Au Pays des Moines (Noli me Tangere)

Chapter 27

Chapter 273,968 wordsPublic domain

Et le troisième commandement épluché et commenté, lues toutes les causes de pécher contre lui, elle regarda de nouveau vers le lit; maintenant la tante levait ses lunettes et se frottait les yeux; elle avait vu sa nièce porter son mouchoir à ses yeux comme pour essuyer des larmes.

--Hum! dit-elle, hem! la pauvre enfant s'est endormie pendant le sermon.

Et, replaçant ses lunettes sur le bout de son nez, elle ajouta:

--Nous allons voir si, de même qu'elle n'a pas sanctifié les fêtes, elle n'a pas honoré son père et sa mère.

Et, d'une voix plus lente, plus nasillarde encore, elle lut le quatrième commandement, croyant donner ainsi plus de solennité à son acte, comme elle l'avait vu faire à beaucoup de moines; la tante Isabel n'avait jamais entendu prêcher un quaker, sans quoi elle se serait mise aussi à trembler.

La jeune fille, en ce moment, s'essuyait de nouveau les yeux, sa respiration devenait plus forte.

--Quelle âme pure! pensait la vieille dame; elle qui est si obéissante, si soumise avec tous? J'ai péché beaucoup plus que cela et n'ai jamais pu pleurer pour de bon!

Et elle commença le cinquième commandement, avec des pauses plus longues, une voix plus parfaitement nasillarde encore, et un tel enthousiasme qu'elle n'entendait pas les sanglots étouffés de sa nièce. Ce ne fut qu'en s'arrêtant après les considérations sur l'homicide à main armée qu'elle perçut les gémissements de la pécheresse. Alors, d'un ton qui surpassait le sublime, d'une voix qu'elle s'efforçait de rendre menaçante, elle lut la suite du commandement et voyant que Maria Clara n'avait pas cessé de pleurer.

--Pleure, ma fille, pleure! lui dit-elle en s'approchant du lit; plus tu pleureras, plus promptement te pardonnera Dieu. Que ta douleur de contrition soit meilleure que celle d'attrition. Pleure, ma fille, pleure, tu ne sais pas quelle joie te vient de pleurer! Frappe-toi aussi la poitrine, pas trop fort, car tu es encore malade.

Mais, comme si la douleur avait besoin de mystère et de solitude, Maria Clara, se voyant surprise, cessa peu à peu de soupirer, sécha ses yeux sans dire un mot, sans rien répondre à sa tante.

Celle-ci poursuivit sa lecture mais, comme la plainte de son public avait cessé, elle perdit son enthousiasme; les derniers commandements lui donnèrent sommeil et la firent bâiller, ce qui interrompit le monotone nasillement.

--Il faut l'avoir vu pour le croire! pensait la bonne vieille; cette enfant pèche comme un soldat contre les cinq premiers commandements et du sixième au dixième, pas un péché véniel; c'est le contraire de nous toutes! On voit de drôles de choses maintenant.

Et elle alluma un grand cierge à la Vierge d'Antipolo et deux autres plus petits à Notre-Dame du Rosaire et à Notre-Dame del Pilar, prenant bien soin de décrocher et de mettre dans un coin un crucifix d'ivoire pour lui donner à entendre que les cierges ne brûlaient pas pour lui. La Vierge de Delaroche fut également exclue de cette illumination; c'était une étrangère inconnue et la tante Isabel n'avait pas encore entendu dire qu'elle eût fait aucun miracle.

Nous ignorons ce qui se passa pendant la confession qui se fit le soir; nous respectons ces secrets. Elle fut longue et la tante, qui de loin veillait sur sa nièce, put remarquer que, au lieu de tendre l'oreille aux paroles de la malade, le curé au contraire avait la figure tournée vers elle; on aurait dit qu'il voulait deviner les pensées de la jeune fille ou les lire dans ses beaux yeux.

Pâle, les lèvres serrées, le P. Salvi sortit de l'appartement. A voir son front obscurci et couvert de sueur on aurait dit que c'était lui qui s'était confessé et que l'absolution lui avait été refusée.

--Jésus, Marie, Joseph! dit la tante en se signant pour chasser une mauvaise pensée; qui peut comprendre les jeunes filles d'à présent?

XLV

LES PERSÉCUTÉS

A la faveur de la faible clarté que diffuse la lune à travers les épaisses frondaisons des grands arbres, un homme vague par le bois; son pas est lent mais assuré. De temps en temps, comme pour s'orienter, il siffle un air particulier auquel, de loin, un autre sifflement répond par le même air. L'homme attentif écoute, puis poursuit sa route vers le côté d'où partent ces sons lointains.

Enfin, après avoir lutté contre les multiples obstacles qu'oppose une forêt vierge à la marche de l'homme, surtout la nuit, il arrive à une petite clairière baignée par la lumière de la lune en son premier quartier. Des roches élevées, couronnées d'arbres, s'érigent à l'entour formant comme un amphithéâtre en ruines; d'autres arbres récemment coupés, des troncs encore carbonisés gisent au milieu, confondus avec d'énormes rocs que la nature recouvre à demi de son vert manteau.

A peine l'inconnu entrait-il dans la clairière qu'une autre forme humaine, sortant prudemment de derrière un grand rocher, s'avança un revolver à la main.

--Qui es-tu? demanda-t-elle en tagal, d'une voix impérieuse en armant le chien de son arme.

--Le vieux Pablo est-il parmi vous? répondit l'arrivant d'une voix tranquille, sans déférer à la question qui lui était posée, sans paraître intimidé.

--Tu parles du capitaine? Oui, il est là.

--Dis-lui alors qu'Elias le cherche.

--Vous êtes Elias? demanda l'autre avec un certain respect; et il s'approcha, sans pour cela cesser de tenir son revolver prêt à faire feu; eh bien!... venez.

Elias le suivit.

Ils pénétrèrent dans une sorte de caverne qui se creusait dans les profondeurs de la terre. Le guide, qui connaissait le chemin, avertissait le pilote quand il fallait descendre, s'incliner ou se traîner couché; cependant le trajet ne dura pas longtemps; ils arrivèrent à une espèce de salle, éclairée misérablement par des torches de goudron où, les uns assis, les autres couchés, douze ou quinze individus armés, sales, déchirés, sinistres, causaient tout bas entre eux. Les coudes appuyés sur une pierre faisant l'office de table, un vieillard, la physionomie triste, la tête enveloppée d'un bandeau sanglant, contemplait cette lumière qui répandait tant de fumée pour si peu de clarté; si nous ne reconnaissions pas l'endroit pour une caverne de tulisanes, le désespoir qui se peignait sur la figure du vieillard nous aurait fait croire que c'était la Tour de la Faim, la veille du jour où Ugolin dévora ses enfants.

Lorsque Elias arriva avec son guide, les hommes furent pour se lever, mais un signe de leur camarade les tranquillisa, ils se contentèrent d'examiner le pilote qui était complètement désarmé.

Le vieillard tourna lentement la tête et aperçut Elias qui restait debout, grave, la tête découverte, plein de tristesse, le coeur ému.

--C'était donc toi? demanda le vieux chef, dont le regard, en reconnaissant le jeune homme s'anima quelque peu.

--En quel état vous trouvai-je? murmura Elias à mi-voix et remuant la tête.

Le vieillard baissa la tête en silence, fît un signe aux hommes qui se levèrent et s'éloignèrent, non sans mesurer des yeux la taille et les muscles du pilote.

--Oui! dit le vieillard à Elias lorsqu'ils se trouvèrent seuls; il y a six mois lorsque je te donnai l'hospitalité chez moi, c'était moi qui avais pitié de toi; maintenant le sort a changé, c'est à toi de me plaindre. Mais assieds-toi et dis-moi comment tu as fait pour arriver jusqu'ici.

--Il y a quinze jours qu'on m'a parlé de votre malheur, répondit le jeune homme lentement et à voix basse, regardant vers la lumière; je me suis mis aussitôt en route, vous cherchant de montagne en montagne; j'ai parcouru presque deux provinces.

--Pour ne pas verser le sang innocent, j'ai dû fuir; mes ennemis craignaient de se présenter et je ne voyais jamais devant moi que quelques malheureux ne m'ayant pas fait le moindre mal.

Après une courte pause, pendant laquelle il s'efforça de lire sur le visage sombre du vieillard les pensées qui s'y peignaient, Elias reprit:

--Je suis venu vous soumettre une proposition. Après avoir inutilement recherché quelque reste de la famille qui a causé le malheur de la mienne, je me suis décidé à quitter la province où je vivais pour émigrer vers le Nord et me fixer là, parmi les tribus infidèles et indépendantes. Voulez-vous abandonner la vie que vous commencez et venir avec moi? Je serai votre fils, puisque vous avez perdu vos enfants et que je n'ai plus de famille, je retrouverai en vous un père à aimer et à servir.

Le vieillard remua la tête en signe de refus.

--A mon âge, dit-il, quand on a pris une résolution désespérée c'est qu'on n'en peut plus prendre d'autre. Quand un homme comme moi, qui a passé sa jeunesse et son âge mûr à travailler pour assurer son avenir et celui de ses enfants, qui s'est toujours soumis à toutes les volontés de ses supérieurs, dont la conscience est nette, qui a tout subi pour vivre en paix, pour s'assurer toute la tranquillité possible, quand cet homme, arrivé à un âge où le temps a refroidi l'ardeur de son sang, presque sur le bord de la tombe, renonce à tout son passé, à tout ce qu'il croyait devoir être le bonheur de ses derniers jours, c'est parce qu'après mûre réflexion il a jugé que la paix n'existe pas, qu'elle n'est pas le suprême bien! Pourquoi traîner sur une terre étrangère de misérables jours? J'avais deux fils, une fille, un foyer, une fortune; je jouissais de la considération, du respect de tous; maintenant je suis comme un arbre dépouillé de ses branches nu et désolé, comme un fauve dans la forêt, j'erre fugitif sentant derrière moi la meute et le chasseur, et tout cela, pourquoi? Parce qu'un homme a déshonoré ma fille, parce que mes fils ont voulu demander raison de son infamie à cet homme, placé au dessus des autres par le titre de ministre de Dieu. Eh bien! moi, père, moi, déshonoré dans ma vieillesse, j'ai pardonné l'injure, je me suis montré indulgent pour les passions de la jeunesse et les faiblesses de la chair; et puis, le mal était irréparable, que pouvais-je, que devais-je faire, sinon me taire et sauver tout ce qui pouvait être sauvé? Mais lui, le criminel, a eu peur d'une vengeance plus ou moins prochaine, il a cherché la perte de mes fils. Savez-vous ce qu'il a fait? Non? Savez-vous que l'on a simulé un vol au couvent et que l'on impliqua un de mes fils dans le procès? L'autre étant absent ne put être inquiété. Vous imaginez-vous les tortures auxquelles il fut soumis? Oui, n'est-ce pas, elles sont en usage dans tous les pueblos. Eh bien! j'ai vu mon fils pendu par les cheveux, j'ai entendu ses cris, ses appels, mon nom, et moi, lâche, ne voulant point compromettre la paix de mon existence, je n'ai su ni tuer ni mourir! Le vol ne put être prouvé, la calomnie se révéla, le curé fut puni, changé de pueblo, mais mon pauvre enfant mourut de ses blessures.

Alors ils eurent peur de mon autre fils qu'ils savaient moins couard que moi; ils craignirent en lui le bourreau qui vengerait la mort de son frère! comme il avait oublié de se munir d'une cédule de domicile, on saisit ce prétexte pour le faire arrêter par la garde civile, il fut maltraité, excité, et à force d'injures et de mauvais traitements, acculé au suicide! Et moi j'ai survécu à tant de honte! mais si le courage du père m'a manqué pour défendre mes fils, il me reste un coeur pour me venger et je me vengerai! Les mécontents se sont réunis sous mon commandement, mes ennemis par leurs exactions renforcent ma troupe chaque jour, le jour où je me trouverai assez fort je descendrai dans la plaine et j'éteindrai dans le feu ma vengeance et ma vie! Oui, ce jour viendra ou il n'y a pas de Dieu [179]!

Le vieillard se leva nerveux, et le regard scintillant, la voix caverneuse, il ajouta en arrachant ses longs cheveux:

--Malédiction, malédiction sur moi qui ai contenu la main vengeresse de mes fils; c'est moi qui les ai assassinés! Si j'avais laissé mourir le coupable, j'aurais au moins pu croire à la justice de Dieu et à celle des hommes et mes fils seraient encore là, à mes côtés, fugitifs sans doute, mais je les aurais et ils ne seraient pas morts dans les supplices! Je n'étais pas né pour être père, c'est pour cela que je ne les ai plus! Malédiction sur moi qui malgré mon âge n'avais pas, avec les années, appris à connaître le milieu dans lequel je vivais! Mais par le feu, par le sang et par ma propre mort je saurai les venger!

Dans l'excès de sa douleur le malheureux père avait arraché son bandage et rouvert la blessure de son front, d'où jaillit un filet de sang.

--Je respecte votre douleur, reprit Elias, et comprends votre vengeance; moi aussi, comme vous, j'ai une haine à assouvir et cependant, par crainte de frapper un innocent, je préfère oublier la cause de mes malheurs.

--Tu peux oublier, toi, tu es jeune, tu n'as perdu ni un fils ni l'espérance dernière! Moi non plus, je te le jure, je ne frapperai pas un innocent. Vois-tu cette blessure? Je me la suis laissé faire pour ne pas blesser un pauvre cuadrillero qui accomplissait son devoir.

--Mais, dit Elias après un moment de silence, voyez quel épouvantable incendie vous allez allumer dans notre malheureux pays. Si, de votre propre main, vous satisfaites votre vengeance, vos ennemis prendront de terribles représailles, non contre vous, non contre ceux qui ont des armes, mais contre le peuple qui, selon l'habitude, restera le seul accusé. Que d'injustices s'en suivront!

--Que chacun, que le peuple apprenne à se défendre!

--Vous savez bien que ce n'est pas possible! Ecoutez, je vous ai connu autrefois, quand vous étiez heureux, alors vous me donniez de sages conseils; me permettrez-vous...

Le vieillard se croisa les bras et parut attendre.

--Señor, continua Elias en pesant chacune de ses paroles, j'ai eu le bonheur de rendre un grand service à un jeune homme riche, au coeur bon, noble, voulant le bien de son pays. Qu'il ait des relations à Madrid, on le dit, mais je l'ignore; ce que je puis vous assurer, c'est qu'il est des amis du capitaine général. Que diriez-vous si nous l'intéressions à la cause des malheureux, si nous en faisions le porte-voix des plaintes du peuple?

Le vieillard secoua la tête:

--Il est riche, dites-vous? Les riches ne pensent qu'à accroître leurs richesses; l'orgueil, le désir de paraître les aveugle, et, comme d'ordinaire leur vie est facile, surtout lorsqu'ils ont des amis puissants, il n'en est pas un qui veuille risquer de compromettre son repos pour venir en aide à ceux qui souffrent. Je le sais moi qui fus riche!

--Celui dont je vous parle ne ressemble point aux autres; c'est un fils qui a été insulté dans la mémoire de son père, c'est un jeune homme qui, devant se marier avant peu, songe à l'avenir, à un avenir qu'il veut beau pour ses enfants.

--Alors c'est un homme qui va être heureux; notre cause n'est pas celle des gens heureux.

--Non, mais c'est celle des hommes de coeur!

--Soit, reprit le vieillard en s'asseyant; je suppose qu'il consente à être notre porte-parole même auprès du capitaine général, je suppose qu'il trouve à Madrid des députés qui plaident pour nous, croyez-vous qu'on nous fera justice?

--Essayons, avant de recourir aux mesures sanglantes, répondit Elias. Cela doit vous surprendre que moi, autre persécuté, jeune et robuste, je vous propose, à vous, vieux et faible, des moyens pacifiques! C'est que je les ai vues si nombreuses les misères dont nous sommes la cause aussi bien que nos tyrans; ce sont toujours les désarmés qui paient.

--Et si nos démarches n'aboutissent à aucun résultat!

--Il y aura toujours un résultat, croyez-moi; tous les gouvernants ne sont pas injustes. Mais si l'on ne nous écoutait pas, si l'on dédaignait notre plainte, si les puissants restaient sourds à la douleur de leurs semblables, je serais le premier à me tenir à vos ordres!

Rempli d'enthousiasme, le vieillard embrassa le jeune homme.

--J'accepte ta proposition, Elias; je sais que tu tiendras ta parole. Tu viendras à moi et je t'aiderai à venger tes parents comme tu m'aideras à venger mes fils, mes fils qui étaient jeunes, fiers et braves comme toi!

--En attendant, señor, vous éviterez, toute action violente.

--Tu exprimeras les plaintes du peuple, tu les connais. Quand saurai-je la réponse?

--Dans quatre jours, envoyez-moi un homme à la plage de San Diego, je lui dirai la décision de la personne sur qui je compte... Si elle accepte, on nous fera justice; sinon, je serai le premier qui tombera dans la lutte que nous entreprendrons.

--Elias ne mourra pas, Elias sera le chef, quand le Capitan Pablo sera tombé satisfait dans sa vengeance, dit le vieillard.

Et lui-même accompagna le pilote jusqu'à ce qu'il fût sorti de la caverne.

XLVI

LA GALLERA

Pour sanctifier l'après-midi du dimanche, en Espagne, on va d'ordinaire à la plaza de toros; aux Philippines, on se rend à la gallera. Les combats de coqs, introduits dans le pays il y a environ un siècle, sont aujourd'hui un des vices du peuple; les Chinois se passeraient plus facilement d'opium que les Philippins de ce jeu sanglant.

Le pauvre, désireux de gagner de l'argent sans travailler, y va risquer le peu qu'il a, le riche y recherche une distraction au prix de l'argent que lui laissent les festins et les messes d'actions de grâce; l'éducation de son coq lui coûte d'ailleurs beaucoup de soins, plus peut-être que celle de son fils.

Puisque le gouvernement le permet et même le recommande presque, en ordonnant que le spectacle ne se donnera que sur les places publiques, aux jours de fête (afin que tout le monde puisse le voir et que l'exemple entraîne les hésitants), après la grand'messe jusqu'au crépuscule (pendant huit heures!) nous allons nous aussi assister à ce jeu, certains d'y retrouver quelques personnes de connaissance.

La gallera de San Diego ne se différencie de celles que l'on voit dans les autres pueblos que par quelques détails. Elle est divisée en trois compartiments. D'abord l'entrée: c'est un rectangle d'environ vingt mètres de long sur quatorze de large; sur un côté s'ouvre une porte d'ordinaire gardée par une femme chargée de recouvrer le sa pintû, c'est-à-dire le droit d'entrée. De ce droit que chacun verse le Gouvernement prend une part qui lui rapporte en tout quelques centaines de milliers de pesos par an: on dit que cet argent, dont le vice paye sa liberté, sert à élever de magnifiques écoles, à jeter des ponts, à tracer des routes, à instituer des prix pour encourager l'agriculture et l'industrie... béni soit le vice qui produit de si heureux résultats!--Dans cette première enceinte se tiennent les vendeuses de buyo, de cigares, de pâtisseries et de comestibles, etc.; y pullulent également les enfants amenés par leurs pères ou par leurs oncles et par eux soigneusement initiés à tous les secrets de la vie.

Ce compartiment communique avec un autre, de proportions légèrement plus grandes, une sorte de foyer où se réunit le public avant les soltadas [180]. Là se trouve la plus grande partie des coqs, retenus au sol par une corde attachée à un piquet fait d'un os ou d'une branche de palma brava [181], là se réunissent les brelandiers, les aficionados [182], l'homme expert à attacher la navaja, là se passent les contrats, se méditent les coups à faire, se sollicitent les emprunts, on y maudit, on y jure, on y rit aux éclats; celui-ci caresse son coq, passant la main sur le brillant plumage, celui-là examine et compte les écailles des pattes; dans ce groupe on rappelle les hauts faits des héros; voyez celui-ci qui, la colère au front, la rage au coeur, emporte suspendu par les pieds un cadavre déplumé: l'animal qui pendant des mois a été le favori, choyé, soigné nuit et jour, sur qui se fondaient tant de brillants espoirs n'est plus qu'un cadavre et va, pour une peseta, être vendu à quelque ménagère qui l'assaisonnera de gingembre et en fera ce soir même la pièce capitale de quelque succulent ragoût: Sic transit gloria mundi. Le décavé s'en retourne chez lui où l'attendent la femme inquiète et les enfants déguenillés; il a perdu à la fois son coq et son pécule. De tout ce rêve doré, de tous ces soins prodigués pendant de longs mois depuis l'aube du jour jusqu'à l'heure où le soleil se cache, de toutes ces fatigues, de tous ces travaux, il lui reste une peseta: toute cette fumée n'a laissé que cette pincée de cendres.--Là, dans ce foyer, le moins intelligent discute, le plus irréfléchi examine consciencieusement la matière, pèse, retourne, étend les ailes, palpe les muscles. Les uns sont vêtus avec élégance, suivis et entourés de tous les partisans de leurs coqs; les autres, sales, le stigmate du vice marqué sur leur face-flétrie, suivent anxieux les mouvements des riches et attendent aux aguets, car la bourse peut se vider, la passion reste; là, pas de visage qui ne soit animé; là, le Philippin n'est ni indolent, ni apathique, ni silencieux; tout y est mouvement, passion, activité; on dirait que tous sont dévorés d'une soif qu'avive encore une eau fangeuse.

De cette enceinte on passe dans l'arène que l'on nomme Rueda [183]. Le plancher, entouré de bambous, est plus élevé que celui des deux autres compartiments. A la partie supérieure, touchant presque au toit, sont les gradins sur lesquels prennent place les spectateurs qui sont en même temps les joueurs. Pendant le combat ces gradins se remplissent d'hommes et d'enfants qui crient, hurlent, jurent, se disputent: presque aucune femme ne se risque jusque-là. Dans la Rueda même se tiennent les gros messieurs, les riches, les joueurs fameux, le contratista, le sentenciador. Sur le sol, parfaitement damé, luttent les volatiles; c'est de là que le Destin distribue aux familles le rire ou les larmes, la faim ou les joyeux repas.

En entrant, nous pouvons reconnaître aussitôt le gobernadorcillo, Capitan Pablo, Capitan Basilio et aussi José, l'homme à la cicatrice, que nous avons vu si désolé de la mort de son frère.

Capitan Basilio s'approche d'un habitant du pueblo et lui demande:

--Sais-tu quel coq apporte Capitan Tiago?

--Je ne le sais pas, señor, ce matin on lui en a apporté deux, l'un est le lásak qui a gagné le talisain du consul.

--Crois-tu que mon búlik [184] puisse lutter avec lui?

--Certainement; j'y mets ma maison et ma chemise!

Mais voici Capitan Tiago. Il est vêtu, comme les grands joueurs, d'une chemise de toile de Canton, d'un pantalon de laine et d'un chapeau de jipijapa [185]; il est suivi de deux domestiques dont l'un porte le fameux lásak et l'autre un coq blanc de taille colossale.

--Sinang m'a dit que Maria va de mieux en mieux, lui dit Capitan Basilio.

--Elle n'a plus de fièvre, mais elle est encore faible.

--Vous avez perdu hier soir?

--Un peu; je sais que vous avez gagné... je vais essayer de me rattraper.

--Voulez-vous jouer le lásak? demanda Capitan Basilio en regardant le coq qu'il demanda au domestique.

--Cela dépend, s'il y a pari.

--Combien mettez-vous?

--A moins de deux, je ne le joue pas.

--Avez-vous vu mon búlik? demanda Capitan Basilio, et il appela un homme qui apporta un petit coq.

Le Capitan Tiago l'examina et, après l'avoir pesé et analysé les écailles, le rendit.

--Combien mettez-vous? demanda-t-il.

--Ce que vous voudrez.

--Deux cinq cents?

--Trois?

--Trois.

--Pour la suivante.

Le choeur de curieux et de joueurs répandit la nouvelle du combat des deux célèbres coqs dont chacun avait son histoire et sa renommée conquérante. Tous veulent voir, examiner les deux célébrités; on émet des opinions, on prophétise...

Cependant les voix se font plus hautes, la confusion augmente, la Rueda est envahie, on se bouscule sur les gradins. Les soltadores apportent sur l'arène deux coqs, un blanc et un rouge, armés déjà, mais leurs navajas sont encore enfermées dans les gaînes. On entend de nombreux cris: le blanc! le blanc! par ci, par là quelque voix crie: le rouge! Le blanc était le llamado, le rouge le dejado [186].