Au Pays des Moines (Noli me Tangere)

Chapter 35

Chapter 353,912 wordsPublic domain

Deux heures après, quand tout le monde dormait, divers habitants de Tondo reçurent une invitation par l'entremise de soldats... L'Autorité ne pouvait tolérer que certaines personnes ayant une position ou des propriétés dormissent en des maisons si mal gardées et si peu fraîches: au Fort de Santiago et dans d'autres édifices du gouvernement leur sommeil serait plus tranquille et plus réparateur. Parmi ces personnes se trouvait le malheureux Capitan Tinong.

LX

MARIA CLARA SE MARIE

Capitan Tiago était très content. Pendant cette période terrible, personne ne s'était occupé de lui; on ne l'avait pas arrêté, on ne l'avait pas mis au secret, on ne l'avait pas soumis aux interrogatoires, aux machines électriques, aux bains de pieds continuels en de souterraines habitations, et autres plaisanteries bien connues de certains personnages qui s'appellent eux-mêmes civilisés. Ses amis, c'est-à-dire ceux qui l'avaient été (car il avait renié ses amis philippins aussitôt qu'ils avaient été suspects aux yeux du gouvernement), étaient retournés chez eux après quelques jours de vacances, dans les édifices de l'État. Le capitaine général lui-même avait ordonné qu'on les jetât hors de ses possessions, ne les jugeant pas dignes d'y rester, au grand déplaisir du manchot qui voulait célébrer la Noël prochaine en leur nombreuse et riche compagnie.

Capitan Tinong revint à son domicile malade, pâle, affecté,--l'excursion ne lui avait pas profité--et si changé qu'il ne dit pas un mot, ne salua pas sa famille qui riait, pleurait et devenait folle de joie. Le pauvre homme ne sortit plus de chez lui de peur de saluer un flibustier. Le cousin Primitivo lui-même, avec toute la sagesse des anciens, ne pouvait le tirer de son mutisme.

--Crede, prime, lui disait-il; si je n'étais pas arrivé à brûler tous tes papiers, on apprêtait ton cou; mais si j'avais brûlé toute la maison, on ne te touchait pas un cheveu. Mais quod eventum, eventum; gratias agamus Domino Deo quia non in Marianis Insulis es, camotes seminando [235].

Les histoires semblables à celle de Capitan Tinang étaient nombreuses; Capitan Tiago ne les ignorait pas. Il regorgeait de gratitude, sans savoir exactement à qui il devait des faveurs si signalées. Tante Isabel attribuait le miracle à la Vierge d'Antipolo, à la Vierge du Rosaire, ou tout au moins à la Vierge du Carmel; à tout hasard--et c'était le moins qu'elle pouvait concéder--à Nuestra Señora de la Correa: selon elle, le miracle ne pouvait s'échapper de ce cercle. Capitan Tiago ne niait pas le miracle, mais il ajoutait:

--J'y crois, Isabel, mais la Vierge d'Antipolo ne l'aura pas fait seule; mes amis y auront aidé, mon futur gendre, le Señor Linares, qui, comme tu le sais, plaisante avec le Señor Antonio Canovas lui-même, celui dont l'Illustration nous a donné le portrait et qui ne daigne montrer aux yeux que la moitié de sa figure.

Et le bonhomme ne pouvait réprimer un sourire de satisfaction chaque fois qu'il entendait une nouvelle importante au sujet des événements. On chuchotait à voix basse qu'Ibarra serait pendu; que, bien que l'on manquât de beaucoup de preuves pour le condamner, on en avait trouvé une qui confirmait l'accusation; que les experts avaient déclaré qu'en effet les travaux de l'école pouvaient passer pour un rempart, une fortification, assez défectueuse comme étant l'oeuvre d'ignorants Indiens. Ces rumeurs le tranquillisaient et le faisaient sourire.

De même que Capitan Tiago et sa cousine les amis de la famille se partageaient en deux partis: l'un tenant pour le miracle, l'autre pour le gouvernement, mais celui-ci était insignifiant. Les miraculistes étaient subdivisés: le sacristain principal de Binondo, la vendeuse de cierges et le chef d'une confrérie voyaient la main de Dieu, mise en mouvement par la Vierge du Rosaire; le marchand de bougies chinois, son fournisseur quand il allait à Antipolo, lui disait en s'éventant et en remuant la jambe:

--No siya osti gongong; Miligen li Antipulo esi! Esi pueli mas cón tolo; no siya osti gongong [236].

Capitan Tiago avait en grande estime ce Chinois qui se faisait passer pour prophète, médecin, etc. En examinant la main de sa défunte épouse, au sixième mois de sa grossesse, il avait pronostiqué:

--Si esi no homele y no pactaylo, muje juete-juete [237]!

Et Maria Clara vint au monde pour accomplir la prophétie.

Capitan Tiago donc, homme prudent et craintif, ne pouvait se décider si facilement que le troyen Pâris; il ne pouvait donner la préférence à une Vierge de peur d'offenser l'autre, ce qui aurait pu lui attirer de graves ennuis.

--Prudence! se disait-il à lui-même, n'allons pas nous perdre maintenant.

Il se trouvait dans ces doutes quand arriva le parti gouvernemental: Da. Victorina, D. Tiburcio et Linares.

Da. Victorina parla pour les trois hommes et pour elle-même, mentionna les visites de Linares au capitaine général et insinua à plusieurs reprises les avantages que pouvait offrir un parent de catégorie.

--Na! concluait-elle, comme nous izons: zelui qui ze couche à une bonne ombre, z'appuie zur un bon bâton.

--C'est... c'est le contraire, femme, corrigea le docteur.

Car, depuis quelques jours, elle avait prétendu se naturaliser andalouse en supprimant les d et en remplaçant le son s par le son z; cette idée, personne n'avait pu lui ôter de la cervelle; il aurait fallu d'abord arracher les boucles postiches.

--Zi! ajoutait-elle, en parlant d'Ibarra; zelui-zi le méritait bien! ze l'avais it la première fois que ze l'avais vu: z'est un flibustier. Que t'a it à toi, cousin, le Général? Que lui as-tu it, quelles nouvelles lui as-tu onné zur Ibarra?

Et, voyant que le cousin tardait à répondre, elle poursuivit en s'adressant à Capitan Tiago.

--Croyez-moi, zi on le conamne à mort, comme z'est à ezpérer, ze zera grâce à mon cousin.

--Señora, señora, protesta Linares.

Mais elle ne lui donna pas le temps:

--Ah! quel iplomate tu fais. Nous zavons que tu es le conzeiller du général, qu'il ne peut rien faire zans toi... Ah! Clarita, quel plaisir de te voir!

Maria Clara paraissait pâle encore, bien que presque entièrement remise de sa maladie. Sa longue chevelure était attachée par un ruban de soie d'un bleu léger. Elle salua timidement, souriant avec tristesse, et s'approcha de Da. Victorina pour le baiser de cérémonie.

Après les phrases ordinaires, la pseudo-andalouse continua:

--Nous venions vous rendre visite; vous avez été zauvés graze à vos relazions!--ici, un regard significatif à Linares.

--Dieu a protégé mon père! répondit la jeune fille à voix basse.

--Oui, Clarita, mais le temps es miracles est éjà pazé. Nous, les Espagnols, nous isons: n'aie pas confianze en la Vierge et sauve-toi en courant!

--C'est... c'est... le contraire!

Capitan Tiago qui, jusqu'alors n'avait pas trouvé un moment pour parler, se risqua à demander en écoutant la réponse de toute son attention:

--De façon que vous croyez, Da. Victorina, que la Vierge...

--Nous venions prezizément causer avec vous e la Vierge, répondit-elle mystérieusement en désignant Maria Clara. Nous avons à causer affaires!

La jeune fille comprit qu'elle devait se retirer: elle chercha un prétexte et s'éloigna en s'appuyant aux meubles.

Ce qui se dit dans cette conférence fut si bas et si mesquin que nous préférons ne pas le rapporter. Qu'il suffise de noter que, lorsqu'ils se séparèrent, tous étaient contents. Capitan Tiago dit ensuite à la tante Isabel.

--Préviens le restaurant que demain nous donnons une fête. Va-t'en préparer Maria Clara et lui annoncer que nous la marions dans trois jours.

Tante Isabel le regarda épouvantée.

--Tu verras! quand le señor Linares sera notre gendre, tous les palais nous seront ouverts; on nous enviera, ils mourront tous d'envie.

Et c'est ainsi que, vers huit heures, le lendemain, la maison de Capitan Tiago était pleine encore une fois; seulement il n'avait invité que des Espagnols et des Chinois: le beau sexe était représenté par des Espagnoles péninsulaires et philippines.

La plus grande partie de nos connaissances s'y retrouvaient: le P. Sibyla, le P. Salvi, parmi divers franciscains et dominicains, le vieux lieutenant de la Garde civile, plus sombre que jamais; l'alférez racontant pour la millième fois sa victoire, regardant tout le monde par dessus les épaules, se croyant un Don Juan d'Autriche, maintenant qu'il est lieutenant avec le grade de commandant; De Espadaña qui le regarde avec respect et crainte et esquive ses regards; Da. Victorina qui ne peut le voir sans colère. Linares n'était pas arrivé encore car, comme personnage important, il devait se faire attendre. Il y a des êtres si candides qu'une heure de retard suffit à faire de grands hommes.

Dans le groupe des femmes, Maria Clara était l'objet des murmures de toutes. La jeune fille les avait saluées et reçues cérémonieusement, sans perdre son air de tristesse.

--Bah! disait l'une; petite orgueilleuse...

--Assez jolie! reprenait une autre, mais il aurait pu en choisir quelqu'une qui ait la figure plus intelligente.

--Et l'argent, ma petite, le bon garçon se vend.

D'un autre côté, on disait:

--Se marier quand son premier fiancé est pour être pendu!

--Cela s'appelle être prudente, avoir sous la main un remplaçant.

--Eh bien! quand on devient veuve...

Peut-être ces conversations arrivaient-elles aux oreilles de la jeune fille qui, assise sur une chaise, arrangeait une guirlande de fleurs, car on la voyait pâlir et, par moments, sa main tremblait, ses lèvres semblaient se mouvoir.

Dans le cercle des hommes on causait tout haut et, naturellement, les derniers événements défrayaient la conversation. Tous parlaient, même D. Tiburcio; le P. Salvi seul, gardait toujours son dédaigneux silence.

--J'ai entendu dire que V. R. quittait déjà le pueblo, P. Salvi; demanda le nouveau lieutenant que sa nouvelle étoile avait rendu plus aimable.

--Je n'ai plus rien à y faire; je dois me fixer pour toujours à Manille... et, vous?

--Je quitte aussi le pueblo, répondit-il en se redressant. Le gouvernement a besoin de moi pour que, avec une colonne volante, je désinfecte les provinces de tous les flibustiers.

Fr. Salvi le regarda rapidement des pieds à la tête et lui tourna complètement le dos.

--Sait-on certainement ce qu'il va en être du chef, du flibustier? demanda un employé.

--Vous parlez de D. Crisóstomo Ibarra? répondit un autre. Il est très probable qu'il sera pendu comme ceux de 1872 et ce sera très juste.

--Il sera exilé! dit sèchement le vieux lieutenant.

--Exilé! rien de plus qu'exilé! Mais ce sera un exil perpétuel! s'écrièrent de nombreuses voix en même temps.

--Si ce jeune homme, poursuivit à voix haute le lieutenant Guevara avait été plus prudent, s'il s'était moins confié à certaines personnes à qui il écrivait, si nos fiscaux ne savaient pas interpréter trop subtilement ce qu'ils lisent, il est certain que l'accusé aurait été absous!

Cette déclaration du vieux lieutenant et le ton de sa voix produisirent une grande surprise dans son auditoire; tous ne savaient que dire. Le P. Salvi regarda d'un autre côté, peut-être pour ne pas voir le regard sombre que le vieillard lui adressait, Maria Clara laissa tomber les fleurs et resta immobile. Le P. Sibyla, qui savait se taire, parut être aussi le seul qui sût questionner.

--Vous parlez de lettres, Sr. Guevara?

--Je parle de ce que m'a dit son défenseur, qui s'est intéressé à sa cause et la défend avec zèle. En dehors de quelques lignes ambiguës trouvées dans une lettre adressée à une femme avant de partir pour l'Europe, lignes dans lesquelles le fiscal a vu un projet et une menace contre le gouvernement et que le jeune homme a reconnues comme écrites par lui, on ne pouvait rien trouver pour l'accuser.

--Et la déclaration faite par le bandit avant de mourir?

--Le défenseur l'a annulée car, selon le bandit lui-même, ils n'ont jamais communiqué avec Ibarra, à part un nommé José qui était son ennemi, ainsi qu'il peut se prouver, et qui s'est suicidé, peut-être par remords. On a prouvé que les papiers trouvés sur le cadavre étaient faux, car l'écriture, en était semblable à celle qu'avait Ibarra il y a sept ans mais non à celle qu'il a aujourd'hui, ce qui fait supposer que la lettre accusatrice a servi de modèle. Bien plus, le défenseur disait que s'il n'avait pas voulu la reconnaître, cette lettre, on aurait pu faire beaucoup pour le sauver, mais à sa vue, il a pâli, s'est troublé et a ratifié tout ce qui y était écrit.

--Vous disiez, demanda un franciscain qu'il avait adressé cette lettre à une femme; comment est-elle parvenue entre les mains du fiscal?

Le lieutenant ne répondit pas: il regarda un moment le P. Salvi et s'éloigna, tordant nerveusement la pointe effilée de sa barbe grise, tandis que les assistants échangeaient leurs commentaires.

--C'est là que se voit la main de Dieu! disait l'un; même les femmes le haïssent.

--Il a fait brûler sa maison, croyant se sauver, mais il comptait sans son hôtesse, c'est-à-dire sans sa maîtresse, sa babai, ajoutait un autre en riant. Dieu le voulait! Santiago cierra España [238]!

Cependant le vieux soldat s'était approché de Maria Clara qui écoutait la conversation, immobile sur son siège: les fleurs restaient à ses pieds.

--Vous êtes une jeune fille très prudente, lui dit-il à voix basse. Vous avez très bien fait de livrer la lettre... vous vous assuriez ainsi un tranquille avenir.

Puis il s'éloigna tandis qu'elle le regardait avec des yeux hébétés, se mordant les lèvres. Heureusement la tante Isabel passa. Maria Clara eut la force suffisante pour la prendre par sa robe.

--Tante! murmura-t-elle.

--Qu'as-tu? demanda la vieille dame épouvantée en voyant la figure de sa nièce.

--Conduisez-moi à ma chambre!

Et la jeune fille prit le bras de sa tante pour se lever.

--Tu es malade, ma fille? On dirait que tu as perdu toute force? qu'as-tu?

--Mal au coeur... c'est la foule dans cette salle... tant de lumière... j'ai besoin de me reposer. Dites à mon père que je vais dormir.

--Tu es froide! Veux-tu du thé?

Maria Clara remua la tête négativement, ferma à clef la porte de son alcôve et, à bout de forces, se laissa tomber à terre au pied d'une image, en sanglotant:

--Mère, mère, ma mère!

Par la fenêtre, par la porte qui communiquait avec celle de la terrasse, entrait la lumière de la lune.

La musique poursuivait ses valses joyeuses; jusqu'à l'alcôve arrivaient l'éclat des rires et le ron ron des conversations; plusieurs fois on frappa à la porte, son père, tante Isabel, Da. Victorina, Linares même, Maria Clara ne bougea pas: un râle s'échappait de sa poitrine.

Des heures se passèrent. Les plaisirs de la table épuisés, on était passé à ceux du bal. Sa bougie consumée s'était éteinte, mais toujours à terre, sans mouvement, illuminée par la lumière de la lune, la jeune fille restait toujours étendue au pied de l'image de la Mère de Jésus.

Peu à peu la maison redevint silencieuse et rentra dans l'ombre; la tante Isabel vint encore une fois frapper à la porte.

--Allons, elle s'est endormie! dit la vieille femme à haute voix; à son âge, sans rien qui la tourmente, elle dort comme un cadavre!

Quand tout fut silencieux, Maria Clara se releva lentement, jeta un regard autour d'elle, vit la terrasse, les petites treilles baignées de blanches lumières.

--Un tranquille avenir! Dormir comme un cadavre! murmura-t-elle à voix basse, et elle se dirigea vers la terrasse.

La ville reposait muette; seul, de temps à autre s'entendait le bruit d'une voiture traversant, sur le pont de bois, le rio dont les eaux solitaires reflétaient tranquilles le mélancolique astre des nuits.

La jeune fille leva les yeux vers ce ciel d'une limpidité de saphir; lentement elle retira ses bagues, ses boucles d'oreilles, ses aiguilles à cheveux et son peigne, les plaçant sur la balustrade de la terrasse, puis elle regarda vers la rivière.

Une barque, chargée de zacate, s'arrêta au pied de l'embarcadère que chaque maison possède sur les rives du rio. Un des deux hommes qui la montaient gravit les marches de pierre, sauta le mur et, quelques secondes après, elle entendait ses pas dans l'escalier conduisant à la terrasse.

Maria Clara le vit s'arrêter lorsqu'il l'aperçut, puis reprendre lentement sa marche vers elle et, à trois pas, de nouveau s'arrêter. Elle recula.

--Crisóstomo! murmura-t-elle, terrifiée.

--Oui, je suis Crisóstomo! reprit le jeune homme d'une voix grave. Un ennemi, un homme qui a de graves raispns pour me haïr, Elias, m'a tiré de la prison où m'avaient jeté mes amis.

Un triste silence suivit ces paroles; Maria Clara inclina la tête.

Ibarra continua:

--Près du cadavre de ma mère j'ai juré de te faire heureuse, quelle que dût être ma destinée! Tu as pu manquer à ton serment, elle n'était pas ta mère; mais moi, moi qui suis son fils, je tiens sa mémoire pour sacrée, et au travers de mille périls, je suis venu ici pour accomplir le mien; le hasard permet que je te parle à toi-même Maria, nous ne nous reverrons plus; tu es jeune, peut-être quelque jour ta conscience te reprochera... je viens te dire, avant de disparaître, que je te pardonne. Maintenant, sois heureuse et adieu!

Il allait s'éloigner; elle le retint.

--Crisóstomo! dit-elle; Dieu t'a envoyé pour me sauver du désespoir... Écoute et juge-moi!

Ibarra voulut doucement se dégager d'elle.

--Je ne suis pas venu pour te demander de comptes... je suis venu pour te rendre la tranquillité.

--Je ne veux pas de cette tranquillité que tu me donnes; la tranquillité je me la donnerai moi-même. Tu me méprises, et ton mépris me rendra amère la mort elle-même!

Il vit le désespoir de la pauvre jeune fille et lui demanda ce qu'elle désirait:

--Que tu croies que je t'ai toujours aimé.

Il eut un amer sourire!

--Ah! tu doutes de moi, tu doutes de l'amie de ton enfance qui jamais ne t'a caché une seule de ses pensées! s'écria-t-elle. Je te comprends! Quand tu sauras mon histoire, la triste histoire que l'on m'a révélée pendant ma maladie, tu me plaindras et tu n'auras plus ce sourire pour répondre à ma douleur. Pourquoi ne m'as-tu pas laissée mourir dans les mains de mon ignorant médecin? Toi et moi, nous aurions été plus heureux!

Elle se reposa un moment, puis continua.

--Tu l'as voulu, tu as douté de moi, que ma mère me pardonne! Dans une de mes douloureuses nuits de souffrances, un homme me révéla le nom de mon véritable père et me défendit de t'aimer... S'il n'avait pas été mon père lui-même, il t'aurait pardonné l'injure que tu lui avais faite.

Ibarra recula et terrifié regarda la jeune fille.

--Oui, continua-t-elle; cet homme m'a dit qu'il ne pouvait permettre notre union, car sa conscience le lui interdisait; qu'il se verrait obligé de publier la vérité, au risque de causer un grand scandale, parce que mon père est...

Et à voix basse elle murmura un nom à l'oreille du jeune homme.

--Que faire? Devais-je sacrifier à mon amour la mémoire de ma mère, l'honneur de celui que l'on supposait être mon père et le bon renom de celui qui l'était? Aurais-je pu le faire sans soulever ton propre mépris?

--Mais, des preuves, tu as eu des preuves? Il te fallait des preuves! s'écria Crisóstomo bouleversé.

La jeune fille tira de son sein deux papiers.

--Deux lettres de ma mère, deux lettres dictées par ses remords quand elle me portait dans ses entrailles. Prends, lis-les, tu verras comme elle me maudit, comme elle désire ma mort... ma mort, que mon père s'efforça d'obtenir à l'aide de médicaments! Ces lettres, il les a oubliées dans la maison où il habitait autrefois, l'homme les a trouvées et conservées, et elles ne m'ont été livrées qu'en échange de ta lettre... pour s'assurer, disait-il, que je ne me marierais pas avec toi sans le consentement de mon père. Depuis que je les porte sur moi, à la place de la tienne, je sens le froid sur mon coeur. Je t'ai sacrifié, j'ai sacrifié mon amour... Que ne fait-on pas pour une mère morte et pour deux pères vivants? Pouvais-je prévoir l'usage que l'on allait faire de ta lettre?

Ibarra était atterré, Maria Clara poursuivit:

--Que me restait-il à faire? pouvais-je, par hasard, te dire qui était mon père, pouvais-je te dire de lui demander pardon, à lui qui a tant fait souffrir le tien? pouvais-je le dire à mon père qui, peut-être, t'aurait pardonné, pouvais-je lui dire que j'étais sa fille, à lui qui avait tant souhaité ma mort? Il ne me restait qu'à souffrir, à garder en moi mon secret, et à mourir en souffrant!... Maintenant, mon ami, maintenant que tu connais la triste histoire de ta pauvre Maria, auras-tu encore pour elle ce dédaigneux sourire!

--Maria, tu es une sainte!

--Je suis heureuse puisque tu crois en moi...

--Cependant, ajouta le jeune homme en changeant de ton, j'ai entendu dire que tu te mariais...

--Oui, sanglota la pauvre fille, mon père exige ce sacrifice... il m'a aimée et nourrie et ce n'était pas son devoir, je lui paye cette dette de gratitude en lui assurant la paix au moyen de cette nouvelle parenté, mais...

--Mais?

--Je n'oublierai pas les serments de fidélité que je t'ai jurés.

--Que médites-tu? demanda Ibarra en essayant de lire dans ses yeux.

--L'avenir est obscur et le destin est environné d'ombres; je ne sais ce que je dois faire; mais sache bien que je ne puis aimer qu'une fois et que, sans amour, je ne serai jamais à personne. Et toi? que vas-tu devenir?

--Je ne suis plus qu'un fugitif... je fuis, D'ici peu on découvrira ma fuite, Maria...

Maria prit dans ses mains la tête du jeune homme, l'embrassa plusieurs fois sur les lèvres, le serra dans ses bras, puis le repoussant brusquement:

--Fuis, fuis! lui dit-elle; fuis, adieu!

Ibarra, les yeux brillants, la regarda, mais elle fit un signe et il s'éloigna, vacillant, comme un homme ivre...

Il sauta de nouveau le mur et reprit sa place dans la barque.

Accoudée sur l'appui de la terrasse, Maria Clara le regardait s'éloigner.

Elias se découvrit et la salua profondément.

LXI

LA CHASSE SUR LE LAC

--Écoutez, señor, le plan que j'ai conçu, dit Elias pensif tandis qu'ils se dirigeaient vers San Gabriel. Je vais maintenant vous cacher chez un ami que j'ai à Mandaluyong; je vous apporterai tout votre argent que j'ai sauvé et caché au pied du balitî, dans la tombe mystérieuse de votre aïeul; vous quitterez le pays...

--Pour aller à l'étranger? interrompit Ibarra.

--Pour vivre en paix les années qui vous restent à vivre. Vous avez des amis en Espagne, vous êtes riche, vous pourrez vous faire amnistier. De toutes façons l'étranger pour nous est une patrie meilleure que la vraie.

Crisóstomo ne répondit pas; il réfléchissait en silence.

Ils arrivaient au Pasig et la barque commença à remonter le courant. Sur le pont d'Espagne un cavalier hâtait sa course, un sifflement aigu et prolongé se fit entendre.

--Elias, reprit Ibarra, vous devez votre malheur à ma famille, vous m'avez sauvé deux fois la vie et je vous dois non seulement ma gratitude mais aussi la restitution de votre fortune. Vous me conseillez de partir à l'étranger, eh bien! venez avec moi, et vivons comme deux frères. Vous aussi êtes malheureux en ce pays.

Elias hocha tristement la tête et répondit:

--Impossible! Il est vrai que je ne puis ni aimer ni être heureux dans mon pays, mais je puis y vivre et y mourir, et peut-être même mourir pour lui; c'est toujours quelque chose. Que le malheur de ma patrie soit mon propre malheur et, puisqu'une noble pensée ne nous unit pas, puisque nos coeurs ne battent pas pour un seul nom, au moins qu'une commune souffrance m'unisse à mes compatriotes, au moins que je pleure avec eux nos douleurs et qu'une même infortune opprime tous nos coeurs!

--Alors, pourquoi me conseillez-vous de partir?

--Parce qu'ailleurs vous pourrez être heureux, moi non; parce que vous n'êtes pas fait pour souffrir, parce qu'un jour vous détesterez votre pays si vous vous voyez malheureux par sa faute: et détester son pays est la plus grande des infortunes.