Au Pays des Moines (Noli me Tangere)

Chapter 22

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--Il serait mieux de dire, répondit le lieutenant exaspéré, que la couardise bien entendue commence par l'égoïsme et finit par la honte! Aujourd'hui même je donne ma démision à l'Alcalde: j'en ai assez de passer pour ridicule sans être utile à personne... Adieu!

Les femmes pensaient autrement.

--Aïe! soupirait une d'elles dont la figure était plutôt bienveillante, les jeunes gens seront toujours les mêmes! Si sa bonne mère vivait encore, que dirait-elle? Ah, mon Dieu! quand je pense que mon fils, qui a aussi la tête brûlée, pourrait faire de même... Ah, Jésus! j'envie presque sa défunte mère.... j'en mourrais de chagrin!

--Eh bien, moi, non! répondit une autre femme, je n'en voudrais pas à mes deux fils s'ils faisaient de même.

--Que dites-vous, Capitana Maria? s'écria la première en joignant les mains.

--J'aime les fils qui défendent la mémoire de leurs parents. Capitana Tinay, que diriez-vous si, plus tard, veuve, on parlait mal de votre mari en votre présence et que votre fils Antonio baissât la tête et se tût?

--Je lui refuserais ma bénédiction! s'écria une troisième, la soeur Rufa, mais...

--Lui refuser la bénédiction, jamais! interrompit la bonne Capitana Tinay, une mère ne doit pas dire cela... mais, je ne sais pas ce que je ferais... je ne sais pas...; je crois que j'en mourrais... lui... non! mon Dieu! mais je ne voudrais plus le voir... mais, à quoi pensez-vous, Capitana Maria?

--Malgré tout, ajouta soeur Rufa, on ne doit pas oublier que c'est un grand péché de mettre la main sur une personne sacrée.

--L'honneur des parents est plus sacré encore! répliqua la Capitana Maria. Personne, même le Pape, et moins encore le P. Dámaso, ne peut profaner une si sainte mémoire.

--C'est vrai! murmura la Capitana Tinay admirant la science de toutes deux; d'où tirez-vous tant de bonnes raisons?

--Mais, et l'excommunication, et la damnation? répliqua la Rufa. Que sont les honneurs et le bon renom dans cette vie si nous nous damnons dans l'autre? Tout passe vite... mais l'excommunication... outrager un ministre de Jésus-Christ... il n'y a que le Pape qui puisse l'absoudre!

--Dieu l'absoudra, lui qui a commandé d'honorer son père et sa mère; Dieu ne l'excommuniera pas! Et je vous le dis: si ce jeune homme vient chez moi, je le recevrai et je lui parlerai; si j'avais une fille, je le voudrais pour gendre. Celui qui est bon fils sera bon mari et bon père, croyez-le, soeur Rufa!

--Eh bien! je ne pense pas comme vous; dites ce que vous voudrez, bien qu'il me semble que vous ayez raison, je croirai toujours le curé plutôt que vous. Avant tout, je sauve mon âme! Que dites-vous, Capitana Tinay?

--Ah! que voulez-vous que je dise! Vous avez toutes deux raison; le curé aussi, et Dieu doit de même avoir raison! Je ne sais pas, je ne suis rien qu'une bête... Ce que je vais faire, c'est de dire à mon fils qu'il n'étudie plus! On dit que les savants meurent tous pendus! Très Sainte Marie! mon fils qui voulait aller en Europe!

--Que pensez-vous faire?

--Lui dire qu'il reste près de moi; pourquoi en savoir plus long? Demain ou après nous mourrons; le savant meurt comme l'ignorant... la question est de vivre en paix.

Et la bonne femme soupirait et levait les yeux au ciel.

--Eh bien! moi, dit gravement la Capitana Maria, si j'étais riche comme vous, je laisserais mes enfants voyager; ils sont jeunes, ils doivent être hommes un jour... moi je n'ai plus longtemps à vivre... Nous nous reverrions dans l'autre vie... les fils doivent aspirer à être quelque chose de plus que leurs pères et s'ils restent auprès de nous, nous ne leur enseignons qu'à être des enfants.

--Quelles idées avez-vous! s'écria épouvantée la Capitana Tinay, en joignant les mains; il semble que vous n'ayez pas souffert pour enfanter vos deux jumeaux!

--C'est justement parce que j'ai souffert pour les mettre au monde, parce que je les ai élevés et instruits, malgré notre pauvreté, que je ne veux pas, après tout ce qu'ils m'ont coûté, les voir rester à moitié hommes...

--Il me semble que vous n'aimez pas vos fils comme Dieu le commande! dit d'un ton quelque peu aigre la soeur Rufa.

--Pardonnez! chaque mère aime ses fils à sa manière: les unes les aiment pour ceci, les autres pour cela et quelques-unes pour elles-mêmes. Je suis de ces dernières, mon mari m'a appris à être ainsi.

--Toutes vos idées, Capitana Maria, sont peu religieuses, dit la soeur Rufa, comme si elle prêchait. Faites-vous soeur du Très Saint Rosaire, de S. François, de sainte Rita ou de sainte Clara!

--Soeur Rufa, quand je serai la digne soeur des hommes, je tâcherai d'être la soeur des saints! répondit la Maria en souriant.

Pour achever ce chapitre de commentaires, et pour que les lecteurs voient immédiatement ce que pensaient du fait les simples paysans, nous irons à la place où, sous la tente, conversent quelques-uns d'entre eux, parmi lesquels celui qui rêvait des docteurs en médecine.

--Ce qui m'ennuie le plus, disait-il, c'est que l'école ne sera pas terminée.

--Comment? comment? lui demandèrent les autres avec intérêt.

--Mon fils ne sera pas docteur, mais charretier! Il n'y a plus rien, il n'y aura pas d'école!

--Qui vous dit qu'il n'y aura pas d'école? fit un rude et robuste paysan aux larges mâchoires, au crâne étroit.

--Moi! Les Pères blancs ont appelé D. Crisóstomo plibastiero [144]. Il n'y a plus d'école!

Tous s'interrogèrent du regard. Le nom était nouveau pour eux.

--Et, c'est mauvais ce nom? se risqua enfin à demander le rude paysan.

--C'est le pire qu'un chrétien puisse donner à un autre!

--Pire que tarantado et saragate [145]?

--Si ce n'était pire que cela, ce ne serait pas grand'chose! On m'a appelé plusieurs fois ainsi et cela ne m'a pas coupé l'appétit.

--Allons donc, ce ne serait pas pire que indio [146], comme dit l'alférez?

Celui dont le fils devait être charretier s'assombrit, l'autre secoua la tête et réfléchit.

--Alors ce serait aussi mauvais que betelapora [147], comme dit la vieille de l'alférez? C'est pire que de cracher sur l'hostie?

--Oui, pire que de cracher sur l'hostie le Vendredi Saint, répondit l'autre gravement. Vous vous souvenez du mot ispichoso [148], qu'il suffisait d'appliquer à un homme pour que les gardes civils de Villa-Abrille l'emmenassent en exil ou en prison; eh bien! plebestiero est pire encore! Selon ce que disent le télégraphiste et le sous-directeur, plibestiro, dit par un chrétien, un curé ou un Espagnol à un autre chrétien comme nous, ressemble à un sanstudeus avec requimiternam [149]; si on t'appelle une seule fois plibustiero, tu peux te confesser et payer tes dettes car il ne te reste rien à faire que de te laisser pendre. Tu sais si le sous-directeur et le télégraphiste doivent être renseignés: l'un parle avec des fils de fer et l'autre sait l'espagnol et ne manie que la plume.

Tous étaient atterrés.

--Qu'on m'oblige à mettre des souliers et à ne plus boire de ma vie que cette urine de cheval qu'on appelle de la bière, si je me laisse jamais dire pelbistero! jura le paysan en serrant les poings. Quoi! si j'étais riche comme D. Crisóstomo, sachant l'espagnol comme lui et pouvant manger vite avec un couteau et une cuiller, je me moquerais bien de cinq curés!

--Le premier garde civil que je verrai en train de voler une poule, je l'appelerai palabisterio... et je me confesserai ensuite! murmura à voix basse un des paysans, en s'éloignant du groupe.

XXXVI

LE PREMIER NUAGE

La maison de Capitan Tiago n'était pas moins troublée que l'imagination des gens. Maria Clara, se refusant à écouter les consolations de sa tante et de sa soeur de lait, Andeng, ne faisait que pleurer. Son père lui avait défendu de causer avec Ibarra, tant que les prêtres n'auraient pas levé l'excommunication.

Capitan Tiago, très occupé à tout préparer pour recevoir dignement le capitaine général avait été appelé au couvent.

--Ne pleure pas, ma fille, disait tante Isabel en passant une peau de chamois sur les miroirs, on lèvera son excommunication, on écrira au Saint-Pape... nous ferons une grande aumône... le P. Dámaso n'a eu qu'un évanouissement... il n'est pas mort!

--Ne pleure pas, lui disait Andeng à voix basse, je m'arrangerai pour que tu lui parles; pourquoi sont faits les confessionnaux sinon pour que l'on puisse pécher? Tout est pardonné quand on l'a dit au curé!

Enfin, Capitan Tiago revint! Elles cherchèrent sur sa figure une réponse à beaucoup de questions; mais la figure de Capitan Tiago annonçait le découragement. Le pauvre homme suait, se passait la main sur le front et semblait ne pouvoir articuler une parole.

--Qu'y a-t-il, Santiago? demanda anxieuse la tante Isabel.

Il répondit par un soupir en essuyant une larme.

--Pour Dieu, parle! qu'y a-t-il?

--Ce que je craignais déjà! dit-il enfin en retenant ses larmes. Tout est perdu! Le P. Dámaso m'ordonne de rompre la promesse de mariage, sinon il me condamne dans cette vie et dans l'autre! Tous me disent la même chose, même le P. Sibyla! Je dois lui fermer les portes de ma maison et... je lui dois plus de cinquante mille pesos! Je l'ai dit aux Pères, mais ils n'ont pas voulu en faire cas: que préfères-tu perdre, m'ont-ils dit, cinquante mille pesos ou ta vie et ton âme? Ah! S. Antonio! si j'avais su, si j'avais su!

Maria Clara sanglotait.

--Ne pleure pas, ma fille, ajouta-t-il en se tournant vers elle; tu n'es pas comme ta mère qui ne pleurait jamais... elle ne faisait que semblant... Le P. Dámaso m'a dit qu'un de ses parents est arrivé d'Espagne... il te le destine pour fiancé...

Maria Clara se boucha les oreilles.

--Mais, Santiago, tu es fou? lui cria tante Isabel. Lui parler d'un autre fiancé en ce moment! Crois-tu que ta fille en change comme de chemise?

--J'y pensais bien, Isabel; D. Crisóstomo est riche... les Espagnols ne se marient que par amour de l'argent... mais, que veux-tu que je fasse? Ils m'ont menacé d'une autre excommunication... ils disent que je cours grand péril, non seulement dans mon âme, mais aussi dans mon corps... mon corps, entends-tu? mon corps!

--Mais tu ne fais que chagriner ta fille! N'es-tu pas l'ami de l'archevêque? Pourquoi ne lui écris-tu pas?

--L'archevêque est aussi un moine, l'archevêque ne fait que ce que lui disent les moines. Mais, ne pleure pas, Maria; le capitaine général va venir, il voudra te voir, tu auras les yeux rouges... Ah! moi qui croyais passer une bonne après-midi... sans ce grand malheur je serais le plus heureux des hommes et tous me porteraient envie... Calme-toi, ma fille! je suis plus malheureux que toi et je ne pleure pas. Tu peux trouver un autre fiancé meilleur, mais moi, je perds cinquante mille pesos! Ah! Vierge d'Antipolo, si ce soir au moins j'avais de la chance!

Des détonations, le roulement, des voitures, le galop des chevaux, la musique jouant la Marche royale, annoncèrent l'arrivée de Son Excellence le Gouverneur Général des Iles Philippines. Maria Clara courut se cacher dans son alcôve... pauvre jeune fille! ton coeur est le jouet de mains grossières qui n'en connaissent pas les délicates fibres!

Tandis que la maison se remplissait de monde, que des pas lourds, des voix de commandement, des bruits de sabres et d'éperons résonnaient de tous côtés, la pauvrette bouleversée gisait à demi agenouillée devant une gravure représentant la Vierge, dans la douloureuse solitude où Delaroche l'a placée, comme s'il l'avait surprise au retour du sépulcre de son fils. Maria Clara oubliait la douleur de cette mère pour ne songer qu'à la sienne propre. La tête courbée sur la poitrine, les mains appuyées contre le sol, on aurait dit un lys brisé par la tempête. Un avenir rêvé et caressé pendant des années, des illusions nées dans son enfance, grandies avec sa jeunesse, qui faisaient partie de son être, on voulait maintenant d'un seul mot briser tout cela, chasser tout cela de son esprit et de son coeur!

Bonne et pieuse chrétienne, fille aimante, l'excommunication la terrifiait; la tranquillité de son père, plus encore que ses ordres exigeaient d'elle le sacrifice de son amour. Elle ressentait seulement en ce moment toute la force de cette affection! Une rivière glisse paisible; d'odorantes fleurs ombragent ses rives, le sable le plus fin forme son lit, le vent ride à peine son courant, on croirait qu'elle dort. Mais voici que les rives se resserrent, que d'âpres roches ferment le passage, que des troncs noueux s'entassent formant une digue; alors la rivière mugit, elle se révolte, les vagues bouillonnent, des panaches d'écume se dressent, les eaux furieuses battent les rochers et s'élancent à l'abîme. Ainsi cet amour si tranquille se transformait devant l'obstacle et déchaînait tous les orages de la passion.

Elle voulait prier, mais qui pourrait prier sans espérance? Le coeur qui s'adresse à Dieu, alors qu'il n'espère plus, ne peut exhaler que des plaintes: «Mon Dieu! soupirait le sien, pourquoi rejeter ainsi un homme, pourquoi lui refuser l'amour des autres? tu lui laisses ton soleil, ton air, tu ne lui caches pas la vue de ton ciel, pourquoi lui retirer l'amour sans lequel on ne saurait vivre?»

Ces soupirs, que n'entendaient pas les hommes, arrivaient-ils au trône de Dieu? La Mère des malheureux les entendait-elle?

Ah! la pauvre jeune fille, qui n'avait jamais connu de mère, s'enhardissait à confier les chagrins que lui causaient les amours de la terre à ce coeur très pur qui n'a jamais ressenti que l'amour filial et l'amour maternel; dans sa tristesse, elle avait recours à cette image divinisée de la femme, l'idéalisation la plus belle de la plus idéale des créatures, à cette poétique conception du Christianisme qui réunit en elle les deux états les plus parfaits de la femme, vierge et mère, sans rien ressentir de leurs douleurs ni de leurs misères, à cet être de rêve et de bonté que nous appelons Marie.

--Mère! mère! gémissait-elle.

La tante Isabel vint la tirer de ses larmes. Quelques-unes de ses amies étaient là et le capitaine général désirait lui parler.

--Tante, dites que je suis malade! supplia-t-elle, terrifiée; ils vont vouloir me faire chanter et jouer du piano!

--Ton père l'a promis, vas-tu faire mentir ton père?

Maria Clara se leva, regarda sa tante, tordit ses beaux bras en balbutiant.

--Oh! si j'étais...

Puis sans achever sa phrase, elle sécha ses larmes et se mit à sa toilette.

XXXVII

SON EXCELLENCE

--Je désire parler à ce jeune homme! disait le général à un aide-de-camp; il éveille tout mon intérêt.

--On est allé le chercher, mon général! Mais il y a ici un autre jeune homme de Manille qui demande avec insistance à être introduit. Nous lui avons dit que Votre Excellence n'avait pas le temps et qu'elle n'était pas venue pour donner des audiences, mais pour voir le pueblo et la procession; il a répondu que Votre Excellence avait toujours le temps quand il s'agissait de faire justice...

Le général émerveillé, se retourna vers l'Alcalde.

--Si je ne me trompe pas, répondit celui-ci avec une légère inclinaison de tête, c'est le jeune homme qui ce matin a eu des démêlés avec le P. Dámaso au sujet du sermon.

--Encore un autre? Ce moine s'est-il donc proposé d'ameuter toute la province ou croit-il commander ici? Faites entrer!

Le gouverneur se promenait nerveusement d'un bout à l'autre de la salle.

Dans l'antichambre, quelques Espagnols, des militaires et les fonctionnaires du pueblo de S. Diego et des environs, formés en groupes, conversaient ou discutaient. Tous les moines s'y trouvaient aussi, excepté le P. Dámaso; ils voulaient entrer pour présenter leurs respects à Son Excellence.

--Son Excellence le Capitaine Général supplie Vos Révérences d'attendre un moment, dit l'aide-de-camp. Passez, jeune homme!

Ce Manilène, qui confondait le tagal avec le grec, entra dans le salon, pâle et tremblant.

Tous étaient surpris au dernier point: Son Excellence devait être très irritée pour oser ainsi faire attendre les moines. Le P. Sibyla disait:

--Je n'ai rien à lui dire... je perds mon temps ici!

--Moi de même, ajouta un augustin; partons-nous?

--Ne vaudrait-il pas mieux chercher à savoir ce qu'il pense? demanda le P. Salví; nous éviterions un scandale... et... nous pourrions lui rappeler... ses devoirs envers... la Religion...

--Vos Révérences peuvent entrer si elles le désirent! dit l'aide-de-camp en reconduisant le jeune homme qui sortait radieux.

F. Sibyla entra le premier, puis venaient le P. Salví, le P. Manuel Martin et les autres religieux. Tous saluèrent humblement, sauf le P. Sibyla qui, même en s'inclinant, conservait toujours un certain air de supériorité; le P. Salví, au contraire, courba la tête presque jusqu'à terre.

--Qui, parmi Vos Révérences, est le P. Dámaso? demanda immédiatement Son Excellence, sans les inviter à s'asseoir, sans s'intéresser à leur santé, sans aucune de ces phrases louangeuses qui font partie intégrante du répertoire des hauts personnages.

--Señor, le P. Dámaso n'est pas parmi nous! répondit, presque avec la même sécheresse, le P. Sibyla.

--Le serviteur de Votre Excellence est au lit, malade, ajouta le P. Salvi toujours humble; après avoir eu le plaisir de saluer Votre Excellence et de nous informer de sa santé, comme c'est le devoir de tous les fidèles sujets du Roi et de toute personne d'éducation, nous venions aussi au nom du respectueux serviteur de Votre Excellence, qui a eu le malheur...

--Oh! interrompit avec un nerveux sourire le capitaine général, tandis qu'il faisait tourner une chaise sur un pied, si tous les serviteurs de Mon Excellence étaient comme Sa Révérence le P. Dámaso, je préférerais servir moi-même Mon Excellence!

La paresse habituelle au corps des Révérences gagna cette fois leur esprit; elles ne surent que répondre à cette interruption.

--Que Vos Révérences prennent des sièges! ajouta le Gouverneur sur un ton plus doux.

Capitan Tiago, en frac, marchant sur la pointe des pieds, entrait conduisant par la main Maria Clara, toute hésitante, toute timide. La jeune fille, surmontant son trouble, fit un salut gracieux et cérémonieux à la fois.

--Cette señorita est votre fille? demanda surpris le gouverneur.

--Et celle de Votre Excellence, mon général! répondit sérieusement Capitan Tiago.

Les aides-de-camp, l'Alcalde, se regardèrent et sourirent mais, sans rien perdre de sa gravité, le général tendit la main à la jeune fille et lui dit avec affabilité:

--Heureux les pères qui ont des filles comme vous, señorita! on m'a parlé de vous avec respect et admiration... j'ai désiré vous voir pour vous remercier du bel acte que vous avez accompli aujourd'hui. Je suis informé de tout et, quand j'écrirai au Gouvernement de Sa Majesté je n'oublierai pas votre généreuse conduite. En attendant, permettez-moi, señorita, au nom de S. M. le Roi, que je représente ici, et qui aime la paix et la tranquillité de ses fidèles sujets, comme au mien, en celui d'un père qui, lui aussi, a des filles de votre âge, de vous adresser les plus chaleureux remerciements et de vous proposer pour une récompense.

--Señor...! répondit Maria Clara tremblante.

Le général devina ce qu'elle voulait dire et reprit:

--C'est très bien, señorita, de vous contenter du témoignage de votre conscience et de l'estime de vos concitoyens; par ma foi! c'est la meilleure récompense et nous ne devrions point en demander d'autre. Mais ne me privez pas d'une belle occasion de faire voir que, si la Justice sait punir, elle sait aussi récompenser et surtout qu'elle n'est pas toujours aveugle.

Tous les mots soulignés avaient été prononcés d'une voix plus ferme.

--Le señor Don Juan Crisóstomo Ibarra attend les ordres de Votre Excellence, dit à voix haute un aide-de-camp.

Maria Clara frémit.

--Ah! s'écria le général, permettez-moi, señorita, de vous exprimer le désir de vous revoir avant de quitter ce pueblo, j'ai encore à vous dire des choses très importantes. Señor Alcade, Votre Seigneurie m'accompagnera durant la promenade que je désire faire à pied après la conférence que j'aurai seul avec le señor Ibarra.

--Votre Excellence, dit humblement le P. Salvi, nous permettra de l'avertir que le señor Ibarra est excommunié...

Le général l'interrompit.

--Je suis heureux de n'avoir à déplorer que l'état du P. Dámaso à qui je souhaite sincèrement une guérison complète, car, à son âge, un voyage en Espagne pour des motifs de santé ne doit pas être très agréable. Mais ceci dépend de lui... en attendant, que Dieu conserve la santé à Vos Révérences!

Tous se retirèrent.

--Pour lui aussi, cela dépendra de lui! murmura en sortant le P. Salvi.

--Nous verrons qui fera plus promptement le voyage en Espagne! ajouta un autre franciscain.

--Je m'en vais dès aujourd'hui, dit avec dépit le P. Sibyla.

--Nous repartons aussi! grondèrent à leur tour les augustins.

Les uns et les autres ne pouvaient supporter que, par la faute d'un franciscain, Son Excellence les ait reçus aussi froidement.

Dans l'antichambre, ils se rencontrèrent avec Ibarra qui, quelques heures auparavant, avait été leur amphitryon. Pas un salut ne fut échangé, mais les regards étaient éloquents.

L'Alcalde au contraire, quand les moines furent partis, salua le jeune homme et lui tendit familièrement la main, mais l'arrivée de l'adjudant qui cherchait Crisóstomo ne permit aucune conversation.

Sur la porte, il se rencontra avec Maria Clara: des regards significatifs se croisèrent encore, bien différents de ceux échangés avec les moines.

Ibarra était vêtu de deuil. Bien que la vue des moines lui ait semblé de mauvais augure, il se présenta, l'air assuré et salua profondément.

Le capitaine général fit quelques pas au devant de lui.

--J'éprouve la plus grande satisfaction, señor Ibarra, à serrer votre main. Permettez-moi de vous demander toute votre confiance!

Et en effet, il examinait le jeune homme avec une visible satisfaction.

--Señor... tant de bonté...

--Votre surprise m'offense; elle me montre que vous n'attendiez pas de moi un bon accueil; c'était douter de ma justice!

--Une réception amicale, señor, pour un insignifiant sujet de Sa Majesté comme moi, n'est pas de la justice, c'est de la faveur.

--Bien, bien! dit le général en s'asseyant et en lui montrant un siège, laissez-nous jouir d'un moment d'expansion: je suis très satisfait de votre conduite et je vous ai proposé au gouvernement de Sa Majesté pour une décoration afin de récompenser votre philanthropique projet d'érection d'une école... Si vous m'aviez invité, je me serais fait un plaisir d'assister à la cérémonie et, peut-être, je vous aurais évité un ennui.

--Mon idée me paraissait si ordinaire, répondit le jeune homme, que je ne la croyais pas suffisante pour distraire l'attention de Votre Excellence de ses nombreuses occupations; de plus mon devoir était de m'adresser d'abord à la première autorité de ma province.

Le gouverneur fit un signe de satisfaction et, prenant un air plus familier encore, elle continua:

--Quant à ce qui est arrivé entre vous et le P. Dámaso, n'en gardez ni crainte ni regrets; on ne touchera pas un cheveu de votre tête tant que je gouvernerai les Iles et, pour ce qui est de l'excommunication j'en parlerai à l'Archevêque, parce qu'il faut nous conformer aux circonstances; ici nous ne pourrions en rire comme dans la Péninsule ou dans l'Europe cultivée. Malgré tout, soyez à l'avenir plus prudent; vous vous êtes mis à dos les corporations religieuses qui, par leur rôle et leurs richesses doivent être respectées. Mais je vous protégerai parce que j'aime les bons fils, parce qu'il me plaît que l'on honore la mémoire de ses parents; moi aussi j'ai aimé les miens et, vive Dieu! je ne sais pas ce que j'aurais fait à votre place!...

Puis, changeant rapidement de conversation, il demanda:

--On m'a dit que vous veniez d'Europe; êtes-vous allé à Madrid?

--Oui, señor, quelques mois.

--Avez-vous par hasard entendu parler de ma famille?

--Votre Excellence venait de partir quand j'ai eu l'honneur de lui-être présenté.

--Et alors, comment êtes-vous revenu sans m'apporter aucune recommandation?