Au Pays des Moines (Noli me Tangere)

Chapter 33

Chapter 333,825 wordsPublic domain

--Mais, si l'enclos et le cimetière se ressemblent! répondit le vieillard; il est vrai que dans celui-ci il n'entre que des animaux d'une seule espèce...

--Allons! lui cria soeur Puté: tu vas encore défendre celui que Dieu a puni si clairement. Tu verras qu'on t'arrêtera, toi aussi. Tu soutiens une maison qui tombe!

Le mari se tut; l'argument avait porté.

--Oui! poursuivit la vieille; après avoir frappé le P. Dámaso, il ne lui restait plus qu'à tuer le P. Salvi.

--Mais tu ne peux pas nier qu'il était bon quand il était enfant.

--Oui, il était bon, répliqua la vieille, mais il est allé en Europe, et tous ceux qui s'en vont en Europe en reviennent hérétiques, disent les curés.

--Ohoy! lui répliqua le mari qui tenait sa revanche; et le curé, et tous les curés, et l'Archevêque, et le Pape, et la Vierge, ils ne sont pas d'Espagne? Quoi! seraient-ils aussi hérétiques? quoi!

Heureusement pour soeur Puté, l'arrivée d'une servante qui accourait, effarée, pâle, coupa court à la discussion.

--Un pendu dans le jardin du voisin! disait-elle haletante.

--Un pendu! s'écrièrent-ils tous, pleins de stupeur.

Les femmes se signèrent; personne ne pouvait bouger.

--Oui, señor, continua la servante encore frissonnante; j'étais allée cueillir des pois... je regarde dans le jardin du voisin pour voir s'il y était... je vois un homme se balancer; je crus que c'était Teo, le domestique, qui me donne toujours... je m'approche pour... cueillir des pois, et je vois que ce n'est pas lui mais un autre, un mort; je cours, je cours et...

--Allons le voir, dit le vieux en se levant; conduis-nous.

--N'y va pas! lui cria soeur Puté en le saisissant par la chemise; il va t'arriver malheur! il s'est pendu? eh bien! tant pis pour lui!

--Laisse-moi le voir, femme; toi, Juan, cours au tribunal pour prévenir; peut-être n'est-il pas encore mort.

Et il s'en fut au jardin, suivi de la servante qui se cachait derrière lui; les femmes et soeur Puté elle-même venaient ensuite, pleines de crainte mais aussi de curiosité.

--Il est là-bas, señor! et la servante désigna du doigt un santol [208].

Le groupe s'arrêta à distance respectable, laissant le vieillard s'avancer seul.

Pendu à une branche du santol, un corps humain se balançait doucement sous l'impulsion de la brise. Le brave homme l'examina: les pieds, les bras étaient déjà rigides, les vêtements tachés, la tête inclinée.

--Nous ne devons pas y toucher jusqu'à l'arrivée de la justice, dit le vieillard à voix haute; il est déjà roide, il y a longtemps qu'il est mort.

Peu à peu, les femmes s'approchèrent.

--C'est le voisin; il habitait cette petite maison; il était arrivé il y a quinze jours; voyez sa cicatrice à la figure.

--Ave Maria! s'écrièrent quelques femmes.

--Prions-nous pour son âme? demanda une jeune, quand elle eut achevé de le regarder sous toutes les faces.

--Sotte, hérétique! lui répondit avec colère la soeur Puté; ne sais-tu pas ce qu'a dit le P. Dámaso? C'est tenter Dieu de prier pour un damné; celui qui se suicide se damne sans rémission, c'est pour cela qu'on ne l'enterre pas en terre sainte.

Et elle ajouta:

--Je me doutais bien que cet homme finirait mal, on n'a jamais pu savoir de quoi il vivait.

--Je l'ai vu causer deux fois avec le sacristain principal, observa une jeune fille.

--Ce n'était pas pour se confesser ni pour commander une messe!

Les voisins accouraient: un cercle nombreux entourait le cadavre qui se balançait toujours. Au bout d'une demi-heure les autorités arrivèrent: un alguazil, le directorcillo et deux cuadrilleros. On descendit le cadavre qui fut placé sur un brancard.

--Les gens sont bien pressés de mourir! dit en riant le directorcillo tout en déposant la plume qu'il portait derrière l'oreille.

Il commença son interrogatoire, recueillit la déclaration de la servante qu'il s'efforça d'embrouiller, la regardant avec de mauvais yeux, lui attribuant des paroles qu'elle n'avait pas dites; la pauvre fille croyant qu'on allait l'envoyer en prison commença à pleurer et finit par déclarer qu'elle ne cherchait pas des pois, mais que..... et elle appela Teo en témoignage.

Pendant ce temps, un paysan coiffé d'un large salakot, le cou recouvert d'un grand emplâtre, examinait le cadavre et la corde.

La figure n'était pas plus violacée que le reste du corps; au-dessus du noeud se voyaient deux égratignures et deux petites ecchymoses; les traces de la corde étaient blanches et ne portaient pas de traces de sang. Le curieux paysan détaillait avec soin la chemise et le pantalon, il remarqua que ces vêtements étaient remplis de poussière et avaient été tout récemment déchirés en quelques endroits, mais ce qui appela le plus particulièrement son attention ce furent les semences d'amores-secos [209], plantées jusque dans le cou de la chemise.

--Que regardes-tu? lui demanda le directorcillo.

--Je regardais, señor, si je pouvais le reconnaître, balbutia-t-il en se découvrant à demi; c'est-à-dire en baissant encore plus son salakot.

--Mais, n'as-tu pas entendu que c'est un nommé José? Tu dormais?

Tous se mirent à rire. Le paysan, confus, balbutia quelques mots et se retira la tête basse, à pas lents.

--Oy! où vas-tu? lui cria le vieillard; on ne sort pas par là, on va à la maison du mort.

--Cet homme n'est pas encore réveillé! dit en se moquant le directorcillo; il n'y a qu'à lui jeter un peu d'eau.

Les rires éclatèrent de nouveau.

Le paysan abandonna cet endroit où son rôle avait été si mal jugé et se dirigea vers l'église. Dans la sacristie, il demanda à causer au sacristain principal.

--Il dort encore! lui répondit-on grossièrement; vous ne savez donc pas que cette nuit le couvent a été attaqué?

--J'attendrai qu'il se réveille.

Les sacristains le regardèrent avec cette grossièreté particulière aux gens dont l'habitude est d'être maltraités.

Dans un coin, à l'ombre, le borgne dormait étendu sur une chaise longue. Ses lunettes étaient remontées sur le front entre deux longues touffes de poils; la poitrine nue s'élevait et s'abaissait régulièrement.

Le paysan s'assit près du dormeur, disposé à attendre avec patience, mais, ayant laissé tomber une pièce de monnaie, il dut pour la chercher s'aider d'une bougie et regarder sous le fauteuil du sacristain. Le paysan put remarquer que des semences d'amores-secos parsemaient aussi le pantalon et les manches de la chemise du dormeur qui se réveilla enfin, frotta son oeil unique et, d'assez mauvaise humeur, reprocha à l'homme de le déranger.

--Je voulais commander une messe, señor, répondit celui-ci comme pour se disculper.

--Toutes les messes sont déjà dites, reprit le borgne en s'adoucissant un peu; si vous voulez pour demain... c'est pour les âmes du Purgatoire?

--Non, señor, répondit le paysan en lui donnant un peso.

Et, le regardant fixement, dans son oeil unique, il ajouta:

--C'est pour une personne qui va bientôt mourir. Et il sortit de la sacristie.

--On aurait pu l'enlever cette nuit! dit-il en soupirant tandis qu'il retirait son emplâtre et se redressait pour reprendre la figure et la taille d'Elias.

LVII

VÆ VICTIS

L'air sinistre, des gardes civils se promènent devant la porte du tribunal, menaçant de la crosse de leur fusil les intrépides gamins qui se dressent sur la pointe des pieds ou se font la courte échelle pour voir à travers les grilles.

La salle n'a plus le même aspect que le jour où s'y discutait le programme de la fête; il est maintenant sombre et peu rassurant. Les gardes civils et les cuadrilleros qui l'occupent ne prononcent qu'à voix basse de rares et brèves paroles. Sur la table, le directorcillo, deux greffiers et quelques soldats entassent des papiers; l'alférez va d'un côté à l'autre regardant de moment en moment vers la porte d'un air féroce: Thémistocle ne devait pas être plus orgueilleux lorsqu'il se montra aux Jeux Olympiques après la bataille de Salamine. Dans un coin, laissant voir une gorge noire et une denture quelque peu abîmée, bâille Da. Consolacion; son regard se fixe froid et sinistre sur la porte de la prison qu'ornent d'indécents dessins. Elle avait suivi son mari qui, amadoué par la victoire, lui permettait d'assister à l'interrogatoire et aux tortures s'il y avait lieu. La hyène sentait le cadavre, elle s'en léchait les babines et chaque minute lui paraissait longue qui n'annonçait pas le commencement du supplice.

Le gobernadorcillo avait un air de componction très solennel; son fauteuil, ce grand fauteuil placé sous le portrait de S. M., était vide et paraissait destiné à recevoir une autre personne.

Il était près de neuf heures quand le curé arriva, pâle, le front plissé.

--Eh bien! vous ne vous êtes pas fait attendre! lui dit l'alférez.

--Je préférerais n'être pas là, répondit le P. Salvi à voix basse, sans faire cas du ton persifleur de l'officier; je suis très nerveux.

--Comme personne n'est venu pour ne pas abandonner le poste, j'ai jugé que votre présence... Vous savez qu'ils partent tantôt.

--Le jeune Ibarra et le lieutenant principal...?

L'alférez désigna la porte de la prison.

--Il y en a huit ici, dit-il; le Bruno est mort à minuit, mais sa déclaration avait déjà été prise.

Le curé salua Da. Consolacion qui répondit d'un bâillement auquel elle ajouta un: aah! puis il s'assit dans le fauteuil d'honneur, sous le portrait de S. M.

--Nous pouvons commencer! dit-il.

--Sortez les deux qui sont au cepo! commanda l'alférez d'une voix qu'il s'efforça de rendre le plus terrible possible; puis changeant de ton, il ajouta en se retournant vers le curé:

--On leur a mis en sautant deux trous.

Pour ceux qui ne savent pas ce que sont les instruments de torture en usage aux Philippines, nous leur dirons que le cepo est un des plus innocents. Les trous dans lesquels on introduit les jambes des détenus sont distants d'environ un palmo [210]; quand on saute deux trous, le prisonnier se trouve dans une position un peu forcée, avec une singulière gêne dans les chevilles, les extrémités inférieures étant distantes d'environ une vare [211]: comme on peut bien le penser, cela ne tue pas de suite.

Le geôlier, suivi de quatre soldats, tira le verrou et ouvrit la porte. Une odeur nauséabonde, un air épais et obscur s'échappa de l'obscurité en même temps qu'on entendit des plaintes et des sanglots. Un soldat fit flamber une allumette mais, dans cette atmosphère viciée et corrompue, la flamme s'éteignit et l'on dut attendre que l'air se fût renouvelé.

A la vague clarté d'une bougie, se dessinèrent quelques formes humaines, entourant leurs genoux de leurs bras et s'y cachant la tête, couchés à plat ventre, ou bien debout, tournés contre le mur, etc. On entendit des coups, des cris, des jurons: le cepo s'ouvrit.

Da. Consolation s'inclinait à demi en avant, les muscles du cou tendus, les yeux saillants cloués sur la porte entr'ouverte.

Une figure sombre sortit, entre deux soldats, Társilo, le frère de Bruno. Il avait les menottes aux mains, ses vêtements déchirés découvraient une musculature bien développée. Ses yeux se fixèrent insolemment sur la femme de l'alférez.

--C'est celui qui s'est défendu avec le plus de bravoure et commanda de fuir à ses compagnons, dit l'alférez au P. Salvi.

Celui qui vint ensuite avait l'aspect malheureux, il se lamentait et pleurait comme un enfant; il boitait, son pantalon était taché de sang.

--Miséricorde, señor, miséricorde! je n'entrerai plus dans le patio! criait-il.

--C'est un gueux, fit observer l'alférez au curé, il a voulu fuir, mais il a été blessé à la cuisse. Ce sont les deux seuls que nous ayons vivants.

--Comment t'appelles-tu? demanda l'alférez à Társilo.

--Társilo Alasigan.

--Que vous a promis D. Crisóstomo pour que vous attaquiez le couvent?

--D. Crisóstomo n'a jamais communiqué avec nous.

--Ne niez pas! C'est pour cela que vous vouliez nous surprendre.

--Vous vous trompez; vous aviez tué notre père à coups de bâton, nous l'avons vengé et rien de plus. Cherchez vos deux compagnons.

L'alférez surpris, regarda le sergent.

--Ils sont là-bas dans un précipice, nous les y avons jetés hier, ils y pourriront. Maintenant, tuez-moi, vous ne saurez rien de plus.

Silence et surprise générale.

--Tu vas nous dire quels sont tes autres complices, menaça l'alférez en brandissant un jonc.

Un sourire de mépris se dessina sur les lèvres de l'accusé.

L'alférez conversa quelques instants à voix basse avec le curé, puis, se retournant vers les soldats.

--Conduisez-le où sont les cadavres, ordonna-t-il.

Dans un coin du patio, sur un vieux chariot, cinq cadavres étaient entassés, à demi-couverts par un morceau de natte déchirée, pleine de saletés. Un soldat les gardait, faisant les cent pas, crachant à chaque instant.

--Les connais-tu? demanda l'alférez en levant la natte.

Társilo ne répondit pas; il vit le cadavre du mari de la folle avec deux autres, celui de son frère, criblé de baïonnettes et celui de José, la corde encore pendue au cou. Son regard s'assombrit et un soupir parut s'échapper de sa poitrine.

--Les connais-tu? lui demanda-t-on à nouveau.

Társilo resta muet.

Un sifflement déchira l'air, le jonc frappa ses épaules. Il frémit, ses muscles se contractèrent. Les coups se répétèrent, mais Társilo était toujours impassible.

--Qu'on le bâtonne jusqu'à ce qu'il crève ou qu'il avoue! cria l'alférez exaspéré.

--Parle donc! lui dit le directorcillo; de toutes façons on te tuera.

On le reconduisit dans la salle où l'autre prisonnier invoquait les saints, claquant des dents et fléchissant sur ses jambes.

--Connais-tu celui-ci? demanda le P. Salvi.

--C'est la première fois que je le vois! répondit Társilo en regardant l'autre avec une certaine compassion.

L'alférez lui donna un coup de poing suivi d'un coup de pied.

--Attachez-le au banc!

Sans lui ôter les menottes tachées de sang, il fut attaché à un banc de bois. Le malheureux regarda autour de lui comme cherchant quelque chose; il vit Da. Consolacion et sourit sardoniquement. Les assistants surpris le suivirent du regard et virent la señora, qui se mordait légèrement les lèvres.

--Je n'ai jamais vu de femme aussi laide! s'écria Társilo au milieu du silence général; je préfère me coucher sur un banc comme celui-ci qu'à côté d'elle comme l'alférez.

La Muse pâlit.

--Vous allez me tuer à coups de bâton, señor alférez, continua-t-il; cette nuit, en vous embrassant, votre femme m'aura vengé.

--Bâillonnez-le! cria l'alférez furieux, tremblant de colère.

Il paraît que Társilo ne désirait que le bâillon car, dès qu'il l'eut, ses yeux lancèrent un éclair de satisfaction.

A un signe de l'alférez, un garde, armé d'un jonc, commença sa triste tâche.

Tout le corps de Társilo se contracta, un rugissement étouffé, prolongé, se laissa entendre malgré le mouchoir qui lui fermait la bouche; il baissa la tête; ses effets se tachèrent de sang.

Le P. Salvi, pâle, le regard égaré, se leva péniblement, fit un signe de la main et quitta la salle d'un pas vacillant. Dans la rue, il vit une jeune fille qui, le dos appuyé contre le mur, raide, immobile, écoutait attentive, regardant au loin, les mains crispées contre le vieux mur. Le soleil l'inondait de lumière. Elle comptait, semblant ne pas respirer, les coups secs, sourds, suivis de cette déchirante plainte. C'était la soeur de Társilo.

Dans la salle, la scène de torture continuait: le malheureux, exténué de douleur, se tut et attendit que ses bourreaux se lassassent. Enfin, le soldat haletant laissa tomber son bras; pâle de colère, sombre, l'alférez fit un geste et ordonna qu'on détachât sa victime.

Alors Da. Consolacion se leva et murmura quelques mots à l'oreille de son mari. Celui-ci hocha la tête en signe d'intelligence.

--Au puits avec lui! dit-il.

Les Philippins savent ce que cela veut dire; en tagal ils le traduisent par timbaîn [212]. Nous ne savons qui a inventé ce procédé d'instruction judiciaire, mais nous croyons qu'il doit être assez ancien. La vérité sortant d'un puits n'en est peut-être qu'une sarcastique interprétation.

Au milieu du patio du tribunal s'élève la pittoresque margelle d'un puits, faite grossièrement de pierres vives. Un rustique assemblage de bambou, en forme de manivelle, sert pour tirer l'eau, visqueuse, sale, puante. Des vases cassés, de la vidange, d'autres ordures s'y mélangent; mais ce puits est comme la prison; il est là pour recueillir ce que la société rejette comme mauvais ou inutile, l'objet qui y tombe, quelque bon qu'il ait été est désormais perdu. Cependant, il ne se bouchait jamais; parfois on condamnait les prisonniers à le creuser, à l'approfondir, non parce que l'on croyait retirer un profit quelconque de cette punition, mais à cause des difficultés que le travail présentait: le prisonnier qui y était une fois descendu y gagnait une fièvre dont régulièrement il mourait.

Társilo contemplait d'un regard fixe tous les préparatifs des soldats; il était très pâle, ses lèvres tremblaient, à moins qu'elles ne murmurassent une prière. L'orgueil de son désespoir semblait avoir disparu ou, tout au moins, s'être affaibli. Il baissa plusieurs fois sa tête jusqu'alors altière et regarda le sol, résigné à souffrir.

On l'amena à côté de la margelle, suivi de Da. Consolacion souriante. Le malheureux lança un regard d'envie vers le monceau de cadavres, un soupir s'échappa de sa poitrine.

--Parle donc! lui redit le directorcillo; n'importe comment tu seras pendu, mais au moins meurs sans tant souffrir.

--Tu ne sortiras d'ici que pour mourir, lui dit un cuadrillero.

Le bâillon lui fut enlevé, puis on lui lia les pieds. Il devait être descendu la tête en bas et rester quelque temps sous l'eau, comme on le fait pour le seau; seulement l'homme reste plus longtemps.

L'alférez s'éloigna pour chercher une montre et compter les minutes.

Pendant ce temps, Társilo était suspendu, sa longue chevelure ondoyant à l'air, les yeux à demi fermés.

--Si vous êtes chrétiens, si vous avez du coeur, supplia-t-il à voix basse, descendez-moi rapidement ou faites en sorte que ma tête cogne contre une pierre et que je meure. Dieu vous récompensera pour cette bonne oeuvre... peut-être un jour vous verrez-vous comme moi!

L'alférez revint et présida à la descente, montre en main.

--Lentement, lentement, criait Da. Consolacion en suivant le malheureux du regard: prenez garde!

La manivelle tournait lentement; Társilo frottait et s'écorchait contre les pierres saillantes et les plantes immondes qui croissaient entre les crevasses. Puis, la manivelle s'arrêta; l'alférez comptait les secondes.

--Montez! commanda-t-il sèchement au bout d'une demi-minute.

Le bruit argentin et harmonieux des gouttes retombant dans l'eau annonça le retour du supplicié à la lumière. Cette fois, comme la pesanteur du contrepoids était plus grande, il monta avec rapidité. Les cailloux, les débris de pierre, arrachés des parois, tombaient en crépitant.

Le front et la chevelure couverts de fange bourbeuse, la figure remplie de blessures et d'écorchures, le corps mouillé et dégouttant, il apparut aux yeux de l'assemblée silencieuse: le vent le faisait trembler de froid.

--Veux-tu avouer? lui demanda-t-on.

--Prenez soin de ma soeur! murmura le malheureux en regardant suppliant un cuadrillero.

La manivelle de bambou grinça de nouveau et le condamné redescendit. Da. Consolacion observa que l'eau restait tranquille. L'alférez compta une minute.

Quand Társilo remonta, ses membres étaient contractés, violacés. Il dirigea un regard sur ceux qui l'entouraient et maintint ouverts ses yeux injectés de sang.

--Veux-tu avouer? lui demanda encore l'alférez avec ennui.

Társilo secoua négativement la tête; on le redescendit pour la troisième fois. Ses paupières se fermèrent peu à peu, ses pupilles continuèrent à regarder le ciel où flottaient quelques nuages blancs; il plia le cou pour voir le plus longtemps possible la lumière du jour, mais promptement il s'enfonça dans l'eau et ce voile infâme lui cacha le spectacle du monde.

Une minute se passa; la Muse, en observation, vit de grosses bulles d'air qui montaient à la surface.

--Il a soif, dit-elle en riant.

Et l'eau reprit sa tranquillité.

Cette fois ce ne fut qu'au bout d'une minute et demie que l'alférez fit un signe.

Les membres de Társilo n'étaient plus contractés; les paupières entr'ouvertes laissaient voir le fond blanc de l'oeil; de la bouche sortait une bave sanguinolente; le vent soufflait, froid, mais déjà son corps ne frémissait plus.

Tous, pâles, consternés, se regardèrent en silence. L'alférez fit un signe pour qu'on le détachât et, pensif, s'éloigna quelques instants. A plusieurs reprises Da. Consolacion appliqua sur ses jambes dénudées le feu de son cigare, le feu s'éteignit, mais la chair n'eut pas un frisson.

--Il s'est asphyxié lui-même! murmura un cuadrillero, regardez comme il s'est retourné la langue, on dirait qu'il a voulu l'avaler.

L'autre prisonnier, tremblant et suant, contemplait cette scène, regardant de tous côtés comme un fou.

L'alférez chargea le directorcillo de l'interroger.

--Señor, señor, gémissait-il; je dirai tout ce que vous voudrez.

--C'est bon! nous allons voir: comment t'appelles-tu?

--Andong, señor!

--Bernardo... Leonardo... Ricardo... Eduardo... Gerardo... ou quoi?

--Andong, señor! répéta l'imbécile.

--Mettez Bernardo ou ce que vous voudrez, décida l'alférez.

--Nom de famille?

L'homme le regarda épouvanté.

--Quel nom as-tu, pour ajouter à celui de Andong?

--Ah, señor! Andong Medio-tonto [213], señor!

Les assistants ne purent s'empêcher de rire; l'alférez lui-même suspendit sa promenade.

--Métier?

--Tailleur de cocos, señor, et serviteur de ma belle-mère.

--Qui vous a commandé d'attaquer le quartier?

--Personne, señor!

--Comment personne? ne mens pas ou l'on va te mettre au puits! Qui vous l'a commandé? Dis la vérité!

--La vérité, señor!

--Qui?

--Qui, señor!

--Je te demande qui vous a commandé de faire la révolution?

--Quelle révolution, señor!

--Allons, pourquoi étais-tu hier soir dans le patio du quartier?

--Ah, señor! s'écria Andong en rougissant.

--A qui en est la faute?

--A ma belle-mère, señor!

Le rire, puis la surprise accueillirent cette déclaration. L'alférez se retourna et regarda le malheureux d'un oeil sévère. Celui-ci, croyant que ses paroles avaient produit bon effet, continua avec plus d'animation.

--Oui, señor, ma belle-mère ne me donne rien à manger que ce qui est pourri et hors de service; hier soir, quand je revins, le ventre me faisait mal; j'ai vu tout auprès le patio du quartier et je me suis dit: C'est la nuit, personne ne te verra. Je suis entré... et, au moment où je me relevais en entendant beaucoup de coups de fusil, j'attachai mon caleçon...

Un coup de rotin lui coupa la parole.

--A la prison! commanda l'alférez; et cette après-midi, au chef-lieu de la province!

LVIII

LE MAUDIT

La nouvelle du départ des prisonniers se répandit rapidement dans le pueblo, soulevant la terreur d'abord, puis les plaintes et les lamentations.

Les familles des prisonniers couraient comme des folles, du couvent au quartier, du quartier au tribunal, ne trouvant nulle part de consolation, remplissant les airs de gémissements et de cris. Le curé s'était enfermé sous prétexte de maladie; l'alférez avait augmenté le nombre de ses gardes qui recevaient à coups de crosse les femmes suppliantes; le gobernadorcillo, être inutile s'il en fut, plus bête et plus insignifiant que jamais.

En face la prison, celles qui conservaient quelque force couraient d'une extrémité à l'autre, celles qui n'en avaient plus, s'asseyaient à terre, appelant les noms des personnes aimées.

Le soleil brûlait, et cependant aucune de ces malheureuses ne pensait à se retirer. Doray, la gaie et heureuse épouse de D. Filipo, errait désolée, portant dans ses bras son enfant; tous deux pleuraient.

--Retirez-vous, lui disait-on, votre enfant va prendre un coup de soleil.

--A quoi lui servira-t-il de vivre s'il n'a plus de père pour l'élever? répondait-elle, inconsolable.

--Votre mari est innocent, il reviendra!

--Oui, quand nous serons morts!