Au Pays des Moines (Noli me Tangere)

Chapter 31

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--Il paraît que le rendez-vous est ici, disait la seconde à voix basse; du moment que les deux frères me l'ont caché, c'est qu'il doit s'agir de quelque chose de mauvais.

La première ombre arriva enfin à la porte du cimetière. Les trois autres s'avancèrent.

--C'est vous?

--C'est vous?

--Séparons-nous, on m'a suivi! Demain vous aurez les armes, ce sera pour le soir. Le cri est: «Vive D. Crisóstomo!» Allez!

Les trois ombres disparurent derrière les murs en torchis. Le nouvel arrivé se cacha dans le creux de la porte et attendit silencieux.

--Voyons qui me suivait! murmura-t-il.

Avec beaucoup de précaution, la seconde ombre s'approcha et s'arrêta comme pour regarder autour d'elle.

--J'arrive en retard! dit-elle à mi-voix, mais peut-être reviendront-ils.

Et, comme une pluie fine et menue commençait à tomber, menaçant de durer, elle pensa à se mettre à l'abri sous l'auvent de la porte.

Naturellement elle se rencontra avec le premier occupant.

--Ah! qui êtes-vous? demanda-t-elle d'une voix mâle.

--Et vous, qui êtes-vous? répondit l'autre très tranquillement.

Un moment de pause; tous deux s'efforçaient de se reconnaître par le timbre de la voix et les manières.

--Qu'attendez-vous ici? demanda la voix mâle.

--Que sonnent huit heures pour avoir la carte des morts; je veux gagner beaucoup, cette nuit, répondit l'autre; et vous... pourquoi venez-vous?

--Pour... la même chose.

--Ah! tant mieux! je ne serai pas seul. J'ai apporté des cartes, au premier coup de cloche je pointe, au second, le coq: celles qui retournent sont les cartes des morts et l'on doit se les disputer à mort! Vous avez aussi apporté des cartes?

--Non!

--Alors?

--Simplement; de même que vous tenez la banque, j'attends qu'ils la prennent.

--Et si les morts ne la prennent pas?

--Que faire? Le jeu n'est pas encore obligatoire chez eux...

Il y eut un moment de silence.

--Vous êtes venu avec des armes? Comment allez-vous vous battre avec les morts?

--Avec mes poings, répondit le plus grand.

--Ah, diable! je me souviens maintenant! Les morts n'indiquent rien quand il y a plus d'un vivant, et nous sommes deux.

--C'est vrai? eh bien! je ne veux pas m'en aller.

--Moi non plus, j'ai besoin d'argent, répondit le plus petit; mais faisons ceci: jouons entre nous, le perdant s'en ira.

--Soit... répondit l'autre avec un certain déplaisir.

--Alors, entrons... avez-vous des allumettes?

Ils entrèrent et cherchèrent dans cette demi-obscurité un endroit propice; ils ne furent pas longs à trouver une niche où ils s'assirent. Celui qui avait apporté des cartes les tira de son salakot, l'autre fît flamber une allumette.

A la lumière, ils se regardèrent l'un l'autre, mais, à en juger par l'expression de leurs visages, ils ne se connaissaient pas. Cependant, nous qui les avons déjà vus, reconnaîtrons Elias dans le plus grand, à la voix mâle, et dans l'autre José, portant sa cicatrice à la joue.

--Coupez! dit celui-ci, sans cesser de l'observer.

Il écarta quelques os qui se trouvaient dans la niche et tira un as et un cheval. Elias allumait des allumettes l'une après l'autre.

--Au cheval! dit-il, et pour signaler la carte, il posa dessus une vertèbre.

--Je joue! dit José et, en quatre ou cinq cartes, il tira un as.

--Vous avez perdu, ajouta-t-il; maintenant laissez-moi seul, que je cherche ma vie.

Sans dire un mot, Elias s'éloigna et se perdit dans l'obscurité.

Quelques minutes après, huit heures sonnèrent au clocher de l'église et la cloche annonça l'heure des âmes, mais José n'invita personne à jouer; il n'évoqua pas les morts comme le lui commandait la superstition; il se découvrit seulement, murmurant quelques prières et multipliant les signes de croix avec autant de ferveur que s'il avait été le chef de la confrérie du Très Saint Rosaire.

La pluie continuait. Dans le pueblo, à neuf heures, les rues étaient déjà obscures et solitaires; les lanternes à huile que doit suspendre chaque habitant, éclairaient à peine un cercle de un mètre de rayon; elles ne paraissaient allumées que pour faire voir les ténèbres.

Deux gardes civils se promenaient d'un bout à l'autre de la rue, près de l'église.

--Il fait froid! dit l'un, en tagal, avec un accent visaya [199], pas de sacristain à prendre, pas de quoi regarnir le poulailler de l'alférez... C'est ennuyeux, la mort de l'autre les a effrayés.

--Oui, c'est ennuyeux, lui répondit son compagnon; personne ne vole, personne ne fait de bruit; mais, grâce à Dieu! le bruit court que le fameux Elias est dans le pueblo. L'alférez a dit que celui qui le prendrait ne serait pas battu pendant trois mois.

--Ah! Connais-tu son signalement de mémoire? demanda le visaya.

--Je crois! taille, grande selon l'alférez, ordinaire selon le P. Dámaso; teint brun; yeux, noirs; nez, régulier; bouche, régulière; barbe, aucune; cheveux, noirs...

--Ah, ah! et signes particuliers?

--Chemise noire, pantalon noir, bûcheron...

--Ah! il ne s'échappera pas; il me semble déjà le voir.

--Ne le confonds pas avec un autre qui lui ressemblerait.

Et les deux soldats poursuivirent leur ronde.

A la lumière des lanternes nous voyons s'avancer deux ombres, l'une suivant l'autre en se dissimulant de son mieux. Un énergique: Qui vive? les arrêta toutes deux. D'une voix tremblante, la première répondit: Espagne!

Les deux soldats s'en saisirent et la conduisirent devant une lanterne pour la reconnaître. C'était José, mais les gardes, moins instruits que nous de sa personnalité, hésitaient, se consultaient du regard.

--L'alférez nous a dit qu'il avait une cicatrice! dit à voix basse le visaya. Où vas-tu?

--Commander une messe pour demain!

--N'as-tu pas vu Elias?

--Je ne le connais pas, señor! répondit José.

--Je ne te demande pas si tu le connais, imbécile! nous non plus nous ne le connaissons pas, je te demande si tu l'as vu.

--Non, señor.

--Écoute bien, je vais te dire son signalement. Taille à la fois haute et ordinaire, cheveux et yeux, noirs; tout le reste est ordinaire. Le connais-tu maintenant!

--Non, señor, répondit José ahuri.

--Alors, sulung [200]! brute, bourrique!--Et ils lui rendirent la liberté avec une bourrade.

--Sais-tu pourquoi Elias est grand pour l'alférez et ordinaire pour le curé? demanda pensif le tagal au visaya.

--Non.

--C'est parce que, quand ils l'ont vu, l'alférez était enfoncé dans la mare, tandis que le curé était debout.

--C'est vrai! s'écria le visaya; tu as du talent..... comment se fait-il que tu sois garde civil?

--Je ne l'ai pas toujours été; autrefois j'étais contrebandier! répondit le tagal avec jactance.

Mais une autre ombre attira leur attention. Ils l'arrêtèrent d'un qui vive? et l'amenèrent aussi à la lumière. Cette fois, c'était Elias lui-même qui se présentait.

--Où vas-tu?

--Je poursuis, señor, un homme qui a battu et menacé de tuer mon frère; il a une cicatrice à la figure et s'appelle Elias...

--Ha? s'écrièrent à la fois les deux gardes, et ils se regardèrent épouvantés, puis se mirent à courir dans la direction de l'église, du côté où, quelques minutes auparavant, José avait disparu.

LIII

IL BUON DI SI CONOSCE DA MATTINA [201].

Dès le matin, la nouvelle se répandit dans le pueblo que, la veille au soir, de nombreuses lueurs avaient brillé dans le cimetière.

Le chef de la V. O. T. parlait de cierges allumés et décrivait leur forme et leur grosseur, mais il n'était pas bien certain du nombre, il en avait seulement compté plus de vingt.

Soeur Sipa, de la Confrérie du Très Saint Rosaire, ne pouvait tolérer qu'un membre de l'Association rivale pût seul se vanter d'avoir vu cet effet de la grâce de Dieu; Soeur Sipa, donc, bien qu'elle n'habitât pas près de là, avait entendu des lamentations et des gémissements, elle avait même cru reconnaître les voix de certaines personnes avec qui autrefois... mais, par charité chrétienne, non seulement elle leur pardonnait mais même elle priait pour elles et taisait leurs noms, ce qui la faisait incontinent déclarer sainte par tout l'entourage. Soeur Rufa en vérité n'avait pas l'oreille aussi fine, mais elle ne pouvait souffrir que Soeur Sipa eût entendu quelque chose et elle rien; aussi avait-elle eu un songe dans lequel lui étaient apparues non seulement des personnes mortes mais encore des vivantes; les âmes en peine demandaient une part de ses indulgences, notées régulièrement et thésaurisées. Elle pourrait dire les noms aux familles intéressées, ne demandant qu'une petite aumône pour secourir le Pape dans ses nécessités.

Un petit gamin, pasteur de son métier, qui se risqua à déclarer n'avoir vu rien de plus qu'une lumière et deux hommes coiffés de salakots eut peine à échapper aux insultes et aux coups de bâton. Il eut beau jurer, seuls ses carabaos étaient avec lui et auraient pu parler.

--Tu vas peut-être en savoir plus long que le zélateur et les Soeurs, paracmason [202], hérétique? lui disait-on en le regardant avec de mauvais yeux.

Le curé monta en chaire et recommença à prêcher sur le Purgatoire; les pesos aussitôt sortirent de leurs cachettes pour payer des messes.

Mais laissons là les âmes en peine et écoutons la conversation de D. Filipo et du vieux Tasio, malade, dans sa petite maison solitaire. Depuis quelques jours le philosophe--ou le fou, comme on voudra--ne quittait pas le lit, prostré par une faiblesse qui progressait rapidement.

--En vérité, je ne sais si je vous féliciterai de ce qu'on ait accepté votre démission; l'autre jour, quand le gobernadorcillo refusa si impudemment de tenir compte de l'avis de la majorité, solliciter votre retraite eût été juste; mais maintenant que vous êtes en lutte avec la garde civile, votre départ est fâcheux. En temps de guerre on doit rester à son poste.

--Oui, mais pas quand le général est vendu à l'ennemi, répondit D. Filipo; vous savez que le lendemain de la fête le gobernadorcillo a mis en liberté les soldats que j'avais fait arrêter et qu'il s'est refusé à toute démarche pour obtenir justice. Sans l'appui de mon supérieur, je ne puis rien.

--Vous seul, rien, mais avec les autres, beaucoup. Vous auriez pu profiter de cette occasion pour donner un exemple aux autres pueblos. Au dessus de la ridicule autorité du gobernadorcillo, il y a le droit du peuple; c'était le commencement d'une bonne leçon et vous n'en avez pas profité.

--J'aurais été impuissant. Voyez le Sr. Ibarra, il s'est incliné devant les croyances de la foule; pensez-vous qu'il croie à l'excommunication?

--Vous n'étiez pas dans la même situation; le Sr. Ibarra veut semer et, pour semer, il faut se baisser et obéir à la matière; votre mission était de secouer et, pour secouer, il ne faut que de la force et de l'énergie. De plus, la lutte ne devait pas être dirigée contre le gobernadorcillo; la formule devait être: contre celui qui abuse de sa force, contre celui qui trouble la tranquillité publique, contre celui qui manque à son devoir. Et vous n'auriez pas été seul, le pays d'aujourd'hui n'est plus le pays d'il y a vingt ans.

--Le croyez-vous? demanda D. Filipo.

--Ne le voyez-vous pas? répondit le vieillard en se redressant sur sa couche. Ah! c'est que vous n'avez pas vu le passé, que vous n'avez pas étudié l'effet de l'immigration européenne, de l'introduction des nouveaux livres, des voyages de la jeunesse en Europe. Examinez et comparez: il est vrai que la Royale et Pontificale Université de Santo Tomás existe encore avec son sapientissisme cloître et que quelques intelligences s'y exercent encore à formuler des distingos et à utiliser les subtilités de la scolastique; mais où voyez-vous maintenant cette jeunesse de notre temps, imprégnée de métaphysique, d'instruction archéologique, qui, l'encéphale torturé, mourait en sophistiquant dans un recoin de province, sans avoir achevé de comprendre les attributs de l'ente, sans avoir résolu la question de l'esencia et de l'existencia, concepts élevés sans doute, mais qui nous faisaient oublier les choses essentielles, notre propre existence, notre propre entité? Voyez l'enfance d'aujourd'hui! Pleine d'enthousiasme à la vue des plus larges horizons, elle étudie l'Histoire, les Mathématiques, la Géographie, la Littérature, les Sciences physiques, les Langues, toutes matières dont nous n'entendions parler qu'avec horreur comme d'autant d'hérésies; le plus libre penseur de notre époque n'hésitait pas à les déclarer inférieures aux catégories d'Aristote et aux lois du syllogisme. L'homme a compris enfin qu'il est homme; il renonce à l'analyse de son Dieu, à pénétrer l'impalpable, à expliquer ce qu'il n'a pas vu, à donner des lois aux fantômes créés par son cerveau; il comprend que son héritage est le vaste monde dont la domination est à sa portée; las d'un travail inutile et présomptueux, il baisse la tête et examine ce qui l'entoure. Voyez maintenant comment naissent nos poètes; les Muses de la Nature nous révèlent peu à peu leurs trésors et commencent à nous sourire pour nous enhardir au travail. Les sciences expérimentales ont déjà donné leurs premiers fruits: seul le temps les perfectionnera. Les nouveaux avocats se modèlent suivant la nouvelle philosophie du Droit; quelques-uns commencent à briller au milieu des ténèbres qui entourent notre tribune et annoncent un changement dans la marche des temps. Écoutez ce que dit la jeunesse, visitez les centres d'enseignement, de nouveaux noms résonnent sous les voûtes de ces cloîtres où nous n'entendions citer que ceux de saint Thomas, de Suarez, d'Amat, de Sanchez et autres idoles de mon temps. En vain, du haut de la chaire, les moines clament contre la démoralisation comme clament les vendeurs de poisson au marché contre l'avarice des acheteurs, sans vouloir remarquer que leur marchandise est désormais passée et hors d'usage! En vain les couvents étendent leurs ramifications, leurs tentacules, pour étouffer partout l'idée nouvelle qui court; les dieux s'en vont: les racines de l'arbre peuvent affaiblir les plantes qui s'appuient sur lui, elles sont impuissantes contre les autres êtres qui, comme l'oiseau, montent triomphants vers les cieux.

Le philosophe parlait avec animation, les yeux brillants.

--Cependant, le germe nouveau est bien faible; si tous s'y efforcent, le progrès, si cher acheté, peut encore être étouffé, objecta D. Filipo incrédule.

--L'étouffer! Qui? L'homme, ce nain infirme, étouffer le Progrès, le fils puissant du temps et de l'activité? Quand l'a-t-il pu? Le dogme, l'échafaud et le bûcher tentèrent de l'arrêter, de le repousser. E pur si muove, disait Galilée quand les dominicains l'obligeaient à déclarer que la terre était immobile; c'est aussi la devise du progrès humain. On violentera quelques volontés, on sacrifiera quelques individus, qu'importe: le Progrès poursuivra sa route et le sang de ceux qui sont tombés fertilisera le sol d'où s'élèveront de nouveaux rejetons. Voyez! la presse, si rétrograde qu'elle veuille être, fait aussi sans le vouloir un pas en avant; les dominicains eux-mêmes n'échappent pas à cette loi; ils imitent les jésuites, leurs irréconciliables ennemis, ils donnent des fêtes dans leurs couvents, élèvent de petits théâtres, composent des poésies, parce que, comme ils ne manquent pas d'intelligence bien que se croyant au XVe siècle, ils comprennent que les jésuites ont raison s'ils veulent encore prendre part à l'avenir des peuples jeunes qu'ils ont instruits.

--Selon vous, les jésuites vont avec le progrès? demanda étonné D. Filipo, pourquoi donc les combat-on en Europe?

--Je vous répondrai comme le fit un ecclésiastique ancien, répliqua, en reposant sa tête sur l'oreiller, le philosophe dont la physionomie reprit son air moqueur. Il y a trois manières de marcher avec le Progrès: devant, à côté et derrière; les premiers le guident, les seconds le suivent, les derniers sont entraînés; c'est de ceux-là que sont les jésuites. Ils auraient bien voulu diriger le mouvement, mais comme ils le voient puissant, animé de tendances contraires aux leurs, ils capitulent, préférant suivre qu'être écrasés ou que rester au milieu de la route, seuls, dans l'ombre. A l'heure actuelle, aux Philippines, nous suivons la marche générale avec au moins trois siècles de retard; à peine commençons-nous à sortir du Moyen-Age; aussi les jésuites qui, en Europe, sont la réaction, vus d'ici représentent le Progrès; les Philippines leur doivent leur instruction naissante, l'introduction des Sciences Naturelles, âme du XIXe siècle, de même qu'elles doivent aux dominicains le Scolasticisme, mort maintenant, en dépit de Léon XIII, car il n'y a pas de Pape qui puisse ressusciter ce qu'a condamné le sens commun... Mais, où allons-nous? demanda-t-il en changeant de ton; ah! nous parlions de l'état actuel des Philippines... Oui, nous entrons en ce moment dans une période de lutte; vous entrez, devrais-je dire, car notre génération appartient déjà à la nuit, nous nous en allons. La lutte est entre le passé qui s'accroche, se cramponne avec des malédictions au vacillant château féodal, et l'avenir dont le chant de triomphe s'entend au loin dans les splendeurs d'une naissante aurore et qui, des pays lointains, nous apporte la Bonne-Nouvelle... Qui donc doit tomber et s'ensevelir sous les ruines de ce qui s'écroule?

Le vieillard se tut, et voyant que D. Filipo le regardait pensif, il sourit et reprit:

--Je devine presque ce que vous pensez.

--Vraiment?

--Vous pensez que je puis très bien me tromper, dit-il en souriant tristement; aujourd'ui j'ai la fièvre et je ne suis pas infaillible: homo sum et nihil humani a me alienum puto [203], disait Térence; mais quelquefois on se permet de rêver; pourquoi ne pas rêver agréablement aux dernières heures de la vie? Et puis, je n'ai jamais vécu que de songes! Vous avez raison; je rêve! nos jeunes gens ne pensent qu'aux amours et aux plaisirs: ils dépensent plus de temps et se donnent plus de travail pour tromper et déshonorer une fille que pour concourir au bien de leur pays; nos femmes, pour s'occuper de la famille et de la maison de Dieu, oublient et leur propre famille et leur propre maison; nos hommes n'ont d'activité que pour le vice, d'héroïsme que dans la honte; l'enfance se réveille dans la routine et les ténèbres, la jeunesse vit ses meilleures années sans idéal, et l'âge mûr, stérile, ne sert qu'à corrompre la jeunesse de son exemple... Je me réjouis de mourir... claudite jam rivos, pueri [204].

--Voulez-vous quelque médicament? demanda D. Filipo pour changer le cours de la conversation en voyant s'assombrir le visage du malade.

--Ceux qui meurent n'ont pas besoin de médicaments; mais bien ceux qui restent. Dites à D. Crisóstomo qu'il vienne me voir demain; j'ai des choses très importantes à lui dire. D'ici quelques jours je m'en irai. Les Philippines sont dans les ténèbres.

Quelques minutes après, D. Filipo, grave et pensif, quittait la maison du malade.

LIV

Quidquid latet, apparebit. Nîl inultum remanebit [205].

La cloche annonce la prière du soir; en entendant le religieux tintement tous, abandonnant leurs occupations, s'arrêtent et se découvrent; le laboureur qui revient des champs suspend son refrain, prend l'allure compassée du carabao qu'il monte et prie; les femmes, au milieu de la rue, se signent et remuent les lèvres avec affectation pour que personne ne doute de leur dévotion; l'homme cesse de caresser son coq et récite l'Angelus pour que la chance lui soit propice; dans les maisons on prie à voix haute, tout bruit qui n'est pas celui de l'Ave Maria se dissipe, s'arrête.

Cependant le curé, le chapeau sur la tête, traverse rapidement la rue au grand scandale de quelques vieilles et, scandale plus grand encore, c'est vers la maison de l'alférez qu'il se dirige. Les dévotes croient le moment venu de suspendre le mouvement de leurs lèvres pour baiser la main du prêtre, mais le P. Salvi semble ne pas les voir; il ne trouve aucun plaisir à placer sa main osseuse sous une chrétienne narine pour, de là, la glisser en cachette (selon que l'a observé Da. Consolacion) dans le sein d'une jeune dalaga qui s'incline pour demander la bénédiction. Une importante affaire doit le préoccuper pour qu'il oublie ainsi ses propres intérêts et ceux de l'Eglise!

En effet, il monte précipitamment les escaliers et frappe avec impatience à la porte de l'alférez; celui-ci vient ouvrir tout en grondant, suivi de sa douce moitié qui sourit comme doivent sourire les damnés.

--Ah! Père curé, j'allais aller vous voir, votre jeune bouc...

--J'ai une chose importante...

--Je ne puis permettre que l'on brise la clôture... s'il revient, je lui tire dessus!

--Qui sait si demain vous vivrez encore! dit le curé tout haletant en se dirigeant vers la salle.

--Quoi, vous croyez que cet avorton peut me tuer? Mais j'en aurai fini d'un coup de pied!

Le P. Salvi recula et instinctivement regarda le pied de l'alférez.

--De qui parlez-vous? demanda-t-il tremblant.

--De qui puis-je parler sinon de ce blanc bec qui me propose un duel au revolver à cent pas?

--Ah! respira le curé. Je viens, ajouta-t-il, vous parler d'une affaire très urgente.

--Laissez-moi avec vos affaires! Serait-ce comme celle des deux petits sacristains?

Si la lumière n'eût pas été la pâle lueur d'une lampe à huile tamisant péniblement à travers la poussière qui recouvrait le globe, l'alférez aurait vu la pâleur du curé.

--Aujourd'hui, c'est de la vie de tous qu'il s'agit! répondit le prêtre à mi-voix.

--Sérieusement! répéta l'alférez en pâlissant; il tire bien, ce jeune homme?

--Je ne parle pas de lui.

--Alors?

Le moine lui montra la porte qu'il ferma à sa manière, d'un coup de pied. Pour l'alférez les mains étaient superflues; il n'eût rien perdu à cesser d'être bimane. Du dehors une imprécation et un rugissement répondirent.

--Brutal! tu m'as fendu le front! cria son épouse.

--Maintenant, allez-y! dit-il au curé tranquillement.

Celui-ci le regarda un long moment; puis lui demanda de cette voix nasale et monotone qu'affectent les prédicateurs:

--Avez-vous vu comme je courais en venant?

--Redios! je croyais que vous aviez la colique!

--Eh bien! continua le P. Salvi sans se soucier de la grossièreté de l'alférez; quand je manque ainsi à mon devoir, c'est qu'il y a de graves motifs.

--Et lesquels donc? Parlez!

Et l'officier frappa le sol d'un nouveau coup de pied.

--Du calme!

--Alors, pourquoi courir si vite?

Le curé s'approcha de lui et mystérieusement lui demanda:

--Ne... savez... vous... rien de nouveau?

L'alférez haussa les épaules.

--Vous avouez ne savoir absolument rien.

--Vous voulez me parler d'Elias, que cette nuit votre sacristain principal a caché?

--Non, je ne m'occupe pas en ce moment de ces histoires, répondit le curé avec mauvaise humeur; je parle d'un grand péril.

--Eh bien, p.....! finissez-en, alors!

--Allez, dit le moine lentement avec quelque dédain; vous verrez une fois de plus de quelle importance nous sommes, nous autres, religieux; le dernier frère lui vaut un régiment, un curé donc...

Et baissant la voix, avec grand mystère:

--J'ai découvert une grande conspiration.

L'alférez fit un saut et, stupéfait, regarda le curé.

--Une conspiration terrible et bien ourdie qui doit éclater ce soir même.

--Ce soir même! s'écria l'alférez en s'élançant d'abord vers le P. Salvi; puis il courut à son revolver et à son sabre pendus au mur.

--Qui faut-il arrêter? qui? criait-il.

--Calmez-vous; il est encore temps grâce à la hâte que j'ai mise à vous avertir; jusqu'à huit heures...

--Je les fusille tous!

--Ecoutez! Tantôt, une femme dont je ne dois pas dire le nom (c'est un secret de confession) s'est approchée de moi et m'a tout découvert. A huit heures ils s'empareront du quartier par surprise, mettront à sac le couvent, s'empareront de la falua [206] et nous assassineront avec tous les Espagnols.

L'alférez était anéanti.

--La femme ne m'a rien dit de plus que ceci, ajouta le curé.

--Elle n'a rien dit de plus? Mais je l'arrête!

--Je ne puis le permettre: le tribunal de la pénitence est le trône du Dieu des miséricordes.