Au Pays des Moines (Noli me Tangere)
Chapter 36
--Vous êtes injuste envers moi! s'écria amèrement Ibarra; vous oubliez que, à peine arrivé ici, je me suis consacré à rechercher son bien...
--Ne vous fâchez pas, señor, je ne vous ai fait aucun reproche. Puissent tous vous imiter! Mais je ne vous demande pas l'impossible; ne vous offensez pas si je vous dis que votre coeur vous trompe. Vous aimiez votre patrie parce que votre père vous l'avait enseigné, vous l'aimiez parce que vous y aviez amour, fortune, jeunesse, parce tout vous y souriait, qu'elle ne vous avait fait aucune injustice; vous l'aimiez comme nous aimons tout ce qui nous rend heureux. Mais le jour où vous vous verrez pauvre, affamé, poursuivi, dénoncé et vendu par vos compatriotes eux-mêmes, ce jour-là vous renierez tout, vous, votre pays et eux.
--Vos paroles me peinent! dit Ibarra avec colère.
Elias baissa la tête, médita et répondit:
--Je veux vous détromper, señor, et vous éviter un triste avenir.
Souvenez-vous de cette nuit où je vous parlais dans cette même barque, à la lueur de cette même lune; il y a un mois, à quelques jours près; alors vous étiez heureux. La supplication de ceux qui ne l'étaient pas n'arrivait pas jusqu'à vous; vous dédaigniez leurs plaintes parce que c'étaient des plaintes de criminels; vous écoutiez plutôt leurs ennemis et, malgré mes raisons et nos prières, vous vous mettiez du côté de leurs oppresseurs, et de vous dépendait alors que je devinsse criminel ou que je me laissasse tuer pour accomplir une parole sacrée. Dieu ne l'a pas permis, l'ancien chef des malfaiteurs est mort... Un mois s'est passé et maintenant vous ne pensez plus ce que vous pensiez alors.
--Vous avez raison, Elias, mais l'homme est un animal qui varie selon les circonstances; alors j'étais aveuglé, contrarié, que sais-je? Maintenant les revers ont arraché le bandeau de mes yeux; la misère et la solitude de ma prison m'ont instruit; je vois aujourd'hui l'horrible cancer qui ronge cette société; qui s'accroche à ses chairs et qui doit être violemment extirpé. Ils m'ont ouvert les yeux, m'ont fait voir la plaie et me forcent à être criminel. Et puisqu'ils l'ont voulu, je serai flibustier, mais flibustier véritable; j'appellerai tous les malheureux, tous ceux qui dans leur poitrine sentent battre un coeur, tous ceux qui m'enviaient moi-même... non, je ne serai pas criminel, il ne l'est jamais celui qui lutte pour sa patrie, au contraire! Pendant trois siècles, nous leur avons tendu la main, nous leur avons demandé leur amour, nous brûlions du désir de les appeler nos frères! comment nous ont-ils répondu? Par l'insulte et la moquerie, en nous déniant même la qualité d'êtres humains. Il n'y a pas de Dieu, il n'y a pas d'espérances, il n'y a pas d'humanité; il n'y a rien que le droit de la force!
Ibarra était nerveux, tout son corps tremblait.
Ils passèrent devant le palais du général et crurent remarquer une certaine agitation parmi les gardes.
--On aura découvert l'évasion? murmura Elias. Couchez-vous, señor, que je vous couvre avec le zacate, car nous passerons à côté de la poudrière et la sentinelle peut s'étonner que nous soyons deux.
La barque était une de ces fines et étroites pirogues qui ne voguent pas, qui volent à la surface de l'eau.
Comme Elias l'avait prévu, la sentinelle l'arrêta et lui demanda d'où il venait.
--De Manille, porter du zacate aux oidores [239] et aux curés, répondit-il en imitant l'accent de ceux de Pandakan.
Un sergent sortit et s'informa de ce qui se passait.
--Sulung! dit-il à Elias, je t'avertis de ne recevoir personne dans ta barque; un prisonnier vient de s'échapper. Si tu l'arrêtes et que tu me le ramènes, je te donnerai une bonne récompense.
--C'est bien, señor, quel est son signalement?
--Il porte une lévite et parle espagnol; ainsi, attention!
La barque s'éloigna. Elias se retourna et vit la silhouette de la sentinelle, debout près de la rive.
--Nous perdrons quelques minutes, dit-il à voix basse; nous devons entrer dans le rio Beata pour faire croire que je suis de Peña Francia. Vous verrez le rio qu'a chanté Francisco Baltazar.
Le pueblo dormait sous la lumière de la lune. Crisóstomo se leva pour admirer la paix sépulcrale de la Nature. Le rio était étroit et ses rives formaient une plaine semée de zacate.
Elias jeta sa charge sur le rivage, cueillit un long roseau et tira de dessous l'herbe où ils étaient cachés quelques-uns de ces sacs en feuille de palmier que l'on appelle bayones. Puis ils continuèrent à naviguer.
--Vous êtes maître de votre volonté, señor, et de votre avenir, dit le pilote à Crisóstomo qui restait silencieux. Mais, si vous me permettez une observation, je vous dirai: Regardez bien ce que vous allez faire: vous allez allumer la guerre, car vous avez de l'argent, de l'intelligence et vous trouverez promptement des bras, les mécontents sont si nombreux! Mais, dans cette lutte que vous entreprendrez, qui souffrira le plus, sinon les innocents, les désarmés? Les mêmes sentiments qui, il y a un mois, me poussaient à m'adresser à vous, à vous demander de nous aider à obtenir des réformes, me font maintenant vous demander de réfléchir. Le pays, señor, ne pense pas à se séparer de la Mère Patrie; il ne demande qu'un peu de liberté, de justice et d'amour. Les mécontents, les désespérés, les criminels vous seconderont, mais le peuple s'abstiendra. Vous vous trompez si, voyant tout en noir, vous croyez que le pays est désespéré. Le pays souffre, oui, mais il espère encore, il croit, il ne se lèvera que lorsqu'il aura perdu patience, c'est-à-dire quand le voudront ceux qui le gouvernent: nous n'en sommes pas là. Moi-même, je ne vous suivrai pas; je ne recourrai jamais à ces moyens extrêmes tant que je verrai dans les hommes une espérance possible.
--Alors, je marcherai sans vous! répondit Crisóstomo résolu.
--C'est votre ferme décision?
--Ferme et unique, j'en atteste la mémoire de mon père! Je ne me laisserai pas impunément arracher la paix et le bonheur, moi qui ne désirais que le bien, moi qui ai tout accepté et tout souffert par respect pour une religion hypocrite, par amour pour ma patrie. Comment m'a-t-on répondu? En m'enfouissant dans un cachot infâme, en prostituant ma fiancée! Non, ne pas me venger serait un crime, ce serait les encourager à de nouvelles injustices! Non, ce serait lâcheté, puérilité de gémir et de pleurer quand il y a du sang et de la vie, quand le mépris s'unit à l'insulte et au défi! J'appellerai ce peuple ignorant, je lui ferai voir sa misère, je lui montrerai qu'on ne le traite pas fraternellement; il n'y a que les loups qui se dévorent, et je leur dirai que, contre cette oppression, se lève et proteste le droit éternel de l'homme à conquérir sa liberté.
--Le peuple innocent souffrira!
--Tant mieux! Pouvez-vous me conduire jusqu'à la montagne?
--Jusqu'à ce que vous soyez en sûreté! répondit Elias.
De nouveau ils voguèrent sur le Pasig. De temps à autre, ils causaient de choses indifférentes.
--Santa Ana! murmura Ibarra, connaîtriez-vous cette maison?
Ils passaient devant la maison de campagne des jésuites.
--J'y ai passé nombre de jours heureux et joyeux! soupira Elias. Dans mon enfance, nous y venions chaque mois... alors j'étais comme les autres: j'avais de la fortune, de la famille, je rêvais, j'entrevoyais un avenir. J'allais voir ma soeur dans un collège voisin; elle me donnait quelque travail de ses mains... une amie l'accompagnait, une belle jeune fille. Tout cela est passé comme un songe.
Ils restèrent silencieux jusqu'à ce qu'ils furent arrivés au poste de Malapad-na-batô [240]. Ceux qui parfois ont sillonné le Pasig par quelqu'une de ces nuits magiques des Philippines, quand de l'azur limpide la lune verse sa mélancolique poésie, quand les ombres cachent la misère des hommes et que le silence éteint les accents mesquins de leur voix, quand la Nature seule parle, ceux-là comprendront les méditations des deux jeunes gens.
A Malapad-na-batô le carabinier avait sommeil et, voyant que la barque était vide et n'offrait aucun butin à prendre, selon la traditionnelle coutume de son corps et l'usage de ce poste, il la laissa passer facilement.
Le garde civil de Pasig ne suspectait rien non plus et ne leur dit rien.
L'aurore commençait à poindre lorsqu'ils arrivèrent au lac, calme et tranquille comme un gigantesque miroir. La lune pâlissait, l'Orient se teignait de teintes rosées. A quelque distance, ils distinguèrent une masse grise qui s'avançait peu à peu.
--C'est la falúa, murmura Elias; elle vient; couchez-vous et je vous couvrirai de ces sacs.
Les formes de l'embarcation se faisaient plus claires et plus perceptibles.
--Elle se place entre le rivage et nous, observa Elias inquiet.
Et peu à peu il changea la direction de sa barque, ramant vers Binangonan. A sa grande stupeur, il nota que la falúa changeait aussi de direction, tandis qu'une voix l'appelait.
Elias s'arrêta et réfléchit. La rive était encore loin; avant peu ils seraient à portée des fusils de la falúa. Il pensa retourner vers le Pasig: sa barque était plus rapide que l'autre. Mais fatalité! une autre barque venait du Pasig, on y voyait briller les casques et les baïonnettes des gardes civils.
--Nous sommes pris! murmura-t-il en pâlissant.
Il regarda ses bras robustes et, prenant l'unique résolution possible, il commença à ramer de toutes ses forces vers l'île de Talim. Le soleil commençait à se montrer.
La barque glissait rapidement sur les eaux; sur la falúa qui virait de bord, Elias vit quelques hommes debout, faisant des signes.
--Savez-vous guider une barque? demanda-t-il à Ibarra.
--Oui, pourquoi?
--Parce que nous sommes perdus si je ne saute pas à l'eau pour leur faire perdre la piste. Ils me poursuivront, je nage et je plonge très bien... je les éloignerai de vous, et vous tâcherez de vous sauver.
--Non, restons et vendons chèrement nos vies!
--Inutile, nous n'avons pas d'armes et, avec leurs fusils, ils nous tueraient comme des oiseaux.
Au même moment, on entendit un chiss dans l'eau, produit par la chute d'un corps brûlant, immédiatement suivi d'une détonation.
--Voyez-vous? dit Elias en posant la rame dans la barque! Nous nous verrons à la Nochebuena [241] à la tombe de votre grand-père. Sauvez-vous!
--Et vous?
--Dieu m'a tiré de plus grands périls.
Elias ôta sa chemise; une balle l'arracha de ses mains, et deux détonations se firent entendre. Sans se troubler, il serra la main d'Ibarra, toujours étendu dans le fond de la barque, puis se leva et sauta à l'eau repoussant du pied la petite embarcation.
On entendit divers cris; promptement, à quelque distance, apparut la tête du jeune homme, revenant à la surface pour respirer, puis se cachant immédiatement.
--Là-bas, il est là-bas! crièrent diverses voix, et les balles sifflèrent de nouveau.
La falúa et la barque se mirent à la poursuite du nageur: un léger sillage signalait son passage, s'éloignant de plus en plus de la barque d'Ibarra qui voguait comme abandonnée. Chaque fois qu'Elias montrait la tête pour respirer, les gardes civils et les hommes de la falúa tiraient sur lui.
La chasse continuait; la barquette d'Ibarra était déjà loin. Elias s'approchait du rivage, dont il n'était plus éloigné que d'environ cinquante brasses. Les rameurs étaient déjà las, mais Elias l'était aussi, car il sortait continuellement la tête de l'eau et toujours dans une direction distincte, comme pour déconcerter les poursuivants. Déjà le sillage perfide ne révélait plus la trace du plongeur. Pour la dernière fois on le vit à une dizaine de brasses de la rive, les soldats firent feu... des minutes et des minutes se passèrent, rien n'apparut plus sur la surface tranquille et déserte du lac.
Une demi-heure après, un des rameurs prétendait avoir découvert, près de la rive, des traces de sang, mais ses camarades secouaient la tête d'un air de doute.
LXII
LE P. DÁMASO S'EXPLIQUE
En vain les précieux cadeaux de noce s'amoncelaient sur une table; ni les brillants dans leurs écrins de velours, ni les broderies de piña, ni les coupons de soie n'attiraient les regards de Maria Clara. La jeune fille regardait, sans voir ou sans lire, le journal qui relatait la mort d'Ibarra, noyé dans le lac.
Tout à coup elle sentit que deux mains se posaient sur ses yeux, lui tenant la tête, tandis qu'une voix joyeuse, celle du P. Dámaso, lui disait:
--Qui est-ce? qui est-ce?
Maria Clara sauta sur sa chaise et le regarda avec terreur.
--Petite folle, tu as eu peur, eh? tu ne m'attendais pas, eh? Eh bien, je suis venu de province pour assister à ton mariage.
Et, s'approchant avec un sourire de satisfaction, il lui tendit la main pour qu'elle la baisât. Elle la prit, tremblante, et la porta avec respect à ses lèvres.
--Qu'as-tu, Maria? demanda le franciscain, perdant son gai sourire et sentant l'inquiétude le gagner; ta main est froide, tu pâlis... es-tu malade, fillette?
Et le P. Dámaso l'attira à lui avec une tendresse dont on ne l'aurait pas cru capable, puis, prenant les deux mains de la jeune fille, il l'interrogea du regard.
--N'as-tu pas confiance en ton parrain? demanda-t-il d'un tonde reproche; allons, assieds-toi ici et raconte-moi tes petits chagrins, comme tu le faisais étant enfant, quand tu voulais des cierges pour faire des poupées de cire. Tu sais que je t'ai toujours aimée... jamais je ne t'ai grondée...
La voix du P. Dámaso n'avait plus son ordinaire brusquerie, les modulations en devenaient caressantes. Maria Clara se mit à pleurer.
--Tu pleures? ma fille, pourquoi pleures-tu? Tu t'es disputée avec Linares?
Maria Clara mit les mains sur les yeux.
--Non, ce n'est pas de lui... maintenant! cria la jeune fille.
Le P. Dámaso la regarda effrayé.
--Tu ne veux pas me confier tes secrets? Ne me suis-je pas efforcé de toujours satisfaire tes plus petits caprices?
La jeune fille leva vers lui ses yeux pleins de larmes, le regarda un moment, puis sanglota de nouveau amèrement.
--Ne pleure pas ainsi, ma fille, tes larmes me peinent. Raconte-moi tes chagrins; tu verras comme ton parrain t'aime!
Maria Clara s'approcha lentement de lui, tomba à genoux à ses pieds et, levant son visage baigné de larmes, lui dit d'une voix basse, à peine perceptible.
--M'aimez-vous encore?
--Enfant!
--Alors... protégez mon père et faites qu'il rompe mon mariage!
Et la jeune fille lui raconta sa dernière entrevue avec Ibarra, tout en se taisant sur le secret de sa naissance.
Le P. Dámaso pouvait à peine croire ce qu'il entendait.
--Tant qu'il vivait, continua-t-elle, je pouvais lutter, j'espérais, j'avais confiance! Je voulais vivre pour entendre parler de lui... mais maintenant qu'on l'a tué, je n'ai plus de motifs pour vivre ni pour souffrir.
Elle avait parlé lentement, à voix basse, avec calme, sans pleurer.
--Mais, sotte, Linares ne vaut-il pas mille fois mieux que...?
--Quand il vivait, je pouvais me marier... je pensais m'enfuir après... mon père ne voulant que la parenté! Maintenant qu'il est mort, nul autre ne m'appellera son épouse... Quand il vivait, je pouvais m'avilir, il me restait cette consolation de savoir qu'il existait et que peut-être il pensait à moi; maintenant qu'il est mort... le couvent ou la tombe!
L'accent de la jeune fille avait une telle fermeté que le P. Dámaso réfléchit.
--Tu l'aimais donc tant? demanda-t-il en balbutiant.
Maria Clara ne répondit pas. Fr. Dámaso inclina la tête sur sa poitrine et resta silencieux.
--Ma fille! s'écria-t-il enfin d'une voix comme brisée; pardonne-moi de t'avoir faite malheureuse sans le savoir! Je pensais à ton avenir, je voulais ton bonheur! Comment pouvais-je permettre ton mariage avec un homme du pays, pour te voir ensuite épouse malheureuse et mère infortunée? Je ne pouvais ôter de ta tête cet amour et je m'y suis opposé de toutes mes forces; j'ai usé de tous les moyens, pour toi, seulement pour toi. Si tu avais été sa femme, tu aurais pleuré ensuite, à cause de la situation de ton mari, exposé sans défense à toutes les vexations; mère, tu aurais pleuré sur le sort de tes enfants. Les aurais-tu instruits? tu leur préparais un triste avenir, ils devenaient ennemis de la Religion, la potence ou l'exil les auraient attendus. Les aurais-tu laissés dans l'ignorance? c'eût été pour les voir tyrannisés et dégradés. Je n'y pouvais consentir! C'est pour cela que je t'ai cherché un mari qui pût te rendre la mère heureuse d'enfants qui commandassent et n'obéissent pas, qui châtiassent et ne souffrissent pas... Je savais que ton ami d'enfance était bon, je l'aimais comme j'avais aimé son père, mais je les ai haïs tous deux dès que j'ai vu qu'ils allaient causer ton malheur, parce que je t'aime comme on aime une fille, parce que je t'idolâtre... Je n'ai d'autre amour que le tien, je t'ai vue grandir, il n'est pas une heure où je ne pense à toi, je rêve de toi, tu es mon unique joie...
Et le P. Dámaso se mit à pleurer comme un enfant.
--Eh bien, si vous m'aimez, ne me faites pas éternellement malheureuse; il est mort, je veux être religieuse!
Le vieillard appuya son front sur sa main.
--Religieuse! religieuse! répéta-t-il. Tu ne connais pas, ma fille, la vie, le mystère, tout ce qui se cache derrière les murs du couvent, tu ne le sais pas! Je préfère mille fois te voir malheureuse dans le monde qu'au cloître... Ici tes plaintes peuvent s'entendre, là tu n'auras que les murs... Tu es belle, très belle, tu n'es pas née pour cela, pour être épouse du Christ! Crois-moi, ma fille, le temps efface tout; plus tard, tu l'oublieras, tu aimeras, tu aimeras ton mari... Linares.
--Ou le couvent ou... la mort! répéta Maria Clara.
--Le couvent! le couvent ou la mort! s'écria le P. Dámaso. Maria, je suis vieux, je ne pourrai veiller bien longtemps sur toi, sur ta tranquillité... Choisis autre chose, cherche un autre amour, un autre jeune homme, celui que tu voudras, tout, mais pas le couvent.
--Le couvent ou la mort!
--Mon Dieu, mon Dieu! s'écria le prêtre, se couvrant la figure de ses mains; tu me châties, soit! mais veille sur ma fille!...
Et revenant à Maria Clara.
--Tu veux être religieuse? tu le seras, je ne veux pas que tu meures.
Maria Clara lui prit les deux mains, les serra, les embrassa en s'agenouillant.
--Parrain, mon parrain! répétait-elle.
Fr. Dámaso sortit ensuite, triste, tête basse et soupirant.
--Dieu, Dieu, tu existes puisque tu châties! Mais venge-toi sur moi et ne frappe pas l'innocente, sauve ma fille!
LXIII
LA «NOCHEBUENA»
Là-haut, sur le versant de la montagne d'où jaillit un torrent, se cache entre les arbres une cabane, construite sur des troncs tordus. Sur son toit de kogon [242], grimpent les rameaux, chargés de fruits et de fleurs, de la calebasse; des cornes de cerf, des têtes de sanglier, quelques-unes portant de longues défenses, ornent le rustique foyer. C'est la demeure d'une famille tagale, vivant de la chasse et de la coupe des bois.
A l'ombre d'un arbre, l'aïeul fait des balais avec les nervures des palmes, tandis qu'une jeune fille place dans un panier des oeufs, des citrons et des légumes. Deux enfants, un garçon et une fille, jouent à côté d'un autre pâle, mélancolique, aux grands yeux et au profond regard, assis sur un tronc renversé. A sa mine amaigrie nous reconnaîtrons le fils de Sisa, Basilio, le frère de Crispin.
--Quand ton pied sera guéri, lui disait la fillette, nous jouerons pico-pico avec cachette, je serai la mère.
--Tu monteras avec nous à la cime du mont, ajoutait le petit garçon, tu boiras du sang de cerf avec du jus de citron et tu engraisseras; alors je te montrerai à sauter de rocher en rocher par dessus le torrent.
Basilio souriait avec tristesse, examinait la plaie de son pied et regardait ensuite le soleil qui brillait splendide.
--Vends ces balais, dit l'aïeul à la jeune fille et achète quelque chose pour tes frères, c'est aujourd'hui Noël.
--Des pétards, je veux des pétards, cria le petit.
--Moi, une tête pour ma poupée! clama la petite.
--Et toi, que veux-tu? demanda le vieillard à Basilio.
Celui-ci se leva avec peine et s'approchant du grand-père:
--Señor, lui dit-il. J'ai donc été malade plus d'un mois?
--Depuis que nous t'avons trouvé évanoui et couvert de blessures, deux lunes se sont passées, nous croyions que tu allais mourir...
--Dieu vous récompense; nous sommes très pauvres, reprit Basilio, mais, puisque c'est aujourd'hui Noël, je veux m'en aller au pueblo voir ma mère et mon petit frère; ils m'auront cherché.
--Mais, fils, tu n'es pas encore bien et ton pueblo est loin; tu n'y seras pas arrivé à minuit.
--N'importe, señor! Ma mère et mon petit frère doivent être bien tristes; tous les ans nous passions ensemble cette fête... l'an dernier nous avons mangé un poisson à nous trois... ma mère aura pleuré en me cherchant.
--Tu n'arriveras pas vivant au pueblo, garçon! Ce soir nous avons de la poule et un morceau de sanglier. Mes fils te chercheront quand ils reviendront des champs.
--Vous avez beaucoup d'enfants et ma mère n'a que nous deux; peut-être me croit-elle déjà mort! Ce soir, je veux lui faire une joie, lui donner ses étrennes... un fils!
Le vieillard sentit s'humecter ses yeux; il mit la main sur la tête de l'enfant et, tout ému, lui dit:
--Tu es sage comme un vieillard! Va, cherche ta mère, donne-lui les étrennes... de Dieu, comme tu dis; si j'avais su le nom de ton pueblo, j'y serais allé quand tu étais malade. Va, mon fils, que Dieu et le Señor Jésus t'accompagnent. Lucia, ma petite-fille, ira avec toi jusqu'au prochain pueblo.
--Comment? tu t'en vas? lui demanda le garçon. Là-bas, en bas, il y a des soldats, il y a beaucoup de voleurs? Tu ne veux pas voir mes pétards? Pum purumpum!
--Tu ne veux pas jouer à la poule aveugle avec cachette? demandait la petite fille; t'es-tu caché quelquefois? Vrai, rien n'est plus amusant que d'être poursuivi et de se cacher?
Basile sourit, il prit son bâton, et, les yeux baignés de larmes:
--Je reviendrai bientôt, dit-il, j'amènerai mon petit frère, vous le verrez et vous jouerez avec lui; il est aussi grand que toi.
--Marche-t-il aussi en boitant? demanda la petite fille, alors nous en ferons la mère au pico-pico.
--Ne nous oublie pas, lui dit le vieillard; emporte cette tranche de sanglier et donne-la à ta mère.
Les enfants l'accompagnèrent jusqu'au pont de bambous, jeté sur le cours rapide et troublé du torrent.
Lucia le fit s'appuyer sur son bras et, bientôt, les enfants les perdirent tous deux de vue.
Basilio marchait légèrement malgré le bandage qui lui serrait la jambe.
Le vent du nord siffle et les habitants de San Diego tremblent de froid.
C'est la Nochebuena, et cependant le pueblo est triste. Pas une lanterne de papier pendue aux fenêtres, aucun bruit dans les maisons n'annonce la réjouissance comme les autres années.
A l'entresol de la maison de Capitan Basilio, près d'une grille, conversent le maître de la maison et D. Filipo--le malheur de ce dernier les avait fait amis,--tandis que par l'autre Sinang, sa cousine Victoria et la belle Iday regardent vers la rue.
La lune décroissante, commence à briller à l'horizon et argente les nuages, les arbres, les maisons, projetant de longues et fantastiques ombres.
--C'est une chance rare que la vôtre, sortir absous en ce moment! disait Capitan Basilio à D. Filipo; on vous a brûlé vos livres, c'est vrai, mais d'autres ont perdu plus.
Une femme s'approcha de la grille et regarda vers l'intérieur. Ses yeux étaient brillants, sa figure creuse, sa chevelure dénouée et éparse; la lune lui donnait un aspect singulier.
--Sisa! s'écria surpris D. Filipo et se retournant vers Capitan Basilio, tandis que la folle s'éloignait.
--N'était-elle pas chez un médecin? demanda-t-il, on l'a déjà guérie?
Capitan Basilio sourit amèrement.
--Le médecin a eu peur d'être accusé comme ami de D. Crisóstomo et il l'a chassée. Maintenant elle erre comme autrefois, toujours aussi folle; elle chante, est inoffensive et vit dans le bois...