir et, craignant de la perdre, oubliant la douleur de ses pieds, il se jeta à sa poursuite.

--Regardez comme ce gamin poursuit la folle! s'écria indignée une servante qui se trouvait dans la rue!

Et voyant qu'il ne cessait pas sa course, elle prit une pierre et la lança contre lui en disant:

--Quel malheur que le chien soit attaché.

Basilio sentit un coup frapper sa tête, mais il continua à courir sans s'en occuper. Les chiens aboyaient, les oies criaient, quelques fenêtres s'ouvraient pour donner passage à la tête d'un curieux, d'autres se fermaient par crainte d'une nouvelle nuit de troubles.

Promptement, ils furent hors du pueblo. Sisa commença à modérer sa course; une grande distance la séparait de son poursuivant.

--Mère! lui cria-t-il quand il la distingua.

La folle entendit à peine la voix qu'elle reprit sa course.

--Mère! c'est moi! criait l'enfant désespéré.

La folle n'entendait pas, le pauvre petit la suivait haletant. Les champs cultivés étaient maintenant dépassés, déjà ils étaient sur la lisière du bois.

Basilio vit sa mère y entrer; il l'y suivit. Les buissons, les arbustes, les joncs épineux, les racines des arbres saillant hors de terre entravaient leur marche. L'enfant suivait la silhouette de sa mère, éclairée par instant des rayons de la lune, traversant les branchages touffus. C'était le bois mystérieux de la famille d'Ibarra.

Basilio plusieurs fois trébucha et tomba, mais il se relevait, insensible à la douleur; toute son âme se concentrait dans ses yeux qui ne perdaient pas de vue la figure chérie.

Ils passèrent le ruisseau qui murmurait doucement; les épines des roseaux, tombées sur le bord du rivage, s'enfonçaient dans ses pieds nus: il ne s'arrêtait pas pour les arracher.

A sa grande surprise, il vit que sa mère s'enfonçait dans les fourrés et entrait par la porte de bois fermant la tombe du vieil Espagnol au pied du balitî.

Il s'efforça de la suivre, mais la porte était fermée. De ses bras décharnés, de sa tête échevelée, Sisa défendait l'entrée, maintenant la porte fermée de toutes ses forces.

--Mère, c'est moi, c'est moi, c'est Basilio, votre fils! cria l'enfant exténué en se laissant tomber.

Mais la folle ne cédait pas; s'appuyant des pieds contre le sol, elle offrait une énergique résistance.

Basilio frappa la porte de son poing, de sa tête baignée de sang, pleura, tout fut vain. Se levant péniblement il regarda le mur, pensant à l'escalader, mais il ne trouva rien qui l'y aidât. Il en fit alors le tour et vit une branche du fatidique balitî se croisant avec une de celles d'un autre arbre. Il grimpa; son amour filial faisait des miracles, de branche en branche, il parvint au balitî, et vit sa mère soutenant encore avee sa tête les planches de la porte.

Le bruit qu'il faisait dans les branches appela l'attention de Sisa; elle se retourna, voulut fuir, mais son fils, se laissant tomber de l'arbre, la saisit dans ses bras, la couvrit de baisers, puis, épuisé, s'évanouit.

Sisa vit le front baigné de sang; elle s'inclina vers lui; ses yeux tendus à sortir de leurs orbites se fixèrent sur cette figure dont la mine pâlie secoua les cellules endormies de son cerveau; quelque chose comme une étincelle en jaillit, elle reconnut son fils, et, poussant un cri, tomba sur l'enfant évanoui, le pressant sur son coeur, l'embrassant et pleurant.

Mère et fils restèrent immobiles.

Quand Basilio revint à lui, il trouva sa mère sans connaissance. Il l'appela, lui prodigua les noms les plus tendres et, voyant qu'elle ne respirait pas, qu'elle ne se réveillait pas, il se leva, courut à l'arroyo chercher un peu d'eau dans un cornet de feuilles de platane et en arrosa le pâle visage de sa mère. Mais la folle ne fit pas le moindre mouvement, ses yeux restèrent fermés.

Epouvanté, Basilio la regarda; il appuya son oreille sur le coeur de sa mère, mais le sein amaigri et flétri de la pauvre femme était déjà froid, le coeur ne battait plus: il posa les lèvres sur ses lèvres et ne perçut aucun souffle. Le malheureux embrassa le cadavre et pleura amèrement.

Dans le ciel la lune brillait toujours majestueuse, la brise soufflait en soupirant dans les branches et, dans l'herbe, les grillons fredonnaient.

La nuit de lumière et de joie pour tant d'enfants qui, au foyer bien chaud de la famille, célèbrent la fête des plus doux souvenirs, la fête qui rappelle le premier regard d'amour que le ciel envoya à la terre, cette nuit où toutes les familles chrétiennes mangent, boivent, dansent, chantent, rient, jouent, aiment, s'embrassent... cette nuit qui, dans les pays froids, est magique pour l'enfance avec son traditionnel sapin chargé de lumières, de poupées, de bonbons, de bibelots que regardent éblouis ces yeux arrondis où se reflète l'innocence, cette nuit n'offrait à Basilio que la solitude et le deuil. Qui sait? Peut-être au foyer du taciturne P. Salvi des enfants jouent-ils, peut-être y chante-t-on

La Nochebuena vient La Nochebuena s'en va...

L'enfant pleura et gémit beaucoup; quand il leva la tête, un homme était devant lui qui le contemplait en silence.

L'inconnu lui demanda à voix basse:

--Tu es le fils?

L'enfant affirma d'un signe de tête.

--Que penses-tu faire?

--L'enterrer.

--Au cimetière?

--Je n'ai pas d'argent et le curé ne le permettrait pas.

--Alors...?

--Si vous voulez m'aider...

--Je suis trop faible, répondit l'homme qui se laissa tomber peu à peu sur le sol, en s'appuyant des deux mains à terre; je suis blessé... il y a deux jours que je n'ai ni mangé ni dormi... Personne n'est venu cette nuit?

L'homme restait pensif, regardant l'intéressante physionomie du jeune garçon.

--Écoute? continua-t-il d'une voix plus faible; je serai mort, moi aussi, avant le jour... A vingt pas d'ici, de l'autre côté de l'arroyo, il y a un gros tas de bois; apportes-en, fais un bûcher, places-y nos deux cadavres, recouvre-les et allume du feu, un grand feu, jusqu'à ce que nous soyons réduits en cendres...

Basile écoutait.

--Ensuite, si personne ne vient... tu creuseras ici, tu trouveras beaucoup d'or... et tout sera à toi. Étudie!

La voix de l'inconnu se faisait de plus en plus inintelligible.

--Va chercher le bois... je veux t'aider.

Basilio s'éloigna. L'inconnu tourna la tête vers l'Orient et murmura comme s'il priait:

--Je meurs sans voir l'aurore briller sur ma patrie...! vous, qui la verrez, saluez-la... n'oubliez pas ceux qui sont tombés pendant la nuit!

Il leva ses yeux au ciel, ses lèvres s'agitèrent, comme murmurant une ultime oraison, puis il baissa la tête et lentement, tomba à terre...

Deux heures plus tard, soeur Rufa était dans le batalan [243] de sa maison, faisant ses ablutions matinales avant d'aller à la messe. La pieuse femme, regardant vers le bois voisin, vit monter une grosse colonne de fumée; elle fronça les sourcils et, saisie d'une sainte indignation, s'écria:

--Quel est l'hérétique qui dans un jour de fête fait kaiñgin [244]? C'est de là que viennent tant de malheurs! Va-t'en au Purgatoire, et tu verras si je te tire de là, sauvage!

ÉPILOGUE

Comme beaucoup de nos personnages vivent encore et que nous avons perdu de vue les autres, un véritable épilogue est impossible. Pour le bien de tous, nous les tuerions avec plaisir en commençant par le P. Salvi et en terminant par Da. Victorina, mais ce n'est pas possible... Qu'ils vivent! c'est le pays et non nous qui doit les nourrir...

Depuis que Maria Clara est entrée au couvent, le P. Dámaso a quitté son pueblo pour habiter Manille, comme le P. Salvi qui, en attendant une mitre vacante, prêche souvent à l'église de Santa Clara, au couvent de laquelle il occupe un emploi important. Peu de mois après, le P. Dámaso recevait du T. R. P. Provincial l'ordre de retourner comme curé dans une province très lointaine. On dit qu'il en eut une telle contrariété que le lendemain on le trouva mort dans son lit. Selon les uns, c'était l'apoplexie qui l'avait tué, selon les autres un cauchemar, le médecin dissipa tous les doutes en déclarant qu'il était mort subitement.

Personne maintenant ne reconnaîtrait Capitan Tiago. Quelques semaines déjà avant la prise de voile de Maria Clara il était tombé dans un abattement tel qu'il commença à maigrir; en même temps son caractère changea: il devint triste, méditatif, méfiant comme son ex-ami, le malheureux Capitan Tinong. Aussitôt que se furent fermées les portes du couvent, il ordonna à sa cousine désolée, la tante Isabel, de recueillir tout ce qui avait appartenu à sa fille et à sa défunte épouse et de s'en aller à Malabon ou à San Diego car, désormais, il voulait vivre seul. Il s'adonna avec furie au liampô et à la gallera, et commença à fumer l'opium. Il ne va plus à Antipolo, il ne commande plus de messes; Da. Patrocinio, sa vieille concurrente, célèbre pieusement son triomphe en ronflant pendant les sermons. Si quelquefois, à la tombée de la nuit, vous passez par la première rue de Santo Cristo, vous verrez, assis dans la boutique d'un Chinois, un homme petit, jaune, maigre, courbé, les yeux creusés et somnolents, les lèvres et les ongles sales, regardant les gens comme s'il ne les voyait pas. À la tombée de la nuit, vous le verrez se lever avec peine, et, appuyé sur un bâton, se diriger vers une étroite impasse, entrer dans une cahute sale sur la porte de laquelle on lit en grandes lettres rouges:

FUMADERO PUBLICO DE ANFION [245].

C'est là ce capitan Tiago si célèbre, aujourd'hui complètement oublié, même du sacristain principal.

Da. Victorina a ajouté à ses fausses frisures et à son andalousement, si l'on nous permet cette expression, la nouvelle manie de vouloir conduire elle-même les chevaux de la voiture, obligeant D. Tiburcio à rester tranquille. Comme la faiblesse de sa vue est cause de beaucoup d'accidents, elle fait usage de lorgnons qui lui donnent un aspect bizarre. Le docteur n'a plus voulu être appelé pour assister personne: nombreux sont les jours de la semaine où les domestiques le voient sans dents, ce qui, on le sait, est de très mauvais augure.

Linares, seul défenseur de cette malheureuse, se repose quelque temps à Paco, victime d'une dyssenterie et des mauvais traitements de sa parente.

Le victorieux alférez est parti en Espagne, lieutenant avec le grade de commandant; il a laissé son aimable femme dans sa chemise de flanelle dont la couleur est déjà inqualifiable. La pauvre Ariane, se voyant abandonnée, s'est consacrée, comme la fille de Minos, au culte de Bacchus et à la culture du tabac; elle boit et fume avec une telle passion que les jeunes filles ne sont plus seules à la craindre, mais aussi les vieilles femmes et les enfants.

Beaucoup de nos connaissances du pueblo de San Diego vivent probablement encore, s'il ne s'en est pas trouvé parmi les victimes de l'explosion du vapeur

«Lipa» qui fait le voyage de Manille à cette province. Comme personne ne s'est inquiété de savoir quels furent les malheureux qui périrent dans cette catastrophe, ni à qui appartenaient les bras et les jambes éparpillés dans l'Ile de la Convalecencia et sur les rives du rio, nous ignorons complètement si, parmi ces malheureux, se trouvait quelqu'un de nos amis. Nous sommes satisfaits, comme le furent alors le gouvernement et la presse, de savoir que le seul moine qui était dans le vapeur s'est sauvé et nous n'en demandons pas davantage. Le principal pour nous est la vie des prêtres vertueux dont Dieu prolonge le règne aux Philippines pour le bien de nos âmes [246].

De Maria Clara on ne sut plus rien sinon que le sépulcre semblait l'avoir gardée dans son sein. Nous nous sommes informé près de diverses personnes de beaucoup d'influence, mais aucune n'a voulu nous en dire un seul mot, pas même les dévotes bavardes, qui reçoivent de la fameuse friture de foies de poules et de la sauce plus fameuse encore, appelée «des religieuses», préparées par l'intelligente cuisinière des Vierges du Seigneur.

Cependant:

Une nuit de septembre, l'ouragan rugissait et frappait de ses gigantesques ailes les édifices de Manille; le tonnerre résonnait à chaque instant, les éclairs illuminaient par moments les ravages du vent déchaîné et plongeaient les habitants dans une épouvantable terreur. La pluie tombait à torrents. Aux lueurs qui zébraient l'obscurité on voyait parfois un morceau de toit, un volet emportés par le vent, s'abattre avec un horrible fracas: pas une voiture, pas un passant ne se risquait par les rues. Quand l'écho rauque du tonnerre, cent fois répercuté, se perdait au loin, on entendait le soupir du vent qui faisait tourbillonner la pluie, produisant un trac-trac répété contre les conchas des fenêtres fermées.

Des gardes s'étaient abrités dans un édifice en construction près du couvent: c'étaient un soldat et un distinguido [247].

--Que faisons-nous ici? disait le soldat; il n'y a personne dans la rue... nous devrions aller quelque part; ma maîtresse demeure dans la calle del Arzobispo.

--D'ici là, il y a un bon bout, et nous nous mouillerons, répondit le distinguido.

--Qu'est-ce que cela fait, pourvu que la foudre ne nous tue pas?

--Bah! n'aie pas peur; les religieuses doivent avoir un paratonnerre pour se garer.

--Oui, dit le soldat, mais à quoi sert-il quand la nuit est aussi obscure.

Et il leva les yeux pour voir dans l'ombre: en ce moment, un éclair répété brilla, suivi d'un formidable coup de tonnerre.

--Naku! Susmariôsep [248]! s'écria le soldat en se signant. Et, secouant son camarade: Allons-nous en d'ici!

--Qu'as-tu?

--Allons-nous en, allons-nous en d'ici! répéta-t-il en claquant les dents de terreur.

--Qu'as-tu vu?

--Un fantôme! murmura-t-il tremblant.

--Un fantôme?

--Sur le toit... ce doit être la soeur qui recueille des braises pendant la nuit.

Le distinguido avança la tête et voulut voir.

Un autre éclair brilla, une veine de feu sillonna le ciel, laissant entendre un horrible éclat.

--Jésus! s'écria-t-il en se signant à son tour.

En effet, à la lueur brillante du météore, il avait vu une figure blanche, debout, presque sur le faîtage du toit, les bras et la figure dirigés vers le ciel comme pour l'implorer. Le ciel répondait par ses éclairs et son tonnerre! Après le coup de tonnerre on entendit une triste plainte.

--Ce n'est pas le vent, c'est le fantôme! murmura le soldat comme répondant à la pression de mains de son compagnon.

--Ay! ay! ce cri traversait l'air, dominant le bruit de la pluie; le vent ne pouvait couvrir de ses sifflements cette voix douce et plaintive, pleine de désespoir.

Un autre éclair brilla avec une intensité éblouissante.

--Non, ce n'est pas un fantôme! s'écria le distinguido, je l'ai vue autrefois; elle est belle comme la Vierge... Allons-nous en d'ici!

Le soldat ne se fit pas répéter l'invitation et tous deux disparurent.

Qui donc gémit ainsi au milieu de la nuit, malgré le vent, la pluie et la tempête? Qui, la timide vierge, l'épouse de Jésus-Christ; elle défie les éléments déchaînés et choisit la nuit redoutable et le libre ciel pour, d'une hauteur périlleuse, exhaler ses plaintes à Dieu? Le Seigneur aurait-il abandonné son temple dans le couvent, n'écouterait-il plus les supplications? Les voûtes saintes ne laisseraient-elles pas les soupirs de cette âme monter jusqu'au trône du Très-Miséricordieux?

La tempête hurla furieuse presque toute la nuit; pas une étoile ne brilla; les cris désespérés, mêlés aux soupirs du vent continuèrent, mais la nature et les hommes étaient sourds; Dieu s'était voilé, il n'entendait pas.

Le lendemain quand, le ciel débarrassé des nuages obscurs, le soleil brilla de nouveau au milieu de l'éther purifié, une voiture s'arrêta à la porte du couvent de Santa Clara, un homme en descendit qui excipa de sa qualité de représentant de l'Autorité et demanda à parler immédiatement à l'abbesse et à voir toutes les religieuses.

On raconte qu'il en parut une portant un habit tout mouillé, en lambeaux, qui demanda en pleurant la protection de cet homme contre les violences de l'hypocrisie et qui dénonça des horreurs. On raconte aussi qu'elle était très belle et avait les yeux les plus beaux et les plus expressifs qui se puissent voir.

Le représentant de l'Autorité n'accueillit pas cette plainte; il parlementa avec l'abbesse et, malgré ses larmes et ses prières, abandonna la malheureuse. La jeune religieuse vit se fermer la porte derrière lui, comme le damné doit voir se fermer les portes du ciel, si toutefois le ciel est aussi injuste et aussi cruel que les hommes. L'abbesse avait déclaré que la pauvre fille était folle.

L'homme ne savait-il pas qu'à Manille est un'hospice pour les déments? ou bien encore jugeait-il que le couvent de religieuses n'était par lui-même qu'un asile de folles? Encore que l'on prétende qu'il était suffisamment ignorant pour ne pas reconnaître quoi que ce soit, surtout s'il s'agissait de décider qu'une personne était ou n'était pas en possession de sa raison.

On raconte encore que, lorsque le fait lui fut connu, le général Sr. J. [249], en eut une opinion différente. Il voulut protéger cette folle et demanda à la voir.

Mais cette fois, aucune jeune fille belle et désespérée n'apparut et l'abbesse, invoquant le nom de la Religion et les Saints Statuts, ne permit pas que l'on visitât le cloître.

On ne parla plus jamais ni de cet incident ni de la malheureuse Maria Clara.

FIN

TABLE

José Rizal V Ma dernière pensée, vers XIII Dédicace: A ma Patrie XVI

I. Une réunion 1 II. Crisóstomo Ibarra 13 III. Le dîner 17 IV. Hérétique et flibustier 23 V. Une étoile dans la nuit obscure 31 VI. Capitan Tiago 33 VII. Idylle sur une terrasse 44 VIII. Souvenirs 54 IX. Choses du pays 59 X. Le pueblo 65 XI. Les souverains 68 XII. La Toussaint 73 XIII. Présages de tempête 78 XIV. Tasio le fou ou le philosophe 83 XV. Les sacristains 92 XVI. Sisa 96 XVII. Basilio 103 XVIII. Ames en peine 109 XIX. Aventures d'un maître d'école 117 XX. L'assemblée dans le tribunal 127 XXI. Histoire d'une mère 140 XXII. Lumières et ombres 148 XXIII. La pêche 152 XXIV. Dans le bois 165 XXV. Chez le philosophe 179 XXVI. La veille de la fête 193 XXVII. A la brume 201 XXVIII. Correspondances 209 XXIX. La matinée 217 XXX. A l'église 223 XXXI. Le sermon 228 XXXII. La chèvre 239 XXXIII. Libre-Pensée 250 XXXIV. Le repas 254 XXXV. Commentaires 265 XXXVI. Le premier nuage 272 XXXVII. Son Excellence 276 XXXVIII. La procession 286 XXXIX. Doña Consolacion 291 XL. Le droit et la force 302 XLI. Deux visites 311 XLII. Les époux Espadaña 314 XLIII. Projets 328 XLIV. Examen de conscience 331 XLV. Les persécutés 338 XLVI. La gallera 345 XLVII. Les deux dames 356 XLVIII. L'énigme 363 XLIX. La voix des persécutés 366 L. La famille d'Elias 377 LI. Commerce 385 LII. La carte des morts et les ombres 389 LIII. Il buon di si conosce da mattina 395 LIV. 401 LV. La catastrophe 408 LVI. Ce que l'on dit et ce que l'on croit 415 LVII. Væ victis 423 LVIII. Le maudit 432 LIX. Patrie et intérêts 436 LX. Maria Clara se marie 448 LXI. La chasse sur le lac 461 LXII. Le P. Dámaso s'explique 468 LXIII. La nuit de Noël 472 Épilogue 481

Fin de la table des matières

Imprimerie Générale de Châtillon-sur-Seine.--A. Pichat.

NOTES

[1] Inter. Archiv. für Aetnographie, 1897, tome X.