Au Pays des Moines (Noli me Tangere)

Chapter 20

Chapter 203,806 wordsPublic domain

--Peut-être quelque jour, quand l'oeuvre qui va naître aujourd'hui, vieillie après tant de vicissitudes, tombera minée, soit par les secousses de la nature, soit par la main de l'homme, sur ces ruines croîtront le lierre et la mousse; puis, quand le temps aura détruit la mousse, le lierre et les ruines, et dispersé leur poussière au vent, biffant des pages de l'Histoire le souvenir de l'oeuvre et de ses constructeurs, depuis longtemps déjà effacé de la mémoire des hommes, peut-être, quand les habitants et le sol de ce pays auront disparu, recouverts par de nouvelles couches géologiques, le pic de quelque mineur, heurtant le granit d'où jaillit l'étincelle, fera-t-il sortir de la roche des mystères et des énigmes? Peut-être les savants de la nation qui peuplera alors ces régions, travailleront-ils, comme travaillent aujourd'hui les égyptologues, à pénétrer les secrets des débris d'une grandiose civilisation disparue, qui se croyait éternelle et ne prévoyait pas que jamais une si longue et si profonde nuit pût descendre sur elle? Peut-être alors quelque savant professeur dira-t-il à ses élèves de cinq à sept ans, dans un langage commun à tous les hommes de ce temps-là: «Examinez, messieurs, et étudiez avec soin les objets trouvés dans le sous-sol de notre terrain! nous avons déchiffré quelques signes et traduit quelques mots, et nous pouvons sans crainte présumer que ces objets appartiennent à l'âge barbare de l'humanité, à l'ère obscure que nous sommes convenus d'appeler fabuleuse. En effet, messieurs, pour que vous puissiez vous former une idée approximative de l'état arriéré de nos ancêtres, il me suffira de vous dire que ceux qui vivaient ici, non seulement reconnaissaient encore des rois, mais que pour résoudre toutes les questions de leur gouvernement intérieur ils devaient courir à l'autre extrémité du monde; figurez-vous un corps qui, pour se mouvoir, devrait consulter sa tête située dans une autre partie du globe, peut-être dans une région aujourd'hui recouverte par les vagues. Pour invraisemblable que cela vous paraisse, il ne laissait pas, si nous considérons leurs conditions d'existence, d'en être ainsi pour ces êtres que j'ose à peine appeler humains! En ces temps primitifs, ils étaient encore (ou du moins croyaient être) en relations directes avec leur Créateur, car ils avaient des ministres de celui-ci, êtres différents des autres et toujours dénommés des mystérieux caractères T. R. P. Fr., sur l'interprétation desquels nos savants ne sont pas d'accord. Suivant le professeur de langue que nous avons, et qui ne parle guère plus d'une centaine des défectueux idiomes du passé, T. R. P. signifierait Très Riche Propriétaire, car ces ministres étaient des espèces de demi-dieux, très vertueux, très éloquents, très illustres, et qui, malgré leur énorme pouvoir et leur grand prestige, ne commettaient jamais la moindre faute, ce qui fortifierait ma croyance qu'ils étaient d'une nature différente de celle du reste du peuple. Et, si cela ne suffisait pas pour appuyer mon opinion, il me resterait encore un argument: personne ne nie, et il se confirme de plus en plus chaque jour, que ces êtres mystérieux faisaient à leur volonté descendre Dieu sur la terre en prononçant certaines paroles, que Dieu ne pouvait parler que par leur bouche, qu'ils buvaient son sang, mangeaient sa chair et la donnaient souvent à manger aussi aux hommes du commun...»

Voilà le langage que, avec beaucoup d'autres réflexions encore, l'incrédule philosophe mettait dans la bouche des hommes corrompus de l'avenir...

Dans les kiosques qu'occupaient hier l'instituteur et ses élèves, se prépare maintenant le repas abondant et somptueux. Sur la table destinée aux enfants de l'école, on ne voit pas une bouteille de vin, mais en échange beaucoup de fruits. Dans l'allée ombragée qui réunit les deux kiosques sont disposés les sièges pour les musiciens ainsi qu'une table couverte de pâtisseries, de confitures et de carafes d'eau, couronnées de feuilles et de fleurs pour le public altéré.

Le maître d'école avait fait élever des mâts de cocagne, des barrières, suspendre des poêles, des marmites, pour d'allègres jeux.

La foule, en habits éclatants de couleurs joyeuses, s'amoncelait, fuyant l'ardeur du soleil, soit à l'ombre des arbres, soit sous les berceaux fleuris. Les enfants, pour mieux voir la cérémonie, grimpaient aux branches, escaladaient les pierres, suppléant ainsi à la petitesse de leur taille; ils regardaient avec envie les élèves de l'école qui, propres et bien vêtus, occupaient un endroit spécialement réservé. Les parents étaient enthousiasmés de voir, eux, simples paysans, leurs fils manger sur une nappe blanche, presque aussi bien que le curé ou l'alcalde. Il leur suffisait de penser à cela pour se sentir rassasiés; le souvenir d'un tel événement se transmettrait de père en fils.

On entendit bientôt les accords lointains de la musique: elle s'avançait, précédée d'une foule bigarrée où se mêlaient jeunes et vieux, hommes et femmes, vêtus des couleurs les plus disparates. L'homme jaune s'inquiéta, d'un regard il examina toute sa construction. Un paysan curieux, qui observait avec soin tous ses mouvements, suivit son regard; c'était Elias. Lui aussi, était venu assister à la cérémonie; son salakot et son rustique costume le rendaient presque méconnaissable. Il était placé au meilleur endroit, non loin du treuil, au bord de l'excavation.

Derrière la musique venait l'Alcalde, la municipalité, les moines, moins le P. Dámaso, et les employés espagnols. Ibarra conversait avec l'Alcalde dont il s'était fait un ami par quelques compliments bien tournés sur ses cordons et ses décorations: les fumées aristocratiques étaient le faible de Son Excellence; Capitan Tiago, l'alférez, quelques riches propriétaires accompagnaient la pléïade dorée des jeunes filles dont brillaient au soleil les ombrelles de soie. Le P. Salvi suivait, toujours silencieux, toujours perdu dans ses réflexions.

--Comptez sur mon appui chaque fois qu'il s'agira d'une bonne action, disait l'Alcalde à Ibarra; je vous en faciliterai toujours l'accomplissement, soit par moi-même, soit indirectement.

A mesure qu'ils s'approchaient de l'endroit désigné, le jeune homme sentait palpiter son coeur. Instinctivement il jeta les yeux sur l'étrange échafaudage qui y était élevé; l'homme jaune, après l'avoir respectueusement salué, fixa un instant son regard sur lui. La présence d'Elias qu'il reconnut surprit Ibarra; d'un coup d'oeil significatif, le mystérieux pilote lui rappela l'avertissement déjà donné à l'église.

Le curé revêtit les vêtements sacerdotaux et commença la cérémonie: le sacristain borgne tenait le livre, un enfant de choeur était chargé du goupillon et de l'eau bénite. Les assistants, debout et découverts gardaient un si profond silence que, bien qu'il lût à voix basse, on entendait la voix du P. Salvi tremblant un peu.

Dans la boîte de cristal avaient été placés les manuscrits, journaux, monnaies, médailles, etc., qui devaient conserver le souvenir de cette journée; puis la boîte elle-même fut enfermée dans le cylindre de plomb scellé hermétiquement.

--Señor Ibarra, voulez-vous déposer la boîte à sa place? Le curé vous attend! murmura l'Alcalde à l'oreille du jeune homme.

--Ce serait avec grand plaisir, répondit celui-ci, mais j'usurperais l'honneur d'accomplir ce devoir au détriment du señor notaire qui doit dresser procès-verbal de l'acte.

Le notaire prit gravement l'étui, descendit l'escalier recouvert de tapis qui conduisait au fond de l'excavation et, avec la solennité convenable, déposa son fardeau dans le creux de la pierre. Le curé saisit alors le goupillon et aspergea les pierres d'une rosée d'eau bénite.

Le moment était venu où chacun devait déposer une cuillerée de ciment sur la superficie de la pierre d'assise pour que l'autre s'y adaptât et s'y fixât.

Ibarra présenta à l'Alcalde une truelle d'argent sur laquelle était gravée la date de la fête; mais, avant de s'en servir, S. E. prononça une allocution en castillan:

«Habitants de S. Diego! dit-il d'une voix grave, nous avons l'honneur de présider une cérémonie dont, sans que nous ayons à vous l'expliquer, vous comprenez toute l'importance. On fonde une école; l'école est la base de la société, l'école est le livre où est écrit l'avenir des peuples! Montrez-nous l'école d'un pueblo et nous vous dirons ce qu'il est.

»Habitants de S. Diego! Bénissez Dieu qui vous a donné de vertueux prêtres et bénissez aussi le Gouvernement de la Mère Patrie qui, inlassable, diffuse la civilisation dans les îles fertiles que, pour les protéger, elle recouvre de son glorieux manteau! Bénissez Dieu qui a eu pitié de vous en vous envoyant ces humbles prêtres pour vous éclairer et vous enseigner la parole divine! Bénissez le Gouvernement qui a fait déjà, qui fait et fera encore tant de sacrifices pour vous et pour vos enfants!

»Et maintenant qu'a été bénite la première pierre de cet important édifice, nous, Alcalde Mayor de cette province, au nom de S. M. le Roi, que Dieu garde, Roi des Espagnes, au nom de l'illustre Gouvernement espagnol et à l'abri de son pavillon immaculé et toujours victorieux, nous consacrons cet acte et commençons l'édification de cette école!

»Habitants de S. Diego, vive le Roi! Vive l'Espagne! vivent les Religieux! vive la religion catholique!»

--Vive! vive! répondirent de nombreuses voix, vive le señor Alcalde!

Puis le haut fonctionnaire descendit majestueusement aux accords de la musique qui commença à jouer, déposa quelques cuillerées de plâtre sur la pierre et remonta aussi majestueusement qu'il était descendu.

Les employés applaudirent.

Ibarra offrit une autre cuiller d'argent au curé qui, après avoir fixé un instant son regard sur lui, descendit lentement à son tour. Arrivé au milieu de l'escalier, le prêtre leva les yeux et examina l'énorme pierre qui pendait maintenue par les câbles puissants, mais il ne s'arrêta qu'une seconde et continua sa descente. Il fit de même que l'Alcalde, mais les applaudissements furent plus nombreux; aux employés s'étaient joints quelques moines et Capitan Tiago.

Il semblait que le P. Salvi cherchât à qui offrir la cuiller; il regarda avec hésitation Maria Clara, mais se ravisant il la tendit au notaire. Celui-ci, par galanterie, s'approcha de Maria Clara qui refusa en souriant. Les moines, les employés, l'alférez descendirent tous l'un après l'autre. Capitan Tiago n'avait pas été oublié.

Restait Ibarra. Il allait ordonner que l'homme jaune fît descendre la pierre, quand le curé se souvint du jeune homme, lui disant d'un ton plaisant, affectant la familiarité:

--Ne mettez-vous pas votre cuillerée, señor Ibarra?

--Je serais un Juan Palomo, qui fit le ragoût et qui le mangea! répondit celui-ci sur le même ton.

--Allez! dit l'Alcalde, en le prenant amicalement par le bras, sinon je donne ordre qu'on ne descende pas la pierre et nous resterons ici jusqu'au jour du jugement.

Une si terrible menace força Ibarra à obéir. Il échangea la petite truelle d'argent contre une plus grande en fer, ce qui fit sourire quelques personnes, et avança tranquillement. Elias le regardait avec une expression indéfinissable; il semblait que toute sa vie se fût concentrée dans ses yeux. L'homme jaune examinait l'abîme ouvert à ses pieds.

Ibarra après avoir jeté un rapide regard sur le bloc suspendu au dessus de sa tête, puis un autre à Elias et à l'homme jaune, dit au señor Juan d'une voix tremblante:

--Donnez-moi l'auge et cherchez-moi l'autre truelle en haut.

Il restait seul. Elias ne le regardait plus. Ses yeux maintenant étaient cloués sur la main de l'homme jaune qui, penché sur la fosse, suivait anxieux les mouvements du jeune homme.

On entendait le bruit de la truelle remuant la masse de sable et de chaux, accompagnant le faible murmure des employés qui félicitaient l'Alcalde pour son discours.

Tout à coup un bruit effroyable retentit; la poulie attachée à la base de la chèvre sauta, entraînant le treuil qui vint frapper l'appareil comme un levier: les madriers vacillèrent, les cordes se rompirent et tout l'appareil s'écroula au milieu d'un fracas assourdissant. Un nuage de poussière s'éleva; mille voix remplirent l'air d'un cri d'horreur. Tous couraient, s'enfuyaient de tous côtés; bien peu songeaient à descendre dans le fossé. Seuls, Maria Clara et le P. Salvi restaient à leur place, pâles, muets, incapables de se mouvoir.

Quand la poussière se fut quelque peu dissipée, on vit Ibarra debout, parmi les solives, les poutres, les câbles, entre le treuil et le bloc de pierre qui, dans sa chute, avait tout défoncé, tout broyé. Le jeune homme avait encore en main la truelle; avec des yeux épouvantés il regardait un cadavre gisant à ses pieds, à demi enseveli sous les pièces de bois.

--N'êtes-vous pas blessé?--Vivez-vous?--Pour Dieu! parlez! lui criaient quelques employés, avec autant d'intérêt que de terreur.

--Miracle! miracle! s'exclamèrent quelques assistants.

--Venez et dégagez le cadavre de ce malheureux! dit Ibarra comme s'il se réveillait d'un songe.

Maria Clara, en entendant sa voix, sentit que les forces l'abandonnaient; elle tomba presque sans connaissance dans les bras de ses amies.

La plus grande confusion régnait; tous parlaient, gesticulaient, couraient de côté et d'autre, descendaient dans la fosse, remontaient, consternés, ne sachant que faire.

--Qui est mort? respire-t-il encore? demanda l'alférez.

On reconnut le cadavre: c'était celui de l'homme jaune qui se trouvait debout à côté du treuil.

--Que l'on arrête le chef de chantier, fut la première parole que l'Alcalde put prononcer.

On examina le cadavre, on lui mit la main sur la poitrine, le coeur ne battait déjà plus. Le coup l'avait frappé à la tête et le sang jaillissait par les narines, la bouche et les yeux. Le cou portait des traces étranges: quatre empreintes profondes d'un côté et une quelque peu plus grande de l'autre: on aurait dit qu'une main de fer l'avait serré comme une tenaille.

Les prêtres serraient la main d'Ibarra et chaleureusement le félicitaient d'avoir échappé à la catastrophe. Le franciscain, humble d'aspect, qui le matin avait servi d'Esprit-Saint au P. Dámaso, disait avec des larmes dans les yeux:

--Dieu est juste! Dieu est bon!

--Quand je pense que quelques moments auparavant j'étais là, disait un des employés à Ibarra, dites! Si j'avais été le dernier! Jésus!

--Cela me fait dresser les cheveux! reprenait un autre à moitié chauve.

--Heureusement qu'on vous a donné la truelle à vous, non à moi! murmurait un vieillard encore tout tremblant.

--D. Pascal! s'écrièrent quelques Espagnols.

--Señores, je disais ceci parce que le señor Ibarra vit encore, tandis que moi, si je n'avais pas été écrasé, je serais mort de peur.

Mais déjà Ibarra était parti s'informer de Maria Clara.

Que cela n'empêche pas la fête de continuer, señor de Ibarra! disait l'Alcalde; Dieu soit loué! Le mort n'est ni prêtre, ni espagnol! Il n'y a qu'à fêter votre salut! Songez donc si la pierre était tombée sur vous!

--Il avait des pressentiments! s'écriait le notaire, je le disais; le señor Ibarra ne descendait pas avec plaisir. Je le voyais bien!

--Ce n'est qu'un indien qui est mort!

--Que la fête continue! Allons, la musique! la tristesse ne ressuscite pas les morts! Capitan, que l'on fasse l'enquête...! Faites venir le directorcillo!... Arrêtez le chef de chantier!

--Faut-il le mettre aux ceps?

--Oui, aux ceps! Eh! musique, musique! Aux ceps le chef de chantier!

--Señor Alcalde, fit observer Ibarra avec gravité, si la tristesse ne doit pas ressusciter le mort, l'emprisonnement d'un homme dont la culpabilité ne nous est pas prouvée fera moins encore. Je me porte garant de sa personne et demande sa liberté, au moins pour ces journées de fête.

--Bien! bien! mais qu'il ne recommence pas!

Des bruits de tous genres circulaient dans le peuple. L'idée du miracle était admise par tous. Cependant le P. Salvi paraissait peu satisfait de ce miracle que l'on attribuait à un saint de sa paroisse et de son ordre.

Beaucoup ajoutèrent qu'ils avaient vu descendre dans la fosse, au moment où tout s'écroulait, une figure vêtue d'un costume obscur comme celui des franciscains. Sans aucun doute, c'était S. Diego lui-même. On supposa aussi qu'Ibarra avait entendu la messe à laquelle l'homme jaune avait manqué: c'était clair comme la lumière du soleil.

--Vois! tu ne voulais pas aller à la messe, disait une mère à son fils; si je ne t'avais pas battu pour t'y obliger, maintenant tu irais au tribunal dans la charrette, comme celui-ci!

En effet, le cadavre de l'homme jaune, enveloppé d'une natte, était conduit au tribunal.

Ibarra était parti chez lui pour changer de vêtements.

--Hein! c'est un mauvais commencement! disait en s'éloignant le vieux Tasio.

XXXIII

LIBRE PENSÉE

Ibarra achevait de s'habiller quand un domestique lui annonça qu'un paysan le demandait.

Supposant que c'était un de ses travailleurs, il ordonna qu'on l'introduisît dans son bureau ou cabinet de travail, en même temps bibliothèque et laboratoire de chimie.

Mais, à sa grande surprise, il se trouva en face de la sévère et mystérieuse figure d'Elias.

--Vous m'avez sauvé la vie, dit celui-ci en tagal, comprenant le mouvement d'Ibarra; je vous ai payé à moitié ma dette et vous n'avez pas à me remercier, au contraire. Je suis venu pour vous demander une faveur...

--Parlez! répondit le jeune homme dans le même idiome.

Elias fixa quelques secondes son regard dans les yeux d'Ibarra et reprit:

--Quand la justice des hommes voudra éclaircir ce mystère et vous demandera votre témoignage, je vous supplie de ne parler à personne de l'avertissement que je vous ai donné à l'église.

--Ne vous inquiétez pas, répondit Crisóstomo avec un certain ennui, je sais que vous êtes poursuivi, mais je ne suis pas un délateur.

--Oh! ce n'est pas pour moi! ce n'est pas pour moi! s'écria vivement Elias, non sans quelque hauteur, c'est pour vous: moi, je ne crains rien des hommes!

La surprise d'Ibarra s'augmenta encore; le ton dont lui parlait ce paysan, cet ancien pilote, était nouveau et semblait n'être en rapport ni avec son état, ni avec sa fortune.

--Que voulez-vous dire? demanda le jeune homme en interrogeant du regard cet homme mystérieux.

--Je ne parle pas par énigmes; je veux m'expliquer clairement. Pour assurer votre sécurité, il faut que vos ennemis vous croient aveugle et confiant.

Ibarra recula.

--Mes ennemis? J'ai des ennemis?

--Nous en avons tous, señor, depuis le plus petit insecte jusqu'à l'homme, depuis le plus pauvre et le plus humble jusqu'au plus riche et au plus puissant! La haine est la loi de la vie.

Ibarra silencieux regarda Elias.

--Vous n'êtes ni pilote ni paysan!.. murmura-t-il.

--Vous avez des ennemis dans les hautes comme dans les basses sphères, continua Elias, sans paraître avoir entendu. Vous méditez une grande entreprise; vous avez un passé: votre père, votre grand-père ont eu des ennemis parce qu'ils ont eu des passions; dans la vie ce ne sont pas les criminels qui provoquent le plus de haine, ce sont les hommes honorables.

--Vous connaissez mes ennemis?

Elias ne répondit pas immédiatement et réfléchit.

--J'en connaissais un, celui qui est mort, répondit-il. Hier soir, par quelques paroles échangées entre lui et un inconnu qui se perdit dans la foule, je découvris qu'il se tramait quelque chose contre vous. «Celui-là, les poissons ne le mangeront pas comme ils ont mangé son père, vous le verrez demain!» avait-il dit. Ces mots attirèrent mon attention, aussi bien par leur signification propre que par la personne de l'homme qui les prononçait. Il y a quelques jours, cet individu s'était présenté au chef de chantier en s'offrant expressément pour diriger les travaux de pose de la pierre, ne demandant pas un gros salaire, mais faisant étalage de grandes connaissances. Je n'avais aucun motif pour croire à de mauvais desseins de sa part, mais, en moi, quelque chose me disait que mes présomptions étaient fondées. C'est pour cela que, voulant vous avertir, j'ai choisi un moment et une occasion propices pour que vous ne puissiez pas me questionner. Quant au reste, vous l'avez vu!

Elias s'était tu depuis un long moment, qu'Ibarra ne lui avait pas encore répondu, n'avait pas prononcé une seule parole.

--Je regrette que cet homme soit mort! dit-il enfin, par lui j'aurais pu savoir quelque chose de plus!

--S'il avait vécu, il se serait échappé de la tremblante main de l'aveugle justice des hommes. Dieu l'a jugé! Dieu l'a tué! que Dieu soit le seul Juge!

Crisóstomo regarda un instant l'homme qui lui parlait ainsi et, découvrant ses bras musculeux, couverts de meurtrissures et de contusions, il lui dit en souriant:

--Croyez-vous aussi au miracle? ce miracle dont parle le peuple!

--Si je croyais aux miracles, je ne croirais pas en Dieu, répondit Elias gravement; je croirais en un homme déifié, je croirais qu'effectivement l'homme a créé Dieu à son image et à sa ressemblance; mais je crois en Lui, j'ai senti sa main plus d'une fois. Au moment où l'échafaudage s'écroulait, menaçant de destruction tout ce qui se trouvait là, moi, je m'attachai au criminel, je me plaçai à son côté; il fut frappé, moi, je suis sain et sauf.

--Vous?... de sorte que vous..?

--Oui, quand son oeuvre fatale commençant à s'accomplir, il voulut s'échapper, je le maintins: j'avais vu son crime. Je vous le dis: que Dieu soit l'unique juge entre les hommes, qu'il soit le seul qui ait droit sur la vie; que l'homme ne cherche jamais à se substituer à lui!

--Et cependant, cette fois, vous...

--Non! interrompit Elias devinant l'objection, ce n'est pas la même chose. Quand un homme en condamne d'autres à mort ou brise pour toujours leur avenir, il le fait à l'abri de la force des autres hommes dont il dispose, tant pour se protéger que pour exécuter des sentences qui, après tout, peuvent être injustes et fausses. Mais moi, en exposant le criminel au même péril qu'il avait préparé pour les autres, je courais les mêmes risques. Je ne l'ai pas frappé, j'ai laissé la main de Dieu le frapper!

--Vous ne croyez pas au hasard?

--Croire au hasard c'est croire au miracle; c'est toujours supposer que Dieu ne connaît pas l'avenir. Qu'est-ce que le hasard? Un événement que personne n'avait prévu. Qu'est-ce que le miracle? Une contradiction, un renversement des lois naturelles. Imprévision et contradiction dans l'Intelligence qui dirige la machine du monde, ce sont là deux grandes imperfections.

--Qui êtes-vous? demanda Ibarra avec une certaine crainte; avez-vous fait des études?

--J'ai dû croire beaucoup en Dieu puisque j'ai perdu la croyance dans les hommes, répondit le pilote en éludant la question.

Ibarra crut qu'il comprenait la pensée de cet homme; jeune et proscrit, il niait la justice humaine, il méconnaissait le droit de l'homme à juger ses semblables, il protestait contre la force et la supériorité de certaines classes sur les autres.

--Mais il faut bien, reprit-il, que vous admettiez la justice humaine, quelque imparfaite qu'elle puisse être. Malgré tous les ministres qu'il a sur la terre. Dieu ne peut exprimer, c'est-à-dire, n'exprime pas clairement son jugement pour résoudre les millions de contestations que suscitent nos passions. Il faut, il est nécessaire, il est juste que l'homme juge quelquefois ses semblables!

--Pour faire le bien, oui; non pour faire le mal; pour corriger et améliorer, non pour détruire; parce que si ses jugements sont erronés il n'a pas le pouvoir de remédier au mal qu'il a fait. Mais, ajouta-t-il en changeant de ton, cette discussion est au-dessus de mes forces et je vous retiens alors que l'on vous attend. N'oubliez pas ce que je viens de vous dire: vous avez des ennemis, conservez-vous pour le bien de votre pays.

Et il s'en alla.

--Quand vous reverrai-je? lui demanda Ibarra.

--Chaque fois que vous le voudrez et chaque fois que cela pourra vous être utile. Je suis encore votre débiteur!

XXXIV

LE REPAS