Au Pays des Moines (Noli me Tangere)

Chapter 26

Chapter 263,927 wordsPublic domain

Ils se marièrent donc [174] et s'en allèrent à Santa Anna passer leur lune de miel; la nuit même des noces, Da. Victorina eut une terrible indigestion, D. Tiburcio rendit grâces à Dieu et se montra dévoué et empressé. La seconde nuit cependant il se comporta en homme honorable mais, lorsque le lendemain il se regarda dans un miroir, il sourit avec mélancolie, découvrant ses gencives dégarnies: il avait vieilli d'au moins dix ans.

Enchantée de son mari, Da. Victorina le fit doter d'une bonne denture postiche, habiller et équiper par les meilleurs tailleurs de la ville, commanda des lustres et des voitures, et alla jusqu'à l'obliger à avoir deux chevaux pour les courses prochaines.

Tandis qu'elle transformait ainsi son époux, elle ne s'oubliait pas elle-même: elle abandonna la jupe de soie et la chemise de piña pour le costume européen; elle substitua les fausses nattes à la simple coiffure des Philippines, et par ses atours qui lui allaient divinement mal, troubla la paix de tout son oisif et tranquille voisinage.

Son mari, qui jamais ne sortait à pied,--elle ne voulait pas qu'il affichât son infirmité--la promenait toujours là où il n'y avait personne; elle, qui aurait voulu faire briller son mari aux yeux de tous, en souffrait beaucoup, mais elle se taisait, ne voulant pas troubler la lune de miel.

L'éclat de cet astre commença à pâlir lorsqu'il voulut lui faire des observations sur l'abus qu'elle faisait des poudres de riz.

Comme il lui faisait remarquer que rien n'était plus laid que le faux ni mieux que le naturel, Da. Victorina fronça les sourcils et regarda sa denture postiche. Il comprit et se tut.

Au bout de peu de temps elle se crut mère et annonça l'heureux événement à tous ses amis:

--Le mois prochain, moi et de Espadaña nous irons à la Pegninsule; je ne veux pas que notre fils naisse ici et qu'on l'appelle révolutionnaire.

Elle mit un de avant le nom de son mari; le de ne coûtait rien et donnait un genre. Elle signait: Victorina de los Reyes de de Espadaña; ce de de Espadaña était sa manie; ni le graveur de ses cartes de visite ni son mari n'avaient pu l'y faire renoncer.

--Si je ne mets qu'un seul de, on peut croire que tu ne l'as pas, imbécile! disait-elle à D. Tiburcio.

Continuellement elle parlait de ses préparatifs de voyage, apprenant par coeur les noms des points d'escale et c'était un plaisir de l'entendre dire:--Je vais voir l'isme du canal de Suez; De Espadaña croit que c'est le plus joli et De Espadaña a parcouru le monde entier.--Il est probable que je ne reviendrai jamais dans ce pays de sauvages.--Je ne suis pas née pour vivre ici; Aden ou Port-Saïd me conviendraient mieux; toute enfant je le croyais, etc. Dans sa géographie particulière, Da. Victorina divisait le monde en deux parties, l'Espagne et les Philippines.

Le mari sentait le ridicule de ces barbarismes mais il ne disait rien, craignant qu'elle ne se moquât de lui et ne lui fît honte de son bégaiement. Elle fit la fantasque pour augmenter ses illusions de maternité et affecta de se vêtir de couleurs chatoyantes, de s'orner de fleurs et de rubans, de se promener en robe de chambre sur l'Escolta, mais, ô désillusion! trois mois se passèrent et le rêve s'évanouit. Aucune raison ne subsistant plus pour que l'enfant devînt un révolutionnaire, elle renonça au voyage. Elle eut beau consulter les médecins, les matrones, les vieilles femmes, tout fut inutile, et, comme au grand mécontentement de Capitan Tiago elle s'était moquée de S. Pascual Bailon, elle ne voulut recourir à aucun saint ni à aucune sainte. Aussi, un ami de son mari lui dit-il un jour:

--Croyez-moi, señora, vous êtes le seul esprit fort qu'il y ait dans ce pays.

Elle sourit sans comprendre, mais le soir, avant de s'endormir, elle demanda à son mari ce que c'était que de l'esprit fort.

--Ma chère, lui répondit-il, l'es... l'esprit le plus fort que je connaisse, c'est l'ammoniaque; mon ami aura fait une figure de rhé... rhétorique.

Depuis lors, chaque fois qu'elle en trouvait l'occasion, elle ne manquait pas de dire:

--Je suis le seul ammoniaque de ce pays abruti, soit dit par rhétorique, c'est l'avis du señor N. de N. péninsulaire de très grande catégorie.

Quand elle parlait, on devait obéir; elle avait réussi à dominer complètement son mari qui, sans résistance, en était arrivé à n'être plus que son petit toutou d'appartement. S'il la gênait, elle ne le laissait pas sortir et, dans ses moments de grande colère, elle lui arrachait sa fausse mâchoire, le laissant un ou plusieurs jours, selon le cas, horriblement défiguré.

Elle s'avisa que son mari devait être docteur en médecine et chirurgie.

--Tu veux donc que l'on me mette en prison? demanda-t-il épouvanté.

--Ne fais pas la bête et laisse-moi arranger cela! répondit-elle; tu ne soigneras personne, mais je veux que l'on t'appelle docteur et moi doctoresse, voilà!

Le lendemain, Rodoreda recevait l'ordre de graver sur une plaque de marbre noir:

DR DE ESPADAÑA, SPÉCIALISTE EN TOUTES SORTES DE MALADIES.

Toute la valetaille dut leur donner les nouveaux titres; le nombre de fanfreluches s'augmenta, l'enduit de poudres de riz s'épaissit, les rubans et les dentelles s'entassèrent, Da. Victorina regarda avec plus de dédain que jamais ses pauvres compatriotes qui n'avaient pas eu le bonheur d'avoir un mari d'aussi haute catégorie que le sien. Chaque jour elle se sentait s'élever, se dignifier plus; en continuant ainsi, au bout d'un an, elle se serait persuadée qu'elle était d'origine divine.

Toute cette gloire, tous ces sublimes pensers n'empêchaient pas cependant que chaque jour elle ne fût plus vieille et plus ridicule. Chaque fois que Capitan Tiago se trouvait avec elle et se rappelait lui avoir vraiment causé d'amour, il envoyait aussitôt un peso à l'église pour une messe d'actions de grâces; cependant il avait beaucoup de respect pour D. Tiburcio, à cause de son titre de spécialiste en toutes sortes de maladies, et écoutait avec attention les rares phrases que son bégayement lui permettait de prononcer. C'est pour cela, et aussi parce que ce docteur ne prodiguait pas ses visites à tout le monde comme les autres médecins, que Capitan Tiago l'avait choisi pour soigner sa fille.

Quant au jeune Linarès, son histoire était différente. Au moment où elle se disposait à partir en Espagne, Da. Victorina, peu confiante dans les Philippins, chercha à prendre un intendant péninsulaire; son mari se souvint d'un de ses cousins qui étudiait le droit à Madrid et qui était considéré comme le plus malin de la famille; ils lui écrivirent donc, lui envoyant d'avance le prix du passage et, quand le rêve se fût évanoui, le jeune homme était déjà en route.

Tels étaient les trois personnages qui arrivaient chez Capitan Tiago.

Le père Salvi entra tandis qu'ils prenaient le second déjeuner et les époux qui le connaissaient déjà lui présentèrent, avec tous ses titres, le jeune Linarès qui rougit quelque peu.

Naturellement on parla de Maria Clara; la jeune fille reposait et dormait. On parla aussi du voyage; Da. Victorina fit briller sa loquacité en critiquant les coutumes des provinciaux, leurs maisons de nipa, leurs ponts de bambou, elle n'oublia pas de faire savoir au curé ses relations amicales avec le Segundo Cabo [175], avec l'Alcalde un tel, avec le Conseiller ceci, avec l'Intendant cela, toutes personnes de catégorie qui avaient pour elle la plus grande considération.

--Si vous étiez venue deux jours plus tôt, Da. Victorina, reprit Capitan Tiago, profitant d'une petite pause de la dame, vous vous seriez rencontré avec Son Excellence le Capitaine Général: il était assis à cette place.

--Quoi? Comment? Son Excellence était ici? Et chez vous? Ce n'est pas possible!

--Je vous dis qu'il s'est assis là! Si vous étiez venue il y a deux jours...

--Ah! quel malheur que Clarita ne soit pas tombée malade plus tôt, s'écria-t-elle, véritablement ennuyée; et s'adressant à Linares:

--Ecoute, cousin? Son Excellence était ici! Vois-tu comme De Espadaña avait raison quand il te disait de ne pas aller chez un misérable Indien? Parce que vous saurez, D. Santiago, que notre cousin, à Madrid, était l'ami des ministres et des ducs et qu'il dînait chez le comte du Campanario.

--Chez le duc de la Torre [176], Victorina, corrigea son mari.

--C'est la même chose; si tu me disais...?

--Trouverai-je aujourd'hui le P. Dámaso à son pueblo? interrompit Linares en s'adressant au P. Salvi; on m'a dit qu'il était tout près d'ici.

--Le P. Dámaso est justement ici même et va venir d'un moment à l'autre, répondit le curé.

--J'en suis bien content! j'ai une lettre pour lui, s'écria le jeune homme, et si une heureuse chance ne m'avait pas amené ici, je serais venu exprès pour lui rendre visite.

Entre temps, l'heureuse chance, c'est-à-dire Maria Clara, s'était réveillée.

--De Espadaña? dit Da. Victorina, quand le déjeuner fut terminé, allons-nous voir Clarita?

Et, se tournant vers Capitan Tiago, elle ajouta:

--C'est pour vous qu'il le fait, D. Santiago, pour vous seul! Mon mari ne soigne que les personnes de catégorie, et encore! Mon mari n'est pas comme ceux d'ici... à Madrid, il ne visitait que les personnages de catégorie.

Ils passèrent dans la chambre de la malade.

L'appartement était presque dans l'obscurité, les fenêtres closes par crainte des courants d'air; seuls, deux cierges brûlant devant une image de la Vierge d'Antipolo projetaient quelque lumière.

La tête ceinte d'un mouchoir imbibé d'eau de Cologne, le corps soigneusement enveloppé dans des draps blancs dont les multiples plis voilaient ses formes virginales, la jeune fille était étendue dans son lit de Kamagon [177] entre des rideaux de jusi et de piña. Ses cheveux, encadrant son visage, augmentaient cette pâleur transparente qu'animaient seulement ses deux grands yeux pleins de tristesse. Près d'elle étaient ses deux amies et Andeng tenant une branche de lis.

De Espadaña lui prit le pouls, examina la langue, fit quelques questions et hochant la tête:

--E... elle est malade, mais cela peut se guérir!

Da. Victorina regarda l'assistance avec orgueil, mais le praticien ordonnait:

--Du lichen avec du lait pour le matin, du sirop de guimauve, deux pilules de cynoglosse!

--Prends courage, Clarita, dit Da. Victorina en s'approchant; nous sommes venus pour te guérir... Je vais te présenter notre cousin!

Linares contemplait, absorbé, ces yeux éloquents qui semblaient chercher quelqu'un; il n'entendit pas Da. Victorina.

--Señor Linares, lui dit le curé en l'arrachant à son extase; voici le P. Dámaso.

C'était lui, en effet, pâle et quelque peu triste; aussitôt relevé, sa première visite était pour Maria Clara. Mais ce n'était plus le P. Dámaso d'antan, si robuste, si décidé; maintenant il s'en allait silencieux, d'une marche indécise.

XLIII

PROJETS

Sans se soucier de personne, le P. Dámaso vint droit au lit de la malade et, lui prenant la main:

--Maria! dit-il avec une indicible tristesse, et ses larmes jaillirent, Maria, ma fille, tu ne dois pas mourir!

Maria Clara ouvrit les yeux et le regarda avec un certain étonnement.

Personne de ceux qui connaissaient le franciscain ne le supposait capable de tendres sentiments; sous cette rude et grossière enveloppe personne ne croyait que battît un coeur.

Le P. Dámaso ne put en dire plus et, s'éloignant de la jeune fille en pleurant comme un enfant, il s'en fut derrière la tapisserie pour donner libre cours à sa douleur, sous les plantes grimpantes favorites du balcon de Maria Clara.

--Comme il aime sa filleule! pensaient-ils tous.

Fr. Salvi le contemplait immobile et silencieux, se mordant légèrement les lèvres.

Lorsque son chagrin fut un peu apaisé, Da. Victorina lui présenta le jeune Linares qui s'approcha de lui avec respect.

Fr. Dámaso, sans rien dire, le contempla, des pieds à la tête, prit la lettre qu'il lui tendait et la lut sans paraître y rien comprendre, puis lui demanda:

--Eh bien! qui êtes-vous?

--Alfonso Linares, le filleul de votre beau-frère... balbutia le jeune homme.

Le P. Dámaso rejeta la tête en arrière, examina de nouveau le jeune homme et son visage s'éclairant, se leva:

--Comment, c'est toi le filleul de Carlicos [178]! s'écria-t-il en le serrant dans ses bras; viens que je t'embrasse... Il y a quelques jours j'ai reçu une lettre de lui...! Comment c'est toi! Je ne t'ai pas connu... tu n'étais pas encore né quand j'ai quitté le pays, je ne te connaissais pas!

Et le P. Dámaso serrait dans ses bras robustes le jeune homme qui devenait rouge, peut-être par timidité, peut-être aussi parce qu'il étouffait. Le P. Dámaso paraissait avoir complètement oublié son chagrin.

Les premiers moments d'effusion passés, les premières questions touchant Carlicos et la Pepa faites, le P. Dámaso l'interrogea:

--Voyons, qu'est-ce que Carlicos veut que je fasse pour toi?

--Je crois qu'il dit quelque chose dans la lettre... balbutia de nouveau Linares.

--Dans la lettre? Voyons? C'est vrai. Il veut que je te trouve un emploi et une femme! Hein! L'emploi... l'emploi, c'est facile. Tu sais lire et écrire?

--J'ai fait mes études à l'Université Centrale et y ai été reçu avocat!

--Carambas! serais-tu par hasard un menteur? Tu n'en as pas la touche... on dirait une mademoiselle; mais tant mieux! Quant à te donner une femme... hem! hem! une femme...

--Père, cela n'est pas si pressé, dit Linares confus.

Mais le P. Dámaso se promenait de long en large en murmurant: Une femme! une femme!

Son visage n'était plus ni triste ni réjoui; il était du plus grand sérieux, on y voyait la préoccupation de son esprit. De loin, le P. Salvi regardait toute cette scène.

--Je ne croyais pas que la chose pût me faire tant de peine! murmura le P. Dámaso d'une voix plaintive; mais de deux maux il faut choisir le moindre.

Et levant la voix, il s'approcha de Linares.

--Viens par ici, garçon, dit-il; nous allons causer à Santiago.

Linares pâlit et se laissa entraîner par le prêtre qui marchait pensif.

Ce fut alors au tour du P. Salvi de se promener en méditant comme toujours.

Une voix qui lui souhaitait le bonjour le tira de sa rêverie; il leva la tête et aperçut José qui le saluait humblement.

--Que veux-tu? demandèrent les yeux du curé.

--Père, je suis le frère de celui qui est mort le jour de la fête! répondit José d'un ton larmoyant.

Le P. Salvi se recula.

--Eh bien! quoi? murmura-t-il d'une voix imperceptible.

L'homme fit un effort pour pleurer, il s'essuyait les yeux avec son mouchoir.

--Père, dit-il en pleurnichant, je suis allé chez D. Crisóstomo pour lui demander l'indemnité... il m'a d'abord reçu à coups de pied, me disant qu'il ne voulait rien payer, car lui-même avait failli être tué par la faute de mon cher et malheureux frère. Hier, je suis retourné pour lui parler, mais il était parti à Manille, me laissant, comme par charité, cinq cents pesos et me faisant dire de ne jamais revenir. Ah, Père, cinq cents pesos pour mon pauvre frère, cinq cents pesos... ah! Père...

Le curé surpris l'écoutait d'abord avec beaucoup d'attention; puis lentement, sur ses lèvres, se refléta un sourire empreint d'un mépris si sarcastique que José s'il l'avait vu, se serait sauvé à toutes jambes.

--Et que veux-tu maintenant? lui demanda le prêtre en haussant les épaules.

--Ah! Père, dites-moi pour l'amour de Dieu, ce que je dois faire; le Père a toujours donné de bons conseils.

--Qui te l'a dit? Tu n'es pas d'ici...

--Le Père est connu de toute la province!

Le P. Salvi, le regard irrité, s'approcha de José épouvanté et, lui montrant la rue:

--Va-t'en chez toi et rends grâce à D. Crisóstomo qu'il ne t'ait pas fait envoyer en prison. Va-t'en d'ici!

Oubliant de jouer son rôle, José murmura:

--Mais je croyais...

--Va-t'en d'ici! cria le P. Salvi avec un accent nerveux.

--Je voudrais voir le P. Dámaso....

--Le P. Dámaso est occupé... va-t'en! commanda encore une fois impérieusement le curé.

José descendit les escaliers en murmurant:

--Celui-ci est comme l'autre... comme il ne paye pas bien!... Celui qui paye le mieux...

A la voix du curé tous étaient accourus, même le P. Dámaso, Santiago et Linares.

--C'est un insolent vagabond qui vient demander l'aumône et ne veut pas travailler! leur dit le P. Salvi en prenant son chapeau et sa canne pour retourner au couvent.

XLIV

EXAMEN DE CONSCIENCE

De longs jours suivis de tristes nuits ont été passés au chevet de la malade; quelques moments après s'être confessée, Maria Clara avait eu une rechute et, pendant son délire, elle ne prononçait que le nom de sa mère qu'elle n'avait jamais connue. Ses amies, son père, sa tante, la veillaient, comblant d'aumônes et d'argent pour des messes, toutes les images miraculeuses; Capitan Tiago avait promis un bâton d'or à la Vierge d'Antipolo. Enfin lentement et régulièrement la fièvre commença à décroître.

Le Dr. De Espadaña était stupéfait des vertus du sirop de guimauve et de la décoction de lichen, prescriptions qu'il n'avait pas variées. Da. Victorina était si contente de son mari que, celui-ci ayant un jour marché sur la queue de sa robe, elle ne lui appliqua pas son code pénal ordinaire en lui arrachant la denture, mais se contenta de lui dire:

--Si tu n'étais pas boiteux tu m'écraserais jusqu'à mon corset.

Cette modération n'était guère dans ses habitudes.

Une après-midi, tandis que Sinang et Victorina étaient allées voir leur amie, le curé, Capitan Tiago et la famille de Espadaña causaient dans la salle à manger.

--J'en suis désolé, disait le docteur, et le P. Dámaso en sera aussi bien frappé.

--Et, où dites-vous qu'on l'envoie? demanda Linares au curé.

--Dans la province de Tabayas! répondit négligemment celui-ci.

--Maria Clara également le regrettera beaucoup, ajouta Capitan Tiago, elle l'aimait comme un père.

Fr. Salvi le regarda du coin de l'oeil.

--Je crois, Père, continua Capitan Tiago, que sa maladie ne provient que du chagrin qu'elle a eu le jour de la fête.

--Je suis du même avis que vous; aussi avez-vous bien fait en ne permettant pas au Sr. Ibarra de lui parler, cela n'aurait pu qu'aggraver son état.

--Et c'est seulement grâce à nous, interrompit Da. Victorina, que Clarita n'est pas déjà au ciel à chanter les louanges de Dieu.

--Amen Jésus! crut devoir dire Capitan Tiago.

--Il est heureux pour vous que mon mari n'ait pas eu un malade de plus haute catégorie, car vous auriez dû appeler un autre médecin et ici tous sont ignorants; mon mari...

--Je crois et je sais pourquoi je le dis, interrompit à son tour le curé, que la confession de Maria Clara a provoqué cette crise favorable qui lui a sauvé la vie. Une conscience pure vaut mieux que beaucoup de médicaments; ne croyez pas que je nie le pouvoir de la science, surtout celui de la chirurgie! mais une conscience pure... Lisez les livres pieux et vous verrez combien de guérisons ont été opérées sans autre médecine qu'une bonne confession!

--Pardonnez, objecta Da. Victorina piquée, quant au pouvoir de la confession... guérissez donc la femme de l'alférez avec une confession!

--Une blessure, señora, n'est pas une maladie sur laquelle puisse influer la conscience! répliqua sévèrement le P. Salvi. Cependant une bonne confession la préserverait de recevoir désormais des coups comme ceux qu'elle a reçus ce matin.

--Elle les mérite! continua Da. Victorina, comme si elle n'avait pas entendu ce qu'avait dit le P. Salvi. Cette femme est très insolente! A l'église, elle n'a fait que me regarder; on voit bien ce qu'elle est; j'avais envie de lui demander ce que j'avais de curieux sur la figure, mais qui donc se salirait à parler avec ces gens qui ne sont pas de catégorie?

Le curé, de son côté, comme s'il n'avait pas entendu toute cette tirade, continua:

--Croyez-moi, D. Santiago; pour achever de guérir votre fille, il est nécessaire qu'elle communie demain; je lui apporterai le viatique... je crois qu'elle n'a pas besoin de se confesser, mais cependant... si elle veut recommencer une seconde fois ce soir...

--Je ne sais pas, reprit immédiatement Da. Victorina profitant d'une pause, je ne comprends pas qu'il puisse exister des hommes capables de se marier avec de tels épouvantails, on voit de loin d'où elle vient, cette femme; elle se meurt d'envie, cela saute aux yeux; que peut gagner un alférez?

--Ainsi donc, D. Santiago, dites à votre économe de prévenir la malade qu'elle communiera demain; je viendrai ce soir l'absoudre de ses peccadilles...

Et voyant que la tante Isabel sortait, le curé lui dit en tagal:

--Préparez votre nièce à se confesser ce soir; demain je lui apporterai le viatique; comme cela elle guérira plus vite.

--Mais, Père, se risqua à objecter timidement Linares, ne va-t-elle pas se croire en danger de mort?

--Ne vous inquiétez pas! lui répondit le prêtre sans le regarder, je sais ce que je fais; j'ai déjà assisté de nombreux malades; de plus elle dira si oui ou non elle veut recevoir la sainte communion et vous verrez comme elle dira oui à tout.

Capitan Tiago dut lui aussi dire promptement oui à tout.

La tante Isabel entra dans l'alcôve de la malade.

Maria Clara était toujours couchée, pâle, très pâle; à côté d'elle étaient ses deux amies.

--Prends encore une pilule, disait Sinang à voix basse, en lui présentant un granule blanc qu'elle tira d'un petit tube de cristal; il a dit que tu suspendes le traitement quand tu entendras du bruit ou un bourdonnement dans les oreilles.

--Il ne t'a pas récrit? demanda tout bas la malade.

--Non, il doit être très occupé!

--Il ne te demande pas de me rien dire?

--Non, il me dit seulement qu'il va faire ses efforts pour se faire absoudre par l'Archevêque de son excommunication afin que...

L'arrivée de la tante suspendit la conversation.

--Le Père a dit que tu te disposes à te confesser, ma fille, dit-elle; laissez-la faire son examen de conscience.

--Mais il n'y a pas une semaine qu'elle s'est déjà confessée! protesta Sinang. Je ne suis pas malade et je ne pèche pas si vite!

--Pourquoi pas? Ne savez-vous pas ce que dit le curé: le juste pèche sept fois par jour? Allons, veux-tu que je t'apporte l'Ancre, le Bouquet ou le Droit chemin pour aller au ciel?

Maria Clara ne répondit pas.

--Allons, il ne faut pas te fatiguer, ajouta la bonne tante pour la consoler; je lirai moi-même l'examen de conscience et tu n'auras qu'à te souvenir de tes péchés.

--Ecris-lui qu'il ne pense plus à moi! murmura la malade à l'oreille de Sinang quand celle-ci prit congé d'elle.

--Comment?

Mais la tante était revenue et Sinang dut s'éloigner sans comprendre ce que son amie lui avait dit.

La bonne tante approcha une chaise près de la lumière, assura ses lunettes sur la pointe de son nez et, ouvrant un petit livre, dit:

--Fais bien attention, ma fille; je vais commencer par les Commandements de Dieu; j'irai lentement pour que tu puisses méditer; si tu ne m'entends pas bien, tu me le diras pour que je répète; tu sais que pour ton bien je ne me lasse jamais.

Et, d'une voix monotone et nasillarde, elle commença à lire les considérations relatives aux occasions de pécher. A la fin de chaque paragraphe elle s'arrêtait longuement pour donner le temps à la jeune fille de se souvenir de ses péchés et de s'en repentir.

Vaguement, Maria Clara regardait l'espace. Le premier commandement d'aimer Dieu par dessus toutes choses terminé, la tante Isabel l'observa par dessus ses lunettes et parut satisfaite de son air triste et méditatif. Elle toussa pieusement et, après une longue pause, commença le second commandement. La bonne vieille lut avec onction et, les considérations terminées, regarda de nouveau sa nièce qui lentement tourna la tête de l'autre côté.

--Bah! dit en elle-même la tante Isabel; pour ce qui est de jurer son saint nom, la pauvre petite n'a rien à y voir. Passons au troisième.