Au Pays des Moines (Noli me Tangere)

Chapter 23

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--Señor, répondit Ibarra en s'inclinant, parce que je ne viens pas directement d'Espagne, et parce que, ayant entendu parler du caractère de Votre Excellence, j'ai cru qu'une lettre de recommandation, non seulement serait inutile, mais même vous offenserait: les Philippins vous sont tous recommandés.

Un sourire se dessina sur les lèvres du vieux soldat qui répondit lentement comme méditant et pesant ses paroles:

--Je suis flatté que vous pensiez ainsi et... cela devrait être! Cependant, jeune homme, vous devez savoir quelles charges pèsent sur nos épaules aux Philippines. Ici, nous autres, anciens militaires, nous devons faire tout, être tout: Roi, Ministre d'Etat, de la Guerre, de l'Intérieur, de Fomento [150], de Grâce et Justice, etc., et le pire encore est que, pour chaque affaire, nous devons consulter la lointaine Mère-Patrie qui, selon les circonstances et parfois à l'aveuglette, approuve ou rejette nos propositions. Et vous connaissez notre proverbe: qui trop embrasse mal étreint. De plus, lorsque nous arrivons, nous connaissons généralement peu le pays et nous le quittons au moment où nous commençons à le connaître... Avec vous, je puis m'exprimer franchement, il me serait inutile de feindre. Si déjà, en Espagne, où chaque branche a son ministre, né et grandi dans le pays, où il y a une presse et une opinion, où une opposition franche ouvre les yeux au gouvernement et l'éclaire, tout est imparfait et défectueux, c'est un miracle qu'ici, où tous ces avantages manquent, où se développe et machine dans l'ombre la plus puissante des oppositions, tout ne soit pas en révolution. Ce n'est pas la bonne volonté qui manque aux gouvernants, mais nous sommes obligés de nous servir d'yeux et de bras étrangers que, pour la plupart, nous ne connaissons pas, et qui, au lieu peut-être de servir leur pays, ne servent que leurs propres intérêts. Ce n'est pas notre faute, c'est celle des circonstances; les moines nous sont d'un puissant secours mais ils ne suffisent pas... Vous m'inspirez un grand intérêt et je voudrais que l'imperfection de notre système gouvernemental actuel ne vous portât en rien préjudice... je ne puis veiller sur tous, tous ne peuvent venir jusqu'à moi. Puis-je vous être utile en quelque chose, avez-vous une demande à m'adresser?

Ibarra réfléchit:

--Señor, répondit-il, mon plus grand désir est le bonheur de mon pays, bonheur que je voudrais qu'il dût à la Mère-Patrie et aux efforts de mes concitoyens, unis à elle et entre eux par les éternels liens de vues communes et de communs intérêts. Ce que je demande, seul le gouvernement peut le donner après de nombreuses années de continuel travail et de réformes bien conçues.

Le général fixa sur lui pendant quelques secondes un regard qu'Ibarra soutint naturellement, sans timidité, sans hardiesse.

--Vous êtes le premier homme avec qui j'aie parlé dans ce pays! s'écria le général en lui tendant la main.

--Votre Excellence n'a vu que ceux qui se traînent dans les villes, elle n'a pas visité les cabanes calomniées de nos pueblos. Là, Votre Excellence aurait pu voir de véritables hommes si, pour être un homme, il suffit d'un coeur généreux et de moeurs simples.

Le capitaine général se leva et se promena d'un côté à l'autre du salon.

--Señor Ibarra, s'écria-t-il en s'arrêtant de nouveau,--le jeune homme s'était levé;--peut-être partirai-je dans un mois: votre éducation,votre façon de penser ne sont pas pour ce pays. Vendez ce que vous possédez, préparez votre valise et venez avec moi en Europe, le climat vous y sera meilleur.

--Je conserverai toute ma vie le souvenir de la bonté de Votre Excellence! répondit Ibarra, quelque peu ému; mais je dois vivre dans le pays où ont vécu mes parents...

--Où ils sont morts, diriez-vous plus exactement! Croyez-moi, je connais peut-être votre pays mieux que vous-même... Ah! je me rappelle maintenant, dit-il en changeant de ton, vous vous mariez avec une adorable jeune fille et je vous retiens ici! Allez, allez auprès d'elle et, pour que vous ayez plus de liberté, envoyez-moi le père, ajouta-t-il en souriant. N'oubliez pas cependant que je désire que vous m'accompagniez à la promenade.

Ibarra salua et s'éloigna.

Le général appela son aide-de-camp.

--Je suis content! dit-il en lui donnant un léger coup sur l'épaule; j'ai vu aujourd'hui, pour la première fois comment on peut être bon Espagnol sans cesser d'être bon Philippin et d'aimer son pays; aujourd'hui je leur ai enfin démontré aux Révérences que nous ne sommes pas tous leur jouet; ce jeune homme m'en a fourni l'occasion et j'aurai promptement réglé tous mes comptes avec le moine! Quel malheur que cet Ibarra un jour ou l'autre... Mais, appelez-moi l'Alcalde!

Celui-ci se présenta immédiatement.

--Señor Alcalde, lui dit-il aussitôt, afin d'éviter que se répètent des scènes comme celle à laquelle Votre Seigneurie a assisté, scènes que je déplore parce qu'elles portent atteinte au prestige du gouvernement et de tous les Espagnols, je me permets de vous recommander efficacement le señor Ibarra pour que, non seulement vous lui facilitiez les moyens de terminer sa patriotique entreprise, mais aussi pour que vous évitiez qu'à l'avenir il soit molesté par qui que ce soit, de n'importe quelle classe et sous n'importe quel prétexte.

L'Alcalde comprit la réprimande et baissa la tête pour cacher son trouble.

--Votre Seigneurie fera transmettre cette recommandation à l'alférez qui commande ici la section, et vous rechercherez si cet officier a des façons de faire qui ne soient point d'accord avec les règlements; j'ai entendu à ce sujet plus d'une plainte.

Capitan Tiago se présenta raide et empesé.

--D. Santiago, lui dit le général d'un ton affectueux, il y a un moment je vous félicitais du bonheur que vous aviez d'avoir une fille comme la señorita de los Santos, maintenant je vous fais mes compliments de votre futur gendre; la plus vertueuse des filles est assurément digne du meilleur citoyen des Philippines. Puis-je savoir la date de la noce?

--Señor... balbutia Capitan Tiago en essuyant la sueur qui perlait à son front.

--Allons, je vois qu'il n'y a rien encore de définitif! Si l'on manque de témoins, j'aurai le plus grand plaisir à être l'un d'entre eux. Cela m'enlèvera le mauvais souvenir que m'ont laissé tant de noces auxquelles j'ai assisté jusqu'ici! ajouta-t-il en se dirigeant vers l'Alcalde.

--Oui, señor! répondit Capitan Tiago, avec un sourire qui inspirait la compassion.

Ibarra était parti presque en courant à la recherche de Maria Clara; il avait tant de choses à lui dire, à lui raconter. A travers la porte d'un appartement, il entendit un murmure de voix de jeunes filles; il frappa.

--Qui est là? demanda Maria Clara.

--Moi!

Les voix se turent... et la porte ne s'ouvrit pas.

--C'est moi... puis-je entrer? demanda le jeune homme dont le coeur battait violemment.

Le silence continua. Quelques secondes après, des pas légers s'approchèrent de la porte et la voix légère de Sinang murmura à travers le trou de la serrure:

--Crisóstomo, nous allons au théâtre ce soir; écris ce que tu as à dire à Maria Clara.

Et les pas s'éloignèrent rapides comme ils étaient venus.

--Qu'est-ce que cela veut dire? murmura Ibarra pensif, en quittant cette porte.

XXXVIII

LA PROCESSION

Le soir, à la lumière de toutes les lanternes suspendues aux fenêtres, au son des cloches et des habituelles détonations, la procession sortit pour la quatrième fois.

Le capitaine général, qui s'était promené à pied accompagné de ses deux aides-de-camp, de Capitan Tiago, de l'Alcalde, de l'Alférez et d'Ibarra, précédés par des gardes civils et des autorités qui ouvraient le passage et déblayaient le chemin, fut invité à voir passer la procession de la maison du gobernadorcillo. Ce pieux fonctionnaire avait fait élever une estrade pour que fût récitée une loa [151] en l'honneur du Saint Patron.

Ibarra aurait renoncé avec plaisir à l'audition de cette composition poétique; il aurait préféré voir la procession des fenêtres de la maison de Capitan Tiago où Maria Clara était restée avec ses amies, mais Son Excellence voulait entendre la loa et il dut se consoler en pensant qu'il verrait sa fiancée au théâtre.

La procession commençait par la marche des chandeliers d'argent, portés par trois sacristains gantés; suivaient les enfants de l'école avec leur maître; puis venaient d'autres enfants, munis de lanternes en papier de formes et de couleurs variées, placées au bout de bambous plus ou moins longs, ornés suivant le goût du petit porteur, car cette décoration était payée par l'enfance de tous les quartiers. C'est avec plaisir qu'ils accomplissent ce devoir qui leur est imposé par la mantandâ sa náyon [152]; chacun imagine et compose sa lanterne, la décore à sa fantaisie, et suivant l'état de sa bourse, de plus ou moins de pendeloques et de petites bannières, puis l'éclaire avec un bout de cierge, s'il a un parent ou un ami sacristain, ou bien achète une de ces petites chandelles rouges dont usent les Chinois devant leurs autels.

Au milieu allaient et venaient des alguazils, des lieutenants de justice, veillant à ce que les files ne se rompissent pas, à ce que le peuple ne se portât pas tout entier au même endroit; pour cela, ils se servaient de leurs verges dont quelques coups, donnés convenablement, avec une certaine force, contribuaient à l'éclat et à la gloire des processions, pour l'édification des âmes et le lustre des pompes religieuses.

En même temps que les alguazils répartissaient gratis ces coups de canne sanctificateurs, d'autres, pour consoler les battus, leur distribuaient, gratis également, des cierges et des bougies de différentes grandeurs.

--Señor Alcalde, dit Ibarra à voix basse, ces coups sont-ils donnés en châtiment des péchés ou seulement pour le plaisir?

--Vous avez raison, señor Ibarra! répondit le capitaine général, qui avait entendu la question; ce spectacle... barbare étonne tous ceux qui viennent d'autres pays. Il faudrait l'interdire.

Sans qu'il puisse être expliqué pourquoi, le premier saint qui apparut fut S. Jean-Baptiste. A le voir, on aurait dit que la renommée du cousin de Notre Seigneur n'était pas des meilleures parmi le peuple que ne séduisaient ni ses pieds, ni ses jambes minces, ni sa figure d'anachorète; il s'avançait sur un vieux brancard de bois caché par quelques gamins, armés de leurs lanternes de papier non allumées et se battant en cachette.

--Malheureux! murmura le philosophe Tasio qui, de la rue, assistait à la procession. A quoi te sert-il d'avoir été le précurseur de la Bonne Nouvelle et d'avoir vu Jésus incliné devant toi? Que te valent ta grande foi, ton austérité, ta mort pour la vérité et pour tes convictions? Tout cela les hommes l'oublient! Mieux vaut mal prêcher dans les églises que d'être l'éloquente voix qui clama dans le désert; voilà ce que te prouvent les Philippines. Si tu avais mangé de la dinde au lieu de sauterelles, si tu t'étais vêtu de soie au lieu de peaux de bêtes, si tu t'étais affilié à une Congrégation...

Mais le vieillard suspendit son apostrophe car S. François était là.

--Ne le disais-je pas? continua-t-il avec un sourire sarcastique; celui-ci monte dans un char et, Saint Dieu! quel char! que de lumières, que de lanternes de cristal! Jamais tu ne t'es vu entouré de tant de lumières, Giovanni Bernardone! Et quelle musique! C'étaient d'autres mélodies dont tes fils faisaient retentir les airs après ta mort! Mais, vénérable et humble fondateur, si tu ressuscitais maintenant, tu ne verrais que des Elias de Cortona dégénérés; si tes fils te reconnaissaient, ils t'emprisonneraient et peut-être même te feraient partager le sort de Cesario de Speyer!

Après la musique venait un étendard représentant le même saint, muni de sept ailes, porté par les frères du Tiers Ordre, vêtus de guingon, priant d'une voix haute et lamentable.--Sans que l'on sût pourquoi encore, saint François était suivi de sainte Marie-Madeleine, très belle image ornée d'une abondante chevelure, portant un costume de soie orné de lames d'or, tenant un mouchoir de piña brodé entre ses doigts couverts de bagues. Les lumières et l'encens l'entouraient, on voyait ses larmes de verre refléter les couleurs des feux de Bengale qui donnaient à la procession un aspect fantastique, de telle sorte que la sainte pécheresse pleurait vert, bleu, rouge, etc. Les habitants ne commençaient à allumer ces lumières qu'au passage de S. François; S. Jean-Baptiste ne jouissait pas de ces honneurs, il allait vite comme honteux de son vêtement de peau entre tous ces gens couverts d'or et de pierres précieuses.

--Voici notre sainte! dit la fille du gobernadorcillo à ses invités; je lui ai prêté mes bagues, mais c'est pour gagner le ciel!

Les porteurs de cierges s'arrêtaient autour de l'estrade pour entendre la loa, les saints faisaient de même; eux et leurs pasteurs voulaient entendre les vers. Ceux qui portaient Saint Jean, las d'attendre, s'accroupirent et posèrent la malheureuse statue à terre.

--L'alguazil peut se fâcher! objecta l'un.

--Bah! à la sacristie ils le laissent bien dans un coin parmi les toiles d'araignées!...

Et saint Jean, une fois à terre, rien ne le distinguait plus des gens du peuple.

Après la Madeleine, s'avancent les femmes. Au contraire des hommes, ce ne sont pas les fillettes qui viennent en premier, mais les vieilles: les jeunes filles entourent le char de la Vierge derrière lequel marche le curé sous son dais. Cette coutume provenait du P. Dámaso qui disait: «La Vierge aime les jeunes et non les vieilles.» Beaucoup de dévotes avaient fait la grimace, mais cela ne changeait rien aux préférences de la Vierge.

Saint Diego suit la Madeleine, ce qui ne paraît pas le réjouir beaucoup, car il marche avec autant de componction que ce matin, alors qu'il se promenait derrière saint François. Six frères du Tiers Ordre tirent son char, je ne sais par suite de quel voeu ou de quelle maladie: le fait est qu'ils tirent, et semblent assez fatigués. Saint Diego s'arrête devant l'estrade et attend qu'on le salue.

On n'attend plus que le char de la Vierge. Le voici, précédé de gens habillés en fantômes, au grand effroi des enfants; aussi entend-on pleurer et crier la foule des bébés imprudents. Cependant, au milieu de cette masse obscure d'habits, de capuchons, de cordons et de toques, au son de cette prière monotone et nasillarde, on voit, comme de blancs jasmins, comme de fraîches sampagas parmi de vieux chiffons, douze petites filles, vêtues de blanc, couronnées de fleurs, les cheveux frisés; leurs regards sont brillants comme leurs colliers, on aurait dit de petits génies de la lumière prisonniers des spectres. Elles étaient attachées par deux larges rubans bleus au char de la Vierge, rappelant les colombes qui traînent celui du Printemps.

Déjà toutes les images sont réunies, attentives, pour écouter les vers; tout le monde a les yeux fixés sur le rideau entr'ouvert; enfin un ah! d'admiration s'échappe de toutes les lèvres.

L'exclamation est méritée; un tout jeune homme apparaît, ailé, botté en cavalier, avec écharpe, ceinturon et chapeau à plumes.

--Le señor Alcalde-Mayor! crie quelqu'un. Mais le prodige de la création commence à réciter une poésie aussi extraordinaire que sa personne et ne paraît pas offensé de la comparaison.

Pourquoi transcrire ici ce que dit en latin, en tagal et en castillan, le tout versifié, la pauvre victime du gobernadorcillo? Nos lecteurs ont déjà savouré le sermon prononcé ce matin par le P. Dámaso et nous ne voulons pas les gâter par tant de merveilles; sans compter que le franciscain pourrait nous en vouloir de lui chercher un compétiteur et, en gens pacifiques que nous sommes, nous n'aurions garde de nous en faire un ennemi.

La pièce de vers terminée, saint Jean poursuit son chemin d'amertume.

Au moment où la Vierge passe devant la maison de Capitan Tiago, un chant céleste la salue des paroles de l'archange. C'est une voix tendre, mélodieuse, suppliante, pleurant l'Ave Maria de Gounod, s'accompagnant du piano qui prie avec elle. La musique de la procession s'émeut, la prière cesse, le P. Salvi lui-même s'arrête. La voix tremble, elle fait jaillir les larmes; c'est plus qu'une salutation, c'est une supplication, c'est une plainte.

De la fenêtre où il se trouve, Ibarra entend cette voix et la crainte et la mélancolie descendent dans son coeur. Il comprend ce que cette âme souffre, ce qu'elle exprime dans ce chant, il a peur de s'interroger sur la cause de cette douleur.

Il est sombre, pensif, quand le capitaine général lui parle:

--Vous voudrez bien me tenir compagnie à table, nous causerons de ces enfants qui ont disparu, lui dit-il.

Et le jeune homme regardant sans le voir le Général murmure: «En serais-je la cause?» et le suit machinalement.

XXXIX

DOÑA CONSOLACION

Pourquoi étaient fermées les fenêtres de la maison de l'alférez? Où étaient, tandis que passait la procession, la figure masculine et la chemise de flanelle de la Méduse ou de la Muse de la Garde civique? Da. Consolacion aurait-elle compris combien désagréables étaient son front marqué de grosses veines, conductrices en apparence, non de sang, mais de vinaigre et de fiel, le gros cigare, digne ornement de ses lèvres violettes, et son envieux regard? Cédant à une impulsion généreuse, n'aurait-elle pas voulu troubler les plaisirs de la foule par son apparition sinistre?

Ah! pour elle les impulsions généreuses n'existent plus depuis l'Age d'or!

La maison est triste, comme disait Sinang, parce que le peuple est gai. Ni lanternes, ni drapeaux; si la sentinelle ne se promenait pas comme à l'ordinaire devant la porte, on croirait cette demeure inhabitée.

Une faible lumière éclaire le désordre de la salle et perce à travers les conchas [153] sales où l'araignée accroche sa toile, où s'incruste la poussière. La dame, selon son habitude d'oisiveté, dort dans un large fauteuil. Vêtue comme tous les jours, c'est-à-dire horriblement mal, elle n'a pour toute coiffure qu'un mouchoir attaché autour de la tête, laissant échapper de minces et courtes mèches de cheveux emmêlés; pour toute toilette qu'une chemise de flanelle bleue passée sur une autre qui a dû être blanche, et une basque déteinte qui moule les jambes minces et plates, croisées l'une sur l'autre et s'agitant fébrilement. De sa bouche s'échappent des bouffées de fumée qu'elle rejette avec ennui vers l'espace où elle regarde quand elle ouvre les yeux. Si en ce moment, D. Francisco de Cañamaque [154] l'avait vue, il l'aurait prise pour un cacique du pueblo ou pour le mankukúlam [155], ornant ensuite sa découverte de commentaires en une langue de boutiquier, par lui créée pour son usage personnel.

Ce matin, la Dame n'avait pas entendu la messe, non parce qu'elle ne l'avait pas voulu; au contraire, elle aurait aimé se montrer à la multitude et entendre le sermon, mais son mari ne le lui avait pas permis, et la prohibition avait été, comme toujours, accompagnée de deux ou trois séries d'insultes, de jurons et de menaces de coups de pied. L'alférez comprenait que sa femelle s'habillait de façon ridicule, qu'elle avait l'air de ce qu'on appelle une femme à soldats et il ne lui convenait pas de l'exposer aux regards des personnages du chef-lieu et des étrangers.

Mais elle ne l'entendait pas de cette façon. Elle savait qu'elle était belle, attrayante, qu'elle avait des airs de reine et que sa toilette était beaucoup plus belle et plus luxueuse que celle de Maria Clara elle-même. Aussi l'alférez avait-il dû la menacer: «Ou tu vas te taire ou je t'envoie un coup de pied dans ton p--pueblo,» lui avait-il répondu.

Da. Consolacion n'avait pas voulu risquer de recevoir des coups de pied dans son pueblo, mais elle songeait à la vengeance.

Jamais l'obscur visage de la dame n'avait été propre à inspirer confiance à personne, même quand il était peint, mais ce matin-là il devint inquiétant, surtout lorsqu'on la vit parcourir la maison d'une extrémité à l'autre, silencieuse, comme méditant quelque chose de terrible ou de malicieux; son regard avait le reflet qui jaillit de la pupille d'un serpent au moment où, pris, il va être écrasé; il était froid, lumineux, pénétrant à la fois, avec quelque chose de visqueux, de repoussant, de cruel.

La plus petite faute, le bruit le plus insignifiant, lui arrachaient une infâme et obscène injure qui souffletait l'âme, mais personne ne lui répondait: s'excuser eût été commettre un autre crime.

Le jour se passa ainsi. Ne trouvant pas un obstacle qui s'opposât à ses vues--son mari ayant été invité--elle se saturait de bile; on aurait cru que les cellules de son organisme se chargeaient d'électricité et menaçaient d'éclater en une effroyable tourmente. Dans son entourage, tous pliaient, comme les épis au premier souffle de l'ouragan; point de résistance, nulle pointe, nulle hauteur sur qui décharger sa mauvaise humeur: soldats et domestiques rampaient devant elle.

Pour ne pas voir les réjouissances au dehors, elle fit fermer les fenêtres et donna pour consigne à la sentinelle de ne laisser passer personne. Elle s'entoura ensuite la tête d'un mouchoir comme pour en éviter l'explosion puis, bien que le soleil brillât encore, fit allumer les lumières.

Sisa avait été arrêtée comme perturbatrice de l'ordre et conduite au quartier où, en l'absence de l'alférez, elle dut passer la nuit sur un banc, indifférente et inconsciente. Le lendemain, l'alférez la vit et, craignant que la malheureuse ne devînt le jouet de la foule en fête et ne fût l'objet de scènes regrettables, il chargea les soldats d'en prendre soin, leur ordonnant de la traiter avec pitié et de lui donner à manger. La pauvre folle passa ainsi deux jours.

Ce soir-là, soit que la proximité de la maison de Capitan Tiago lui ait permis d'entendre le triste chant de Maria Clara, soit que d'autres accords aient réveillé le souvenir de ses propres refrains, soit pour toute autre cause, Sisa commença à chanter de sa voix douce et mélancolique les kundiman [156] de sa jeunesse. Les soldats l'écoutaient et se taisaient; ces airs ils les connaissaient, ils les chantaient eux-mêmes au temps où, libres encore, ils n'étaient pas corrompus.

Da. Consolacion, dans son ennui, l'entendait aussi: elle s'informa de la chanteuse.

--Qu'elle monte de suite! ordonna-t-elle après quelques secondes de méditation. Quelque chose qui pouvait ressembler à un sourire errait sur ses lèvres desséchées.

Les soldats amenèrent Sisa qui se présenta sans se troubler, sans crainte comme sans étonnement: elle semblait ne voir personne. La vanité de la Muse qui prétendait imposer le respect et la terreur en fut blessée.

Elle toussa, fit signe aux soldats de se retirer et, détachant la cravache de son mari, dit à la folle d'un ton sinistre.

--Vamos, magcantar icau! [157]

Sisa naturellement ne la comprit pas et cette ignorance redoubla la colère de la mégère dont une des affectations était d'ignorer le tagal, ou tout au moins de paraître l'ignorer en l'estropiant le plus possible: elle pensait se donner ainsi des airs de véritable Orofea [158], comme elle se plaisait à dire. Heureusement! car si elle martyrisait le tagal, elle ne traitait guère mieux le castillan, se faisant une idée tout à fait particulière de sa grammaire comme de sa prononciation. Et cependant son mari, les chaises et les souliers, chacun pour sa part avait contribué à lui donner des leçons. Un des mots qui lui avaient coûté plus de travail encore qu'à Champollion les hiéroglyphes était celui de Filipinas [159].