Au Pays des Moines (Noli me Tangere)
Chapter 19
--Éclatant et splendide est l'autel, large la porte principale, l'air est le véhicule de la sainte parole divine qui jaillira de ma bouche; écoutez donc, avec les oreilles de l'âme et du coeur, pour que les paroles du Seigneur ne tombent pas dans un terrain pierreux, où les mangeront les oiseaux de l'Enfer, mais qu'elles croissent et s'élèvent comme une sainte semence dans le champ de notre vénérable et séraphique Père S. François! Vous, grands pécheurs, captifs des Mores de l'âme qui infestent les mers de la vie éternelle dans les puissantes embarcations de la chair et du monde, vous qui êtes chargés des chaînes de la lascivité et de la concupiscence et ramez sur les galères du Satan infernal, voyez ici, avec une révérente componction, celui qui rachète les âmes de la captivité du Démon, l'intrépide Gédéon, le courageux David, le victorieux Roland du Christianisme, le garde civil céleste, plus vaillant que tous les gardes civils réunis, du passé et de l'avenir;--l'alférez fronça le sourcil--oui, señor alférez, plus vaillant et plus puissant que tous, qui, sans autre fusil qu'une croix de bois, vainquit avec hardiesse l'éternel tulisan des ténèbres, avec tous les partisans de Luzbel, et les aurait pour toujours écrasés si les esprits n'étaient pas immortels! Cette merveille de la création divine, ce phénomène impossible est le bienheureux Diego de Alcalá dont, en employant une comparaison,--parce que, comme dit l'autre, les comparaisons aident bien à la compréhension des choses incompréhensibles--dont je dirai que ce grand saint est seulement et uniquement un simple soldat, un vivandier, dans notre très puissante compagnie, que commande du ciel notre séraphique Père S. François et à laquelle j'ai l'honneur d'appartenir comme caporal ou sergent par la grâce de Dieu.
Les rudes indiens, comme dit le correspondant, ne pêchèrent dans ce paragraphe que les mots garde civil, tulisan, S. Diego et S. François; ils avaient observé la grimace de l'alférez, le geste belliqueux du prédicateur et ils en déduisirent que celui-ci était fâché après le garde civil parce qu'il ne poursuivait pas les tulisanes, que S. Diego et S. François s'en chargeraient, et y réussiraient très bien, comme le prouve une peinture visible au couvent de Manille, où l'on voit S. François, sans autre arme que son cordon, arrêter l'invasion chinoise dans les premières années de la découverte. Les dévotes en furent enchantées, elles remercièrent Dieu de ce secours, ne doutant pas qu'une fois les tulisanes disparus, S. François détruirait aussi les gardes civils. L'attention redoubla donc, tandis que le P. Dámaso continuait:
--Excellentissime señor: Les grandes choses sont toujours grandes, même à côté des petites, et les petites toujours petites, même à côté des grandes. L'Histoire le dit, mais comme l'Histoire frappe un coup sur le clou et cent sur le fer, comme elle est faite par les hommes et que les hommes se trompent: errarle es hominum [129], comme dit Cicéron, celui qui a une bouche se trompe, comme on dit dans mon pays, il en résulte qu'il y a de très profondes vérités que l'histoire passe sous silence. Ces vérités, Excellentissime señor, l'esprit divin l'a dit dans sa suprême sagesse, que l'intelligence humaine n'a jamais comprise depuis les temps de Sénèque et d'Aristote, ces savants religieux de l'antiquité, jusqu'à nos jours pécheurs. Ces vérités sont que les choses petites ne sont pas toujours petites, mais sont parfois grandes, non pas à côté des petites, mais à côté des plus grandes de la terre, et du ciel, et des nuages, et des eaux, et de l'espace, et de la vie et de la mort.
--Amen! répondit le maître du Tiers Ordre, et il se sanctifia.
Avec cette figure de rhétorique qu'il avait apprise d'un prédicateur de Manille, le P. Dámaso voulait surprendre son auditoire, et, en effet, il dut toucher du pied son Esprit-Saint qui, hébété par tant de vérités, avait complètement oublié sa mission.
--Patente est à vos yeux!... souffla l'esprit d'en bas.
--Patente est à vos yeux la preuve concluante et frappante de cette éternelle vérité philosophique! Patent ce soleil de vertus, et je dis soleil et non lune, parce qu'il n'y a pas grand mérite à ce que la lune brille pendant la nuit; dans le royaume des aveugles le borgne est roi, la nuit une lumière quelconque, une toute petite étoile peut briller; le plus grand mérite est de pouvoir, comme le soleil, briller encore au milieu du jour: ainsi le frère Diego brille encore au milieu des plus grands saints! Là, vous avez patente à vos yeux, à votre incrédulité impie, l'oeuvre maîtresse du Très-Haut pour confondre les grands de la terre, oui, mes frères, patente, patente pour tous, patente!
Un homme se leva pâle et tremblant et se cacha dans un confessionnal. C'était un vendeur d'alcools qui sommeillait; il avait rêvé que les carabiniers lui demandaient la patente qu'il n'avait pas! On assure qu'il ne sortit pas de sa cachette tant que dura le sermon.
--Humble et rare saint! ta croix de bois--celle que portait l'image était d'argent--, ton habit modeste honorent le grand François dont nous sommes les fils et les imitateurs! Nous propageons ta sainte race dans le monde entier, dans tous les coins, dans les villes, dans les villages, sans distinguer le blanc du noir--l'Alcalde ne respira plus--souffrant le jeûne et le martyre, ta sainte race armée de foi et de religion--Ah! respira l'Alcalde--qui maintient le monde en équilibre et l'empêche de tomber dans l'abîme de la perdition!
Les auditeurs, sans en excepter Capitan Tiago, bâillaient peu à peu. Maria Clara n'entendait pas le sermon; elle savait qu'Ibarra n'était pas loin et pensait à lui, tandis qu'elle regardait en s'éventant l'un des évangélistes dont le taureau avait toutes les allures d'un petit carabao.
--Tous nous devrions connaître par coeur les Saintes Écritures et, ainsi, je n'aurais pas à vous prêcher, pécheurs; vous devriez savoir des choses aussi importantes, aussi nécessaires que le Pater noster; mais, pour beaucoup, vous l'avez déjà oublié, en vivant comme des protestants ou des hérétiques qui ne respectent pas les ministres de Dieu, comme les Chinois, mais je vais vous condamner, je serai impitoyable pour vous, damnés!
--Qu'est-ce qu'il nous raconte là, ce Palé Lámaso [130], murmura le chinois Carlos, en regardant avec colère le prédicateur, qui poursuivait en improvisant et déchaînait une série d'apostrophes et d'imprécations.
--Vous mourrez dans l'impénitence finale, race d'hérétiques! Dieu vous châtie déjà sur cette terre par les cachots et les prisons! Les familles, les femmes doivent vous fuir, les gouvernants doivent vous pendre tous, pour que la semence de Satan ne germe pas dans la vigne du Seigneur! Jésus-Christ a dit: Si vous avez un membre mauvais qui vous induise au péché, coupez-le, jetez-le au feu!...
Fr. Dámaso était nerveux, il avait oublié son sermon et sa rhétorique.
--Entends-tu? demanda à son compagnon un jeune étudiant de Manille, il faut couper?
--Bah! qu'il commence, lui! répondit l'autre en montrant le prédicateur.
Ibarra s'inquiétait; il regarda derrière lui, cherchant quelque coin, mais toute l'église était pleine. Maria Clara ne voyait ni n'entendait rien, elle analysait le tableau des âmes bénies du Purgatoire, âmes en forme d'hommes et de femmes nues avec des mitres, des chapeaux, des toques, brûlant dans les flammes et s'accrochant au cordon de S. François qui supportait tout ce poids sans se rompre.
Dans toute cette improvisation, le moine qui jouait le rôle de l'Esprit-Saint inférieur perdit le fil du sermon et sauta trois longs paragraphes, manquant ainsi à son rôle de souffleur auprès du P. Dámaso qui, haletant, se reposait de son apostrophe.
--Lequel de vous, pécheurs qui m'écoutez, lécherait les plaies d'un mendiant pauvre et dépenaillé? Qui? que celui-là réponde et lève la main! Personne! Je le savais déjà; seul pouvait le faire un saint comme Diego de Alcalá; lui, lécha toute la foule des pauvres, disant à un frère qui s'étonnait: C'est ainsi que l'on guérit ce malade! O charité chrétienne! O piété sans exemple! O vertu des vertus! O modèle inimitable! O talisman sans tache!...
Et il poursuivit lançant toute une longue série d'exclamations, les bras en croix, les élevant, les abaissant, comme s'il avait voulu s'envoler ou épouvanter les oiseaux.
--Avant de mourir il parla en latin sans savoir le latin! Soyez anéantis, pécheurs! Vous, malgré que vous l'ayez étudié, que l'on vous ait donné des coups pour vous le faire apprendre, vous ne parlez pas le latin, vous mourrez sans le parler! Parler latin est une grâce de Dieu, c'est pour cela que l'Église parle latin! Moi aussi je parle latin! Comment? Dieu allait dénier cette consolation à son cher Diego? Il pouvait mourir, il pouvait le laisser mourir sans qu'il ait parlé latin? Impossible! Dieu n'aurait pas été juste, il n'aurait pas été Dieu! Diego parla donc latin, les auteurs de l'époque nous en apportent le témoignage!--Et il termina son exorde par le morceau qui lui avait coûté le plus de travail et qu'il avait plagié d'un grand écrivain, Sinibaldo de Mas.
--Je te salue donc, illustre Diego, honneur de notre corporation! Tu fus l'exemple de toutes les vertus, modeste avec honneur, humble avec noblesse, soumis avec orgueil, sobre avec ambition, ennemi avec loyauté, compatissant avec pardon, religieux avec scrupule, croyant avec dévotion, crédule avec candeur, chaste avec amour, silencieux avec secret, souffrant avec patience, vaillant avec crainte, continent avec volupté, hardi avec résolution, obéissant avec sujétion, honteux avec conscience du point d'honneur, soigneux de tes intérêts avec détachement, adroit avec capacité, cérémonieux avec urbanité, astucieux avec sagacité, miséricordieux avec piété, prudent avec honte, vindicatif avec courage, pauvre par amour du travail avec résignation, prodigue avec économie, actif avec négligence, économe avec libéralité, simple avec pénétration, réformateur avec suite, indifférent avec désir d'apprendre: Dieu te créa pour goûter les délices de l'amour platonique...! Aide-moi à chanter tes grandeurs et ton nom plus haut que les étoiles et plus pur que le soleil même qui tourne à tes pieds! Aidez-moi, vous, demandez à Dieu l'inspiration suffisante en récitant l'Ave Maria!
Tous s'agenouillèrent, un murmure s'éleva comme le bourdonnement de mille moucherons. L'Alcalde plia laborieusement un genou en remuant la tête avec ennui; l'alférez était pâle et contrit:
--Au diable le curé! murmura un des deux jeunes gens qui venaient de Manille.
--Silence! répondit l'autre, sa femme nous écoute...
Pendant ce temps, au lieu de réciter l'Ave Maria, le P. Dámaso, après avoir réprimandé son Esprit Saint qui avait sauté trois des meilleurs paragraphes, prenait deux meringues et un verre de Malaga, certain de trouver dans cette légère collation plus d'inspiration que dans tous les Esprits Saints possibles, qu'ils soient en bois, sous forme de colombe, au dessus de sa tête, ou de chair et d'os, sous la forme d'un moine distrait, à ses pieds. Il allait commencer le sermon tagal.
La vieille dévote donna une autre bourrade à sa petite fille qui se réveilla de mauvaise humeur et demanda:
--Est-ce déjà le moment de pleurer?
--Pas encore; mais ne t'endors pas, petite damnée, répondit la bonne grand'mère.
Sur cette deuxième partie du sermon, en langue tagale, nous n'avons que des aperçus. Le P. Dámaso improvisait, non pas qu'il sût mieux le tagal que le castillan, mais, tenant les Philippins de la province pour fort ignorants en rhétorique, il ne craignait pas de dire des sottises devant eux. Avec les Espagnols, c'était autre chose: il avait entendu parler des règles de l'éloquence et peut-être, parmi ses auditeurs, pouvait-il s'en trouver, comme l'Alcalde principal, par exemple, qui eussent fait leurs classes: aussi écrivait-il ses sermons, les corrigeant, les limant, puis les apprenant de mémoire et s'essayant à les répéter deux ou trois jours avant de monter en chaire.
Il est certain qu'aucun des assistants ne comprit l'assemblage du sermon: ils avaient l'intelligence si obtuse, le prédicateur était si profond, comme disait soeur Rufa que c'est en vain qu'ils attendirent l'occasion de pleurer et la petite fille damnée de la vieille dévote se rendormit.
Mais cependant cette seconde partie eut des conséquences plus graves que la première, au moins pour certains de nos personnages.
Il commença avec un Maná capatir con cristiano [131], que suivit une avalanche de phrases intraduisibles; il parla de l'âme, de l'enfer, du mahal na santo pintacisi [132], des pécheurs indiens et des vertueux Pères Franciscains.
--Menche [133]! dit un des irrévérents Manilènes à son compagnon; c'est du grec pour moi, je m'en vais.
Et, voyant les portes fermées, il sortit par la sacristie au grand scandale de l'assistance et du prédicateur qui pâlit et s'arrêta au milieu de sa phrase. Quelques-uns s'attendaient à une violente apostrophe, mais le P. Dámaso se contenta de les suivre du regard et poursuivit son sermon.
Des malédictions se déchaînèrent contre le siècle, contre le manque de respect, l'irréligiosité naissante. Ce point paraissait être son fort, car il se montrait inspiré et s'exprimait avec force et clarté. Il parla des pécheurs qui ne se confessent pas, qui meurent en prison sans sacrements, des familles maudites, des petits métis orgueilleux et affectés, des jeunes savantasses, philosophaillons [134], avocaillons, étudiantillons, etc. On connaît l'habitude de beaucoup lorsqu'ils veulent ridiculiser leurs ennemis; ils ajoutent à chaque mot une terminaison diminutive parce que leur cerveau ne leur fournit pas autre chose; cela leur suffit, ils en sont très heureux.
Ibarra écouta tout et comprit les allusions. Conservant une tranquillité apparente, ses yeux cherchaient Dieu et les autorités, mais il n'y avait rien de plus que des images de saints; quant à l'Alcalde il dormait.
Pendant ce temps, l'enthousiasme du prédicateur montait par degrés. Il parlait des anciens temps où tout philippin, rencontrant un prêtre, se découvrait, mettait le genou en terre et lui baisait la main.--«Mais, maintenant, ajouta-t-il, vous ne faites autre chose que quitter le salakot ou le chapeau de castorillo [135] que vous inclinez sur votre tête pour ne pas déranger l'ordre de votre coiffure! Vous vous contentez de dire: bonjour, among [136], et il y a d'orgueilleux étudiantillons, sachant quelque peu de latin qui, parce qu'ils ont étudié à Manille et en Europe, se croient le droit de nous serrer la main au lieu de la baiser.... Ah! le jour du jugement approche, le monde va finir, beaucoup de saints l'ont prédit, il va pleuvoir du feu, des pierres et des cendres pour châtier votre superbe!»
Et il exhortait le peuple à ne pas imiter ces sauvages, mais à les fuir, à les détester, parce qu'ils étaient excommuniés.
--Écoutez ce que disent les saints conciles: Quand un indien rencontrera un curé dans la rue, il courbera la tête et tendra le cou pour que l'among s'appuie sur lui; si le curé et l'indien sont tous deux à cheval, alors l'indien s'arrêtera et retirera révérencieusement son salakot ou son chapeau; enfin, si l'indien est à cheval et le curé à pied, l'indien descendra de cheval et n'y remontera pas jusqu'à ce que le curé lui ait dit: sulung ou soit suffisamment éloigné. Voilà ce que disent les saints conciles et qui ne leur obéira pas sera excommunié!
--Et quand l'indien est monté sur un carabao? demanda un paysan scrupuleux à son voisin.
--Alors.... il poursuit son chemin! répondit celui-ci qui était un casuiste.
Mais, malgré les gestes et les cris du prédicateur, beaucoup s'endormaient ou tout au moins n'écoutaient plus, car ces sermons étaient de toujours et de partout; en vain quelques dévotes essayèrent de soupirer et de pleurnicher sur les péchés des impies, elles durent y renoncer, personne ne faisant choeur avec elles... Même la soeur Puté pensait à toute autre chose. Un homme assis à son côté s'était si bien endormi qu'il tomba sur elle en lui fripant son corsage: la bonne vieille prit son sabot et, tapant sur l'homme pour le réveiller, lui cria:
--Aïe! va-t'en, sauvage, animal, démon, carabao, chien, damné!
Naturellement, un tumulte s'éleva. Le prédicateur s'arrêta, leva les sourcils, surpris d'un tel scandale. L'indignation étouffait la parole dans sa gorge, il ne put que mugir en frappant la chaire de ses poings. L'effet voulu fut produit: la vieille lâcha le sabot et, tout en grognant et en répétant de multiples signes de croix, se mit très dévotement à genoux.
--Ah! ah! ah! ah! put enfin s'écrier le prêtre irrité, en croisant les bras et en remuant la tête; c'est pour cela que je vous ai prêché ici toute la matinée, sauvages! Ici, dans la maison de Dieu, vous vous disputez, vous vous injuriez, polissons! Ah! ah! vous ne respectez rien...! C'est l'oeuvre de l'injure et de l'incontinence du siècle! Je le disais bien, ah! ah!..
Une fois lancé sur ce thème, il prêcha une demi-heure encore! L'Alcalde ronflait, Maria Clara inclinait la tête, la pauvrette ne pouvait résister au sommeil, n'ayant plus de tableau à analyser pour se distraire. Ibarra s'émotionnait peu de ce que disait le P. Dámaso, ses allusions ne le touchaient pas; il voyait une petite maison sur la cime d'une montagne avec Maria Clara dans le jardin. Que lui importaient les hommes se traînant au fond de la vallée dans leurs misérables pueblos.
Deux fois déjà le P. Salvi avait fait tinter la sonnette; mais c'était verser de l'huile sur le feu: le P. Dámaso était entêté, son sermon se prolongeait toujours. Fr. Sibyla se mordait les lèvres; plusieurs fois il mit et retira son lorgnon de cristal de roche monté en or; Fr. Manuel Martin était le seul qui paraissait écouter avec plaisir et souriait parfois.
Enfin, Dieu dit: Assez! L'orateur se lassa et descendit de la chaire.
Tous s'agenouillèrent pour rendre grâce à Dieu. L'Alcalde se frotta les yeux, étendit un bras comme pour s'étirer, exhala un profond soupir et un bâillement.
La messe continua.
Au moment où Balbino et Chananay chantant l'Incarnatus est, tous s'étaient agenouillés, où les curés inclinaient la tête, un homme murmura à l'oreille d'Ibarra: «A la cérémonie de la bénédiction de la première pierre, ne vous éloignez pas du curé, ne descendez pas dans la fosse, ne vous approchez pas de la pierre, il y va de votre vie!»
Ibarra reconnut Elias qui, ceci dit, se perdit aussitôt dans la foule.
XXXII
LA CHÈVRE
L'homme jaune avait tenu parole: ce n'était pas une simple chèvre qu'il avait construite sur la fosse ouverte pour y descendre l'énorme masse de granit; ce n'était pas le trépied que le señor Juan avait édifié pour suspendre une poulie au sommet, c'était quelque chose de plus; à la fois une machine et un ornement, mais un ornement grandiose et une machine impuissante.
L'échafaudage confus et compliqué s'élevait à huit mètres de hauteur; quatre gros madriers enfoncés dans le sol formaient les pièces principales, reliés entre eux par de colossales solives entrecroisées formant diagonales, réunies par de gros clous enfoncés à moitié, sans doute afin de pouvoir démonter plus facilement l'appareil. D'énormes câbles, pendants de tous côtés, donnaient un aspect de solidité et de grandeur à l'ensemble, dont le sommet était couronné de drapeaux aux couleurs bigarrées, de banderoles flottantes et d'énormes guirlandes de fleurs et de feuilles artistement tressées.
En haut, dans l'ombre des madriers, des guirlandes et des drapeaux, pendait, assujettie par des cordes et des crocs de fer, une extraordinaire poulie à trois roues, sur les bords brillants desquelles passaient encastrés trois câbles encore plus gros que les autres, portant suspendue l'énorme pierre de taille creusée en son centre pour former, avec l'excavation de l'autre pierre déjà descendue dans la fosse, le petit espace destiné à conserver l'historique de la journée, journaux, écrits, monnaies, médailles, etc., pour transmettre le tout aux plus lointaines générations. Ces câbles descendaient de bas en haut, retrouvaient une autre poulie non moins grosse attachée au pied de l'appareil et allaient s'enrouler autour du cylindre d'un treuil, supporté par de gros madriers. Ce treuil, qui pouvait être mis en mouvement par deux manivelles, centuplait l'effort dépensé, grâce à un jeu de roues dentées, dont le seul inconvénient était de faire perdre en vitesse ce qu'il faisait gagner en force.
--Regardez, disait l'homme jaune en faisant tourner la manivelle, regardez, señor Juan, comme avec mes seules forces, je fais monter et descendre l'énorme pierre... Tout cela est si bien disposé que je puis à volonté graduer, pouce par pouce, l'ascension de façon que, du fond de la fosse, un homme seul puisse en toute commodité ajuster les deux pierres l'une sur l'autre, tandis que moi je dirigerai d'ici la manoeuvre.
Le señor Juan ne pouvait moins faire que d'admirer l'homme qui se louait avec tant de complaisance. Les curieux faisaient des commentaires et ne ménageaient pas leurs compliments au constructeur.
--Qui vous a appris la mécanique? lui demanda le señor Juan.
--Mon père, mon défunt père! répondit-il avec son sourire particulier.
--Et à votre père?
--D. Saturnino, l'aïeul de D. Crisóstomo.
--Ne savez-vous pas que D. Saturnino...
--Oh! je sais beaucoup de choses! Non seulement il frappait ses ouvriers et les exposait au soleil; mais il savait aussi réveiller les endormis et faire dormir les éveillés. Vous verrez par la suite ce que mon père m'a enseigné, vous verrez!
Et l'homme jaune souriait toujours, de son étrange sourire.
Sur une table couverte d'un tapis de Perse étaient placés le cylindre de plomb et les objets qui devaient être conservés dans cette sorte de tombe; une boîte de cristal à parois épaisses devait renfermer cette momie d'une époque et garder pour l'avenir les souvenirs d'un temps passé. Le philosophe Tasio, qui promenait par là ses réflexions, murmurait: