Au Pays des Moines (Noli me Tangere)
Chapter 3
Personne ne répondant, le jeune homme s'éloigna, puis se dirigeant vers un groupe qui, à son approche, se forma en demi-cercle:
--Señores, dit-il, en Allemagne la coutume est que lorsqu'un inconnu se trouve dans une réunion où personne ne le présente, il dise lui-même son nom, et chacun se nomme à son tour. Permettez-moi d'agir ainsi, non pour introduire dans notre pays des moeurs étrangères, les nôtres sont assez belles, mais parce que j'y suis obligé. J'ai déjà salué le ciel et les femmes de ma patrie; je veux maintenant en saluer les citoyens, mes compatriotes. Señores, je me nomme Juan Crisóstomo Ibarra y Magsalin.
Les autres déclinèrent à leur tour des noms plus ou moins insignifiants, plus ou moins inconnus.
--Je m'appelle A--a, dit un jeune homme d'un ton sec, en s'inclinant à peine.
--Aurais-je par hasard l'honneur de parler au poète dont les oeuvres ont, au loin, réchauffé mon enthousiasme pour ma patrie? On m'a dit que vous n'écriviez plus, mais on n'a pu me dire pourquoi...
--Pourquoi? Parce que l'on n'invoque pas l'inspiration pour la traîner rampante et servile et la prostituer au mensonge. On a poursuivi un auteur qui avait mis en vers une vérité de Pero Grullo [14]. On m'a appelé poète, on ne m'appellera pas fou.
--Pourriez-vous me dire quelle était cette vérité?
--C'était que le fils du lion était un lion lui-même. Il s'en est fallu de peu qu'on ne l'exilât.
Et l'étrange jeune homme s'éloigna du groupe.
Un homme de physionomie joviale, vêtu comme les indigènes, avec des boutons en brillants à sa chemise, arriva presque en courant, s'approcha d'Ibarra et lui dit:
--Señor Ibarra, je désirais vous connaître; Capitan Tiago est mon ami et j'ai connu votre père... Je suis le Capitan Tinong, j'habite Tondo, où vous avez votre maison; j'espère que vous m'honorerez de votre visite et viendrez demain dîner avec nous.
Ibarra était enchanté de tant d'amabilité. Capitan Tinong souriait et se frottait les mains.
--Merci, répondit affectueusement Crisóstomo, mais demain même, je dois partir pour San Diego...
--Quel malheur! alors ce sera pour votre retour.
--La table est servie! annonça un garçon du café La Campana.
Les invités commencèrent à se diriger vers la table, non sans que se fissent beaucoup prier les femmes, surtout les indigènes.
III
LE DÎNER
Jele Jele bago quiere [15].
Fr. Sibyla paraissait très content de lui. Il marchait tranquillement, et sur ses lèvres fines et pincées ne se lisait que le dédain; il consentait cependant à converser avec le docteur boiteux de Espadaña, qui lui répondait par monosyllabes, tout en bégayant quelque peu. Le franciscain était d'une humeur épouvantable, il donnait des coups de pied aux chaises qui se trouvaient sur son chemin et gratifia même d'un coup de coude un élève de l'école des cadets. Le lieutenant restait toujours aussi grave; quant aux autres, ils parlaient avec animation et ne tarissaient pas en éloges sur la magnificence du service.
Instinctivement, peut-être par habitude, les deux religieux se dirigèrent vers l'extrémité de la table: ce qui était à prévoir se produisit; comme deux candidats pour une chaire vacante, ils commencèrent à se décerner mutuellement les louanges les plus exagérées, tout en se servant de sous-entendus habilement suggestifs, quitte pour l'aspirant évincé à exprimer son mécontentement par des grognements et des murmures.
--Cette place est pour vous, Fr. Dámaso.
--Mais non, pour vous, Fr. Sibyla.
--Je ne saurais... vous êtes plus ancien que moi parmi les amis de la maison... confesseur de la défunte... l'âge, la dignité, l'autorité...
--Pas si ancien que vous le dites. Par contre, vous êtes le curé du faubourg, répondit d'un ton sec Fr. Dámaso, sans cependant abandonner la chaise.
--Puisque vous l'ordonnez, j'obéis, conclut le P. Sibyla en se disposant à s'asseoir.
--Mais je n'ordonne rien, protesta le franciscain, je ne me permettrais pas...
Fr. Sibyla allait cependant s'asseoir sans faire cas de ces protestations quand son regard se rencontra avec celui du lieutenant. Selon l'opinion religieuse aux Philippines, le plus haut gradé des officiers est inférieur au cuisinier du couvent. Cedant arma togæLes armes le cèdent à la toge, disait Cicéron au Sénat; cedant arma cottæ, disent les moines à Manille. Mais Fr. Sibyla était fin et il reprit:
--Señor lieutenant, nous sommes ici dans le monde et non pas à l'église; cette chaise vous appartient.
Rien qu'à en juger par le son de sa voix il était clair que, même dans le monde, il considérait la place en litige comme la sienne.
Le lieutenant ne voulut-il pas le contrarier? lui déplut-il de s'asseoir entre deux moines? toujours est-il qu'il refusa d'un mot bref.
Pendant leur lutte de politesses, aucun des deux compétiteurs ne s'était occupé du maître de la maison.
Ibarra s'en était aperçu, il avait regardé tout en souriant:
--Comment, dit-il, vous ne vous asseyez donc pas avec nous, D. Santiago?
Mais tous les invités étaient placés, aucun siège ne restait libre, Lucullus ne dînait pas chez Lucullus.
--Ne vous dérangez pas, restez tranquille, répondit Capitan Tiago, posant la main sur l'épaule du jeune homme. Cette fête a été donnée pour rendre grâces à la Vierge de votre heureuse arrivée. Ho! qu'on apporte la tinola! J'ai commandé de la tinola exprès pour vous qui, depuis quelque temps, n'y avez pas goûté.
On apporta un grand plat fumant. Le dominicain, après avoir murmuré le Benedicite, auquel presque personne ne sut répondre, commença à servir les invités. Ce fut sans doute par inattention, mais il ne mit dans l'assiette du P. Dámaso qu'un peu de citrouille et de la sauce où nageaient un cou dénudé et une aile de poule suffisamment dure, tandis que les autres se régalaient des pattes et du blanc. Ibarra privilégié avait reçu les rognons. Le franciscain avait tout vu, il hacha les pépins, prit un peu de bouillon, laissa tomber bruyamment la cuiller et repoussa bruyamment l'assiette devant lui. Le dominicain, très distrait, conversait avec le jeune homme blond.
--Depuis combien de temps avez-vous quitté le pays? demanda Laruja à Ibarra.
--Depuis presque sept ans.
--Alors, vous devez l'avoir oublié?
--Bien au contraire! mon pays peut, comme il me semble, ne plus se souvenir de moi, j'ai toujours pensé à lui.
--Que voulez-vous dire? demanda le jeune homme blond.
--Je veux dire que, depuis un an, je n'ai plus reçu de nouvelles d'ici, de telle sorte que je me trouve comme un étranger qui ne sait ni quand ni comment est mort son père.
Le lieutenant ne put retenir un cri de stupéfaction.
--Et où étiez-vous que l'on ne vous a pas télégraphié? interrogea Da. Victorina. Quand nous nous sommes mariés, nous avons envoyé des dépêches dans la Pegninsule [16].
--Señora, ces deux dernières années, je les ai passées dans le Nord de l'Europe, en Allemagne et dans la Pologne russe.
Le docteur de Espadaña, qui jusqu'alors ne s'était pas risqué à prendre la parole, crut qu'il était convenable de dire quelque chose:
--Co... connaissez-vous en Espagne un Polonais de Va... Varsovie, appelé Stadtnitzki, si je me souviens bien de son nom? L'avez-vous rencontré, par hasard? demanda-t-il timidement et presque en rougissant.
--C'est très possible, répondit Ibarra avec amabilité, mais, en ce moment, je ne me le rappelle pas.
--Mais on ne peut pas le con... confondre avec un autre, ajouta le docteur qui commençait à retrouver un peu de hardiesse; il était blond comme l'or et parlait un bien mauvais espagnol.
--Le signalement est excellent, mais malheureusement, je ne parlais pas un mot d'espagnol si ce n'est dans quelques consulats.
--Et comment vous arrangiez-vous? remarqua avec surprise Da. Victorina.
--Je me servais de la langue du pays, señora.
--Parlez-vous aussi l'anglais? dit le dominicain qui avait été à Hong-kong et parlait assez bien le Pidgin-English [17], cette corruption de l'idiome de Shakespeare défiguré par les fils de l'Empire Céleste.
--J'ai habité un an en Angleterre avec des gens qui ne parlaient que l'anglais.
--Et quel est le pays qui vous plaît le plus, en Europe? demanda le jeune blond.
--Après l'Espagne, ma seconde patrie, toutes les nations de l'Europe libre!
--Et puisque vous avez tant voyagé, dites-nous ce que vous avez vu de plus intéressant? questionna Laruja.
Ibarra parut réfléchir.
--Intéressant, dans quel sens?
--Par exemple... dans ce qui touche à la vie des peuples, à leur vie sociale, politique, religieuse, en général, dans leur essence même, dans l'ensemble...
Ibarra médita un long moment.
--Franchement, ce qu'il y a de surprenant dans ces pays, à part l'orgueil national de chacun... Avant de visiter un pays, je cherchais à étudier son histoire, son Exode, si je puis employer ce mot et, ensuite, tout me semblait naturel; j'ai vu que toujours la richesse et la misère des peuples étaient en raison directe de leurs libertés et de leurs préjugés et, par conséquent, en proportion avec les sacrifices ou avec l'égoïsme de leurs devanciers!
--N'as-tu rien vu de plus? demanda avec un rire moqueur le franciscain qui, depuis le commencement du dîner n'avait pas dit une parole, occupé qu'il était par le soin de son estomac. Ce n'était vraiment pas la peine de gaspiller ton argent pour apprendre si peu de choses. Il n'est pas un gamin à l'école qui n'en sache autant.
Ibarra, interloqué, ne savait que dire; les convives surpris se regardèrent, craignant un scandale.--Le dîner touche à sa fin, et Sa Révérence en a déjà assez, allait-il répondre, mais il se contint:
--Señores, observa-t-il très doucement, ne vous étonnez pas de ces familiarités de notre ancien curé! Il me parlait ainsi quand j'étais enfant, et, pour Sa Révérence les années ne comptent pas. Aussi, je la remercie de ce souvenir des jours passés, du temps où elle venait fréquemment chez nous et honorait de sa présence la table de mon père.
D'un regard furtif, le P. Sibyla observa le franciscain qui tremblait un peu.
Ibarra se leva:
--Vous me permettrez de me retirer. A peine arrivé, je dois me remettre en route dès demain et j'ai encore beaucoup d'affaires à terminer. Le dîner est presque achevé, je bois peu de vin et prends à peine de liqueurs.
Et, levant un petit verre qu'il n'avait pas touché jusqu'alors:
--Señores, tout pour l'Espagne et pour les Philippines!
Capitan Tiago lui dit à voix basse:
--Ne partez pas; Maria Clara va venir, Isabel est allée la chercher. J'attends aussi le nouveau curé de son pueblo; c'est un saint.
--Je ne puis rester plus longtemps, je dois faire aujourd'hui une très importante visite; demain, je viendrai avant de partir.
Et il s'en alla. Entre temps, le franciscain exhalait sa bile:
--Avez-vous vu, disait-il au jeune blond tout en jouant avec le couteau à confitures, avez-vous vu cet orgueil! Ces jeunes gens se croient des personnages, ils ne peuvent tolérer qu'un prêtre les reprenne. Voilà ce que l'on gagne à les envoyer en Europe: le gouvernement devrait interdire ces voyages.
Cette même nuit, le jeune blond ajoutait, entre autres remarques, à ses «Etudes coloniales» le chapitre suivant: «Comment un cou et une aile de poulet dans l'assiette de tinola d'un moine peuvent troubler la gaieté d'un festin» et, parmi ses observations, se trouvaient celles-ci: «Aux Philippines, la personne la plus inutile dans une fête ou dans un dîner est celle qui invite: on peut commencer par mettre à la porte le maître de la maison et tout va bien.--Dans l'état actuel des choses, c'est presque un bien de ne pas laisser un Philippin sortir de son pays et de ne pas apprendre à lire aux indigènes.»
IV
HÉRÉTIQUE ET FLIBUSTIER
Ibarra était indécis. Le vent de la nuit qui, d'ordinaire dans cette saison, apporte quelque fraîcheur à Manille parut effacer de son front les légers nuages qui l'avaient un instant obscurci. Il se découvrit et respira longuement. Devant lui des voitures passaient comme des éclairs, des calèches de louage roulaient au petit pas, des promeneurs de toutes nationalités se coudoyaient. De cette marche inégale à laquelle se reconnaît de suite le distrait ou l'oisif, il se dirigea jusqu'à la place de Binondo, regardant de tous côtés comme s'il cherchait quelqu'un. Rien n'était changé: c'était la même rue avec les mêmes maisons blanches et bleues, les mêmes murs badigeonnés à la chaux et peints à fresque, imitant mal le granit; la tour de l'église montrait toujours la même horloge au cadran transparent; c'étaient les mêmes boutiques chinoises avec les mêmes rideaux sales et les mêmes tringles de fer; jadis, un soir, imitant les gamins mal élevés de Manille, il avait tordu une de ces tringles: personne depuis ne l'avait redressée.
--Comme le progrès est lent! murmura-t-il, et il suivit la calle de la Sacristia.
Les vendeurs de sorbets le suivaient en criant: Sorbeteee... Des lampions éclairaient encore les mêmes échoppes où des Chinois et des femmes vendaient des comestibles et des fruits.
--C'est merveilleux, s'écria-t-il, ni le Chinois ni la vieille femme n'ont changé depuis sept ans! On dirait que mon voyage en Europe est un rêve et ... Santo Dios! le pavé est toujours aussi mauvais que lors de mon départ.
En effet, la dalle du trottoir qui forme le coin des calles de San Jacinto et de la Sacristia était restée soulevée.
Tandis qu'il contemplait cette merveille de la stabilité urbaine dans ce pays de l'instabilité, une main se posa doucement sur son épaule: il leva la tête et reconnut le vieux lieutenant qui le regardait en souriant. Le militaire n'avait plus cette figure dure ni ces sourcils froncés qui le caractérisaient d'ordinaire.
--Jeune homme, lui dit-il, prenez garde! Souvenez-vous de votre père!
--Pardonnez-moi, mais il me semble que vous avez beaucoup d'estime pour mon père. Pourriez-vous me renseigner à son sujet? lui demanda Ibarra en le regardant.
--Ne savez-vous donc rien?
--J'ai interrogé D. Santiago, mais il ne veut pas me répondre avant demain. Si par hasard vous connaissez son sort, dites-le moi!
--Certainement, je le connais, comme tout le monde!... Votre père est mort en prison.
Le jeune homme recula d'un pas; son regard fixa le lieutenant.
--En prison? qui est mort en prison?
--Votre père! répondit le vieux soldat, non sans quelque surprise.
--Mon père!... en prison?... que dites-vous? savez-vous qui était mon père? êtes-vous...? et Crisóstomo saisit le bras du vieillard.
--Il me semble que je ne me trompe pas, reprit celui-ci, il s'agit bien de D. Rafael Ibarra?
--Oui, D. Rafael Ibarra... put à peine articuler le jeune homme défaillant.
--Je croyais que vous saviez tout! murmura le militaire plein de compassion, devinant ce qui se passait dans l'âme d'Ibarra. Je supposais que vous... mais quoi! vous avez du courage? Ici on ne peut être un honnête homme si l'on n'a pas été en prison.
--J'espère que vous ne vous moquez pas de moi, reprit Ibarra, d'une voix faible, après quelques instants de silence. Pourriez-vous me dire pourquoi il était en prison?
Le vieillard parut réfléchir:
--Je m'étonne beaucoup qu'on ne vous ait pas tenu au courant des affaires de votre famille.
--Dans la dernière lettre qu'il m'a adressée, il y a un an, mon père me recommandait de n'avoir pas d'inquiétude s'il ne m'écrivait pas car il était très occupé: il m'engageait à poursuivre mes études... et m'envoyait sa bénédiction.
--Mais alors, cette lettre, il vous l'a écrite peu de temps avant sa mort; voici bientôt un an que nous l'avons enterré dans son pays.
--Pour quel motif avait-il été arrêté?
--Rassurez-vous, ce motif ne touchait en rien à son honorabilité. Mais, accompagnez-moi, je dois aller au quartier, nous causerons en route. Appuyez-vous sur mon bras.
Ils marchèrent quelque temps en silence; le vieillard réfléchissait, il caressait sa barbiche et semblait lui demander de l'inspirer:
--Ainsi que vous le savez, commença-t-il, votre père était l'homme le plus riche de la province et si beaucoup l'aimaient et le respectaient, nombre d'autres, par contre, le haïssaient et lui portaient envie. Nous autres, Espagnols, qui venons aux Philippines, ne sommes malheureusement pas toujours ce que nous devrions être; je dis ceci aussi bien pour un de vos ancêtres que pour les ennemis de votre père. Les changements continuels, la démoralisation des classes dirigeantes, le favoritisme, le bas prix et la rapidité du voyage sont la cause de tout le mal: ici viennent tous les gens perdus de la Péninsule; s'il en est quelques-uns de bons, le pays a vite fait de les corrompre. Eh bien! votre père s'était fait de très nombreux ennemis, surtout parmi les curés et les Espagnols.
Il s'arrêta un instant et reprit:
--Quelques mois après votre départ, les difficultés commencèrent avec le P. Dámaso, sans que je puisse m'expliquer le véritable motif de leur brouille. P. Dámaso l'accusa de ne pas aller à confesse; il ne se confessait pas plus au temps où ils étaient amis, vous vous en souvenez! Et d'ailleurs, D. Rafael était un homme plus honorable et plus loyal que beaucoup qui confessent les autres et se confessent eux-mêmes: il se conduisait selon les principes d'une morale très rigide et me disait souvent, lorsqu'il m'entretenait de ses ennuis: Señor Guevara, croyez-vous que Dieu pardonne un crime, un assassinat par exemple, simplement parce que le criminel se sera dénoncé à un prêtre, c'est-à-dire à un homme qui a le devoir de garder le secret, et parce que la crainte de brûler en enfer lui aura dicté un acte de contrition? Ce serait un singulier mélange de hardiesse, de lâcheté et de honte. Je me fais une autre idée de Dieu: pour moi, il ne corrige pas un mal par un autre mal, et son pardon ne s'achète pas par de vaines pleurnicheries ni par quelques aumônes jetées à l'Église. Si j'ai assassiné un père de famille, si d'une femme heureuse j'ai fait une malheureuse veuve et d'enfants joyeux des orphelins abandonnés, serai-je quitte envers l'éternelle Justice parce qu'avant de me laisser pendre, j'aurai confié mon crime à un prêtre qui ne peut pas parler, donné de l'argent aux curés qui n'en ont guère besoin, acheté la bulle de pardon et pleurniché nuit et jour. Ainsi raisonnait votre père, et l'on ne peut dire qu'il ait jamais fait le moindre tort à qui que ce soit. Au contraire, il se préoccupait de racheter par ses bonnes oeuvres certaines injustices commises par ses parents. Mais, pour en revenir à ses débats avec le curé, ceux-ci prirent rapidement un caractère dangereux. Le P. Dámaso le dénonça presque du haut de la chaire et, s'il ne prononça pas son nom, ce fut un miracle; mais, de lui, on pouvait tout attendre. Je prévoyais que tôt ou tard, les choses tourneraient mal.
Le vieux lieutenant fit une autre pause.
--Un ex-artilleur, chassé de l'armée à cause de sa brutalité et de son ignorance, parcourait alors la province. Comme il devait gagner sa vie et que, en sa qualité d'Espagnol, les travaux manuels qui pourraient nuire à notre prestige lui étaient interdits, il obtint, grâce à je ne sais qui, l'emploi de collecteur de l'impôt sur les véhicules. Le malheureux n'avait reçu aucune éducation, ce dont les indigènes s'aperçurent bien vite: pour eux, un Espagnol qui ne sait ni lire ni écrire est un phénomène. Tout devint prétexte à moqueries contre l'infortuné, on lui faisait payer en avanies de tout genre l'impôt qu'on lui versait; au bout de peu de temps, il n'était plus que le jouet de la risée publique. Il s'en aperçut et son caractère déjà brusque et méchant s'en aigrit encore. On faisait exprès de lui remettre les écrits à l'envers, il faisait semblant de les lire et signait où il voyait une place blanche en griffonnant quelques traits qui le peignaient tout entier. Les indigènes payaient, mais riaient; il se morfondait, mais recevait l'argent; dans cette disposition d'esprit, il en était arrivé à ne plus avoir de considération pour personne et votre père n'échangeait avec lui que de très rares paroles fort peu amicales. Un jour, tandis qu'il retournait pour essayer de le déchiffrer un papier qui lui avait été remis dans une maison indigène, un enfant de l'école se mit à faire des signes à ses camarades, à rire et à le montrer au doigt. L'homme entendit les rires et vit l'ironie dans les regards des personnes qui se trouvaient là. Perdant patience, il se retourna et poursuivit les enfants qui s'enfuirent en criant: Ba, be, bi, bo, bu! Fou de colère et impuissant à les attraper, il leur jeta son bâton qui en blessa un à la tête et l'étendit à terre. Il courut alors au pauvre petit et le frappa du pied; personne de ceux qui riaient n'eut le courage d'intervenir. Par malheur, votre père passait; indigné, il s'élança vers le percepteur, le prit par le bras et lui adressa les plus vifs reproches. Celui-ci qui, sans doute, voyait rouge, leva la main, mais votre père vit le geste et, avec cette force qui est l'apanage des petits-fils des Basques... les uns disent qu'il le frappa, les autres qu'il se contenta de le repousser; ce qui est certain, c'est que l'homme vacilla et tomba à quelques pas de là, donnant de la tête contre une pierre. D. Rafael releva tranquillement l'enfant blessé et le porta au tribunal. Quant à l'ex-artilleur, il rendait le sang par la bouche et ne reprit pas connaissance. Quelques minutes après, il expirait. Naturellement la justice s'émut, votre père fut arrêté. Aussitôt tous ses ennemis se découvrirent, les calomnies plurent de tous côtés, il fut dénoncé comme hérétique et flibustier [18]. Passer pour hérétique est toujours mauvais, et à cette époque où l'alcalde de la province faisait profession de dévotion--il récitait le rosaire à voix haute dans l'église afin que tous l'entendissent et récitassent avec lui--le cas était particulièrement dangereux; mais passer pour flibustier est pire encore et mieux vaudrait avoir sur la conscience le meurtre de trois collecteurs d'impôts sachant lire, écrire et raisonner. Ses rares amis l'abandonnèrent, on fit main basse sur ses livres et ses papiers. Tout l'accusa: son abonnement au Correo de Ultramar et à quelques autres journaux de Madrid, votre voyage en Europe, des lettres qu'on trouva chez lui, le portrait d'un prêtre qui avait été exécuté, je ne sais quoi encore. On alla jusqu'à l'incriminer parce que, comme descendant de péninsulaires, il faisait usage de chemises. A la place de votre père un autre eût été promptement remis en liberté, le médecin ayant déclaré que la mort du percepteur avait été causée par une congestion, mais sa fortune, sa confiance dans la justice, sa haine de tout ce qui n'était pas légal et droit le perdirent. Moi-même, malgré ma répugnance à implorer la grâce de personne, je me présentai au capitaine général--c'était le prédécesseur du gouverneur actuel. Je lui démontrai que ce ne pouvait être un flibustier, celui qui accueillait si généreusement tout nouvel arrivé d'Espagne, pauvre ou émigré, lui donnant l'abri et la nourriture, celui dans les veines de qui coulait le généreux sang espagnol, je lui répondis sur ma tête de son innocence, je pris à témoin ma pauvreté et mon honneur militaire, je ne trouvai qu'un accueil hostile; on me congédia brusquement tout en me traitant d'imbécile.
Le vieillard s'interrompit encore une fois pour reprendre haleine. Son compagnon silencieux l'écoutait sans le regarder.