Au Pays des Moines (Noli me Tangere)

Chapter 25

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Lorsque la foule fut revenue de son effroi et se rendit compte de ce qui s'était passé, l'indignation éclata. Les pierres plurent sur le groupe des cuadrilleros conduisant au tribunal les deux gardes civils; on proposa de mettre le feu au quartier et d'y rôtir Da. Consolacion avec l'alférez.

--C'est à cela qu'ils servent! criait une femme en retroussant ses bras; à troubler le pueblo! Ils ne poursuivent que les honnêtes gens. C'est là que sont les tulisanes et les joueurs! Le feu au quartier!

L'un, se tâtant le bras, demandait à être confessé; des accents plaintifs sortaient de dessous les bancs renversés: c'était un pauvre musicien. La scène était pleine d'artistes et d'habitants du pueblo qui parlaient tous à la fois. Là, Chananay, dans son costume de Léonor du Trouvère causait en jargon de tienda [166] avec Ratia, vêtu en maître d'école; Yeyeng, enveloppée dans un châle de soie, conversait avec le prince Villardo; Balbino et les Maures s'efforçaient de consoler les musiciens chagrinés. Quelques Espagnols allaient de côté et d'autre, haranguant tous ceux qu'ils rencontraient.

Mais déjà s'était formé un rassemblement. D. Filipo avait appris les intentions de la foule et courait la contenir.

--Ne troublez pas l'ordre! criait-il; demain nous demanderons satisfaction, on nous fera justice; je vous réponds qu'on nous fera justice!

--Non! répondirent quelques-uns; ils ont fait de même à Calamba [167], on leur a également promis justice et l'Alcalde n'a rien fait! Nous nous ferons justice nous-mêmes! Au quartier!

En vain s'efforçait le lieutenant; la foule ne s'apaisait pas. D. Filipo cherchant autour de lui quelqu'un qui pût le seconder aperçut Ibarra.

--Señor Ibarra, par grâce! maintenez-les tandis que je vais chercher les cuadrilleros.

--Que puis-je faire? demanda le jeune homme perplexe; mais déjà le lieutenant était loin.

A son tour, Ibarra regarda autour de lui, cherchant quelqu'un sans savoir qui. Par bonheur, il crut distinguer Elias qui, impassible, assistait au mouvement. Ibarra courut à lui, le prit par le bras et lui dit en espagnol:

--Pour Dieu! faites quelque chose si vous le pouvez, moi je ne puis rien.

Le pilote devait l'avoir compris, car il se perdit dans la foule.

On entendit de vives discussions, de rapides interjections, puis, peu à peu le groupe commença à se dissoudre, prenant une attitude moins hostile.

Il était temps, les soldats arrivaient armés, baïonnette au canon.

Pendant ce temps, que faisait le curé?

Le P. Salvi ne s'était point couché. Debout, le front appuyé contre les persiennes, il regardait vers la place, immobile, laissant échapper parfois un soupir comprimé. Si la lumière de sa lampe avait été moins basse, peut-être aurait-on pu voir ses yeux se remplir de larmes. Il passa ainsi une heure.

Le tumulte le surprit dans cette position. Etonné, il suivit des yeux les allées et les venues du peuple; les cris arrivaient confusément jusqu'à lui. Un domestique qui accourait à perdre haleine l'informa de ce qui se passait.

Une pensée traversa son imagination. Au milieu de la confusion et du tumulte, le moment est propice aux libertins pour profiter de l'effroi et de la faiblesse des femmes: toutes fuient, chacun ne pense qu'à soi, un cri ne s'entend pas, les pauvrettes s'évanouissent, se renversent, tombent, la terreur fait taire la pudeur et, au milieu de la nuit... quand on s'aime! Il s'imagina voir Crisóstomo emportant dans ses bras Maria Clara défaillante et disparaissant avec elle dans l'obscurité.

Il bondit dans les escaliers, sans chapeau, sans canne et, comme un fou, courut vers la place.

Là, il rencontra les Espagnols qui réprimandaient les soldats; il regarda vers les sièges qu'occupaient Maria Clara et ses amies: ils étaient vides.

--Père Curé! Père Curé! lui criaient les Espagnols. Mais il ne s'arrêta pas, il courait vers la demeure de Capitan Tiago. Là, il respira; il vit à travers le rideau transparent la silhouette adorable, gracieuse, aux suaves contours de Maria Clara et celle de la tante qui apportait des tasses et des verres.

--Allons! murmura-t-il, il semble qu'elle est seulement malade.

Tante Isabel ferma ensuite les conchas des fenêtres et l'ombre charmante disparut.

Le curé s'éloigna sans voir la foule. Il avait devant les yeux le superbe buste d'une belle jeune fille endormie, respirant doucement; les paupières sont ombragées par de longs cils, formant des courbes gracieuses comme aux Vierges peintes par Raphaël; la petite bouche sourit; tout le visage respire la virginité, la pureté, l'innocence; c'est une douce vision au milieu des draperies blanches de son lit; c'est une tête de chérubin parmi les nuages.

Son imagination emportée achevait le tableau, lui montrait encore... mais qui donc pourrait décrire tous les rêves de ce cerveau ardent?

Peut-être en aurait été capable l'infatigable correspondant du journal de Manille qui terminait la description de la fête et de tous les événements qui l'avaient accompagnée par ces lignes:

«Merci mille fois, infiniment merci pour l'opportune et active intervention du T. R. P. Fr. Salvi qui, défiant tout péril, parmi ce peuple furieux, au milieu de la tourbe effrénée, sans chapeau, sans canne, apaisa les fureurs de la multitude, ne faisant usage que de sa persuasive parole, de la majesté et de l'autorité qui jamais ne manquent au prêtre d'une Religion de paix. Le vertueux religieux, avec une abnégation sans exemple, a abandonné les délices du tranquille sommeil dont jouit toute bonne conscience, comme la sienne, pour éviter que le plus petit malheur ne vînt frapper son troupeau. Les habitants de San Diego n'oublieront sans doute pas ce sublime acte de leur héroïque pasteur et sauront lui en être éternellement reconnaissants».

XLI

DEUX VISITES

Dans l'état d'esprit où se trouvait Ibarra dormir lui était impossible; aussi, pour distraire son esprit et éloigner les tristes idées que la nuit rend plus tristes encore, il se mit à travailler dans son cabinet solitaire. Le jour le surprit faisant des combinaisons et des mélanges, à l'action desquels il soumettait de petits morceaux de canne à sucre ou d'autres substances, qu'il enfermait ensuite dans des flacons numérotés et cachetés.

Un domestique entra annonçant l'arrivée d'un paysan.

--Qu'il entre! dit Crisóstomo sans se retourner.

C'était Elias qui, debout, attendait sans rien dire.

--Ah! c'est vous? s'écria Ibarra en le reconnaissant. Excusez-moi si je vous ai fait attendre un moment, je ne m'étais pas aperçu de votre entrée, je faisais une expérience importante.

--Je ne veux pas vous déranger! répondit le jeune pilote; je suis venu d'abord pour vous demander si vous aviez une commission pour la province de Batangas où je pars, et ensuite pour vous donner une mauvaise nouvelle...

Du regard Ibarra l'interrogea.

--La fille de Capitan Tiago est malade, ajouta tranquillement Elias, mais non gravement.

--Je le craignais, répondit Ibarra d'une voix débile. Savez-vous quelle est sa maladie?

--Une fièvre? Maintenant si vous n'avez rien à me demander...

--Merci, mon ami, je vous souhaite un bon voyage... mais, avant de partir, permettez-moi une question; si elle est indiscrète, ne répondez pas.

Elias s'inclina.

--Comment avez-vous pu conjurer l'émeute d'hier soir? demanda Ibarra en fixant ses yeux sur lui.

--Très simplement! répondit Elias avec le plus grand naturel; ceux qui dirigeaient le mouvement étaient deux frères dont le père est mort sous les bâtons de la garde civile; j'eus un jour le bonheur de les sauver des mêmes mains qui avaient tué leur père et tous deux m'en sont restés reconnaissants. C'est à eux que je me suis adressé, ils se sont chargés de dissuader les autres.

--Et ces deux frères?...

--Finiront comme leur père, répondit Elias à voix basse; quand une fois le malheur a marqué une famille, tous les membres doivent périr; quand la foudre a frappé un arbre, elle ne tarde pas à le réduire en cendres.

Puis, voyant qu'Ibarra se taisait, il partit.

Resté seul, Crisóstomo perdit l'attitude sereine qu'il avait conservée en présence du pilote et la douleur se manifesta sur sa figure.

--C'est moi, c'est moi qui la fais souffrir! murmura-t-il.

Il s'habilla rapidement et descendit les escaliers.

Un petit homme en deuil, portant une grande cicatrice à la joue gauche, le salua humblement, l'arrêtant dans son chemin.

--Que voulez-vous? lui demanda Ibarra.

--Señor, je m'appelle José, je suis le frère de celui qui a été tué hier.

--Ah! je vous assure que je ne suis pas insensible à votre chagrin... que désirez-vous?

--Señor, je veux savoir combien vous allez payer à la famille de mon frère.

--Payer? répéta le jeune homme sans pouvoir réprimer un mouvement d'ennui, nous reparlerons de ceci. Venez cette après-midi, car je suis pressé.

--Dites-moi seulement ce que vous voulez donner? insista José.

--Je vous dis que nous en parlerons un autre jour; aujourd'hui je n'ai pas le temps! dit Ibarra avec impatience.

--Vous n'avez pas le temps maintenant, señor? demanda José avec amertume en se plaçant devant lui. Vous n'avez pas le temps de vous occuper des morts?

--Venez cette après-midi, bonhomme! répéta Ibarra en se contenant; je dois à l'instant voir une personne malade.

--Ah! et pour un malade vous oubliez les morts? Vous croyez que parce que nous sommes pauvres...?

Ibarra le regarda et lui coupa la parole.

--Ne mettez pas ma patience à l'épreuve! dit-il, et il poursuivit son chemin. José le suivit des yeux avec un sourire plein de haine.

--On voit bien que c'est le petit-fils de celui qui exposait mon père au soleil! murmura-t-il entre ses dents; il est du même sang!

Et changeant de ton, il ajouta:

--Mais, si tu payes bien... amis!

XLII

LES ÉPOUX DE ESPADAÑA

La fête est terminée; les habitants du pueblo s'aperçoivent maintenant, comme tous les ans, que leur bourse est vide, qu'il ont travaillé, sué et veillé beaucoup sans s'amuser guère, sans s'être même acquis de nouveaux amis, en un mot, qu'ils ont acheté très cher du bruit et des maux de tête. Mais, qu'importe! l'année prochaine on recommencera, le siècle prochain il en sera encore de même, car, jusqu'à présent on l'a fait et il n'y a rien qui puisse faire renoncer à une habitude, même coûteuse et nuisible.

Chez Capitan Tiago, la maison est triste. Toutes les fenêtres sont fermées, à peine si l'on ose faire quelque bruit et c'est à la cuisine seulement que l'on se risque à parler à voix haute. Maria Clara, l'âme de la maison, est clouée au lit; l'état de sa santé se lit sur tous les visages comme se lisent dans nos gestes les chagrins de notre âme.

--Qu'en dis-tu, Isabel? dois-je faire un don à la croix de Tunasan ou à celle de Matahong? demande à voix basse le père tout troublé. La croix de Tunasan grandit, mais celle de Matahong sue; quelle est selon toi la plus miraculeuse?

La tante Isabel réfléchit, hoche la tête et murmure:

--Grandir... grandir est plus miraculeux que suer; tous nous suons, mais nous ne grandissons pas tous.

--C'est vrai, oui, Isabel, mais songe bien que suer... pour du bois semblable à celui des pieds de banc, ce n'est pas un petit miracle... Allons, le mieux sera de faire un don aux deux croix, comme cela aucune ne sera fâchée et Maria Clara guérira plus vite...

--Les appartements sont prêts? Tu sais qu'avec le docteur vient un jeune homme nouvellement arrivé, parent par alliance du P. Dámaso; il faut que rien ne manque.

A l'autre bout de la salle à manger sont les deux cousines, Sinang et Victoria, qui viennent de tenir compagnie à la malade. Andeng les aide à nettoyer un service d'argent pour prendre le thé.

--Connaissez-vous le docteur Españada? demanda avec intérêt à Victoria la soeur de lait de Maria Clara.

--Non! tout ce que j'en sais, c'est qu'il coûte très cher, d'après Capitan Tiago.

--Alors il doit être très bon! dit Andeng; celui qui a percé le ventre de Da. Maria a pris très cher, aussi était-il très savant.

--Sotte! s'écria Sinang; celui qui prend cher n'est pas savant pour cela. Regarde le docteur Guevara; il n'a pas su aider à l'accouchement, il a coupé la tête de l'enfant et cependant a pris cinquante pesos au veuf... tout ce qu'il savait c'était toucher!

--Qu'en sais-tu? lui demanda sa cousine en lui poussant le coude.

--Ne dois-je pas le savoir? Le mari qui est un scieur de bois, après avoir perdu sa femme, perdit aussi sa maison, parce que l'Alcalde qui était l'ami du docteur l'obligea à payer... ne dois-je pas le savoir? mon père lui a prêté l'argent pour faire le voyage à Santa Cruz [168].

Une voiture s'arrêtant devant la maison coupa court à toutes les conversations.

Capitan Tiago, suivi de la tante Isabel, descendit en courant les escaliers pour recevoir les nouveaux arrivés.--C'étaient le docteur D. Tiburcio de Espadaña, sa dame, la doctora Da. Victorina de los Reyes de de Espadaña et un jeune Espagnol de physionomie sympathique et d'aspect agréable.

Elle portait une robe de soie, bordée de fleurs et un chapeau avec un grand perroquet, à demi aplati entre des rubans bleus et rouges; la poussière du chemin, se mêlant sur ses joues à la poudre de riz, accentuait plus fortement ses rides; comme lorsque nous l'avons vue à Manille, aujourd'hui encore elle donnait le bras à son mari boiteux...

--J'ai le plaisir de vous présenter notre cousin D. Alfonso Linares de Espadaña! dit Da. Victorina en désignant le jeune homme; le señor est fils adoptif d'un parent du P. Dámaso, et secrétaire particulier de tous les ministres...

Le jeune homme salua gracieusement; un peu plus, Capitan Tiago lui aurait baisé la main.

Tandis que l'on monte les nombreuses malles, valises et sacs de voyage des nouveaux arrivés et que Capitan Tiago les conduit à leurs appartements, faisons plus ample connaissance avec ce couple que nous avons seulement entrevu dans les premiers chapitres.

Da. Victorina est une dame âgée de quarante-cinq étés qui, selon ses calculs arithmétiques, sont équivalents à trente-deux printemps. Elle avait été très belle dans sa jeunesse, avait eu de bonnes chairs--ainsi disait-elle d'habitude,--mais extasiée, dans sa propre contemplation, elle avait regardé avec le plus parfait dédain ses nombreux adorateurs philippins; ses aspirations la portaient vers une autre race. Aussi n'avait-elle voulu accorder à personne sa main blanche et fine, bien que souvent elle ait livré à divers passagers étrangers ou compatriotes des joyaux et des bijoux de valeur inestimable.

Depuis six mois elle avait réalisé son plus beau rêve, celui de toute son existence, pour lequel elle avait dédaigné les hommages de la jeunesse et même les serments d'amour jadis murmurés à ses oreilles ou chantés en quelque sérénade par Capitan Tiago. Bien tard, il est vrai, s'accomplissait ce songe mais, bien qu'elle ne parlât qu'un fort mauvais castillan, Da. Victorina était plus espagnole que la Agustina de Zaragoza [169], elle connaissait le proverbe: Mieux vaut tard que jamais, et se consolait en se le redisant sans cesse.--Sur la terre il n'est point de bonheur complet, était son autre maxime, mais ses lèvres ne prononçaient jamais devant qui que ce soit ni l'un ni l'autre de ces deux dictons.

Sa première jeunesse, puis sa seconde, puis sa troisième, s'étant passées à tendre les filets pour pêcher dans l'océan du monde l'objet de ses insomnies, Da. Victorina dut à la fin se contenter de ce que le sort lui voulut bien départir. Si, au lieu d'avoir trente-deux avrils, la pauvrette n'en avait eu que trente et un--la différence était considérable pour son arithmétique--elle aurait abandonné au Destin la prise qu'il lui offrait et en eût attendu une autre plus conforme à ses désirs. Mais la femme propose et la nécessité dispose; ayant absolument besoin d'un mari, elle se vit obligée de se contenter d'un pauvre homme qui, arraché de son Estremadure, après avoir, moderne Ulysse, quelque six ou sept ans erré de par le monde, trouva enfin dans l'île de Luzon l'hospitalité, de l'argent et une Calypso fanée... Le malheureux avait nom Tiburcio Espadaña et, bien qu'il eût trente-cinq ans et parût vieux, il était cependant plus jeune que Da. Victorina qui n'en avait que trente-deux: le pourquoi en est facile à comprendre mais difficile à dire.

Il était parti pour les Philippines comme petit employé des Douanes, mais sa mauvaise chance voulut qu'après avoir beaucoup navigué et s'être fracturé une jambe pendant ses voyages il fût forcé de donner sa démission.

Se défiant de la mer, il ne voulait pas retourner en Espagne sans avoir fait fortune et chercha une occupation. L'orgueil espagnol ne lui permettait aucun travail corporel; ce n'était pas que le pauvre homme, désireux de vivre honorablement, n'eût accepté de faire n'importe quoi avec plaisir, mais les nécessités du prestige des Péninsulaires lui interdisaient certains métiers et le prestige ne le nourrissait point.

D'abord il vécut aux dépens de quelques-uns de ses compatriotes mais, ayant du coeur, ce pain lui semblait amer et loin d'engraisser, il maigrissait. Comme il n'avait ni science, ni argent, ni recommandations, ses protecteurs, désireux de se débarrasser de lui, conseillèrent donc à notre ami Tiburcio de s'en aller dans les provinces et de s'y faire passer pour docteur en médecine. Cet expédient ne lui convenait guère, il se refusa d'abord à l'adopter; son service comme garçon à l'Hôpital de San Carlos ne lui avait rien appris de la science de guérir: il se bornait à épousseter les bancs et à allumer le feu; encore n'y était-il resté que peu de temps. Cependant, la nécessité le pressant, ses amis lui démontrant la vanité de ses scrupules, il fit ce qu'on lui disait, parcourut la province et se mit à visiter quelques malades, ne demandant qu'un prix modique que fixait sa conscience. Mais, de même que le jeune philosophe dont parle Samaniego [170], ses prétentions devinrent très hautes et il finit par attacher un tel prix à ses visites que promptement on le prit pour un grand médecin. Il était en voie de faire fortune et y aurait probablement réussi si le Protomedicato [171] de Manille n'avait pas été informé des honoraires exorbitants qu'il exigeait et de la concurrence qu'il faisait aux autres médecins.

Des particuliers, des professeurs intercédèrent pour lui.--Laissez-le donc! disaient-ils au jaloux Dr. C., laissez-le faire sa petite pelote et, quand il aura ramassé six ou sept mille pesos, il s'en retournera dans son pays et y vivra en paix. En quoi cela vous gêne-t-il qu'il trompe ces bonnes dupes d'Indiens? que ne sont-ils plus malins? C'est un pauvre diable, ne lui retirez pas le pain de la bouche, montrez-vous bon Espagnol!

Le docteur était bon Espagnol et consentit à fermer les yeux, mais le bruit de l'affaire était arrivé aux oreilles du public, la confiance disparut peu à peu et avec elle la clientèle; la misère revint et D. Tiburcio Espadaña se retrouva devoir presque mendier le pain de chaque jour. C'est alors que, par un de ses amis qui avait été l'intime de Da. Victorina, il apprit dans quelle affliction se trouvait cette dame et quels étaient son patriotisme et son bon coeur. D. Tiburcio vit là un coin de ciel bleu et demanda à être présenté.

Da. Victorina et D. Tiburcio se virent. Tarde venientibus ossa [172], se serait-il écrié s'il avait su le latin! Elle n'était plus passable, elle était passée; sa chevelure abondante s'était réduite à un chignon qui, au dire de sa domestique, ne dépassait guère la grosseur d'une tête d'ail; des rides zébraient son visage et ses dents abandonnaient leur poste; les yeux avaient également souffert et beaucoup; seul, son caractère n'avait pas changé.

Après une demi-heure de conversation, ils s'étaient compris, ils s'étaient acceptés. Sans doute, elle aurait préféré un Espagnol moins boiteux, moins bègue, moins chauve, moins brèche-dents, mais ceux-là ne lui avaient jamais demandé sa main. Souvent elle avait entendu dire que l'occasion était chauve et, très fermement, elle crut que D. Tiburcio était l'occasion en personne, lui qui devait à ses nuits blanches une calvitie prématurée. A trente-deux ans quelle femme n'est pas prudente?

Pour sa part, D. Tiburcio ne pouvait songer sans une vague mélancolie à ce que serait sa lune de miel. Il se résigna cependant, surtout lorsqu'il vit se dresser le spectre de la faim. Ce n'est pas qu'il eût jamais eu ni grandes prétentions ni grandes ambitions: ses goûts étaient simples, ses désirs limités; mais son coeur, jusqu'alors vierge, avait rêvé d'une divinité bien différente.--Là-bas, dans sa jeunesse, lorsque lassé par le travail, il allait, après un frugal repas, se coucher dans un mauvais lit pour digérer le gazpacho [173], il s'endormait en pensant à une image souriante et caressante. Ensuite, quand les privations et les ennuis se furent accrus, que les années écoulées n'eurent point amené la poétique figure, il rêva d'une bonne femme, économe, travailleuse, qui lui apporterait une petite dot, le consolerait des fatigues du travail et se disputerait avec lui de temps en temps!--oui, il songeait aux disputes comme à une joie! Mais, quand obligé de vaguer de pays en pays à la recherche, non pas de la fortune mais du pain quotidien, lorsque illusionné par les récits de ses compatriotes qui revenaient des colonies il se fut embarqué pour les Philippines, le réalisme de la femme de ménage céda la place à une métisse arrogante, à une belle indienne aux grands yeux noirs, drapée dans la soie et les tissus transparents, chargée d'or et de diamants, qui lui apporterait son amour, ses voitures, etc. Il arriva aux Philippines et crut son rêve réalisé, car les jeunes filles qui, en des calèches argentées, roulaient à la Luneta et au Malecon l'avaient d'abord regardé avec une certaine curiosité. Mais bientôt la métisse disparut ainsi que l'indienne et, après un long travail, le malheureux en fut réduit à se forger la vision d'une veuve, mais d'une veuve agréable. Quand il vit son rêve prendre corps en partie, la tristesse l'envahit, mais, comme il avait une certaine dose de philosophie naturelle, il se dit: «C'était un rêve; dans le monde on ne vit pas en rêvant!» Et il raisonnait ainsi: «Elle use beaucoup de poudre de riz, bah! quand on se marie! et puis je ferai qu'elle s'en déshabitue; elle a beaucoup de rides, mais mon habit a beaucoup de pièces et de déchirures; c'est une vieille prétentieuse et impérieuse, mais la faim est plus impérieuse et plus prétentieuse encore, d'ailleurs je suis né avec un caractère très doux et puis, qui sait? l'amour modifie bien des choses et bien des esprits; elle parle très mal le castillan, moi non plus je ne le parle pas très bien, le chef de Division me l'a dit en me notifiant ma démission; de plus qu'importe ceci? C'est une vieille laide et ridicule? je suis boiteux, édenté, chauve!» D. Tiburcio préférait soigner les autres que d'être soigné lui-même pour maladie d'inanition. Quand quelques amis se moquaient de lui: «Donne-moi du pain, répondait-il, et appelle-moi niais.»

Il était de ceux dont on dit vulgairement qu'ils ne feraient pas de mal à une mouche; modeste, incapable d'une mauvaise pensée, aux temps anciens il se fût fait missionnaire. Son séjour dans le pays n'avait pu lui donner cette conviction de haute supériorité, d'extraordinaire valeur et de grande importance qu'y acquièrent en peu de semaines la plupart de ses compatriotes. Son coeur n'avait jamais connu la haine, il n'avait encore pu trouver un seul flibustier; il ne voyait que des malheureux qu'il lui fallait plumer s'il ne voulait pas être plus malheureux qu'eux. Quand on parla de le poursuivre pour exercice illégal de la médecine, il n'en eut de ressentiment contre personne, il ne se plaignit pas; il reconnaissait le bien fondé de l'accusation et se contentait de répondre: Il me faut pourtant vivre.