Au Pays des Moines (Noli me Tangere)
Chapter 34
Capitana Tinay pleurait et appelait son fils Antonio; la valeureuse Capitana Maria regardait vers la petite grille derrière laquelle étaient ses deux jumeaux, ses uniques enfants.
--Avez-vous vu chose pareille? prendre mon Andong, tirer sur lui, le mettre au cepo et l'emmener au chef-lieu, tout cela pourquoi... parce qu'il avait des caleçons neufs? Ceci demande vengeance! Les gardes civils abusent! Je jure que, si j'en retrouve un, comme il est souvent arrivé, cherchant un endroit retiré dans mon jardin, je le châtre, oui, je le châtre! sinon... qu'on me châtre!!!
Mais peu de personnes faisaient coeur avec la musulmane belle-mère.
--La faute de tout est à D. Crisóstomo, soupirait une femme.
Confondu dans la foule, errait le maître d'école; señor Juan, sans plomb et sans mètre, ne se frottait plus les mains: il était vêtu de noir, car il avait eu de mauvaises nouvelles et, fidèle à sa coutume de considérer l'avenir comme réalisé, il portait déjà le deuil d'Ibarra.
A deux heures, après-midi, une charrette découverte, tirée par deux boeufs, s'arrêta devant le tribunal.
La foule l'entoura, menaçant de la dételer et de la briser.
--Ne faites pas cela, s'écria Capitana Maria, voulez-vous qu'ils aillent à pied?
Ce mot arrêta les familles. Vingt soldats sortirent du tribunal et entourèrent le véhicule, puis les prisonniers parurent.
Le premier était D. Filipo, attaché; il salua en souriant son épouse, Doray répondit par un amer sanglot et deux gardes durent faire tous leurs efforts pour l'empêcher d'embrasser son mari. Antonio, le fils de Capitana Tinay, pleurait con±me un enfant, ce qui ne fit qu'augmenter les cris de sa famille. L'imbécile Andong, à la vue de sa belle-mère, cause de sa mésaventure, gémit à fendre l'âme. Albino, l'exséminariste et les deux jumeaux de Capitana Maria, avaient les mains attachées; tous trois étaient sérieux et graves. Enfin sortit Ibarra, les mains libres, marchant entre deux gardes civils. Le jeune homme était pâle, ses yeux cherchaient une figure amie.
--C'est lui le coupable! crièrent de nombreuses voix; c'est lui le coupable et il a les mains libres!
--Mon gendre n'a rien fait et il a les menottes!
Ibarra se retourna vers ses gardes:
--Attachez-moi, mais attachez-moi bien, coude à coude, dit-il.
--Nous n'avons pas d'ordre!
--Attachez-moi!
Les soldats obéirent.
L'alférez parut, à cheval, armé jusqu'aux dents, suivi de dix à quinze autres soldats.
Chaque prisonnier avait là sa famille qui priait pour lui, le saluait de noms affectueux; seul Ibarra n'avait personne; le maître d'école et señor Juan lui-même avaient disparu.
--Que vous ont fait à vous mon mari et mon fils? lui disait Doray en pleurant. Voyez mon pauvre enfant, vous l'avez privé de son père!
La douleur se changeait en colère contre le jeune homme, accusé d'avoir provoqué la révolte. L'alférez ordonna le départ.
--Tu es un lâche! cria à Crisóstomo la belle-mère d'Andong. Tandis que les autres se battaient pour toi, tu te cachais, lâche!
--Sois maudit! lui dit un vieillard en le poursuivant. Maudit soit l'or amassé par ta famille pour troubler notre paix! Maudit! Maudit!
--Qu'on te pende, toi, hérétique! lui cria une parente d'Albino, et sans pouvoir se contenir, elle prit une pierre et la lui lança.
L'exemple fut promptement suivi: une pluie de poussière et de cailloux s'abattit sur le malheureux jeune homme.
Ibarra souffrit impassible, sans colère, sans plainte, l'injuste vengeance de tant de coeurs blessés. C'était là l'au revoir, l'adieu que lui faisait son pays adoré où étaient tous ses amours. Il baissa la tête: peut-être pensait-il à un homme qu'il avait vu frapper dans les rues de Manille, à une vieille femme tombant morte à la vue de la tête de son fils; peut-être se rappelait-il l'histoire d'Elias.
L'alférez crut nécessaire d'écarter la foule, mais les pierres ne cessèrent pas de tomber, les insultes de retentir. Seule, une mère ne vengeait pas sur lui ses douleurs: Capitana Maria. Sans un geste, les lèvres serrées, les yeux remplis de larmes silencieuses, elle voyait s'éloigner ses deux fils. Devant cette immobilité et cette douleur muette, Niobé cessait d'être fabuleuse.
Le cortège s'éloigna.
De toutes les personnes qui se montrèrent aux rares fenêtres ouvertes, les seules qui témoignèrent quelque compassion pour le jeune homme furent les indifférents et les curieux. Tous ses amis s'étaient cachés, tous, même Capitan Basilio qui défendit de pleurer à sa fille Sinang.
Ibarra vit les ruines fumantes de sa maison, de la maison de ses pères, où il était né, où vivaient les plus doux souvenirs de son enfance et de sa jeunesse; les larmes, longtemps refoulées, jaillirent de ses yeux, il baissa la tête et pleura sans avoir, attaché comme il était, la consolation de dissimuler son chagrin, sans que sa douleur éveillât quelque sympathie. Maintenant, il n'avait plus ni patrie, ni foyer, ni amour, ni amis, ni avenir!
D'une hauteur, un homme contemplait la triste caravane. C'était un vieillard, pâle, amaigri, enveloppé dans un manteau de laine, s'appuyant avec effort sur un bâton. A la nouvelle de l'événement, le vieux philosophe Tasio avait voulu quitter son lit et accourir, mais ses forces ne le lui avaient pas permis. Le vieillard maintenant suivit des yeux la charrette jusqu'à ce qu'elle eut disparu au loin; il resta quelque temps pensif et le front baissé, puis se leva et, péniblement, reprit le chemin de sa maison, se reposant à chaque pas.
Le lendemain, des pâtres le trouvèrent mort à l'ombre même de sa solitaire retraite.
LIX
PATRIE ET INTÉRÊTS.
Le télégraphe avait transmis secrètement à Manille la nouvelle de cet événement et, trente-six heures après, les journaux augmentés, corrigés, mutilés par le fiscal [214], en parlaient avec beaucoup de mystère et de nombreuses menaces. Entre temps, les nouvelles particulières, émanées des couvents, furent les premières qui coururent de bouche en bouche, en secret, à la grande terreur de ceux qui arrivaient à les connaître. Le fait, défiguré par mille versions, fut accepté comme vrai avec plus ou moins de facilité selon qu'il flattait ou contrariait les passions et la façon de penser de chacun.
Sans que la tranquillité publique en parût troublée, la paix des foyers devenait semblable à un étang: la superficie restant lisse et calme, tandis qu'au fond pullulent, courent, se poursuivent les poissons muets. Les croix, les décorations, les galons, les emplois, le prestige, le pouvoir, l'importance, les dignités, etc., commencèrent à voltiger comme des papillons dans une atmosphère dorée pour une partie de la population. Pour les autres un nuage obscur s'éleva à l'horizon, sur son fond cendré se détachaient, comme de noires silhouettes, des grilles, des chaînes et le fatidique bois de la potence. On croyait entendre dans les airs les interrogatoires, les sentences, les cris qu'arrachent les tortures; les Mariannes et Bagumbayan se présentaient enveloppés d'un voile déchiré et sanglant: dans le brouillard on voyait des pêcheurs et des pêchés. Le Destin présentait l'événement aux imaginations manilènes comme certains éventails de Chine: une face peinte en noir, l'autre dorée, de couleurs vives, ornée d'oiseaux et de fleurs.
Dans les couvents, la plus grande agitation régnait. Faisant atteler leurs voitures, les provinciaux se visitaient, tenaient de secrètes conférences. Ils se présentaient au palais pour offrir leur appui au Gouvernement qui courait les plus grands périls. On parlait à nouveau de comètes, d'allusions, de coups d'épingle, etc.
--Un Te Deum, un Te Deum! disait un moine dans un couvent. Cette fois que personne ne manque dans le choeur! C'est une grande bonté de Dieu de faire voir maintenant, précisément en des temps si mauvais, tout ce que nous valons!
--Ce petit général Mal-Aguëro [215], se sera mordu les lèvres après cette petite leçon, répondit un autre.
--Qu'en aurait-il été de lui sans les Congrégations?
--Et pour mieux célébrer la fête que l'on avertisse le Frère cuisinier et le procurateur... Réjouissances pour trois jours!
--Amen!--Amen!--Vive Salví!--Vive!
Dans un autre couvent, on parlait d'autre sorte.
--Voyez? c'est un élève des Jésuites; les flibustiers sortent de l'Ateneo!
--Et les anti-religieux!
--Je l'ai toujours dit: les Jésuites perdent le pays, ils corrompent la jeunesse; mais on les tolère parce qu'ils tracent quelques lignes sur du papier quand il y a des tremblements de terre...
--Et Dieu sait comment elles sont faites!
--Oui, allez donc les contredire! Quand tout tremble et remue, qui donc pourrait écrire des griffonnages! Rien, le P. Secchi...
Et ils sourirent avec un souverain mépris.
--Mais, et les ouragans? et les báguios [216]? demanda un autre avec une sarcastique ironie; n'est-ce pas divin?
--Un pêcheur quelconque les pronostique!
--Quand celui qui gouverne est un sot... dis-moi comment tu as la tête et je te dirai comment est ta patte! Mais vous verrez si les amis se favorisent les uns les autres; les journaux vont presque jusqu'à demander une mitre pour le P. Salví.
--Et il va l'avoir! il s'en consume!
--Tu le crois?
--Pourquoi pas! Aujourd'hui on la donne pour n'importe quoi. J'en sais un qui l'a coiffée pour moins; il avait écrit un petit travail où il démontrait que les Indiens n'étaient capables de rien que d'être artisans... fi! de vieilles vulgarités!
--C'est vrai! tant d'injustices nuisent à la Religion! s'écria l'autre; si les mitres avaient des yeux et pouvaient voir sur quels crânes...
--Si les mitres étaient des objets de la Nature! ajouta une voix nasale, Natura abhorret vacuum [217]...
--C'est pour cela qu'on se les arrache; le vide les attire!
Nous faisons grâce à nos lecteurs d'autres commentaires politiques, métaphysiques ou simplement spirituels. Nous allons entrer chez un simple particulier, et comme à Manille nous connaissons peu de monde, nous frapperons à la porte de Capitan Tinong, l'homme officieux et prévenant que nous avons vu inviter Ibarra avec tant d'insistance pour qu'il l'honorât de sa visite.
Dans son riche et spacieux salon, à Tondo, Capitan Tinong est assis dans un large fauteuil; il se passe la main sur le front, puis sur la nuque en signe de désespoir tandis que sa femme, la Capitana Tinchang, pleure et le sermonne devant ses deux filles qui, dans un coin, écoutent muettes, hébétées et émues.
--Ah! Vierge d'Antipolo! criait la femme, ah! Vierge du Rosaire et de la Courroie! ah! ah! Notre-Dame de Novaliches!
--Nanay!... répondit la plus jeune des filles.
--Je te l'avais dit! continua la femme sur un ton de récrimination; je te l'avais dit! ah! Vierge du Carmel! ah!
--Mais non, tu ne m'avais rien dit! se risqua à répondre en pleurnichant Capitan Tinong; au contraire, tu me disais que je faisais bien de conserver l'amitié et de fréquenter la maison de Capitan Tiago... parce que... parce qu'il était riche... et tu me disais...
--Quoi? que te disais-je? Je ne te l'avais pas dit? je ne t'avais rien dit? Ah! si tu m'avais écouté!
--Maintenant tu me rejettes la faute! répliqua-t-il d'un ton amer, en donnant un coup de poing sur le bras du fauteuil. Ne me disais-tu pas que j'avais bien fait de l'inviter à dîner avec nous, parce que, comme il était riche... tu disais que nous ne devions avoir d'amitiés qu'avec les riches? N'est-ce pas?
--Il est vrai que je te disais cela parce que... parce que déjà il n'y avait plus de remède; tu ne faisais que le louer; D. Ibarra par ci, D. Ibarra par là, D. Ibarra partout. Et voilà! Mais je ne t'ai pas conseillé de le voir ni de lui parler à cette réunion; cela tu ne peux-pas le nier.
--Savais-je moi, par hasard, qu'il devait y aller?
--Eh bien! tu aurais dû le savoir!
--Comment, si je ne le connaissais même pas?
--Eh bien! tu aurais dû le connaître!
--Mais, Tinchang, si c'était la première fois que je le voyais, que j'entendais parler de lui!
--Eh bien! tu aurais dû l'avoir vu avant, avoir entendu parler de lui; c'est pour cela que tu es homme, que tu portes des pantalons et que tu lis le Diario de Manila! répondit intrépidement l'épouse en lui lançant un regard terrible.
Capitan Tinang ne sut que répliquer.
Son épouse, non contente de cette victoire, voulut la compléter et s'approchant de lui les poings fermés.
--C'est pour cela que j'ai travaillé des années et des années, économisant, pour que toi, par ta bêtise, tu viennes perdre le fruit de mes fatigues? lui reprocha-t-elle. Maintenant on va t'envoyer en exil, nous dépouiller de nos biens, comme la femme de... Oh! si j'étais homme, si j'étais homme!
Et voyant que son mari baissait la tête, elle recommença à sangloter, répétant toujours:
--Ah! si j'étais homme! si j'étais homme!
--Et si tu étais homme, lui demanda enfin son mari vexé, que ferais-tu?
--Quoi? eh bien!... eh bien!... aujourd'hui même je me présenterais au capitaine général, pour lui offrir de me battre contre les révoltés, aujourd'hui même!
--Mais, n'as-tu pas lu ce que dit le Diario? Lis! «La trahison infâme et bâtarde a été réprimée avec énergie, force et vigueur, et promptement les rebelles ennemis de la Patrie et leurs complices sentiront tout le poids et toute la sévérité des lois...» Vois! il n'y a pas de soulèvement.
--Cela ne fait rien, tu dois te présenter; beaucoup l'ont fait en 1872 et ainsi n'ont pas été inquiétés.
--Oui! il l'avait fait aussi le P. Burg...
Mais il ne put achever le mot; sa femme accourut et lui ferma la bouche.
--Dis-le! prononce ce nom pour que demain on te pende à Bagumbayan! Ne sais-tu pas qu'il suffit de prononcer ce nom pour être exécuté sans autre forme de procès? Voyons, dis-le!
Quand même Capitan Tinong aurait voulu lui obéir, il n'aurait pas pu; sa femme lui fermait la bouche à deux mains, serrant sa petite tête contre le dossier du fauteuil et peut-être le pauvre homme serait-il mort asphyxié si un nouveau personnage n'était intervenu.
C'était le cousin D. Primitivo, qui savait par coeur l'Amat, homme d'environ quarante ans, vêtu avec recherche, pansu et bedonnant.
--Quid video? s'écria-t-il en entrant; que se passe-t-il? Quare? [218]
--Ah! cousin! dit la femme éplorée en courant vers lui, je t'ai fait appeler, car je ne sais ce qu'il va en être de nous... que nous conseilles-tu? Parle, toi qui as étudié le latin et qui connais les arguments...
--Mais avant quid quaeritis? Nihil est in intellectu quod prius non fuerit in sensu; nihil volitum quin praecognitum [219].
Et il s'assit posément. Comme si les phrases latines avaient eu une vertu tranquillisatrice, les époux cessèrent de pleurer et s'approchèrent attendant le conseil de ses lèvres, comme autrefois les Grecs attendaient la phrase salvatrice de l'oracle qui allait leur livrer les Perses envahisseurs.
--Pourquoi pleurez-vous? Ubinam gentium sumus [220]?
--Tu sais déjà la nouvelle du soulèvement...
--Alzamentum Ibarrae ab alferesio Guardiae civilis destructum? Et nunc? [221] Eh bien, quoi! D. Crisóstomo vous doit quelque chose.
--Non, mais sais-tu que Tinong l'avait invité à dîner, il l'a salué sur le Pont d'Espagne... en plein jour! On va dire qu'il est son ami!
--Ami? s'écria surpris le latin en se levant. Amice, amicus Plato sed magis arnica veritas [222]! Dis-moi qui tu hantes et je te dirai qui tu es. Malum est negotium et est timendum rerum istarum horrendissimum resultatum. Hemn! [223]
Tant de mots en um épouvantèrent Capitan Tinong; il pâlit effroyablement, ce son lui semblait d'un mauvais présage. Son épouse joignit des mains suppliantes:
--Cousin, tu nous parles maintenant en latin; tu sais que nous ne sommes pas philosophes comme toi; parle-nous en tagal ou en castillan, mais donne-nous un conseil.
--Il est à déplorer que vous n'entendiez pas le latin, cousine: les vérités latines sont des mensonges tagals; par exemple: contra principia negantem fustibus est arguendum [224], en latin c'est une vérité aussi certaine que l'arche de Noé; je l'ai mise une fois en pratique en tagal et c'est moi qui ai reçu les coups de bâton. Aussi c'est un malheur que vous ne sachiez pas le latin. En latin, tout pouvait s'arranger.
--Nous savons aussi beaucoup d'oremus, parce nobis et Agnus Dei catolis [225], mais maintenant nous ne nous comprendrions pas. Donne un conseil à Tinong pour qu'on ne le pende pas.
--Tu as mal fait, très mal fait, cousin, en liant amitié avec ce jeune homme! répondit le latin. Les justes paient pour les pécheurs, je te conseillerais presque de faire ton testament... Væ illis. Ubi est fumus est ignis! Similis simili gaudet; atqui Ibarra ahorcatur, ergo ahorcaberis [226]....
Et, ennuyé, il hochait la tête de côté et d'autre.
--Saturnino, qu'as-tu! cria Capitana Tinchang, pleine de terreur; ah! mon Dieu! il est mort! un médecin! Tinong, Tinongoy!
Les deux filles accoururent et toutes trois commencèrent à se lamenter.
--Ce n'est rien qu'un évanouissement, cousine, un évanouissement! J'aurais été content que... que... mais malheureusement ce n'est rien de plus qu'un évanouissement. Non timeo mortem in catre sed super espaldonem Bagumbayanis [227]. Apportez de l'eau!
--Ne meurs pas! pleurait la femme. Ne meurs pas, on viendrait te prendre! Ah! si tu mourais et si les soldats venaient! ah! ah!
Le cousin lui arrosa la figure avec de l'eau et le malheureux revint à lui.
--Allons, il ne faut pas pleurer! Inveni remedium, j'ai trouvé le remède. Transportons-le à son lit; allons! du courage! je suis ici avec vous et toute la sagesse des anciens... Qu'on appelle un docteur; et aujourd'hui même, cousine, va voir le capitaine général et porte-lui un cadeau, une chaîne d'or, une bague... Davidæ quebrantant peñas; [228] dis que c'est un cadeau de Noël. Ferme les fenêtres, les portes et, si quelqu'un demande mon cousin, réponds qu'il est gravement malade. Pendant ce temps, je brûle toutes les lettres, papiers et livres pour que l'on ne puisse rien trouver, comme a fait D. Crisóstomo. Scripti testes sunt! Quod medicamenta non sanant ferrum sanat; quod ferrum non sanat, ignis sanat [229].
--Oui, prends, cousin, brûle tout! dit Capitana Tinchang; voici les clefs, voici les lettres de Capitan Tiago. brûle-les! Qu'il ne reste aucun journal d'Europe, ils sont très dangereux. Voici quelques Times que je conservais pour envelopper des savons et du linge. Voici les livres.
--Va-t'en chez le capitaine général, laisse-moi seul. In extremis extrema [230]. Donne-moi le pouvoir d'un director romain et tu verras comment je sauverai la pat..., que dis-je, le cousin.
Et il commença à donner des ordres, à retourner les rayons de la bibliothèque, à déchirer les papiers, les livres, les lettres, etc. Puis il alluma un foyer dans la cuisine; on brisa avec une hache de vieilles escopettes, on jeta dans les cabinets des revolvers rouillés; la servante qui voulait conserver le canon de l'une de ces armes pour en faire un soufflet fut vertement reçue.
--Conservare etiam sperasti, perfida [231]? Au feu!
Et l'auto-da-fé continua.
Il aperçut un vieux tome en parchemin et en lut le titre:
--«Révolutions des globes célestes, par Copernic» pfui! ite, maledicti, in ignem Kalanis [232]! s'écria-t-il en le jetant dans la flamme. Des Révolutions et Copernic! Crime sur crime! Si je n'arrive pas à temps...
«La Liberté aux Philippines». Tatata! quels livres! au feu!
Et des livres innocents, écrits par les auteurs les plus simples, n'échappèrent pas au sort commun. Même le «Capitan Juan», oeuvre très candide, suivit les autres. Le cousin Primitivo avait raison; les justes paient pour les pécheurs.
Quatre ou cinq heures plus tard dans une tertulia [233] à prétentions, intra muros, on commentait les événements du jour. Beaucoup de vieilles dames et de vieilles filles y étaient réunies avec des femmes ou des filles d'employés, vêtues à l'européenne, s'éventant et bâillant. Parmi les hommes qui, par leurs manières, dénotaient comme les femmes leur instruction et leur origine, était un homme déjà âgé, tout petit, manchot, que l'on traitait avec beaucoup d'égards et qui gardait envers les autres un silence dédaigneux.
--En vérité, je ne pouvais auparavant souffrir ni les moines ni les gardes civils à cause de leur mauvaise éducation, disait une grosse dame, mais maintenant que je vois leur utilité et quels services ils rendent, je serais presque heureuse de me marier avec l'un d'eux. Je suis patriote.
--Je suis du même avis! ajouta une maigre; quel malheur que nous n'ayons pas l'ancien gouverneur; celui-là laisserait le pays net comme une patène.
--Et il en finirait avec la race des filibusterillos!
--Ne dit-on pas qu'il reste de nombreuses îles à peupler? Pourquoi n'y déporte-t-on pas tous ces Indiens mécontents? Si j'étais le capitaine général...
--Señoras, dit le manchot, le capitaine général sait son devoir; selon ce que j'ai entendu il est très irrité, car il avait comblé de faveurs cet Ibarra.
--Comblé de faveurs? répéta la maigre en s'éventant avec furie. Voyez combien ingrats sont ces Indiens! Peut-on par hasard les traiter comme des personnes? Jésus!
--Savez-vous ce que j'ai entendu? demanda un militaire.
--Non!--Qu'est-ce?--Que dit-on?
--Des personnes dignes de foi, reprit le militaire au milieu du plus grand silence, assurent que tout ce bruit fait pour élever une école était un pur conte.
--Jésus! Vous avez vu? s'écrièrent-elles toutes, croyant déjà au conte.
--L'école était un prétexte; ce qu'il voulait bâtir était un fort, où il aurait pu se défendre quand nous aurions été l'attaquer...
--Jésus! Quelle infamie! Un Indien seul est capable d'aussi lâches pensées, s'écria la grosse dame. Si j'étais le capitaine général, ils verraient... ils verraient...
--Je pense comme vous! s'écria la maigre en s'adressant au manchot. Que l'on arrête tous ces avocassons, tous ces petits clercs, tous ces commerçants et que, sans autre forme de procès on les exile, on les emprisonne! Il faut arracher la racine du mal!
--Mais on dit que ce flibustier-là est fils d'espagnol, ajouta le manchot sans regarder personne.
--Ah! voilà! s'écria la grosse; ce sont toujours les créoles! aucun Indien ne comprend quelque chose à la Révolution! Élève des corbeaux [234]... élève des corbeaux...
--Savez-vous ce que j'ai entendu dire, demanda une créole qui coupa ainsi la conversation. La femme de Capitan Tinong... vous rappelez-vous? celui chez qui nous avons dansé et dîné à la fête de Tondo...
--Celui qui a deux filles? eh bien, quoi?
--Eh bien, sa femme vient de donner cette après-midi au capitaine général une bague de mille pesos de valeur.
Le manchot se retourna.
--Vrai? et pourquoi? demanda-t-il, les yeux brillants.
--Elle a dit que c'était comme cadeau de Noël...
--La Noël ne vient que dans un mois!...
--Elle aura craint une averse... observa la grosse.
--Et elle se met à couvert, ajouta la maigre.
--Satisfaction non réclamée, faute confessée.
--C'est ce que je pensais; vous avez mis le doigt sur la plaie.
--Ceci est à voir, observa le manchot pensif; je crains qu'il n'y ait là quelque chat enterré.
--Un chat enterré, c'est cela! j'allais le dire, répéta la maigre.
--Et moi aussi, dit l'autre en lui coupant la parole; la femme de Capitan Tinong est très avare... elle ne nous a encore envoyé aucun cadeau et cependant nous sommes allés chez elle. De sorte que, quand une personne aussi chiche et aussi avide lâche un petit cadeau de mille petits pesos...
--Mais, est-ce certain? demanda le manchot.
--Absolument certain, c'est l'aide-de-camp de Son Excellence qui l'a dit à ma cousine, dont il est le fiancé. Je suis tentée de croire que c'est la même bague qu'elle portait le jour de la fête. Elle est toujours pleine de brillants!
--Un scarabée marchant!
--C'est une manière comme une autre de se faire de la réclame! Au lieu d'acheter un mannequin ou de payer une boutique...
Le manchot trouva un prétexte et abandonna la tertulia.