Au Pays des Moines (Noli me Tangere)
Chapter 28
Parmi la multitude circulent des gardes civils; ils ne portent pas l'uniforme de ce corps émérite, mais cependant ils ne sont pas mis comme les paysans. Pantalon de guingon à frange rouge, chemise tachée de bleu par la blouse déteinte, bonnet de quartier, leur déguisement est ici en rapport avec leur conduite: ils parient tout en surveillant et troublent la paix qu'ils parlent de maintenir.
Tandis que l'on crie, que les mains s'agitent, remuant de la monnaie, faisant tinter les pièces; tandis que l'on cherche au fond des poches le dernier cuarto ou que, à son défaut, l'on veut engager sa parole, promettant de vendre le carabao, la prochaine récolte, etc., deux jeunes gens, paraissant être les deux frères, suivent les joueurs d'un oeil envieux, s'approchent, murmurent de timides paroles que personne n'écoute, et de plus en plus sombres se regardent par instants avec colère et dépit. José les observe à la dérobée, sourit malignement, fait sonner des pesos d'argent, passe près des deux frères et regarde vers la Rueda en criant:
--Je paie cinquante, cinquante contre vingt pour le blanc!
Les deux frères échangent un regard.
--Je te l'avais dit, murmura le plus grand, je te l'avais dit de ne pas risquer tout l'argent; si tu m'avais écouté nous aurions maintenant pour mettre sur le rouge!
Le plus petit s'approcha timidement de José et lui toucha le bras:
--C'est toi? s'écria celui-ci en se retournant et feignant la surprise! ton frère accepte-t-il ma proposition ou viens-tu parier?
--Comment voulez-vous que nous puissions parier puisque nous avons tout perdu.
--Alors vous acceptez?
--Il ne veut pas! Si vous pouviez nous prêter quelque chose, puisque vous dites que vous nous connaissez...
José secoua la tête, tira sa chemise et reprit:
--Oui, je vous connais; vous êtes Társilo et Bruno, tous deux jeunes et forts. Je sais que votre vaillant père est mort des cent coups de bâton que lui ont donnés ces soldats; je sais que vous ne pensez pas à le venger...
--Ne vous mêlez pas de notre histoire, interrompit Társilo, l'aîné; cela porte malheur. Si nous n'avions pas une soeur, il y a longtemps que nous serions pendus!
--Pendus? On ne pend que les lâches, ceux qui n'ont ni argent ni protection. Et d'ailleurs, la montagne n'est pas si loin.
--Cent contre vingt, pour le blanc! cria quelqu'un en passant.
--Prêtez-nous quatre pesos ... trois ... deux, supplia le plus jeune; nous vous en rendrons le double; l'assaut va commencer.
José secoua de nouveau la tête.
--Tst! Cet argent n'est pas à moi, D. Crisóstomo me l'a donné pour ceux qui veulent le servir. Mais je vois que vous n'êtes pas comme votre père, il était courageux lui; que celui qui ne l'est pas ne cherche pas de diversions.
Et il s'éloigna d'eux, mais n'alla pas très loin.
--Acceptons, dit Bruno. Autant vaut être pendu que fusillé; nous autres pauvres ne servons guère à autre chose.
--Tu as raison, mais je pense à notre soeur.
Cependant le cercle est évacué par la foule, le combat va commencer. Le silence s'établit peu à peu, les deux soltadores et l'expert attacheur de navajas restent seuls au milieu du cercle. A un signal du sentenciador celui-ci sort les éperons d'acier de leurs gaînes et les fines lames brillent, menaçantes.
Les deux frères, tristes, silencieux, s'approchent du cercle et regardent, le front appuyé contre la barrière. Un homme s'approche et leur souffle à l'oreille:
--Pare [187]! cent contre dix, je suis pour le blanc!
Társilo le regarde, l'air hébété. Bruno lui donne un coup de coude auquel il répond par un grognement.
Les soltadores tiennent les deux coqs avec une magistrale délicatesse, prenant garde de ne pas se blesser. Un silence solennel règne; on croirait que les assistants ne sont que d'horribles figures de cire. On approche les deux coqs l'un de l'autre, maintenant la tête du blanc pour qu'il soit piqué et s'excite, puis on recommence en faisant de même pour le rouge; dans tout duel les chances doivent être égales, qu'il se livre entre deux élégants de Paris ou entre deux coqs philippins [188]. Après les avoir placés face à face, on les rapproche encore l'un de l'autre afin que les pauvres volatiles sachent qui leur a arraché une petite plume et contre qui ils doivent lutter. Le plumage de leur cou se hérisse, ils se regardent fixement, des éclairs de colère s'échappent de leurs petits yeux ronds. Le moment est venu: on les dépose à terre à une certaine distance et le champ leur est laissé libre.
Lentement ils s'avancent. Leurs pas résonnent sur le sol; personne ne parle, personne ne respire. Baissant la tête puis la relevant comme se mesurant du regard, les deux coqs laissent entendre des gloussements, peut-être de menace, peut-être de mépris. Ils écartent leurs griffes, séparant la brillante lame qui lance des reflets froids et bleus; le péril les anime, ils marchent décidés l'un vers l'autre; mais à un pas de distance ils s'arrêtent, hérissent de nouveau leurs plumes. Leur petit cerveau est inondé de sang, l'éclair jaillit de leurs yeux, courageusement ils s'élancent, se choquent, bec contre bec, poitrine contre poitrine, aile contre aile, acier contre acier: les coups ont été parés avec maestria, seules quelques plumes sont tombées. De nouveau ils se mesurent; de nouveau le blanc vole, s'élève, agitant la meurtrière navaja, mais le rouge a plié les jambes, baissé la tête, le blanc n'a frappé que l'air, mais au moment où il revient à terre, évitant d'être blessé aux épaules, il se retourne rapidement et fait front. Le rouge l'attaque avec furie, il se défend avec calme, s'affirmant le digne favori du public. Tous émus, anxieux, suivent les péripéties du combat, le silence n'est troublé que par quelque rare cri, poussé involontairement. Le sol se couvre de plumes rouges et blanches, teintes de sang; mais ce n'est pas au premier sang qu'est le duel; le Philippin suivant en cela les règles édictées par le gouvernement veut qu'il ne cesse que par la mort ou la fuite de l'un des combattants. Le sang arrose donc le sol, les coups diminuent de force, mais la victoire reste encore indécise. Enfin, tentant un suprême effort, le blanc s'élance pour donner le dernier coup, sa navaja s'enfonce dans l'aile du rouge et s'engage entre les os; mais lui-même a été blessé à la poitrine et tous deux, sanglants, exténués, haletants, cloués l'un à l'autre, restent immobiles jusqu'à ce que le blanc tombe, rendant le sang par le bec, remuant les pattes un instant et meure; le rouge, maintenu par l'aile, reste à son côté, s'affaisse peu à peu et ferme lentement les yeux.
Le sentenciador, d'accord avec ce que prescrit le gouvernement, proclame vainqueur le rouge; un hurlement sauvage salue la sentence, hurlement prolongé, uniforme, qui s'entend par tout le pueblo. Qui l'entend de loin comprend alors que c'est le dejado (outsider) qui a gagné, sans quoi le tumulte durerait moins longtemps. Il en est de même parmi les nations; lorsqu'une petite a réussi à remporter une victoire sur une grande, elle la chante et la raconte pendant des siècles et des siècles.
--Vois-tu? dit Bruno à son frère avec dépit, si tu m'avais écouté, nous aurions maintenant cent pesos, par ta faute nous sommes sans un cuarto.
Társilo ne répondit pas, mais regarda autour de lui comme s'il cherchait quelqu'un.
--Il est là, il parle avec Pedro, ajouta Bruno; il lui donne de l'argent, beaucoup d'argent!
En effet, José comptait des pièces d'argent dans la main du mari de Sisa. Ils échangèrent encore quelques mots en secret puis se séparèrent, paraissant tous deux satisfaits.
--Pedro aura accepté ses conditions; c'est à cela que tu es aussi décidé! soupira Bruno.
Társilo restait sombre et pensif; avec la manche de sa chemise il essuyait la sueur qui perlait à son front.
--Frère, dit Bruno, j'y vais si tu ne te décides pas; la ley [189] continue, le lásak doit gagner et nous ne devons laisser perdre aucune occasion. Je veux parier à la prochaine soltada; qui donne le plus? C'est dit, nous vengerons le père.
--Attends! lui dit Társilo qui le regarda fixement dans les yeux--tous deux étaient pâles;--je vais avec toi, tu as raison: nous vengerons le père.
Il s'arrêta cependant et de nouveau s'essuya le front.
--Qu'attends-tu? demanda Bruno impatient.
--Sais-tu quelle est la soltada qui suit? vaut-elle la peine?...
--Comment! tu n'as pas entendu? Le búlik de Capitan Basilio contre le lásak dé Capitan Tiago; selon la loi du jeu c'est le lásak qui doit gagner.
--Ah, le lásak! moi aussi je parierais... mais assurons-nous en d'abord.
Bruno fit un geste d'impatience, mais suivit son frère; celui-ci examina bien le coq, l'analysa, réfléchit, posa quelques questions; le malheureux avait des doutes; Bruno nerveux le regardait avec colère.
--Mais, ne vois-tu pas cette large écaille ici, près de l'éperon? et ces pattes? que veux-tu de plus? Regarde ces jambes, étends ces ailes! Et cette écaille qui prend sur cette large là, vois, elle est double!
Társilio ne l'entendait pas, il continuait son examen de l'animal; le bruit de l'or et de l'argent arrivait à ses oreilles.
--Voyons maintenant le búlik, dit-il d'une voix étouffée.
Bruno tapa du pied d'impatience et grinça des dents, mais obéit à son frère.
Ils s'approchèrent de l'autre groupe. Là, on armait le coq, on choisissait les navajas, l'attacheur préparait la soie rouge, l'enduisait de cire et la frottait à diverses reprises.
Társilo enveloppa l'animal d'un regard sombre; il lui semblait qu'il ne voyait pas le coq, mais autre chose dans l'avenir. Il se passa la main sur le front et, d'une voix sourde, interrogea son frère.
--Es-tu disposé?
--Moi? il y a longtemps; sans avoir besoin de les voir!
--Est-ce que... notre pauvre soeur...
--Bah! Ne t'a-t-on pas dit que le chef est D. Crisóstomo? ne l'as-tu pas vu passer avec le capitaine général? Quel péril courons-nous?
--Et si nous mourons?
--Notre pauvre père n'est-il pas mort d'avoir reçu des coups de bâton?
--Tu as raison.
Les deux frères cherchèrent José parmi les groupes.
Mais aussitôt l'hésitation reprit Társilo.
--Non! allons-nous en d'ici, nous allons nous perdre! s'écria-t-il.
--Va-t'en si tu veux, j'accepte!
--Bruno!
Malheureusement un homme s'approcha et leur dit:
--Vous pariez? Je suis pour le búlik.
Les deux frères ne répondirent point.
--Je paye!
--Combien? demanda Bruno.
L'homme compta ses pièces de quatre pesos. Bruno le regardait sans respirer.
--J'en ai deux cents; cinquante contre quarante!
--Non! dit Bruno résolu; mettez...
--Bon! cinquante contre trente!
--Doublez si vous voulez!
--Bien! le búlik est à mon patron et je viens de gagner; cent contre soixante.
--Entendu! Attendez que j'aille chercher l'argent.
--Mais je serai dépositaire, dit l'autre à qui la mine de Bruno n'inspirait guère confiance.
--Cela m'est égal, répondit celui-ci se fiant à la force de ses poings.
Et se retournant vers son frère, il lui dit:
--Va-t'en si tu veux, moi je reste.
Társilo réfléchit: il aimait Bruno et le jeu; il ne pouvait laisser seul son cadet.--Soit! murmura-t-il.
Ils vinrent vers José: celui-ci sourit en les voyant.
--Oncle! dit Társilo.
--Qu'y a-t-il?
--Combien donnes-tu?
--Je vous l'ai déjà dit: si vous vous chargez d'en chercher d'autres pour surprendre le quartier, je vous donne trente pesos à chacun et dix à chaque compagnon. Si tout réussit bien, chacun en recevra cent et vous le double: D. Crisóstomo est riche!
--Accepté! s'écria Bruno; donne l'argent.
--Je savais bien que vous étiez vaillants comme votre père! Venez par ici, que ceux qui l'ont tué ne nous entendent pas! dit José en leur montrant les gardes civils.
Et, les emmenant dans un coin, il ajouta en leur comptant l'argent:
--Demain D. Crisóstomo arrive; il apporte des armes. Après-demain soir, vers huit heures, allez au cimetière et là je vous transmettrai ses dernières instructions. Vous avez le temps de chercher des compagnons.
Il s'en alla. Les deux frères paraissaient avoir changé de rôle: Társilo était tranquille, Bruno pâle.
XLVII
LES DEUX DAMES
Tandis que Capitan Tiago jouait son lásak, Da. Victorina se promenait à travers le pueblo pour voir ce qu'étaient les maisons et les cultures des indolents Indiens. Elle s'était habillée le plus élégamment qu'elle avait pu, ornant sa robe de soie de tous ses rubans et de toutes ses fleurs afin d'en imposer aux provinciaux et de leur montrer quelle distance les séparait de sa personne sacrée; donnant le bras à son mari boiteux elle se pavanait par les rues du pueblo à la grande stupéfaction des habitants. Le cousin Linares était resté à la maison.
--Quelles vilaines maisons ont donc ces Indiens! commença Da. Victorina en faisant la moue; je ne sais comment on peut y habiter, il faut être indien! Qu'ils sont donc mal élevés et orgueilleux! Ils passent à côté de nous sans se découvrir! Frappe sur leur chapeau comme font les curés et les lieutenants de la garde civile; enseigne-leur la politesse.
--Et, s'ils me battent? demanda le Dr. de Espadaña.
--N'es-tu pas un homme?
--Oui, mais... mais je suis boiteux!
Da. Victorina devenait de mauvaise humeur; les rues n'avaient pas de trottoir, la poussière salissait la queue de sa robe. Des jeunes filles passaient près d'elle qui baissaient les yeux et n'admiraient point comme elles le devaient sa luxueuse toilette. Le cocher de Sinang qui la conduisait avec sa cousine dans un élégant tres-por-ciento [190]! eut l'audace de lui crier: tabi [191]! d'une voix si imposante qu'elle dut se ranger:--Regarde cette brute de cocher, protesta-t-elle. Je vais dire à son maître qu'il ait à mieux éduquer ses domestiques.
Puis elle ordonna.
--Allons-nous en!
Son mari, craignant un orage, tourna sur ses talons et obéit au commandement.
Ils se rencontrèrent avec l'alférez; on se salua. Le mécontentement de Da. Victorina s'en accrut encore car, non seulement le militaire ne lui avait adressé aucun compliment sur son costume, mais elle avait cru remarquer qu'il l'avait regardée presque avec moquerie.
--Tu ne devais pas donner la main à un simple alférez, dit-elle à son mari, lorsque l'officier se fut éloigné; à peine s'il a touché son casque et toi tu as retiré ton chapeau; tu ne sais pas garder ton rang!
--I... ici, c'est lui le chef!
--Que nous importe? sommes-nous indiens par hasard?
--Tu as raison! répondit D. Tiburcio qui ne voulait pas se disputer.
Ils passèrent devant le quartier. Da. Consolacion était à la fenêtre, comme d'ordinaire, vêtue de flanelle et fumant son puro. Comme la maison était basse les deux dames se regardèrent et Da. Victorina la distingua très bien; la Muse de la Garde Civile l'examina de pied en cap, puis avançant la lèvre inférieure, elle cracha en tournant la tête d'un autre côté. Cette affectation de mépris mit à bout la patience de la doctoresse qui, laissant son mari sans appui, vint, tremblante de colère, impuissante à articuler une parole, se placer devant la fenêtre de l'alféreza. Da. Consolacion retourna lentement la tête, regarda son antagoniste avec le plus grand calme et, de nouveau, cracha à terre avec le plus grand dédain.
--Qu'avez-vous, Doña? demanda-t-elle.
--Pourriez-vous me dire, señora, pourquoi vous me dévisagez de cette façon? Etes-vous jalouse? put enfin dire Da. Victorina.
--Moi, jalouse, et de vous? répondit nonchalamment la Méduse; oui, je suis jalouse de vos frisures!
--Allons, vous! intervint le docteur; ne fais pas c... cas de ces sot... sottises!
--Laisse-moi, il faut que je lui donne une leçon à cette éhontée! répondit la doctoresse en bousculant son mari qui manqua d'embrasser la terre.
--Faites attention à qui vous parlez! dit-elle en se retournant vers Da. Consolacion. Ne croyez pas que je sois une provinciale ni une femme à soldats! Chez moi, à Manille, les alféreces n'entrent pas; ils attendent à la porte.
--Holà, Excellentissime Señora Puput! les alféreces n'entrent pas, mais vous recevez les invalides, comme celui-ci! ah! ah! ah!
Si elle avait été moins fardée on aurait vu rougir Da. Victorina; elle voulut se précipiter vers son ennemie, mais la sentinelle l'arrêta. La rue se remplissait de curieux.
--Sachez que je m'abaisse en parlant avec vous; les personnes de catégorie comme moi ne doivent pas... Voulez-vous laver mon linge, je vous paierai bien! Croyez-vous que je ne sache pas que vous êtes une blanchisseuse!
Da. Consolacion se redressa furieuse; être appelée blanchisseuse l'avait blessée:
--Croyez-vous que nous ne sachions pas qui vous êtes? Allez, mon mari me l'a dit! Señora, moi au moins je n'ai jamais appartenu qu'à un seul homme, mais vous? Il faut mourir de faim pour s'embarrasser du reste, du rebut de tout le monde.
Le coup atteignit Da. Victorina en pleine poitrine; elle se retroussa, ferma les poings et hurla:
--Descendez donc, vieille truie, que je casse cette figure malpropre! Maîtresse de tout un bataillon, prostituée de naissance!
Rapidement la Méduse disparut de la fenêtre; plus rapidement encore on la vit descendre en courant, agitant le terrible fouet de son mari.
D. Tiburcio, suppliant, s'interposa, mais il n'aurait pas empêché le combat si l'alférez n'était arrivé.
--Eh bien, señoras... D. Tiburcio!
--Donnez un peu plus d'éducation à votre femme, achetez-lui de plus beaux costumes et, si vous n'avez pas d'argent, volez-en à ceux du pueblo, vous avez des soldats pour cela! criait Da. Victorina.
--Je suis là, señora! pourquoi ne me cassez-vous pas la figure? Vous n'avez donc que de la langue et de la salive, Doña Excelencias!
--Señora! s'écria l'alférez furieux! vous êtes heureuse que je me souvienne que vous êtes une femme, car sinon je vous crèverais à coups de pied avec toutes vos boucles et tous vos rubans!
--Se... señor alférez!
--Allez, charlatan! Vous ne portez pas de pantalons, Juan Lanas [192]!
S'armant l'une de paroles et de gestes, l'autre de cris, d'insultes et d'injures, elles se jetèrent à la tête tout ce qu'il y avait en elles de sale et de honteux, ce fut un fleuve d'ordures qui les inonda toutes deux. Tous quatre parlaient à la fois; dans cette multitude de mots, de nombreuses vérités se révélèrent au grand jour, mais en de tels termes que nous renonçons à les reproduire. S'ils n'entendaient pas tout, les curieux ne laissaient pas de se divertir beaucoup; ils attendaient la bataille. Malheureusement pour les amateurs de spectacle, le curé vint à passer qui rétablit la paix.
--Señores, señoras! quelle honte! Señor alférez!
--Que venez-vous faire ici, hypocrite, carliston?
--D. Tiburcio, emmenez votre femme! Señora, contenez votre langue!
--C'est à ces voleurs de pauvres que je parlais!
Peu à peu le dictionnaire d'épithètes sonores s'épuisa, les deux mégères éhontées ne trouvèrent plus rien à se dire et tout en se menaçant, en s'injuriant encore, les deux couples se séparèrent peu à peu. Fr. Salvi allait de l'un à l'autre, se prodiguant; si notre ami le correspondant avait été là!...
--Nous repartons aujourd'hui même pour Manille et nous nous présenterons au capitaine général! disait Da. Victorina furieuse à son mari. Tu n'es pas un homme!
--Mais... mais, femme, et les gardes? je suis boiteux!
--Tu dois le provoquer au sabre ou au pistolet, ou sinon... sinon...
Et elle regarda sa denture.
--Fille, je n'ai jamais manié...
Da. Victorina ne le laissa pas terminer. D'un mouvement sublime elle lui arracha son dentier, le jeta au milieu de la rue et l'écrasa sous ses pieds. Lui pleurant presque, elle le criblant de sarcasmes, ils arrivèrent à la maison de Capitan Tiago. En ce moment Linares causait avec Maria Clara, Sinang et Victoria et, comme il ne savait rien de la dispute, l'arrivée si brusque de ses cousins l'inquiéta. Maria Clara, qui était couchée sur un fauteuil garni d'oreillers et de couvertures, ne fut pas peu surprise de la nouvelle physionomie de son docteur.
--Cousin, dit Da. Victorina, tu vas aller provoquer l'alférez à l'instant même ou sinon...
--Pourquoi? demanda Linares étonné.
--Tu vas le provoquer immédiatement ou sinon je dis ici et à tout le monde qui tu es.
--Mais, Da. Victorina!
Les trois amies se regardèrent.
--Qu'en dis-tu? L'alférez nous a insultés, il a dit que tu étais ce que tu es! La vieille sorcière est descendue avec un fouet pour nous frapper et celui-ci, celui-ci s'est laissé insulter... un homme!
--Tiens! dit Sinang, on s'est battu et nous n'avons rien vu!
--L'alférez a brisé les dents du docteur! ajouta Victorina.
--Aujourd'hui même nous partons pour Manille; toi, tu vas rester ici pour le provoquer; sinon je dis à D. Santiago que ce que tu lui as raconté n'est qu'un mensonge, je lui dis...
--Mais, Da. Victorina, Da. Victorina! interrompit Linares tout pâle. Et, s'approchant d'elle, il ajouta à voix basse:
--Ne me faites pas souvenir... Ne soyez pas imprudente, surtout en ce moment.
Capitan Tiago entra; il revenait de la gallera, triste, soupirant: il avait perdu son lásak.
Il n'eut pas le temps de souffler; en peu de mots, mélangés de beaucoup d'insultes, Da. Victorina lui raconta ce qui s'était passé en s'efforçant, naturellement, de se mettre en bonne posture.
--Linares va le défier, entendez-vous? ou bien ne le laissez pas se marier avec votre fille, ne le permettez pas! S'il n'est pas courageux, il ne mérite pas Clarita.
--Comment, tu te maries avec ce señor? lui demanda Sinang dont les yeux rieurs se remplirent de larmes; je savais que tu étais discrète, mais je ne te croyais pas inconstante.
Maria Clara, pâle comme la cire, se mit sur son séant, ses grands yeux effarés regardèrent son père, Da. Victorina et Linares. Celui-ci rougit, Capitan Tiago baissa la tête, mais la doctoresse ajouta:
--Rappelle-toi bien ce que je te dis, Clarita, ne te marie jamais à un homme qui ne porte pas de pantalons; ce serait t'exposer à ce que tout le monde t'insulte, même les chiens.
La jeune fille ne lui répondit pas.
--Conduisez-moi à ma chambre, dit-elle à ses amies, je ne puis pas encore y aller seule.
Elles l'aidèrent à se lever, leurs bras ronds entourèrent sa ceinture et, sa tête marmoréenne appuyée sur l'épaule de la belle Victoria, la jeune fille regagna son alcôve.
Le soir même, les deux époux firent leurs paquets, présentèrent à Capitan Tiago leur compte, qui se montait à quelques milliers de pesetas, et le lendemain matin, à la première heure, ils partaient pour Manille dans la voiture de leur hôte. Quant au timide Linares, ils lui confiaient le rôle de vengeur.
XLVIII
L'ÉNIGME
Elles reviendront les noires hirondelles...
Gustavo A. Becquer.
Ainsi que José l'avait annoncé, Ibarra arriva le lendemain. Sa première visite fut pour la famille de Capitan Tiago; il espérait voir Maria Clara et lui annoncer que Son Illustrissime Grandeur l'avait réconcilié avec la Religion; il apportait pour le curé une lettre de recommandation, écrite de la main même de l'archevêque. La tante Isabelle, qui avait beaucoup d'affection pour le jeune homme et voyait avec plaisir son mariage avec sa nièce, en fut toute réjouie. Gapitan Tiago était sorti.
--Entrez, lui dit la tante en son mauvais castillan; Maria, D. Crisóstomo est rentré en grâce avec Dieu, l'archevêque l'a désexcommunié!
Mais le jeune homme ne put avancer, le sourire se gela sur ses lèvres, la parole s'enfuit de sa mémoire. Appuyé au balcon, debout, à côté de Maria Clara, était Linares; il faisait des bouquets avec les fleurs et les feuilles des plantes grimpantes; sur le sol gisaient des roses effeuillées et des sampagas; Maria Clara, couchée dans son fauteuil, pâle, pensive, le regard triste, jouait avec un éventail d'ivoire moins blanc que ses doigts effilés.
A la vue d'Ibarra, Linares blêmit et les joues de Maria Clara se teintèrent de carmin. Elle essaya de se lever mais, les forces lui manquant, elle baissa les yeux et laissa tomber son éventail.
Pendant quelques secondes régna un silence embarrassant. Enfin Ibarra put s'avancer et, tremblant, il murmura:
--J'arrive à l'instant, je suis accouru pour te voir... Je te trouve mieux que je ne le croyais.