Au Pays des Moines (Noli me Tangere)

Chapter 17

Chapter 173,823 wordsPublic domain

Tout le monde s'écartait respectueusement pour leur ouvrir le chemin. Maria Clara était surprenante de beauté; sa pâleur avait disparu et, si ses yeux restaient rêveurs, sa bouche paraissait ne connaître que le sourire. Avec l'amabilité particulière aux jeunes filles heureuses, elle saluait les personnes qu'elle avait connues étant enfant et qui, aujourd'hui, admiraient sa jeunesse et son bonheur. En moins de quinze jours, elle avait retrouvé cette franche confiance, ce gracieux babil qui semblaient s'être endormis d'un sommeil léthargique entre les murs étroits du couvent; on aurait dit que le papillon, brisant le cocon dans lequel il était enfermé, reconnaissait toutes les fleurs; il lui suffisait de voler un instant et de s'échauffer aux rayons dorés du soleil pour perdre aussitôt la rigidité de la chrysalide. Une vie nouvelle se reflétait dans tout l'être de la jeune fille, tout lui semblait beau, tout lui paraissait bon; elle manifestait son amour avec cette grâce virginale qui ne vient que des pensées pures et ne connaît pas le pourquoi des fausses rougeurs. Cependant, quand on lui disait quelque aimable plaisanterie, elle se couvrait le visage de son éventail, tandis que ses yeux souriaient et qu'une légère émotion parcourait tout son être.

Les maisons commençaient à s'illuminer et, dans les rues que parcourait la musique, s'allumaient les lustres de bois et de roseaux, imitant ceux de l'église.

De la rue, par les fenêtres ouvertes, on voyait les habitants des maisons et leurs invités se mouvoir dans une atmosphère de lumière, dans le parfum des fleurs, aux accords du piano, de la harpe ou d'un orchestre. Dehors, en costumes d'indigènes, en habits européens, Chinois, Espagnols, Philippins allaient, venaient, se croisaient. Domestiques chargés de viandes et de volailles, étudiants vêtus de blanc, hommes, femmes, se coudoyaient, se bousculaient, s'exposant à être renversés et écrasés par les voitures et les calèches qui, malgré le tabî [120] des cochers s'ouvraient difficilement passage.

Devant la maison du Capitan Basilio, quelques jeunes gens saluèrent nos amis et les invitèrent à visiter la maison. La voix joyeuse de Sinang qui descendait les escaliers en courant mit fin à toute excuse.

--Montez un moment pour que je puisse sortir avec vous, disait-elle. Je m'ennuie ici avec tous ces gens que je ne connais pas et qui ne parlent que de coqs et de cartes.

Ils montèrent.

La salle était pleine de monde. Quelques personnes s'avancèrent pour saluer Ibarra dont le nom était connu de tous; ils contemplaient extasiés la beauté de Maria Clara et quelques vieilles murmuraient tout en mâchant leur buyo: «On dirait la Vierge!»

Là, ils durent prendre le chocolat.

Depuis le jour de la partie de campagne, Capitan Basilio s'était fait l'ami intime d'Ibarra. Il avait su par le télégramme donné à sa fille Sinang que le jeune homme avait été informé du jugement rendu en sa faveur, aussi, ne voulant pas se laisser vaincre en générosité, il avait insisté pour que la partie d'échecs fût annulée. Ibarra n'y avait pas consenti, Capitan Basilio avait alors proposé que le montant des frais du procès fût employé à payer un maître pour la future école. Aussi, l'orateur employait-il son éloquence à engager ceux qui étaient en procès à se désister de leurs prétentions:

--Croyez-moi! leur disait-il; dans les procès, celui qui gagne reste sans chemise.

Nous devons à la vérité de dire qu'il eut beau de citer les Romains, il ne convainquit personne.

Après avoir pris le chocolat, nos jeunes gens durent entendre le piano, touché par l'organiste du pueblo.

--Quand je l'entends à l'église, disait Sinang en montrant l'artiste, il me donne envie de danser; maintenant qu'il joue du piano il me donne envie de prier. Aussi je m'en vais avec vous.

--Voulez-vous venir avec nous ce soir? demanda Capitan Basilio à l'oreille d'Ibarra lorsqu'il prit congé; le P. Dámaso va faire une petite banque.

Ibarra sourit et répondit d'un mouvement de tête qui équivalait à un oui comme à un non.

--Qui est-ce? demanda Maria Clara à Victoria en lui montrant un jeune homme qui les suivait.

--C'est... c'est un de mes cousins, répondit celle-ci, un peu troublée.

--Et l'autre?

--Ce n'est pas mon cousin, répondit vivement Sinang, c'est un fils de ma tante.

Ils passèrent devant le presbytère qui n'était certes pas la maison la moins animée. Sinang ne put contenir une exclamation de surprise en voyant brûler les lampes d'une forme très ancienne que le P. Salvi ne faisait jamais allumer pour ne pas dépenser de pétrole. On y entendait des cris et de sonores éclats de rire, on voyait les moines se promener lentement, remuant la tête en mesure, un gros cigare ornant leurs lèvres. Avec eux quelques laïques, qu'à leur costume européen on jugeait être des fonctionnaires, s'efforçaient de leur mieux d'imiter les bons religieux.

Maria Clara distingua la silhouette arrondie du P. Sibyla. Immobile sur son siège, était le mystérieux et taciturne P. Salvi.

--Il est triste! observa Sinang, il pense à ce que vont lui coûter tant de visites. Mais il ne dépensera rien: vous verrez qu'il s'arrangera pour faire payer tout aux sacristains. Et puis ses invités mangent toujours ailleurs que chez lui.

--Sinang! gronda Victoria.

--Je ne puis plus le souffrir depuis qu'il a déchiré la Roue de la Fortune; je ne me confesse plus à lui.

Une maison se distinguait entre toutes; elle n'était pas illuminée, les fenêtres en étaient fermées; c'était celle de l'alférez. Maria Clara s'en étonna.

--La sorcière! la Muse de la garde civile, comme dit le vieux! s'écria la terrible Sinang. En quoi peut-elle s'intéresser à nos plaisirs? Elle ne doit pas cesser d'être en rage! Attends que vienne le choléra et tu verras comme je l'invite.

--Mais, Sinang! reprit encore une fois sa cousine.

--Je n'ai jamais pu la souffrir, et moins encore depuis qu'elle a troublé notre fête avec ses gardes civils. Si j'étais archevêque, je la marierais avec le P. Salvi... tu verrais les beaux petits! Pourquoi voulait-elle faire arrêter ce pauvre pilote qui s'était jeté à l'eau pour faire plaisir...?

Elle ne put achever sa phrase; à l'angle de la place, où un aveugle chantait, au son d'une guitare, la romance des Poissons, un spectacle peu commun vint s'offrir à leurs yeux.

Un homme était là, couvert d'un large salakot de feuilles de palme, vêtu misérablement d'une lévite en haillons et de larges caleçons à la chinoise, déchirés en différents endroits; à ses pieds, de misérables sandales. Grâce au salakot, sa figure restait entièrement dans l'ombre, mais de ces ténèbres partaient par moment deux lueurs qui s'éteignaient à l'instant. Il était grand, à ses allures on pouvait le croire jeune. Il posa un panier à terre et, après s'être éloigné en prononçant quelques sons étranges, incompréhensibles, il resta debout, complètement isolé, comme si la foule et lui voulaient s'éviter mutuellement. Alors, quelques femmes s'approchèrent du panier et y déposèrent des fruits, du poisson, du riz. Quand personne ne vint plus, on entendit sortir de l'ombre d'autres sons plus tristes peut-être mais moins plaintifs, remerciements cette fois; puis il reprit son panier et s'éloigna pour recommencer ailleurs.

Maria Clara sentit qu'elle se trouvait devant une grande souffrance et demanda quel était cet être singulier.

--C'est le lépreux, répondit Iday. Il y a quatre ans qu'il a contracté cette maladie: en soignant sa mère, d'après les uns, pour avoir été enfermé dans une prison humide, suivant les autres. Il habite hors du pueblo, près du cimetière chinois, et ne communique avec personne; tous le fuient par crainte de la contagion. Si tu voyais sa cabane! C'est la cabane de Giring-giring [121], le vent, la pluie, le soleil y entrent comme l'aiguille dans la toile et en sortent de même. On lui a défendu de rien toucher qui appartînt à quelqu'un. Un jour un enfant tomba dans le canal, le canal n'était pas profond, mais lui, qui passait tout près, aida le pauvre petit à sortir de l'eau. Le père le sut et se plaignit au gobernadorcillo; celui-ci fit donner au malheureux six coups de bâton au milieu de la rue et l'on brûla le bâton ensuite. C'était atroce! le lépreux s'enfuyait en criant, l'exécuteur le poursuivait et le gobernadorcillo lui criait: Apprends qu'il vaut mieux être noyé que malade comme toi!

--C'est vrai! murmura Maria Clara.

Et, sans se rendre compte de ce qu'elle faisait, elle s'approcha rapidement du panier du malheureux et y déposa le reliquaire que son père venait de lui donner.

--Qu'as-tu fait? lui demandèrent ses amies.

--Je n'avais pas autre chose! répondit-elle en dissimulant ses larmes.

--Et que va-t-il faire de ton reliquaire? lui dit Victoria. Un jour on lui donna de l'argent, mais il l'éloigna de lui avec une canne; pourquoi l'aurait-il pris puisque personne ne veut rien accepter qui vienne de lui? Si le reliquaire pouvait se manger!

Maria Clara regarda avec envie les femmes qui vendaient des comestibles et haussa les épaules.

Mais le lépreux s'approcha du panier, prit le bijou qui brilla dans ses mains, s'agenouilla, l'embrassa, puis se découvrit humblement, le front dans la poussière où la jeune femme avait marché.

Maria Clara se cacha le visage dans son éventail et porta son mouchoir à ses yeux.

Cependant une femme s'était approchée du malheureux qui paraissait prier. A la lumière des lanternes montrant sa longue chevelure éparse et flottante, à sa mine amaigrie à l'extrême, on reconnut Sisa la folle.

Le lépreux, sentant son contact, poussa un cri et se leva d'un saut. Mais, au milieu des cris d'horreur de la foule, elle s'accrocha à son bras:

--Prions, prions! disait-elle. C'est aujourd'hui le jour des morts! Ces lumières sont les vies des hommes; prions pour mes fils!

--Séparez-la, séparez-les! il va infecter la folle! criait la multitude, mais personne n'osait s'approcher.

--Vois-tu cette lumière dans la tour? C'est mon fils Basilio qui tire une corde! Vois-tu celle-là, dans le couvent? C'est mon fils Crispin; mais je ne puis pas les voir parce que le curé est malade, qu'il a beaucoup d'argent et que l'argent se perd. Prions, prions pour l'âme du curé! Je lui apportais de l'amargoso et des zarzalidas; mon jardin était plein de fleurs et j'avais deux fils. J'avais un jardin, je soignais mes fleurs et j'avais deux fils!

Et quittant le lépreux, elle s'éloigna en chantant:

--J'avais un jardin et des fleurs; j'avais des fils, un jardin et des fleurs!

--Qu'as-tu pu faire pour cette pauvre femme? demanda Maria Clara à Ibarra.

--Rien encore; ces jours-ci, elle avait disparu du pueblo et on n'a pas pu la trouver! répondit le jeune homme un peu confus. De plus, j'ai été très occupé; mais ne t'afflige pas; le curé a promis de m'aider, il m'a recommandé beaucoup de tact et de discrétion, car il paraît que cette affaire met en cause la garde civile. Le curé s'intéresse beaucoup à cette malheureuse.

--L'alférez ne disait-il pas qu'il faisait chercher les enfants?

--Oui, mais alors il était un peu... gris!

A peine venait-il de dire ceci qu'on vit la folle traînée plutôt que conduite par un soldat: Sisa résistait.

--Pourquoi l'emmenez-vous? qu'a-t-elle fait? demanda Ibarra.

--Comment? n'avez-vous pas entendu le bruit qu'elle faisait? répondit le gardien de la tranquillité publique.

Le lépreux reprit en hâte son panier et s'éloigna.

Maria Clara voulut se retirer, car elle avait perdu toute gaieté et toute bonne humeur.

--Il y a donc aussi des gens qui ne sont pas heureux! murmura-t-elle.

Sa tristesse s'augmenta lorsque, arrivée à sa porte, son fiancé refusa de monter et prit congé d'elle.

--Il le faut! lui dit le jeune homme.

Maria Clara monta les escaliers en pensant combien sont ennuyeux les jours de fête où l'on doit recevoir les visites de tant d'étrangers.

XXVIII

CORRESPONDANCES

Chacun parle de la fête comme il y est allé.

Rien d'important n'étant arrivé à nos personnages ni cette nuit-là, ni le lendemain, nous passerions avec plaisir au dernier jour de la fête si nous ne considérions que, peut-être, quelque lecteur étranger voudrait savoir comment on célèbre les fêtes aux Philippines. Pour le renseigner nous copierons textuellement diverses lettres; la première émane du correspondant d'un journal de Manille sérieux et distingué, vénérable par son ton et sa haute sévérité. Nos lecteurs rectifieront quelques légères inexactitudes bien excusables.

Le digne correspondant du noble journal écrivait ainsi:

«Señor directeur...

»Mon distingué ami: Jamais je n'avais assisté ni espéré voir dans les provinces une fête religieuse si solennelle, si splendide, si émouvante, que celle de ce pueblo, célébrée par les Très Révérends et vertueux Pères Franciscains.

»L'affluence est très grande; j'ai eu le bonheur de saluer presque tous les Espagnols résidant dans cette province, trois R. R. P. P. Augustins de la province de Batangas, deux R. R. P. P. Dominicains dont l'un est le T. R. P. Fr. Hernando de la Sibyla qui est venu honorer ce pays de sa présence, ce que ne devront jamais oublier ses dignes habitants. J'ai vu aussi un grand nombre de notables de Cavite, Pampanga, beaucoup de troupes de musiciens et une multitude de Chinois et d'indigènes qui, avec la curiosité caractérisant les premiers et la religiosité des seconds, attendent avec impatience le jour où sera célébrée la fête solennelle, pour assister au spectacle comico-mimico-lyrico-choréographico-dramatique, en vue duquel on a élevé une grande et spacieuse scène au milieu de la place.

»Le 10, veille de la fête, à neuf heures du soir, après le plantureux dîner que nous offrit le Frère principal, l'attention de tous les Espagnols et des moines qui étaient dans le couvent fut attirée par les accords de deux musiques qui, accompagnées d'une foule pressée, au bruit des fusées et des bombes et précédées des notables du pueblo, venaient nous chercher au couvent et nous conduire à l'endroit préparé spécialement pour nous permettre d'assister au spectacle.

»Nous n'avons pu refuser une offre aussi gracieuse, bien que nous eussions préféré nous endormir dans les bras de Morphée et reposer nos membres endoloris par les secousses du véhicule qu'avait mis à notre disposition le gobernadorcillo du pueblo de R.

»Nous sommes donc descendus pour aller chercher nos compatriotes qui dînaient dans la maison que possède ici le pieux et opulent D. Santiago de los Santos. Le curé du pueblo, le T. R. P. Fr. Bernardo Salvi et le T. R. P. Fr. Dámaso Verdolagas qui était déjà, par une faveur spéciale du Très-Haut, rétabli du coup qu'une main impie lui a porté, le T. R. P. Fr. Hernando de la Sibyla et le vertueux curé de Tanauan avec d'autres Espagnols encore, étaient les invités du Crésus philippin. Là, nous avons eu le bonheur d'admirer, non seulement le luxe et le bon goût des maîtres de la maison qui n'est pas commun parmi les naturels, mais aussi la très belle, ravissante et riche héritière, qui nous a prouvé qu'elle était une disciple consommée de Sainte-Cécile en jouant sur son élégant piano, avec une maestria qui me fit souvenir de la Galvez, les meilleures compositions allemandes et italiennes. Quel malheur qu'une demoiselle si parfaite soit aussi excessivement modeste et cache ses mérites à la société qui n'a d'admiration que pour elle seule. Je ne dois pas laisser dans l'encrier que notre amphitryon nous fit prendre du champagne et des liqueurs fines, avec la profusion et la splendeur qui caractérisent ce capitaliste connu.

»Nous assistons au spectacle. Vous connaissez déjà nos artistes Ratia, Carvajal et Fernandez; mais leur talent ne fut compris que par nous, car le vulgaire n'en entendit pas un seul mot. Chananay et Balbino, bien qu'un peu enroués--ce dernier lâcha un petit couac--n'en firent pas moins un ensemble d'une bonne volonté admirable. La comédie tagale plut beaucoup aux indiens, surtout au gobernadorcillo; ce dernier se frottait les mains et nous disait que c'était un malheur que l'on n'eût pas fait battre la princesse avec le géant qui l'avait enlevée, ce qui, dans son opinion, aurait été bien plus merveilleux, surtout si le géant n'avait été vulnérable qu'au nombril comme le Ferragus dont parle l'histoire des Douze Pairs. Le T. R. P. Fr. Dámaso, avec cette bonté de coeur qui le distingue, partageait l'opinion du gobernadorcillo et ajoutait que, dans ce cas, la princesse se serait arrangée pour découvrir le nombril du géant et lui donner le coup de grâce.

»Inutile de vous dire que, pendant le spectacle, l'amabilité du Rothschild philippin ne permit pas que rien manquât: sorbets, limonades gazeuses, rafraîchissements, bonbons, vins, etc., etc., circulaient à profusion parmi nous. On a beaucoup remarqué, et avec raison, l'absence du jeune et déjà illustre D. Juan Crisóstomo Ibarra qui, comme vous le savez, doit présider demain la bénédiction de la première pierre du grand monument qu'il fait si philanthropiquement élever. Ce digne descendant des Pélages et des Elcanos (car, d'après ce que j'ai appris, l'un de ses aïeux paternels est de nos nobles et héroïques provinces du Nord, peut-être un des premiers compagnons de Magellan ou de Legaspisne s'est pas non plus laissé voir le reste du jour à cause d'un petit malaise. Son nom court de bouche en bouche, on ne le prononce qu'avec des louanges qui ne peuvent manquer de concourir à la gloire de l'Espagne et des véritables Espagnols comme nous qui ne démentons jamais notre sang, quelque mêlé qu'il puisse être.

»Aujourd'hui 11, le matin, nous avons assisté à un spectacle hautement émouvant. Comme il est public et notoire, c'est la fête de la Vierge de la Paix; elle est célébrée par les frères du Très-Saint Rosaire. Demain, sera la fête de San-Diego, le patron du pueblo, et ceux qui y prennent la plus grande part sont les frères du Vénérable Tiers Ordre. Entre ces deux corporations, s'est établie une pieuse émulation pour servir Dieu, et cette piété en arrive au point de provoquer de saintes querelles, comme il est arrivé dernièrement lorsqu'elles se sont disputé le grand prédicateur si renommé, le très souvent cité T. R. P. Fr. Dámaso qui occupera demain la chaire du Saint-Esprit, et prononcera un sermon qui sera, selon la croyance générale, un événement religieux et littéraire.

»Donc, comme nous le disions, nous avons assisté à un spectacle hautement édifiant et émouvant. Six jeunes religieux, dont trois devaient dire la messe et les trois autres les assister comme servants, sortirent de la sacristie et se prosternèrent devant l'autel; l'officiant qui était le T. R. P. Fr. Hernando de la Sibyla entonna le Surge Domine, qui devait commencer la procession autour de l'église, avec cette magnifique voix et cette religieuse onction que tout le monde lui reconnaît et qui le font si digne de l'admiration générale. Le Surge Domine terminé, le gobernadorcillo, en frac, avec la croix, suivi de quatre servants munis d'encensoirs, se mit en tête de la procession. Derrière eux venaient les candélabres d'argent, la municipalité, les précieuses images vêtues de satin et d'or, représentant saint Dominique, saint Diego et la Vierge de la Paix portant un magnifique manteau bleu avec des plaques d'argent doré, cadeau du vertueux ex-gobernadorcillo, le très digne d'être imité et jamais suffisamment nommé D. Santiago de los Santos. Toutes ces images allaient dans des chars d'argent. Après la Mère de Dieu venaient les Espagnols et les autres religieux; l'officiant était protégé par un dais que portaient les cabezas de barangay; le corps bien méritant de la garde civile fermait la procession. Je crois superflu de dire qu'une multitude d'indiens formaient les deux files du cortège, portant avec grande piété des cierges allumés. La musique jouait des marches religieuses qu'accompagnaient les salves répétées des bombes et des roues de feu. On ne pouvait qu'admirer la modestie et la ferveur inspirées par ces actes dans le coeur des croyants, la foi pure et grande qu'ils professent pour la Vierge de la Paix, la dévotion fervente et sincère avec laquelle célèbrent ces solennités ceux qui ont eu le bonheur de naître sous le pavillon sacro-saint et immaculé de l'Espagne.

»La procession terminée commença la messe exécutée par l'orchestre et les artistes du théâtre. Après l'Evangile, monta au pupitre le T. R. P. Fr. Manuel Martin, augustin de la province de Batangas, qui a tenu absorbé et suspendu à ses lèvres tout l'auditoire, et surtout les Espagnols, par un exorde en castillan qu'il a prononcé avec tant d'énergie, avec des phrases si facilement amenées, si bien appliquées à leur objet, qu'elles remplissaient nos coeurs de ferveur et d'enthousiasme. Ce mot est celui qui doit être appliqué à ce qui touche le coeur et nous sommes émus lorsqu'il s'agit de la Vierge et de notre chère Espagne, et surtout quand on peut intercaler dans le texte, lorsque le sujet s'y prête, les idées d'un prince de l'Eglise, Mgr Monescillo [122], qui sont assurément celles de tous les Espagnols.

»La messe terminée nous sommes tous montés au couvent avec les notables du pueblo et les autres personnes d'importance; nous y avons été reçus avec la délicatesse, la grâce et la générosité qui caractérisent le T. R. P. Fr. Salvi; on nous offrit d'abord des cigares, puis un confortable lunch que le frère principal avait fait préparer au rez-de-chaussée du couvent pour tous ceux qui voudraient faire taire les nécessités de leur estomac.

»Pendant le jour, rien ne manqua pour égayer la fête et conserver l'animation caractéristique des Espagnols, qui, en de telles occasions, ne peuvent se contenir, démontrant soit par des chansons et des danses, soit par d'autres simples distractions qu'ils ont le coeur noble et fort, que le chagrin ne les abat pas et qu'il suffit que trois Espagnols se réunissent n'importe où pour en chasser le malaise et la tristesse. On sacrifia donc au culte de Terpsichore en beaucoup de maisons, mais principalement chez l'illustre millionnaire philippin où nous avions tous été invités à dîner. Je n'ai pas besoin de vous dire que le banquet, somptueux et splendidement servi, a été la seconde édition corrigée et augmentée des noces de Cana ou de Gamache. Tandis que nous jouissions des plaisirs de la table, préparés sous la direction d'un cuisinier de la Campana, l'orchestre jouait d'harmonieuses mélodies. La très belle fille de la maison brillait dans un costume de métisse que rehaussait encore une cascade de diamants; elle était la reine de la fête. Tous nous déplorions dans le fond de notre âme qu'une légère foulure de son joli pied l'ait privée des plaisirs du bal car, si nous devons en juger par toutes ses perfections, la señorita de los Santos doit danser comme une sylphide.

»L'Alcalde de la province est arrivé cette après-midi pour solenniser par sa présence la cérémonie de demain. Il a déploré l'indisposition du distingué propriétaire señor Ibarra dont, grâce à Dieu, l'état s'est déjà amélioré, selon ce qui nous a été dit.

»Ce soir encore il y a eu grande procession, mais je vous en parlerai dans ma lettre de demain car, en plus des bombes qui m'étourdissent et me rendent quelque peu sourd, je suis très fatigué et tombe de sommeil. Tandis donc que je vais récupérer des forces dans les bras de Morphée, c'est-à-dire dans le lit du couvent, je vous souhaite, mon distingué ami, une bonne nuit jusqu'à demain qui sera le grand jour.

»Votre affectionné ami

»Q. B. S. M [123].

Le Correspondant.

» S. Diego, 11 novembre.»

Ceci était la lettre officielle du correspondant. Voyons maintenant ce qu'écrivait le Capitan Martin à son ami Luis Chiquito: