Au Pays des Moines (Noli me Tangere)
Chapter 32
--Il n'y a ni Dieu ni miséricordes qui tiennent! je l'arrête!
--Perdez-vous la tête? Ce que vous avez à faire, c'est de vous préparer; armez silencieusement vos soldats et placez-les en embuscade; envoyez-moi quatre gardes pour le couvent et avertissez ceux de la falua.
--La falua n'est pas là. Je vais demander du renfort aux autres sections.
--Non, car on le remarquerait et on ne poursuivrait pas ce qui se trame. Ce qu'il faut, c'est que nous les prenions vivants et les fassions chanter; je veux dire, que vous les fassiez chanter; moi, en ma qualité de prêtre, je ne puis me mêler de ces affaires. Attention! vous pouvez y gagner des croix et des galons; tout ce que je vous demande c'est de faire constater que je vous ai prévenu.
--On le constatera, Père, on le constatera, et peut-être cela décrochera-t-il une mitre! répondit l'alférez radieux en contemplant les manches de son uniforme.
--Surtout, envoyez-moi les quatre gardes déguisés; eh? de la discrétion! Ce soir à huit heures les étoiles et les croix vont pleuvoir.
Pendant que se déroulait cette conversation, un homme courait vers la maison d'Ibarra et, en hâte, montait les escaliers.
--Le señor est là? demanda la voix d'Elias au domestique.
--Il est dans son cabinet, il travaille.
Pour distraire son impatience en attendant l'heure où il pourrait avoir une explication avec Maria Clara, Crisóstomo s'était mis à travailler dans son laboratoire.
--Ah, c'est vous, Elias! s'écria le jeune homme; je pensais à vous; hier, j'avais oublié de vous demander le nom de cet Espagnol chez qui travaillait votre grand-père...
--Señor, il ne s'agit pas de moi...
--Voyez, continua Ibarra qui, sans remarquer l'agitation d'Elias, approcha de la flamme un morceau de bambou; j'ai fait une grande découverte: ce bois est incombustible...
--Ce n'est pas de bambou qu'il est question en ce moment, señor; il s'agit de prendre vos papiers et de fuir avant une minute.
Surpris, Ibarra regarda Elias. En voyant la gravité de son visage, l'objet qu'il tenait lui échappa des mains.
--Brûlez tout ce qui peut vous compromettre et que, d'ici une heure, vous ayez trouvé un endroit plus sûr!
--Mais, pourquoi?
--Mettez en sûreté ce que vous avez de plus précieux...
--Pourquoi?
--Brûlez tout papier écrit par vous ou pour vous, le plus innocent peut être mal interprété...
--Mais pourquoi, enfin?
--Pourquoi? parce que je viens de découvrir une conspiration que l'on vous attribue pour vous perdre.
--Une conspiration? Et qui la trame?
--Il m'a été impossible d'en trouver l'auteur; je viens à l'instant de causer avec un des malheureux payés pour cela et que je n'ai pu dissuader.
--Et cet homme ne vous a pas dit qui l'avait payé?
--Si, en exigeant le secret il m'a dit que c'était vous.
--Mon Dieu! s'écria Ibarra et il resta atterré.
--Señor, ne doutez pas, ne perdons pas de temps, peut-être la conjuration doit-elle éclater ce soir même!
Ibarra, les yeux démesurément ouverts, la tête dans les mains, semblait ne pas entendre.
--Le coup ne peut être paré, continua Elias; je suis arrivé tard, je ne connais pas leurs chefs ... sauvez-vous, señor, conservez-vous pour votre pays!
--Où fuir! On m'attend ce soir! s'écria le jeune homme en pensant à Maria Clara.
--Dans un autre pueblo quelconque, à Manille, chez quelque autorité, mais ailleurs, que l'on ne dise pas que vous dirigiez le mouvement!
--Et, si moi-même je dénonçais la conspiration?
--Vous, dénoncer? s'écria Elias le regardant et reculant d'un pas; vous passeriez pour traître et lâche aux yeux des conspirateurs et les autres vous tiendraient pour trop habile ou trop prudent; on dirait que vous aviez tendu un piège à de pauvres égarés pour vous en faire mérite; on dirait...
--Mais que faire?
--Je vous l'ai déjà dit: détruire tous les papiers que vous avez et qui vous touchent, fuir et attendre les événements...
--Et Maria Clara? s'écria Crisóstomo; non, mieux vaut mourir!
Elias se tordait les mains:
--Eh bien! dit-il, évitez au moins le coup, préparez-vous pour quand on vous accusera!
Ibarra regarda autour de lui l'air affolé.
--Alors, aidez-moi; ici, dans ces pupitres, j'ai les lettres de ma famille; choisissez celles de mon père qui, cette fois, pourraient me compromettre. Lisez les adresses.
Et le jeune homme, étourdi, anéanti, ouvrait et fermait des tiroirs, choisissait des papiers, lisait en hâte des lettres, rejetait les unes, gardait les autres, tirait des livres, les feuilletait, etc. Elias faisait de même avec moins de trouble mais autant de hâte; tout d'un coup il s'arrêta, ses yeux se dilatèrent; il tourna et retourna un papier dans sa main, puis d'une voix tremblante:
--Votre famille connaissait D. Pedro Eibarramendia?
--Certainement! répondit Ibarra en ouvrant un tiroir dont il sortit un monceau de papier, c'était mon bisaïeul!
--Votre bisaïeul, D. Pedro Eibarramendia? insista Elias, livide, l'air altéré.
--Oui, répondit Ibarra distrait; nous avons coupé ce nom qui était très long.
--Il était basque? répéta Elias en s'approchant de lui.
--Basque, oui, mais qu'avez-vous? demanda Crisóstomo surpris.
Elias ferma le poing, l'appuya contre son front et regarda Crisóstomo qui recula en voyant l'expression de sa figure.
--Savez-vous qui était D. Pedro Eibarramendia? interrogea-t-il entre ses dents. D. Pedro Eibarramendia est ce misérable qui a calomnié mon grand-père et causé tout notre malheur... Je cherchais son nom, Dieu vous livre à moi... vous allez me rendre compte de nos malheurs!
Crisóstomo anéanti le regarda, mais Elias lui secoua le bras et d'une voix amère où rugissait la haine:
--Regardez-moi bien voyez si j'ai souffert; et vous vivez, et vous aimez, vous avez de la fortune, un foyer, on vous estime, vous vivez... vous vivez!
Et hors de lui, il courut vers une petite collection d'armes; mais à peine avait-il arraché deux poignards qu'il les laissa tomber, regarda comme un fou Ibarra qui restait immobile:
--Qu'allais-je faire? murmura-t-il, et il s'enfuit hors de la maison.
LV
LA CATASTROPHE
Dans la salle à manger Capitan Tiago, Linares et la tante Isabel dînaient; du salon, l'on entendait le bruit des assiettes et des couverts. Maria Clara avait dit n'avoir pas faim et s'était assise au piano, accompagnée de la joyeuse Sinang qui lui murmurait à l'oreille de mystérieuses phrases, tandis que le P. Salvi inquiet se promenait de long en large.
Ce n'était pas que la convalescente n'eût pas faim, non; mais elle attendait quelqu'un et profitait du moment où son Argus ne pouvait être là: c'était l'heure de dîner pour Linares.
--Tu vas voir que ce fantôme va rester jusqu'à huit heures, murmura Sinang en montrant le curé; à huit heures il doit venir. Celui-ci est aussi amoureux que Linares.
Maria Clara regarda son amie avec épouvante. Celle-ci, sans le remarquer, continua avec son terrible babillage.
--Ah! je sais pourquoi il ne s'en va pas malgré les pointes que je lui lance: il ne veut pas dépenser de lumière chez lui! Sais-tu? depuis que tu es tombée malade, les deux lampes qu'il faisait allumer se sont de nouveau éteintes... Mais, regarde-le, quels yeux et quelle figure!
En ce moment, l'horloge de la maison sonna huit heures. Le curé frissonna et s'assit à l'écart, dans un coin.
--Il vient! dit Sinang à Maria Clara, le voilà, écoute! et elle lui pinça le bras.
Mais le premier coup de huit heures sonnant à l'église: tous se levèrent pour prier. D'une voix faible et tremblante le P. Salvi dit la consécration mais, chacun étant absorbé par ses propres pensées, personne ne s'occupa de lui.
A peine la prière terminée, Ibarra entra. Il était triste et ses habits rigoureusement noirs semblaient moins endeuillés que sa figure; Maria Clara surprise, se leva, fit un pas pour l'interroger, le bruit d'une fusillade lui coupa la parole. Muet, les yeux hagards, Ibarra resta cloué sur place, le curé courut se cacher derrière un pilier. Du côté du couvent, on entendit de nouveaux coups de feu, puis des cris, des clameurs. En même temps, Capitan Tiago, tante Isabel, Linares entrèrent en criant: tulisan, tulisan! suivis d'Andeng qui, brandissant une broche, venait rejoindre sa soeur de lait.
Tante Isabel tomba à genoux et, larmoyante, se mit à réciter le Kyrie eleison; pâle, à demi-mort de frayeur, Capitan Tiago emporta au bout d'une fourchette le foie d'une poule qu'il offrit en pleurant à la Vierge d'Antipolo; Linares, la bouche pleine, s'armait d'une cuiller; Sinang et Maria Clara s'embrassaient, seul Crisóstomo restait immobile, comme pétrifié, plus blanc qu'un mort.
Les cris, le tumulte continuaient, les fenêtres se fermaient en claquant, d'instant en instant on entendait l'éclat d'un coup de feu.
--Christe eleyson! Santiago, c'est la prophétie qui s'accomplit... ferme les fenêtres! gémit la tante Isabel.
--Cinquante grandes bombes et deux messes d'actions de grâce! répliqua Capitan Tiago. Ora pro nobis!
Peu à peu tout retomba dans un silence terrible... On entendait la voix de l'alférez criant en courant.
--Père curé! P. Salvi!! Venez!
--Miserere! L'alférez demande la confession! s'écria la tante Isabel.
--L'alférez est blessé! demanda enfin Linares. Ah!!!
Et la santé parut lui revenir.
--Père curé, venez! il n'y a plus rien à craindre! cria de nouveau l'alférez.
Tout bouleversé encore, Fr. Salvi se décida enfin à sortir de sa cachette; il descendit les escaliers.
--Les tulisanes ont tué l'alférez! Maria, Sinang, dans votre chambre, barricadez bien la porte! Kyrie eleison!
Ibarra, lui aussi, se dirigea vers les escaliers, malgré la bonne tante qui, se souvenant qu'elle avait été très amie de sa mère, ne voulait pas le laisser sortir qu'il ne se fût confessé.
Il était dans la rue: bouleversé, il lui parut que tout tournait autour de lui, ses oreilles bourdonnaient, ses jambes se mouvaient avec peine, des flots de sang, des lueurs entremêlées de ténèbres passaient dans ses yeux.
La rue était déserte, la lune brillait splendide au ciel et cependant ses pieds trébuchaient contre chaque pierre, contre chaque morceau de bois.
Près du quartier, baïonnette au fusil, des soldats parlaient avec animation, ils ne l'aperçurent pas.
Dans le tribunal on entendait des cris, des coups, des plaintes, des malédictions; la voix de l'alférez surpassait et dominait tout.
--Au cepo [207]! Les menottes! Deux coups de feu à qui bouge! Aujourd'hui ni personne ni Dieu ne passe! Capitan, ce n'est pas le moment de dormir.
Ibarra pressa le pas vers sa maison: ses domestiques l'attendaient, inquiets.
--Sellez le meilleur cheval et allez dormir! leur dit-il.
Il entra dans son cabinet et, à la hâte, voulut préparer une valise. Il ouvrit un coffre de fer, prit tout l'argent qui s'y trouvait et le mit dans un sac. Il se munit de ses bijoux, n'oublia pas un portrait de Maria-Clara et se dirigea vers une armoire où étaient renfermés ses papiers.
En ce moment, trois coups secs et forts résonnèrent à la porte.
--Qui est là? demanda-t-il d'une voix lugubre.
--Ouvrez, au nom du Roi, ouvrez de suite ou nous enfonçons la porte! répondit en espagnol une autre voix impérieuse.
Ibarra jeta un coup d'oeil vers la fenêtre: son regard s'alluma, il arma son revolver; mais, changeant d'idée, il jeta ses armes et s'avança vers la porte qu'il ouvrit lui-même, au moment où arrivaient ses domestiques.
Trois gardes se saisirent immédiatement de lui.
--Je vous fais prisonnier, au nom du Roi! dit le sergent.
--Pourquoi?
--On vous le dira là-bas; il m'est défendu de parler.
Le jeune homme réfléchit un moment, et ne voulant pas que les soldats découvrissent ses préparatifs de fuite, il prit un chapeau et leur dit:
--Je suis à votre disposition! Je suppose que ce ne sera pas pour longtemps.
--Si vous me promettez de ne pas vous échapper, nous vous laisserons les mains libres; l'alférez vous fait cette faveur; mais si vous essayez de fuir...
Ibarra les suivit laissant ses serviteurs consternés.
Pendant ce temps, qu'avait fait Elias?
En sortant de la maison de Crisóstomo, il courut comme un fou, sans savoir où il allait. Violemment agité, il traversa les champs et arriva au bois; il fuyait les hommes, les maisons, il fuyait la lumière, la lune même le faisait souffrir, il s'enfonça sous les arbres dans l'ombre mystérieuse. Là, tantôt s'arrêtant, tantôt parcourant des sentiers inconnus, tantôt grimpant entre les broussailles, il regardait vers le pueblo qui, là-bas, se baignait dans la lumière de la lune, s'étendait dans la plaine, comme incliné vers le rivage du lac aux eaux tranquilles. Les oiseaux, réveillés de leur sommeil, voletaient; de gigantesques chauves-souris, des chouettes, des hiboux passaient d'une branche à l'autre, le saluant de leurs cris stridents, le regardant de leurs gros yeux arrondis. Elias ne les voyait pas, ne s'occupait pas d'eux. Il s'imaginait que les ombres irritées de ses ancêtres le suivaient; il voyait pendu à chaque branche le terrible panier contenant la tête ensanglantée de Bálat, telle que la lui avait dépeinte son père; il croyait trébucher au pied de chaque arbre contre le cadavre refroidi de sa propre grand'mère, il lui semblait que se balançait parmi les ombres le squelette pourri de son aïeul infâme;.... et le squelette, et le cadavre, et la tête sanglante lui criaient: lâche, lâche!
Il s'enfuit, il abandonna la montagne et redescendit vers la plage sur laquelle il erra fiévreux; mais ses yeux vagues se fixaient là-bas vers un point de la surface tranquille et voici qu'entourée par les reflets de la lune comme d'un nimbe argenté, une ombre s'élève, comme bercée par le flot. Il lui semble la reconnaître! Mais oui, ce sont ses cheveux épars si longs et si beaux; mais oui, c'est sa poitrine trouée d'un coup de poignard, c'est elle, c'est sa soeur!
Et le malheureux, à genoux sur le sable, tend les bras vers la vision chérie:
--Toi! toi aussi! s'écrie-t-il.
Le regard inébranlablement attaché sur l'apparition, il se relève, s'avance, entre dans l'eau, descend la douce pente du banc de sable; déjà il est loin de la rive, la vague lui arrive à la ceinture, il s'avance, il s'avance encore, fasciné. Il a de l'eau jusqu'à la poitrine, qu'importe, s'en aperçoit-il seulement?... Soudain, une détonation déchire l'air; grâce au calme, au silence de la nuit, le bruit des coups de feu arrive clair et distinct jusqu'à lui. Il s'arrête, écoute, se souvient... et la vision s'efface, et le rêve s'enfuit. Il remarque qu'il est dans l'eau; le lac est tranquille, il distingue les lumières des pauvres cabanes de pêcheurs.
Il a repris conscience de la réalité, s'en retourne vers la rive et se dirige vers le pueblo. Pourquoi? Il n'en sait rien.
San Diego est désert. Les maisons sont fermées; les animaux eux-mêmes se taisent, les chiens n'envoient point à la lune leur ordinaire sérénade, craintifs, ils se sont cachés tout au fond de leurs niches. La lumière argentée qui inonde les rues et détache vigoureusement les ombres semble augmenter encore la tristesse de cette solitude.
Craignant de rencontrer des gardes civils, il s'était caché dans les jardins et les enclos qui entourent les habitations; un moment il crut distinguer dans une de ces huertas deux formes humaines; sans chercher à les reconnaître, il poursuivit sa route, escaladant murs et haies, arrivant ainsi--au prix de quels efforts!--à l'autre bout du pueblo d'où il courut vers la maison d'Ibarra. Sur la porte, les domestiques se lamentaient, commentant l'arrestation de leur maître.
Il s'informa de ce qui s'était passé, fit semblant de s'éloigner puis, passant derrière la maison, il franchit le mur, grimpa par une fenêtre et pénétra dans le cabinet où brûlait encore la bougie qu'y avait laissée Crisóstomo.
Il vit les livres, les papiers; trouva les armes, les petits sacs renfermant l'argent et les bijoux; promptement il reconstitua ce qui s'était passé; ne voulant pas laisser tant de papiers qui pouvaient être compromettants, il songea à les prendre, à les emporter par la fenêtre et à les enterrer.
Il regarda vers le jardin et vit reluire des casques et des baïonnettes: c'étaient deux gardes civils accompagnés d'un adjudant.
Sa résolution fut vite prise: il mit en tas au milieu du cabinet les effets et les papiers, vida sur le tout une lampe à pétrole et mit le feu avec la bougie. Puis, s'emparant précipitamment des armes, il aperçut le portrait de Maria Clara, hésita... le mit dans un des petits sacs et, emportant le tout, sauta par la fenêtre.
Il était temps; les gardes civils forçaient l'entrée.
--Laissez-nous monter pour saisir les papiers de votre maître, disait l'adjudant.
--Avez-vous la permission? Sinon, vous ne monterez pas, répondait un vieillard.
A coups de crosse, les soldats chassèrent ces fidèles serviteurs et montèrent l'escalier... mais une épaisse fumée envahit toute la maison, puis de gigantesques langues de feu sortirent du cabinet.
--Au feu! au feu! crièrent à la fois domestiques et soldats.
Tous se précipitèrent pour essayer de sauver quelque chose, mais la flamme avait gagné le petit laboratoire; quelques-uns des produits chimiques qui s'y trouvaient firent explosion; les gardes civils durent reculer; l'incendie mugissant, menaçait de leur fermer le passage; en vain, on tira de l'eau du puits, en vain tous criaient, demandaient du secours, ils étaient isolés. Les autres appartements brûlaient à leur tour et la flamme s'élevait vers le ciel accompagnée de grosses spirales de fumée. Toute la maison était sa prisonnière; quelques paysans des environs accouraient contempler l'épouvantable foyer et l'effondrement de ce vieil édifice si longtemps respecté par les éléments.
LVI
CE QUE L'ON DIT ET CE QUE L'ON CROIT
Enfin, Dieu se manifesta au pueblo terrorisé.
La rue où se trouvent le quartier et le tribunal était encore déserte et solitaire; aucune maison ne donnait signe de vie. Cependant le volet d'une fenêtre s'ouvrit avec éclat, une tête d'enfant apparut, regardant de tous côtés, tendant le cou, se tournant et se retournant... plas! c'est le brusque contact d'un cuir tanné avec une fraîche peau humaine; la bouche de l'enfant fit la moue, ses yeux se fermèrent, il disparut et la fenêtre se retrouva close.
L'exemple n'en était pas moins donné. Le double bruit du volet avait été entendu; une autre fenêtre s'ouvrit avec précaution, la tête d'une vieille, ridée, édentée, s'y risqua en se dissimulant: c'était cette même soeur Puté qui avait causé un si grand tumulte pendant le sermon du P. Dámaso. Enfants et vieilles femmes sont les représentants de la curiosité sur la terre: les premiers cherchent les occasions de savoir, les secondes de se souvenir.
Sans doute, personne ne se risque à gifler la vertueuse vieille car elle reste, regarde au loin en fronçant les sourcils, se rince la bouche, crache avec bruit et fait le signe de la croix. La maison d'en face ouvre alors une timide lucarne qui donne passage à soeur Rufa, celle qui ne veut ni tromper ni qu'on la trompe. Toutes deux se regardent un moment, sourient, se font des gestes et se signent derechef.
--Jésus! on aurait dit d'une messe d'actions de grâce avec feu d'artifice! dit soeur Rufa.
--Depuis le sac du pueblo par Bálat, je n'ai pas vu pareille nuit, répondit soeur Puté.
--Que de coups de feu! On dit que c'est la bande du vieux Pablo.
--Des tulisanes? Ce n'est pas possible. On dit que ce sont les cuadrilleros contre les gardes civils. C'est pour cela que D. Filipo est arrêté.
--Sanctus Deus! on dit qu'il y a au moins quatorze morts.
D'autres fenêtres se sont ouvertes, différents visages se sont montrés échangeant des saluts et des commentaires.
A la lumière du jour, qui promet d'être splendide, on voit au loin, confusément, des soldats aller et venir comme de grises silhouettes.
--C'est un autre mort! dit une voix.
--Un? j'en vois deux?
--Et moi... mais enfin, savez-vous ce que c'était? demanda un homme sur la figure duquel se lisait la fourberie.
--Oui, les cuadrilleros!
--Non, señor, une révolte dans le quartier.
--Quelle révolte? le curé contre l'alférez?
--Mais non, rien de tout cela, dit celui qui avait posé la question; ce sont les Chinois qui se sont soulevés.
Et il referma sa fenêtre.
--Les Chinois! répètent tous avec le plus grand ennui.
--C'est pour cela qu'on n'en voit pas un!
--Ils sont tous morts.
--Moi, je me doutais bien qu'ils allaient faire quelque coup. Hier...
--Moi je le voyais! Le soir...
--Quel malheur! s'écriait la Rufa. Ils sont tous morts avant la Noël, c'est le moment où ils font leurs cadeaux... s'ils avaient attendu le jour de l'an...
La rue s'animait peu à peu; d'abord ce furent les chiens, les poules, les porcs et les pigeons qui commencèrent à circuler; puis quelques gamins déloquetés les suivirent, se prenant par le bras et timidement s'approchant du quartier; quelques vieilles vinrent ensuite, un mouchoir autour de la tête, noué sous le menton; un gros chapelet à la main, faisant semblant de prier pour ne pas être repoussées par les soldats. Quand il fut certain que l'on pouvait aller et venir sans risquer de recevoir un coup de feu, les hommes commencèrent à sortir, affectant l'indifférence; d'abord leurs promenades se limitèrent à la façade de leur maison; puis, tout en caressant leur coq, ils tentèrent d'aller plus loin, revenant de temps en temps sur leurs pas, et ainsi ils arrivèrent jusque devant le tribunal.
De quart d'heure en quart d'heure, d'autres versions circulaient. Ibarra avec ses domestiques avait voulu enlever Maria Clara et Capitan Tiago l'avait défendue, aidé de la garde civile.
Le nombre des morts n'était pas de quatorze mais de trente; Capitan Tiago était blessé et partait à l'instant même pour Manille avec sa fille et sa soeur.
L'arrivée de deux cuadrilleros, portant un brancard sur lequel était étendue une forme humaine, et suivis d'un garde civil produisit une grande sensation. On supposa qu'ils venaient du couvent; par la forme des pieds qui pendaient, l'un essaya de deviner qui ce pouvait être, un peu plus loin on dit qui c'était; plus loin encore le mort se multiplia renouvelant le miracle de la Sainte Trinité; puis ce fut le miracle des pains et des poissons qui se réédita et le nombre des morts s'éleva à trente et un.
A sept heures et demie, quand des pueblos voisins arrivèrent d'autres gardes civiles, la version qui rencontrait le plus de crédit était claire et détaillée.
--J'arrive du tribunal où j'ai vu prisonniers D. Filipo et D. Crisóstomo, disait un homme à soeur Puté; j'ai parlé à l'un des cuadrilleros de garde. Eh bien! Bruno, le fils de celui qui est mort bâtonné, a tout déclaré cette nuit. Comme vous le savez, Capitan Tiago marie sa fille avec le jeune Espagnol; D. Crisóstomo, offensé, voulut se venger et projeta de massacrer tous les Espagnols, même le curé; hier soir ils ont attaqué le quartier et le couvent; heureusement, par la miséricorde de Dieu, le curé était chez Capitan Tiago. On dit que beaucoup se sont sauvés. Les gardes civils ont brûlé la maison de D. Crisóstomo et, si on ne l'avait pas arrêté avant, ils l'auraient brûlé aussi.
--Ils ont brûlé la maison?
--Tous les domestiques sont arrêtés. Voyez, d'ici on distingue encore la fumée! dit le narrateur en s'approchant de la fenêtre; ceux qui viennent de là-bas, racontent des choses bien tristes.
Tous regardèrent vers l'endroit indiqué: une légère colonne de fumée montait lentement vers le ciel. Et les commentaires d'abonder, plus ou moins empreints de pitié, plus ou moins accusateurs.
--Pauvre jeune homme! s'écria un vieillard, le mari de la Puté.
--Oui! répondit celle-ci; mais remarque qu'hier il n'a pas commandé de messe pour l'âme de son père et, sans doute, elle en avait besoin plus que les autres.
--Mais, femme, n'as-tu pas pitié...?
--De pitié pour les excommuniés? C'est péché d'en avoir pour les ennemis de Dieu, disent les curés. Vous rappelez-vous? il courait dans le cimetière comme dans un enclos!