Au Pays des Moines (Noli me Tangere)
Chapter 29
On aurait dit que Maria Clara était devenue muette; les yeux toujours baissés elle ne répondit pas un mot.
Ibarra toisa Linares d'un regard que le timide jeune homme soutint avec hauteur.
--Allons, je vois que mon arrivée n'était pas attendue, reprit-il lentement. Pardonne-moi, Maria, de ne pas m'être fait annoncer, un autre jour je pourrai te donner des explications sur ma conduite... car nous nous verrons encore... sûrement!
Ces derniers mots furent accompagnés d'un regard à l'adresse de Linares. La jeune fille leva vers son fiancé ses beaux yeux, pleins de pureté et de mélancolie, si suppliants et si doux qu'Ibarra s'arrêta confus.
--Pourrai-je venir demain?
--Tu sais que pour moi tu es toujours le bienvenu, répondit-elle d'une voix faible.
Ibarra s'éloigna tranquille en apparence, mais une tempête agitait son cerveau, un froid intense glaçait son coeur. Ce qu'il venait de voir et de comprendre lui semblait incompréhensible: était-ce du doute, de l'oubli, une trahison?
--Oh, femme! murmura-t-il.
Sans s'en apercevoir, il était arrivé au terrain où se construisait l'école. Les travaux étaient très avancés; son mètre et son fil à plomb à la main, Nor Juan allait et venait au milieu des nombreux ouvriers. En voyant Ibarra, il courut à sa rencontre.
--D. Crisóstomo, lui dit-il, enfin vous voici! nous vous attendions tous; voyez où en sont les murs, ils ont déjà un mètre dix de haut; dans deux jours ils auront la hauteur d'un homme. Je ne me suis servi que de molave, de dungon, d'ipil, de langil; j'ai demandé du tindalo, du malatapay, du pino et du narra [193] pour les oeuvres mortes. Voulez-vous visiter les fondations?
Les travailleurs saluaient respectueux.
--Voici la canalisation que je me suis permis d'ajouter, disait señor Juan; ces canaux souterrains conduisent à une espèce de réservoir situé à trente pas. Ce réservoir donnera de quoi fumer le jardin; ceci n'avait pas été prévu par le plan. Vous n'approuvez pas...?
--Bien au contraire, je vous approuve et je vous félicite de votre idée. Vous êtes un véritable architecte; qui vous a appris?
--Moi-même, señor, répondit modestement le vieillard.
--Ah! que je n'oublie pas une chose assez importante: que ceux qui auraient des scrupules et qui craindraient de me parler sachent que je ne suis pas excommunié; l'Archevêque m'a invité à dîner.
--Ahl señor, nous ne faisons guère cas des excommunications! Excommuniés, mais nous le sommes tous, le P. Dámaso lui-même l'est aussi et cependant cela ne le fait pas maigrir.
--Que voulez-vous dire?
--Sans doute; l'an dernier il a donné un coup de bâton à un vicaire et les vicaires sont aussi prêtres que lui. Qui donc fait cas des excommunications?
Ibarra remarqua Elias parmi les travailleurs; celui-ci le salua comme les autres mais, d'un regard, lui fît comprendre qu'il avait à lui parler.
--Señor Juan, dit Ibarra, voulez-vous m'apporter la liste des travailleurs?
Le señor Juan disparut et Ibarra s'approcha d'Elias qui, seul, soulevait une grosse pierre et la chargeait sur un chariot.
--Si vous pouvez, señor, m'accorder quelques heures de conversation, nous nous promènerons ce soir, de bonne heure, sur les rives du lac et nous prendrons ma barque, car nous aurons à parler de choses graves.
Ibarra consentit d'un signe, Elias s'éloigna.
Le señor Juan apportait la liste; vainement D. Crisóstomo la parcourut: le nom d'Elias n'y figurait point.
XLIX
LA VOIX DES PERSÉCUTÉS
Le soleil n'était pas encore couché lorsque, sur le bord du lac, Ibarra mit le pied dans la barque d'Elias. Le jeune homme paraissait contrarié.
--Pardonnez-moi, señor, dit Elias avec une certaine tristesse; pardonnez-moi de m'être permis de vous donner ce rendez-vous; je voulais vous parler librement et, ici, aucun témoin n'est à craindre; dans une heure nous pourrons être de retour.
--Vous vous trompez, ami Elias, répondit Ibarra s'efforçant de sourire; il vous faudra me conduire à ce pueblo dont nous voyons d'ici le clocher. La fatalité m'y oblige, je suis forcé de m'y rendre.
--La fatalité?
--Oui; figurez-vous qu'en venant je me suis rencontré avec l'alférez qui voulait absolument m'imposer sa compagnie; pensant à vous et sachant qu'il vous connaissait j'ai dû, pour l'éloigner, lui dire que je me rendais à ce pueblo où je devais rester toute la journée; il tient à venir m'y chercher demain soir.
--Je vous remercie de cette attention, répondit Elias du ton le plus naturel, mais vous auriez pu simplement lui dire que je vous accompagnerais.
--Comment? vous?
--Il ne m'aurait pas reconnu. Il ne m'a vu qu'une seule fois et je ne crois pas qu'il ait pensé à prendre mon signalement.
--C'est jouer de malheur! soupira Ibarra en pensant à Maria Clara. Qu'aviez-vous à me dire?
Elias regarda autour de lui. Déjà ils étaient loin de la rive; le soleil maintenant avait disparu derrière la crête des montagnes et comme, sous ces latitudes, le crépuscule dure peu, la nuit descendait rapidement, éclairée par le disque de la lune en son plein.
--Señor, répondit le pilote d'une voix grave; je suis le porte-parole de beaucoup de malheureux.
--Des malheureux? que voulez-vous dire?
En peu de mots, Elias le mit au courant de la conversation qu'il avait eue avec le chef des tulisanes, en omettant les doutes que le vieillard avait émis et les menaces qu'il avait proférées. Ibarra l'écouta avec attention mais, quand Elias eut terminé son rapport, il garda encore quelques instants le silence avant d'interroger.
--De sorte que l'on voudrait?...
--Des réformes radicales dans la force armée, dans le clergé, dans l'administration de la justice; en un mot on demande que le Gouvernement jette sur nous un regard paternel.
--Des réformes? dans quel sens?
--Par exemple: plus de respect pour la dignité humaine, plus de sécurité pour l'individu, moins de force à la force armée, moins de privilèges pour ce corps qui facilement en abuse.
--Elias, répondit le jeune homme, je ne sais rien de vous, mais je devine que vous n'êtes pas un homme vulgaire; vous pensez, vous travaillez autrement que personne en ce pays. Vous me comprendrez quand je vous dirai que, si défectueux que soit l'état actuel des choses, il le deviendrait plus encore si on le changeait. Je pourrais, en les payant, faire agir les amis que j'ai à Madrid, je pourrais causer au Capitaine général, mais ni les uns n'obtiendraient, ni l'autre n'aurait le pouvoir d'introduire tant de nouveautés; d'ailleurs, je ne ferai jamais un pas dans ce sens parce que je comprends très bien que, si les Congrégations ont leurs défauts, elles sont utiles en ce moment; elles sont ce que l'on appelle un mal nécessaire.
Surpris à l'extrême, Elias leva la tête et stupéfait le regarda.
--Vous aussi, señor, vous croyez au mal nécessaire? demanda-t-il d'une voix légèrement tremblante; vous croyez qu'il faut passer par le mal pour arriver au bien?
--Non; j'y crois comme à un violent remède dont nous nous servons quand nous voulons nous guérir d'une maladie. A l'heure actuelle, le pays souffre d'une affection chronique et, pour sa guérison, le Gouvernement se voit contraint d'user de moyens, durs et violents, si vous voulez, mais efficaces, indispensables même!
--C'est un mauvais médecin, señor, celui qui ne cherche qu'à faire disparaître les symptômes et à les étouffer sans chercher à découvrir l'origine de la maladie, ou bien qui, la connaissant, craint de l'attaquer dans son germe. La Garde civile n'a d'autre raison d'existence que la répression du crime par la force et la terreur, et ce but elle ne l'atteint guère que par hasard. Encore faudrait-il remarquer que la société n'a le droit d'être sévère avec les individus que lorsqu'elle a mis à leur disposition tous les moyens de développer leur perfectibilité morale. Dans notre pays, comme il n'y a pas de société puisque le peuple et le gouvernement ne forment pas une unité, un tout parfait, les détenteurs du pouvoir devraient être indulgents, non seulement parce qu'ils ont eux-mêmes besoin d'indulgence, mais parce que, négligé et abandonné par eux, l'individu n'a qu'une responsabilité moindre ayant été moins éclairé. De plus, en poursuivant votre comparaison, le traitement que l'on applique aux maux dont souffre le pays est si destructeur que ses effets se font sentir uniquement dans la partie de l'organisme encore saine, dont il affaiblit la vitalité et qu'il prédispose à la maladie. Ne serait-il pas plus raisonnable de fortifier les organes malades et de modérer un peu la violence du médicament?
--Affaiblir la Garde civile serait mettre en péril la sécurité des pueblos.
--La sécurité des pueblos! s'écria Elias avec amertume. Il y aura bientôt quinze ans que ces pueblos ont leur Garde civile, et voyez: nous avons encore des tulisanes, nous entendons encore dire que l'on pille des maisons, que l'on attaque sur les chemins; les vols continuent et les auteurs n'en sont jamais découverts; le crime subsiste mais le véritable criminel se promène librement, tandis que le pacifique habitant des pueblos est inquiété. Demandez à tous les gens honorables de ce pays s'ils considèrent cette institution comme un bien, comme une protection du Gouvernement ou bien comme une charge, un despotisme dont les abus font plus de ravages que les violences des brigands. Ces violences, pour grandes qu'elles soient, sont rares et de plus on peut s'en défendre; contre les vexations de la force légale la protestation n'est pas permise et, si elles sont moins retentissantes, elles sont continues et sanctionnées par les autorités supérieures. Aussi, quel rôle joue cette institution dans la vie de nos pueblos? Elle paralyse les communications, tous craignant d'être maltraités sous de futiles prétextes; elle s'attache plus aux formalités qu'au fond même des choses, ce qui est un premier symptôme d'incapacité; parce qu'un pauvre diable, fût-il honnête et bien considéré, aura oublié sa cédule, doit-on lui mettre les menottes et le maltraiter? Les chefs considèrent comme étant leur premier devoir de se faire saluer de gré ou de force, fût-ce par les nuits les plus obscures et leurs inférieurs les imitent; quand il s'agit de battre ou de dépouiller le malheureux paysan, tout prétexte leur est bon; le respect du foyer n'existe pas pour eux: il y a peu de temps, à Calamba, ils ont, en passant par la fenêtre, envahi la maison d'un pacifique habitant du pays à qui leur chef devait et argent et assistance; nulle sécurité personnelle: quand ils veulent nettoyer leur quartier ou leur habitation ils sortent et arrêtent le premier venu qui ne résiste pas pour le faire travailler tout le jour. Plus encore: pendant ces dernières fêtes les jeux prohibés n'ont pas été entravés, mais vous les avez vus brutalement troubler les réjouissances permises par l'autorité; vous avez vu ce que le peuple pensait d'eux. Que lui a-t-il servi de refréner ses colères et d'attendre satisfaction de la justice des hommes? Ah! señor, si c'est là ce que vous appelez conserver l'ordre...
--Je conviens qu'il y a des abus, répliqua Ibarra, mais nous acceptons ces abus pour les biens qu'ils accompagnent. L'institution peut être imparfaite, mais, croyez-le, la terreur qu'elle inspire empêche de s'accroître le nombre des criminels.
--Dites plutôt que cette terreur en crée chaque jour de nouveaux, rectifia Elias. Avant la création de ce corps, presque tous les malfaiteurs--à de rares exceptions près--étaient des affamés; ils pillaient, ils volaient pour manger; la disette passée, les chemins redevenaient libres; il suffisait, pour mettre en fuite ces malheureux, des pauvres mais vaillants cuadrilleros, si mal armés, si calomniés par tous ceux qui ont écrit sur notre pays, qui n'ont d'autre droit que de mourir, d'autre devoir que de combattre, d'autre récompense que l'insultante moquerie. Aujourd'hui, il y a des tulisanes qui le sont pour toute leur vie. Une faute, un premier délit châtié inhumainement, la résistance aux excès de pouvoir, la crainte de supplices atroces, les arrachent pour toujours de la société et les condamnent à tuer ou à être tués. Le terrorisme de la Garde civile leur ferme les portes du repentir et comme, dans la montagne où il s'est réfugié, un tulisan pour se défendre, guerroie beaucoup mieux que le soldat dont il se rit, nous ne pouvons remédier au mal que nous avons créé. Souvenez-vous des résultats obtenus par la prudente conduite du capitaine général de La Torre: l'amnistie, accordée par lui à ces malheureux, a prouvé que dans ces montagnes le coeur de l'homme bat encore pour le bien et démontré toute la puissance du pardon. Le terrorisme peut servir quand le peuple est esclave, que la montagne n'a pas de cavernes, que le pouvoir peut aposter une sentinelle derrière chaque arbre et que, dans le corps de l'opprimé, il n'y a qu'un estomac et un ventre; mais quand le désespéré luttant pour sa vie se sent un bras fort, un coeur vivant, que la rage l'anime, le terrorisme pourra-t-il éteindre l'incendie allumé par lui-même, dont il a lui-même entassé les combustibles?
--Je suis confondu, Elias, en vous entendant parler ainsi; je croirais que vous avez raison si mes propres convictions n'étaient déjà formées. Mais,--et je ne le dis pas pour vous offenser, car je vous considère comme une exception,--remarquez ceci: quels sont ceux qui demandent cette réforme? Presque tous sont des criminels ou des gens prêts à le devenir.
--Des criminels ou de futurs criminels! sans doute, mais pourquoi sont-ils devenus tels? Parce qu'on a troublé leur paix, détruit leur bonheur, blessé leurs plus chères affections et, qu'à demander protection à la justice ils ont appris qu'ils ne la pouvaient espérer que d'eux-mêmes! Mais vous vous trompez, señor, si vous croyez que les réformes ne sont réclamées que par ces infortunés; allez de pueblo en pueblo, de maison en maison, écoutez les secrets soupirs des familles, et vous vous convaincrez que les maux dont la Garde civile est continuellement l'auteur sont égaux, sinon supérieurs, à ceux auxquels elle remédie. Ou bien en conclurez-vous que tous les citoyens sont des criminels? Alors pourquoi les défendre contre les autres? Pourquoi ne pas les détruire tous?
--Quelque défaut existe ici qui maintenant m'échappe, quelque erreur dans la théorie qui vicie la pratique, car en Espagne, dans la Mère Patrie, la Garde civile a rendu et rend encore les plus grands services.
--Je n'en doute pas; peut-être là-bas, est-elle mieux organisée, le personnel est-il mieux choisi; peut-être aussi l'Espagne en a-t-elle un besoin qui n'existe pas aux Philippines? Nos moeurs, nos coutumes, que l'on invoque toujours chaque fois qu'il s'agit de nous dénier un droit, sont totalement oubliées quand on veut nous imposer quelque charge nouvelle. Dites-moi, señor, pourquoi les autres nations qui, par leur voisinage de l'Espagne doivent lui ressembler plus que les Philippines, n'ont-elles pas adopté cette institution? Serait-ce parce que les vols y sont moins nombreux, que les trains y sont moins souvent arrêtés sur les chemins de fer, que les insurrections y sont moins fréquentes, qu'on y assassine moins, que les rues de leurs capitales sont plus sûres?
Ibarra baissait la tête, il méditait les paroles d'Elias.
--Cette question, mon ami, répondit-il, mérite une sérieuse étude; si mes recherches me prouvent que ces plaintes sont fondées, j'écrirai à mes amis de Madrid puisque nous n'avons pas de députés. Cependant, croyez bien que le Gouvernement a besoin d'un corps dont la force soit illimitée, pour se faire respecter et dont l'autorité s'impose.
--Vous avez raison, señor, quand le Gouvernement est en guerre avec le pays; mais pour le bien même du Pouvoir nous ne devons pas faire croire au peuple qu'il est en opposition avec ses gouvernants. D'ailleurs, s'il en est ainsi, si nous préférons la force au prestige, encore devons-nous bien regarder à qui nous confions cette force illimitée, cette autorité toute-puissante. Une telle force dans la main d'hommes et d'hommes ignorants, pleins de passions, sans éducation morale, sans honorabilité prouvée, est une arme remise à un insensé au milieu d'une foule désarmée. J'accorde, je veux bien croire qu'il faille un bras au Gouvernement, mais qu'il choisisse bien ce bras, qu'il ne confie sa force qu'aux plus dignes et, puisqu'il préfère l'autorité qu'il se donne lui-même à celle que le peuple pourrait concéder, qu'au moins il fasse voir qu'il sait se la donner!
Elias parlait avec passion, avec enthousiasme; ses yeux brillaient et le timbre de sa voix résonnait vibrant. Un silence suivit ses derniers mots; la barque que la rame ne dirigeait plus semblait se maintenir immobile à la surface des eaux; la lune resplendissait majestueuse dans un ciel de saphir; au loin, vers la rive, brillaient quelques étoiles.
--Et, que demande-t-on encore? interrogea Ibarra.
--La réforme de l'organisation religieuse, répondit Elias d'une voix triste et découragée; les malheureux demandent à être mieux protégés...
--Contre les Ordres religieux?
--Contre leurs oppresseurs, señor.
--Les Philippines auraient-elles oublié ce qu'elles doivent à ces ordres? Renieraient-elles la dette de gratitude qu'elles ont contractée envers ceux qui les ont tirées de l'erreur pour leur donner la foi, qui les ont protégées contre la tyrannie du pouvoir civil? Le mal est que l'on n'enseigne pas l'histoire de la patrie!
Elias, surpris, semblait à peine certain de ce qu'il entendait.
--Señor, répondit-il d'une voix grave, vous accusez le peuple d'ingratitude; permettez que moi, qui suis de ce peuple qui souffre, je le défende. Les bienfaits, pour mériter la reconnaissance, doivent être désintéressés. Laissons de côté la mission divine, la charité chrétienne dont on a tant usé; faisons abstraction de l'Histoire, ne demandons pas ce qu'a fait l'Espagne du peuple juif qui a donné à toute l'Europe un livre, une religion et un Dieu; ce qu'elle a fait du peuple arabe qui lui avait donné sa civilisation, qui s'est montré tolérant pour sa religion, qui a réveillé son amour-propre national, tombé en léthargie, anéanti presque pendant la domination des Romains et des Goths. Vous dites que les Ordres nous ont donné la foi, qu'ils nous ont retirés de l'erreur; appelez-vous foi ces pratiques extérieures; religion, ce commerce de courroies et de scapulaires; vérité, ces miracles et ces contes que nous entendons tous les jours? Est-ce la loi de Jésus-Christ? Il n'était point nécessaire qu'un Dieu se laissât crucifier, que nous nous obligeassions à une gratitude éternelle: la superstition existait depuis longtemps, il suffisait de la perfectionner et de hausser le prix des marchandises. Vous me direz que, si imparfaite que soit notre religion actuelle, celle qu'elle a remplacée était pire encore; je le crois, j'en conviens, mais ne l'avons-nous pas payée trop cher par la perte de notre nationalité, de notre indépendance? Pour elle nous avons donné à ses prêtres nos meilleurs pueblos, nos champs les plus fertiles, et nous leur donnons encore nos économies pour l'achat d'objets religieux. On a importé pour notre usage un article d'industrie étrangère, nous l'avons largement payé, nous sommes en paix. Si vous me parlez de la protection accordée contre les encomenderos [194], je pourrais vous répondre que c'est grâce aux religieux que nous sommes tombés sous le pouvoir des encomenderos; mais non, je reconnais qu'une foi sincère, qu'un véritable amour de l'humanité guidaient les premiers ministres qui abordèrent sur nos plages, je reconnais la dette de gratitude contractée envers ces nobles coeurs, je sais que l'Espagne d'alors abondait en héros de toutes classes, dans la religion comme dans la politique, dans l'ordre civil comme dans l'ordre militaire. Mais parce que les ancêtres furent vertueux, devons-nous consentir à tous les excès de leurs descendants dégénérés? Parce que l'on nous a fait un grand bien, sommes-nous si coupables de demander que l'on ne nous fasse pas de mal? Le pays n'exige pas l'abolition des Ordres, il demande seulement des réformes en rapport avec des circonstances nouvelles, avec des nécessités nouvelles.
--J'aime notre Patrie comme vous pouvez l'aimer, Elias; je comprends quelque peu ce que vous désirez, j'ai écouté avec attention ce que vous avez dit et surtout, mon ami, je crois que nous voyons un peu avec les yeux de la passion: en cette question, moins qu'en toute autre, je ne vois la nécessité de réformes.
--Serait-il possible, señor? demanda Elias. Mais vos propres malheurs de famille...
--Ah! je m'oublie, j'oublie mes propres malheurs lorsqu'il s'agit de la sécurité des Philippines, de la sécurité de l'Espagne! interrompit vivement Ibarra. Pour conserver les Philippines à la Mère Patrie, il faut que les moines restent ce qu'ils sont et, dans l'union avec l'Espagne, est le bien de notre pays.
Ibarra avait cessé de parler qu'Elias l'écoutait encore; sa physionomie s'était attristée, ses yeux avaient perdu leur éclat.
--Les missionnaires ont conquis le pays, c'est vrai, reprit-il, mais croyez-vous que ce soit par les moines que l'Espagne puisse garder les Philippines?
--Oui, et seulement par eux; cette opinion est celle de tous ceux qui ont écrit sur les Philippines.
--Oh! s'écria Elias en rejetant avec découragement la rame dans la barque; je ne croyais pas que vous eussiez une si pauvre idée du gouvernement et du pays. Pourquoi ne méprisez-vous ni l'un ni l'autre? Que diriez-vous d'une famille qui ne vivrait en paix que par l'intervention d'un étranger? Un pays qui n'obéit que parce qu'on le trompe, un gouvernement qui ne commande que parce qu'il se sert du mensonge, qui ne sait pas se faire aimer ni respecter par lui-même! Pardonnez-moi, señor, mais je crois que votre gouvernement se déshonore et se suicide lorsqu'il se réjouit de la croyance aveugle d'un peuple trompé! Je vous remercie de votre amabilité et vous prie de me dire où vous voulez que je vous conduise maintenant?
--Non, répondit Ibarra; discutons, il faut savoir qui a raison lorsque le sujet de la conversation est si important.
--Vous m'excuserez, señor, reprit Elias en secouant la tête; je ne suis pas assez éloquent pour vous convaincre; si j'ai reçu quelque éducation, je suis un Indien, mon existence est pour vous douteuse, et mes paroles vous sembleront toujours suspectes. Ceux qui ont exprimé des opinions contraires aux miennes sont Espagnols et, comme tels, quelque frivolité, quelque niaiserie qu'ils débitent, leur ton, leurs titres, leur origine les consacrent, leur donnent une telle autorité qu'ils désarment d'avance toute contradiction. De plus, quand je vois que vous qui aimez votre pays, vous dont le père repose sous ces tranquilles flots, vous qui avez été provoqué, insulté, poursuivi, vous conservez ces opinions malgré tout, quand je considère ce que vous valez, je commence à douter de mes convictions et j'admets qu'il soit possible que le peuple se trompe. Je dois dire à ces malheureux qui ont mis leur confiance dans les hommes qu'ils la placent en Dieu ou dans leurs propres bras. Je vous remercie de nouveau et vous prie de m'indiquer où je dois vous conduire.
--Elias, vos amères paroles pénètrent jusqu'à mon coeur et me font douter, moi aussi. Que voulez-vous? Je n'ai pas été élevé au milieu du peuple, je ne connais pas ses besoins; j'ai passé mon enfance au Collège des Jésuites, j'ai grandi en Europe, je ne me suis formé que par les livres et je n'ai pu lire que ce que les hommes ont apporté à la lumière; ce qui est resté dans l'ombre, ce que n'ont pas révélé les écrivains, je l'ignore. Et cependant, comme vous, j'aime notre patrie, non seulement parce que c'est le devoir de tout homme d'aimer le pays à qui il doit l'existence et à qui, peut-être, il devra son dernier asile; non seulement parce que mon père me l'a enseigné, parce que ma mère était indienne et que mes plus chers souvenirs vivent en lui, je l'aime de plus parce que je lui dois et lui devrai mon bonheur!
--Et moi, parce que je lui dois mon malheur, murmura Elias.