Au Pays des Moines (Noli me Tangere)
Chapter 18
«Cher Choy: Viens en courant si tu peux car la fête est très gaie, figure-toi que Capitan Joaquin qui tenait la banque a presque sauté: Capitan Tiago l'a doublé trois fois, trois fois il a gagné; aussi Cabezang Manuel, le maître de la maison, en mourait presque de joie. Le P. Dámaso a brisé une lampe d'un coup de poing parce que jusqu'à présent il n'a pas gagné une carte, le consul a perdu, avec ses coqs et à la banque presque tout ce qu'il nous a gagné à la fête de Binang et au Pilar de Santa Cruz.
»Nous attendons que Capitan Tiago nous amène son futur gendre, le riche héritier de D. Rafael, mais il semble vouloir imiter son père, car jusqu'ici on ne l'a pas vu. Malheureusement il paraît ne devoir être d'aucun profit.
»Le chinois Carlos fait une grande fortune avec le liam-pô; je le soupçonne de porter quelque chose de caché, peut-être un aimant; il se plaint continuellement de douleurs à la tête qu'il porte bandée et, quand le dé du liam-pô est pour s'arrêter, il s'incline presque jusqu'à le toucher comme s'il voulait bien l'observer de près. Je me tiens sur mes gardes parce que je connais d'autres histoires semblables.
»Adieu Choy; mes coqs vont bien, ma femme est joyeuse et se divertit.
»Ton ami.
»Martin Aristorenas.»
Ibarra, lui, avait reçu un petit billet parfumé, qu'Andeng, la soeur de lait de Maria Clara, lui avait apporté le soir du premier jour de la fête. Ce billet disait:
»Crisóstomo, voici plus d'une journée que l'on ne t'a pas vu; j'ai entendu dire que tu étais malade; j'ai prié pour toi et allumé deux cierges, bien que papa dise que ta maladie n'est pas grave. Hier soir et aujourd'hui ils m'ont ennuyé tous en me demandant de jouer du piano et en m'invitant à danser. Je ne savais pas qu'il y eût tant d'importuns sur la terre! Si ce n'avait pas été pour le P. Dámaso qui essayait de me distraire en me racontant beaucoup d'histoires, je me serais enfermée dans mon alcôve pour dormir. Ecris-moi ce que tu as, que je puisse dire à papa qu'il aille te voir. Pour l'instant, je t'envoie Andeng afin qu'elle te fasse du thé; elle le réussit très bien et probablement mieux que tes domestiques.
Maria Clara.
P. S. Si tu ne viens pas demain, je n'irai pas à la cérémonie. Au revoir.»
XXIX
LA MATINÉE
Les orchestres sonnèrent la diane aux premiers rayons du soleil, réveillant de leurs airs joyeux les habitants fatigués du pueblo.
C'était le dernier jour de la fête, mais en vérité c'était la fête elle-même. On s'attendait à voir beaucoup plus que la veille. Les Frères du Tiers Ordre étaient plus nombreux que ceux du Très-Saint Rosaire et leurs associés souriaient pieusement, sûrs d'humilier leurs rivaux. Ils avaient acheté la plus grande partie des cierges: les marchands de cierges chinois avaient fait une riche moisson, aussi pensaient-ils à se faire baptiser; beaucoup assuraient que ce n'était pas par foi dans le catholicisme mais bien pour le simple désir de prendre femme. A cela, les dévotes répondaient:
--Et quand bien même il en serait ainsi, le mariage de tant de Chinois à la fois n'en serait pas moins un miracle et leurs épouses les convertiraient ensuite.
Chacun avait revêtu ses habits de fête; tous les bijoux étaient sortis de leurs coffrets, les fripons et les joueurs étalaient des chemises bordées de gros boutons en brillants, de pesantes chaînes d'or et de blancs chapeaux de jipijapa [124]. Seul, le vieux philosophe avait gardé son ordinaire costume: la chemise de sinamay [125] à raies sombres, boutonnée jusqu'au col, de grands souliers et un large chapeau de feutre, couleur de cendre.
--Vous paraissez aujourd'hui plus triste que jamais? lui dit le lieutenant principal. Faut-il donc, parce que nous avons tant de sujets de pleurer, que nous ne nous amusions pas une fois de temps en temps?
--S'amuser n'est pas faire des folies! répondit le vieillard. C'est l'orgie insensée de tous les ans! Et pourquoi dépenser l'argent si inutilement quand il y a tant de besoins et tant de misères? Mais, je comprends! c'est l'orgie, c'est la bacchanale qui doit apaiser les lamentations de ceux qui souffrent.
--Vous savez que je partage votre opinion, reprit D. Filipo, moitié sérieux, moitié riant. Je l'ai défendue, mais que pouvais-je faire contre le gobernadorcillo et contre le curé?
--Démissionner! répondit le vieillard et il s'éloigna.
D. Filipo resta perplexe, suivant le philosophe du regard.
--Démissionner! murmura-t-il en se dirigeant vers l'église. Démissionner! Oui, certainement, si mon poste était une dignité et non une charge, je démissionnerais!
Il y avait foule sur le parvis: hommes et femmes, enfants et vieillards, en habits de fête, confondus, entraient et sortaient par les étroites portes. L'odeur de la poudre se mélangeait à celles des fleurs, de l'encens, des parfums; les bombes, les fusées, les serpenteaux faisaient courir et crier les femmes, amusaient les enfants. Un orchestre jouait devant le couvent: d'autres, accompagnant la municipalité, parcouraient les rues où flottaient et ondoyaient une multitude de drapeaux. La lumière et les couleurs distrayaient la vue, les musiques et les détonations l'oreille. Les cloches ne cessaient de tinter; les voitures, les calèches se croisaient et les chevaux, qui parfois s'effrayaient, se cabraient, ruaient, donnaient un spectacle gratuit qui, pour n'avoir pas été prévu au programme de la fête, n'en était moins des plus intéressants.
Le Frère principal avait envoyé des domestiques chercher les convives dans la rue, comme pour ce festin dont nous parle l'Evangile. On invitait les gens, presque par la force, à venir prendre du café, du thé, des pâtisseries. Parfois, l'invitation ressemblait à une querelle.
On allait célébrer la grand'messe, celle que l'on appelle la dalmatique, de la même façon que la veille; le rapport du digne correspondant nous l'a déjà fait connaître; mais aujourd'hui, le célébrant devait être le P. Salvi et, parmi les assistants, on attendait l'Alcalde de la province avec beaucoup d'autres Espagnols et de notables; enfin on allait entendre le P. Dámaso qui, comme prédicateur, jouissait dans la province de la plus grande renommée. L'alférez lui-même, qui se méfiait des sermons du P. Salvi, était venu, tant pour faire preuve de bonne volonté que pour prendre sa revanche des mauvais moments que lui avait fait passer le curé. La réputation du P. Dámaso était telle que, d'avance, le correspondant avait écrit au directeur du journal:
«Tout s'est passé comme je vous l'avais annoncé dans ma lettre d'hier. Nous avons eu la spéciale joie d'entendre le T. R. P. Fr. Dámaso Verdolagas, ancien curé de ce pueblo, transféré aujourd'hui dans un autre plus important en récompense de ses bons services. L'insigne orateur sacré a occupé la chaire du Saint-Esprit en prononçant un très éloquent et très profond sermon qui édifia et laissa pâmés d'admiration tous les fidèles, qui regardaient anxieux sortir de ses lèvres fécondes la fontaine salutaire de la vie éternelle. Sublimité dans le sujet, hardiesse dans les conceptions, nouveauté dans les phrases, élégance dans le style, naturel dans le geste, grâce dans la parole, élégance dans les idées, tels sont les mérites du Bossuet espagnol qui lui ont justement conquis sa haute réputation, non seulement parmi les notables espagnols, mais encore chez les rudes indiens et chez les fils astucieux du Céleste Empire.»
Le confiant correspondant se vit néanmoins obligé de biffer une grande partie de ce qu'il avait écrit. Le P. Dámaso se plaignait d'un léger rhume qui l'avait pris la nuit précédente; après avoir chanté quelques joyeuses peteneras [126], il avait mangé trois sorbets et assisté un moment au spectacle. Aussi voulait-il renoncer à être l'interprète de Dieu auprès des hommes; mais, comme il ne se trouva pas d'autre prêtre qui connût la vie et les miracles de saint Diego--le curé les savait, lui, mais officiant il ne pouvait prêcher--les autres religieux furent unanimes à trouver que le timbre de la voix du P. Dámaso était parfait et que ce serait un grand malheur si un sermon aussi éloquent que celui qu'il avait composé et appris ne devait pas être prononcé. La vieille gouvernante lui prépara donc des limonades, lui oignit le cou et la poitrine d'onguents et d'huiles, l'enroula dans des draps chauds, le massa, etc. Le P. Dámaso avala des oeufs crus battus dans du vin, puis il ne mangea ni ne parla de la matinée; à peine prit-il un verre de lait, une tasse de chocolat et une petite douzaine de biscuits, renonçant héroïquement à son poulet frit et à son demi fromage de la Laguna ordinaires, parce que, selon la gouvernante, le poulet et le fromage ont du sel et de la graisse et peuvent provoquer la toux.
--Il fait tout pour gagner le ciel et nous convertir! se dirent émues les soeurs du Tiers Ordre lorsqu'elles apprirent tous ces sacrifices.
--C'est la Vierge de la Paix qui le punit! murmurèrent les soeurs du Très-Saint Rosaire qui ne pouvaient lui pardonner d'avoir penché du côté de leurs rivales.
A huit heures et demie la procession sortit à l'ombre de la tenture de cotonnade. C'était exactement celle de la veille avec, en plus, comme nouveauté, la Confrérie du Vénérable Tiers Ordre. Des vieux, des vieilles et quelques jeunes femmes à démarche de vieilles, se montraient en longs habits de guingon; les pauvres les portaient en toile, les riches en soie ou même en véritable guingon franciscain; ils les choisissaient parmi ceux qu'avaient le plus usés les Révérends Moines Franciscains. Tous ces habits sacrés étaient authentiques; ils venaient du couvent de Manille où le peuple les acquiert par charité, en échange d'un prix fixe [127], s'il est permis d'employer ici le langage des boutiques. Ce prix fixe peut augmenter mais ne peut jamais diminuer. Ce même couvent et celui de Santa Clara vendent aussi d'autres habits qui possèdent, en plus de la grâce toute spéciale de procurer beaucoup d'indulgences aux morts qu'on y ensevelit, la grâce plus spéciale encore de coûter d'autant plus cher qu'ils sont plus vieux, plus râpés, plus hors d'usage. Nous écrivons ceci pour renseigner les lecteurs pieux qui voudraient faire usage de ces reliques sacrées et aussi pour apprendre à quelque gueux de drapier courant après la fortune, qu'en envoyant aux Philippines un chargement d'habits mal cousus et crasseux, ils s'y vendront encore seize pesos, et même plus, selon qu'ils paraîtront plus ou moins en guenilles.
Saint Diego de Alcalá était traîné dans un char orné de plaques d'argent repoussé. Le saint, suffisamment sec avait un buste en marbre d'une expression sévère et majestueuse, malgré son abondante tignasse tonsurée, frisée comme celle des nègres. Son vêtement était de satin brodé d'or.
Notre vénérable Père Saint François suivait, puis la Vierge, dans le même équipage que la veille; mais cette fois, sous le dais, marchait le P. Salvi et non plus l'élégant P. Sibyla aux manières distinguées. Toutefois, si le P. Salvi n'avait pas la belle allure de son rival, il le surpassait en onction: les mains jointes, les yeux baissés, le corps à demi courbé, il édifiait la foule par son humble et mystique attitude. Le dais était porté par les cabezas de barangay eux-mêmes, suant de satisfaction en se voyant à la fois demi-sacristains, recouvreurs d'impôts, rédempteurs de l'humanité vagabonde et pauvre et, par conséquent, Christs au petit pied, donnant leur sueur sinon leur sang pour racheter les péchés des hommes. Le vicaire, en surplis, allait d'un char à l'autre, portant l'encensoir dont il envoyait par instant la fumée vers les narines du curé qui se faisait alors plus sérieux et plus grave encore.
Ainsi, lentement et posément, la procession s'avançait au son des cloches, des cantiques et des religieux accords éparpillés dans l'air par les orchestres qui suivaient chaque char. Entre temps, le Frère principal distribuait avec une louable sollicitude des cierges que nombre de fidèles emportaient chez eux; c'était de la lumière pour jouer aux cartes pendant quatre soirées. Dévotement les curieux s'agenouillaient au passage du char de la Mère de Dieu et récitaient avec ferveur des Credo et des Salve.
Le char s'arrêta en face d'une maison aux fenêtres ornées de riches tentures où se montraient l'Alcalde, Capitan Tiago, Maria Clara, Ibarra, divers Espagnols et des jeunes filles. Le P. Salvi leva les yeux, mais ne fit pas le plus petit geste de salut, le moindre signe de reconnaissance; un instant seulement il se redressa, et sa chape tomba sur ses épaules avec plus de grâce et d'élégance.
Dans la rue, sous la fenêtre, une jeune fille au visage sympathique, vêtue avec beaucoup de luxe, portait dans son bras un enfant en bas âge. Elle devait être nourrice ou bonne d'enfants, car le bébé était blanc et blond et elle brune, avec des cheveux plus noirs que du jais.
En voyant le curé, le pauvre poupon tendit ses petites mains, sourit de ce rire de l'enfance qui ne cause pas de douleurs et n'est jamais causé par elles et, balbutiant, au milieu d'un court silence, il cria: Pa...pa! papa! papa!
La jeune fille tressaillit, posa précipitamment sa main sur la bouche du bébé, et, confuse, s'éloigna en courant. L'enfant se mit à pleurer.
Les gens à l'esprit malin se regardèrent, les Espagnols qui avaient vu cette courte scène sourirent. La pâleur naturelle du P. Salvi se changea en un ton de coquelicot.
Et cependant les rieurs avaient tort: cette femme était une étrangère et le curé ne la connaissait pas.
XXX
A L'ÉGLISE
Le local exigu que les hommes assignent pour demeure au Créateur de tout ce qui existe était comble.
On se bousculait, on s'écrasait, on se piétinait; ceux qui sortaient en petit nombre comme ceux qui entraient, beaucoup plus nombreux, poussaient des exclamations à chaque bourrade. De loin, on tendait le bras pour mouiller les doigts dans l'eau bénite, mais de plus près on en sentait l'odeur et la main se retirait; on entendait alors un grognement, une femme refoulée blasphémait un juron, mais les bousculades n'en continuaient pas moins. Quelques vieillards qui étaient arrivés à rafraîchir leurs doigts dans cette eau couleur de fange où s'était lavée toute la population, sans compter les étrangers, s'en oignaient dévotement, non sans peine, l'occiput, le sommet du crâne, le front, le nez, la barbe, la poitrine et le nombril, avec la conviction qu'ayant ainsi sanctifié toutes ces parties de leur corps ils ne souffriraient plus ni de torticolis, ni de douleurs de tête, ni de phtisie, ni d'indigestion. Quant aux personnes jeunes, peut-être moins sujettes aux maladies, peut-être ayant moins de foi dans les vertus prophylactiques de ce bourbier, à peine humectaient-elles l'extrémité de leur doigt, pour ne pas donner prise aux bavardages de la gent dévote, et faisaient-elles semblant de se signer le front, sans le toucher.
«Elle peut être bénite et tout ce que l'on voudra! pensait plus d'une jeune fille, mais elle a une couleur...!»
On respirait à peine; la chaleur, l'odeur de l'animal humain étaient insupportables; mais le prédicateur valait bien que l'on endurât toutes ces misères et son sermon coûtait au pueblo deux cent cinquante pesos. Le vieux Tasio avait dit à ce propos:
--Deux cent cinquante pesos pour un sermon! Un seul homme et une seule fois! Le tiers de ce que l'on donne aux comédiens qui travailleront pendant trois soirées! Décidément vous êtes bien riches!
--Qu'est-ce que ceci a à voir avec le prix de la comédie! répondit avec mauvaise humeur le nerveux maître des Frères du Tiers Ordre; avec la comédie, les âmes vont en enfer; elles vont au ciel avec le sermon! S'il avait demandé mille pesos nous les aurions payés et nous lui devrions encore des remerciements...
--Après tout, vous avez raison! répliqua le philosophe; pour moi du moins le sermon m'amuse plus que la comédie!
--Eh bien! moi, la comédie ne m'amuse pas plus que le sermon! cria l'autre, furieux.
--Je le crois bien, vous comprenez autant l'un que l'autre!
Et l'impie s'en alla sans faire cas des insultes et des funestes prophéties sur sa vie future que lui lançait l'irritable dévot.
En attendant l'Alcalde, on suait, on bâillait: les éventails, les chapeaux, les mouchoirs agitaient l'air; les enfants pleuraient et criaient, donnant à travailler aux sacristains qui devaient les chasser du temple, ce qui faisait dire au consciencieux et flegmatique maître de la Confrérie du Très-Saint Rosaire:
--N.S. Jésus-Christ disait: «Laissez venir à moi les petits enfants», c'est vrai, mais il devait entendre par là, les enfants qui ne pleurent pas!
Une vieille, habillée de guingon, la soeur Puté, disait à sa petite fille, une gamine de six ans, agenouillée près d'elle:
--Sois attentive, écoute bien, damnée! tu vas entendre un sermon comme celui du Vendredi-Saint!
Et elle la gratifia d'un léger pinçon pour réveiller la piété de la fillette; celle-ci fit la moue, allongea le museau et fronça les sourcils.
Quelques hommes accroupis dormaient près des confessionnaux; un vieillard à tête blanche enseignait à une vieille, qui mâchait des prières et faisait rapidement courir les doigts sur les grains de son chapelet, quelle était la meilleure manière de se soumettre aux desseins du ciel et, peu à peu, il se mettait à faire comme elle.
Ibarra était dans un coin; Maria Clara s'agenouillait près du grand autel à une place que le curé avait eu la galanterie de faire réserver par les sacristains. Capitan Tiago, en frac, avait pris rang au banc des autorités; aussi les enfants, qui ne le connaissaient pas, le prenaient pour un autre gobernadorcillo et n'osaient l'approcher.
Enfin, le señor Alcalde arriva avec son État-Major; il venait de la sacristie et s'assit dans un des magnifiques fauteuils placés sur un tapis. L'Alcalde portait un costume de grand gala, sur lequel reluisait le cordon de Charles III accompagné de quatre ou cinq autres décorations.
Le peuple ne le reconnut pas.
--Tiens! s'écria un paysan, un civil habillé en comédien.
--Imbécile! lui répondit son voisin, en lui donnant un coup de coude, c'est le prince Villardo que nous avons vu hier soir au théâtre.
Aux yeux du peuple, l'Alcalde montait en grade; il en arrivait à être prince enchanté, vainqueur de géants.
La messe commença. Ceux qui étaient assis se levèrent, ceux qui dormaient se réveillèrent au bruit de la sonnette et de l'éclatante voix des chantres. Le P. Salvi, en dépit de sa gravité, paraissait très satisfait, car ce n'étaient rien moins que deux Augustins qui lui servaient de diacre et de sous-diacre.
Chacun à leur tour, ils chantaient d'une voix plus ou moins nasale, avec une prononciation plus ou moins claire, sauf l'officiant dont l'organe était tremblant, assez souvent faux même, au grand étonnement de ceux qui le connaissaient. Il se mouvait cependant avec précision et élégance, disait le Dominus vobiscum avec onction, inclinant un peu la tête de côté et regardant la voûte. En voyant de quel air il recevait la fumée de l'encens, on aurait dit que Galien avait raison d'admettre que la fumée passait des fosses nasales dans le crâne par le crible des ethmoïdes. Il se redressait, rejetait la tête en arrière et s'avançait ensuite vers le centre du maître-autel, avec une telle emphase, une telle gravité, que Capitan Tiago le trouva plus majestueux encore que le comédien chinois qu'il avait vu la veille, revêtu d'habits impériaux, barbouillé, l'épée ornée d'un flot de rubans, orné d'une barbe en crins de cheval et de babouches à hautes semelles.
--Indubitablement, pensait-il, un seul de nos curés a plus de majesté que tous les empereurs.
Enfin, le moment tant espéré arriva: on allait entendre le P. Dámaso. Les trois prêtres s'assirent dans leurs fauteuils et prirent une attitude édifiante, pour parler le langage de l'honorable correspondant; l'Alcalde et les autres gens à verge et à bâton les imitèrent, la musique cessa.
Ce subit passage du bruit au silence réveilla la vieille soeur Puté qui ronflait déjà, grâce à la musique. Comme Sigismond ou comme le cuisinier du conte de Dornröschen, la première chose qu'elle fit en se réveillant fut de donner une tape sur la tête de sa petite-fille qui, elle aussi, s'était endormie. L'enfant commença à pleurer, mais de suite elle s'arrêta, distraite, en regardant une femme qui se donnait des coups sur la poitrine avec une conviction enthousiaste.
Tous s'efforçaient de se placer le plus commodément possible; ceux qui n'avaient pas de banc s'accroupirent, les femmes à même le sol ou sur leurs propres jambes, à la façon des tailleurs.
Le P. Dámaso traversa la multitude, précédé de deux sacristains et suivi d'un autre moine qui portait un grand cahier. Il disparut dans l'escalier en colimaçon, mais promptement on revit sa grosse tête, puis son buste herculéen. Tout en toussottant, il promena de tous côtés un regard assuré; il vit Ibarra, et d'un clignement d'oeil particulier l'assura qu'il ne l'oublierait pas dans ses prières, puis il lança un regard de satisfaction au P. Salvi, un autre de dédain au P. Manuel Martin, le prédicateur de la veille, et cette revue terminée, se retourna en disant à son compagnon dissimulé à ses pieds:
«Attention, frère!» Celui-ci ouvrit le cahier.
Mais le sermon mérite un chapitre à part. Un jeune homme, qui apprenait alors la tachygraphie et avait la passion des grands orateurs, l'a sténographié; grâce à lui, nous pouvons produire ici un échantillon de l'éloquence sacrée dans ces régions.
XXXI
LE SERMON
Fr. Dámaso commença lentement à mi-voix:
--Et spiritum tuum bonum dedisti, qui doceret eos, et manna tuum non prohibuisti ab ore eorum, et aquam dedisti eis in siti. Et tu leur as donné ta sagesse pour les instruire, et tu n'as pas retiré la manne de leur bouche, et tu leur as donné de l'eau quand ils avaient soif! Paroles que dit le Seigneur par la bouche d'Esdras, livre II, chap. IX, vers. 20.
Le P. Sibyla regarda surpris le prédicateur, le P. Manuel Martin pâlit et se mordit les lèvres; ce début était meilleur que le sien.
Etait-ce un effet préparé ou bien l'enrouement persistait-il encore, mais le P. Dámaso toussa à plusieurs reprises, appuyant les deux mains sur l'appui de la sainte tribune. L'Esprit-Saint était sur sa tête, repeint à neuf, blanc, propre, le bout des pattes et le bec couleur de rose.
--Excellentissime Señor (à l'Alcalde), très vertueux prêtres, chrétiens, frères en Jésus-Christ!
Ici une pose solennelle, un nouveau regard circulaire sur l'auditoire, dont l'attention et le recueillement donnèrent satisfaction à l'orateur.
La première partie du sermon devait être en castillan, l'autre en tagal: loquebantur omnes linguas [128].
Après le préambule et la pose, il étendit majestueusement la main droite vers l'autel en regardant fixement l'Alcalde, puis se croisa lentement les bras sans dire une parole et, passant de ce calme à la mobilité, rejeta la tête en arrière, montra l'entrée principale en coupant l'air du bord de la main avec une telle impétuosité que les sacristains interprétèrent le geste comme un ordre et fermèrent les portes: l'alférez devint inquiet, il ne savait s'il devait sortir ou rester. Mais déjà le prédicateur commençait à parler d'une voix forte, pleine et sonore: décidément la vieille gouvernante était un bon médecin.