Au Pays des Moines (Noli me Tangere)
Chapter 16
Le vieux philosophe baissa la tête.
--Señor Ibarra, répondit-il lentement, si vous conservez ces souvenirs, souvenirs dont je ne puis vous conseiller l'oubli, abandonnez l'entreprise que vous commencez et cherchez un autre moyen de travailler au bonheur de vos compatriotes. Une telle oeuvre demande un autre homme parce que, pour porter la tête haute, il ne suffit pas d'avoir de l'argent et de la volonté; dans notre pays il faut encore de l'abnégation, de la ténacité et de la foi; le terrain n'y est pas préparé: on n'y a encore semé que de l'ivraie.
Ibarra comprit la valeur de ces paroles, mais il ne devait pas se décourager; le souvenir de Maria Clara était dans son coeur; il lui fallait réaliser son offrande.
--Votre expérience ne vous suggère-t-elle que ce dur moyen? demanda-t-il à voix basse.
Le vieux Tasio lui prit le bras et le conduisit à la fenêtre. Une fraîche brise soufflait, avant-courrière du vent du Nord; devant eux s'étendait le jardin, limité par le grand bois qui servait de parc.
--Pourquoi devons-nous faire ce que fait cette tige débile, chargée de boutons et de fleurs? dit le philosophe, en montrant au jeune homme un superbe rosier. Le vent souffle, il le secoue et lui s'incline, comme pour cacher sa précieuse charge. Si la tige se maintenait rigide, elle se romprait, le vent disperserait les fleurs et les boutons mourraient avant d'éclore. Le coup de vent passé, la tige se redresse orgueilleuse, portant son trésor. Qui l'accusera pour avoir plié devant la nécessité? Voyez là-bas ce gigantesque kupang [108] qui balance majestueusement son feuillage aérien où l'aigle fait son nid. Je l'apportai du bois alors qu'il n'était encore qu'une plante débile; avec des roseaux dépouillés, je soutins sa tige pendant plusieurs mois. Si je l'avais apporté grand, fort et plein de vie, il est certain qu'il n'aurait pas vécu; le vent l'aurait secoué avant que ses racines eussent pu se fixer dans le terrain, avant que celui-ci se fût affermi autour de lui et ne lui eût assuré la subsistance nécessaire à sa grandeur et à sa stature. Ainsi finirez-vous, plante nouvellement transplantée d'Europe dans ce sol pierreux, si vous ne cherchez un appui et ne consentez pas à vous diminuer. Vous êtes dans de mauvaises conditions, seul, élevé; le terrain tremble, le ciel annonce la tempête et la coupe des arbres de votre famille a prouvé qu'elle attire l'éclair. Combattre seul contre tout ce qui existe, ce n'est pas du courage, c'est de la témérité; personne ne blâme le pilote qui se réfugie dans un port à la première rafale de la tourmente. Se baisser quand siffle une balle n'est pas de la couardise; ce qui est mauvais, c'est de la défier pour tomber et ne plus se relever.
--Et ce sacrifice produirait-il les fruits que j'espère? répondit Ibarra. Croirait-on en moi? Le prêtre oublierait-il son offense? M'aiderait-on franchement à répandre l'instruction qui dispute aux couvents les richesses du pays? Ne peuvent-ils feindre l'amitié, simuler la protection, et en dessous, dans l'ombre, combattre mon projet, le ruiner, le blesser au talon pour le faire tomber plus promptement encore qu'en l'attaquant de front? Etant donnés les précédents que vous supposez, on peut tout attendre!
Le vieillard resta silencieux, réfléchit quelque temps, puis enfin répondit:
--Si cela arrive, si l'entreprise s'écroule, vous vous consolerez en pensant que vous aurez fait tout ce qui dépendait de vous; de plus, votre tentative n'aura toujours pas été vaine; quelque chose aura été gagné: vous aurez posé la première pierre, lancé la première semence. Et puis, si la tempête se déchaîne, il se peut que quelque grain germe quand même, survive à la catastrophe, sauve l'espèce de la destruction et serve ensuite de semence aux fils du premier semeur mort à la tâche. L'exemple donné peut en enhardir d'autres qui ne craignent que de commencer.
Ibarra pesa un instant toutes ces raisons, examina sa situation et comprit qu'avec tout son pessimisme le vieillard avait raison.
--Je vous crois! s'écria-t-il en lui serrant la main. Ce n'était pas en vain que j'étais venu chercher un bon conseil. Aujourd'hui même j'irai m'en ouvrir au curé qui, après tout, peut être un brave homme car tous ne sont pas comme le persécuteur de mon père. Je dois de plus l'intéresser en faveur de cette malheureuse folle et de ses fils: je me confie à Dieu et aux hommes.
Il prit congé du vieillard et, montant à cheval, partit, suivi du regard par le pessimiste philosophe qui murmurait:
--Attention! observons bien comment le destin va conduire le drame commencé dans le cimetière.
Cette fois, le sage Tasio se trompait: le drame avait commencé bien longtemps auparavant.
XXVI
LA VEILLE DE LA FÊTE
Nous sommes le dix novembre, la veille de la fête.
Sortant de la monotonie habituelle de son existence, le pueblo se livre à une activité incroyable; dans les maisons, dans la rue, dans l'église, dans la gallera, aux champs, c'est partout un mouvement inaccoutumé; les fenêtres se pavoisent de drapeaux, de tapis de diverses couleurs; l'espace retentit du bruit des détonations et du son de la musique; l'air s'imprègne, se sature de réjouissances.
Sur une petite table que recouvre une blanche nappe bordée, la dalaga dispose diverses sortes de confitures de fruits du pays dans des compotiers de cristal aux teintes joyeuses; dans le patio, piaillent les poussins, caquètent les poules, grognent les porcs épouvantés de la gaieté des hommes. Les domestiques montent et descendent portant des vaisselles dorées, des couverts d'argent; ici on gronde pour un plat brisé, là on se moque de la simplicité d'une paysanne; partout on commande, on chuchote, on crie, on commente, on conjecture, on s'anime; tout est confusion, bruit, ébullition. Et toute cette ardeur, toute cette fatigue se dépensent pour l'hôte connu ou inconnu; pour accueillir quelqu'un que peut-être on n'a jamais vu, que probablement on ne reverra jamais; l'étranger, l'ami, l'ennemi, le philippin, l'espagnol, le pauvre, le riche semblent également heureux, satisfaits; on ne leur demande aucune gratitude, on n'attend même pas d'eux qu'ils ne cherchent pas à nuire à la famille hospitalière pendant ou après la digestion! Les riches, ceux qui sont allés quelquefois à Manille, qui sont un peu plus instruits que les autres, ont acheté de la bière, du champagne, des liqueurs, des vins et des comestibles d'Europe, à peine de quoi manger une bouchée ou boire un coup, mais leur table est plus élégamment apprêtée.
Au milieu se dresse un grand piña artificiel, très bien imité, dans lequel sont enfoncés des cure-dents de bois artistiquement découpés par les forçats dans leurs heures de loisir. En voici un qui représente un éventail, cet autre un bouquet de fleurs, celui-ci un oiseau, celui-là une rose, d'autres des palmes, des chaînes, le tout taillé dans un seul morceau de bois: l'artiste est un galérien, l'instrument un mauvais couteau, l'inspiration la voix rauque du garde-chiourme. A côté de ce piña que l'on appelle palillera [109] des coupes de cristal supportent des pyramides de fruits, oranges, lanzones, ates, chicos, même mangas [110], bien que l'on soit en novembre. Puis, dans de larges plateaux, sur des papiers brodés et peints des plus riches couleurs, des jambons d'Europe, de Chine, un pâté représentant l'Agnus Dei ou la colombe de l'Esprit-Saint, des dindons farcis, etc. Enfin, dispersées sur la table les appétissantes bouteilles d'acharas [111] recouvertes de capricieux dessins, faits de fleurs de bonga, de légumes et de fruits artistiquement coupés et collés avec de la confiture sur les parois des carafons.
On nettoie les globes de verre qui se transmettent de père en fils, on fait briller les cercles de cuivre, on débarrasse les lampes à pétrole des enveloppes rouges qui, pendant l'année, les protègent contre les mouches et les moustiques et les rendent inutiles; les prismes taillés et les pendeloques de cristal se balancent, se choquent harmonieusement; on dirait qu'ils chantent, qu'ils prennent part à la fête par eux égayée de toutes les couleurs de l'arc-en-ciel reflétées sur les murs blancs. Les enfants jouent, courent, poursuivent les reflets tremblants des couleurs, brisent la verrerie; ce qui en tout autre moment leur coûterait des larmes ne sert qu'à accroître la gaieté générale.
Ces lampes vénérées ne sont pas seules à voir enfin la lumière du jour; on sort aussi de leur cachette les petits travaux de la jeunesse: des voiles faits au crochet, de petits tapis, des fleurs artificielles; on montre encore les petits plateaux de cristal dont le fond représente un lac en miniature avec ses minuscules poissons, ses caïmans, ses coquillages, ses herbes aquatiques, ses coraux et ses rochers en verre de diverses couleurs; dans ces plateaux vous trouverez des cigares, des cigarettes et de mignons buyos, tordus par les doigts délicats des jeunes filles. Le sol de la maison brille comme un miroir; des rideaux de piña ou de jusi [112], ornent les portes; aux fenêtres pendent des lanternes de cristal ou de papier rose, bleu, vert ou rouge; la maison se remplit de fleurs et de vases, placés sur des piédestaux de faïence de Chine; les saints eux-mêmes s'embellissent, les images et les reliques se mettent en fête, on les époussète, on nettoie leurs vitres, des bouquets de fleurs pendent de leurs cadres.
Dans les rues, de distance en distance, s'élèvent de capricieux arcs de roseaux, travaillés de mille façons, que l'on appelle sinkában; ils sont entourés de kaluskús [113] dont la seule vue réjouit le coeur des gamins. Autour du parvis est la grande et coûteuse tenture, soutenue par des troncs de bambous, sous laquelle doit passer la procession. Là, les enfants courent, dansent, sautent et déchirent les chemises neuves qui devaient briller le jour de la fête.
Sur la place est élevé le plancher du théâtre, scène de roseaux, de nipa et de bois; on y dit merveille de la troupe de comédie de Tondo; elle luttera avec les dieux de miracles invraisemblables; Marianito, Chananay, Balbino, Ratia, Carvajal, Yeyeng, Liceria, etc., chanteront et danseront. Le philippin aime le théâtre, il se passionne pour les représentations dramatiques; il écoute en silence le chant, admire la danse et la mimique, ne siffle jamais mais n'applaudit pas plus. Le spectacle ne lui plaît-il pas? Il mâche son buyo et s'en va sans troubler les autres qui peuvent y trouver du plaisir. Parfois seulement, quand les acteurs embrassent les actrices, le bas peuple hurle, mais rien de plus. Autrefois, on ne représentait que des drames; le poète du pueblo composait une pièce où nécessairement des combats devaient se livrer toutes les deux minutes, entremêlés des reparties d'un personnage comique et de terrifiantes métamorphoses. Mais, depuis que les artistes de Tondo se sont mis à batailler toutes les quinze secondes, qu'ils ont eu deux comiques et ont encore reculé les limites de l'invraisemblable, ils ont tué leurs collègues provinciaux. Le gobernadorcillo était grand amateur de cette troupe et, d'accord avec le curé, il avait choisi la comédie: Le prince Villardo ou les clous arrachés de la cave infâme, pièce avec magie et feux d'artifices.
De moment en moment retentissent joyeusement les cloches, ces mêmes cloches qui si tristement tintaient il y a quelques jours. Des roues de feu et des boîtes à pétards tonnent dans l'air; le pyrotechnicien indigène, qui apprend son art sans maître connu, va déployer son habileté: il prépare des taureaux, des châteaux de feu avec feux de Bengale, des ballons de papier gonflés par l'air chaud, des roues étincelantes, des bombes, des fusées, etc.
Des accords lointains résonnent; tous les bambins du pueblo courent aux environs pour recevoir les bandes de musiciens et leur faire escorte. La musique de Pagsanghan, propriété du notaire, ne doit pas manquer non plus que celle du pueblo de S. P. de T., célèbre alors par son chef d'orchestre, le maestro Austria, le vagabond cabo Mariano, qui, dit-on, porte la renommée et l'harmonie à la pointe de son bâton. Les dilettanti font l'éloge de sa marche funèbre, El Sauce (le Saule), et déplorent qu'il n'ait pu recevoir une véritable éducation musicale, car son génie aurait été la gloire de son pays.
La fanfare entre dans le pueblo en jouant des marches enlevantes; elle est suivie de gamins loqueteux ou à moitié nus: l'un a la chemise de son frère, l'autre le pantalon de son père. Dès qu'un morceau a cessé, ils le savent de mémoire, le fredonnent, le sifflent avec une rare justesse et déjà donnent leur appréciation.
Pendant ce temps, en charrettes, en calèches, en voitures de toutes sortes, arrivent les parents, les amis, les inconnus, les joueurs décidés au besoin à violenter la chance, amenant leurs meilleurs coqs, munis de sacs d'or, disposés à risquer leur fortune sur le tapis vert ou dans l'enceinte de la gallera.
--L'alférez a cinquante pesos chaque soir! murmurait un homme petit et rondelet à l'oreille des nouveaux arrivés. Capitan Tiago va venir et tiendra la banque, Capitan Joaquin apporte dix-huit mille. Il y aura liam-pô: le Chinois Carlo le fait avec un capital de dix mille. De gros joueurs viennent de Tanauan, de Lipa et de Batangas comme aussi de Santa Cruz. On va faire grand! on va faire grand! Mais prenez-vous le chocolat?... Cette année Capitan Tiago ne nous plumera pas comme la dernière fois: je n'ai dépensé que trois messes d'actions de grâce et j'ai un mutyâ [114] de cacao. Et comment va la famille?
--Très bien, très bien! merci! répondaient les étrangers; et le P. Dámaso?
--Le P. Dámaso prêchera le matin et sera au jeu le soir avec nous.
--Tant mieux! il est hors de danger maintenant?
--Nous en sommes sûrs! De plus, c'est le Chinois qui lâche...
Et le petit homme remua ses doigts comme s'il comptait de la monnaie.
Hors du pueblo, les gens de la montagne, les kasamá, mettent leurs plus beaux habits pour porter chez les riches du pays des poules bien engraissées, des jambons, du gibier, des oiseaux; les uns chargent sur de pesants chariots du bois, des fruits, des plantes, les plus rares qui croissent dans le bois; d'autres portent des bigâ [115] à larges feuilles, des tikas-tikas [116] avec des fleurs couleur de feu pour orner les portes de leur maison.
Mais là où régnait la plus grande animation, où déjà se limitait le tumulte, c'était sur une sorte de plate-forme, à quelques pas de la maison d'Ibarra. Des poulies grinçaient, des cris retentissaient, on entendait le bruit métallique de la pierre que l'on taille, du marteau qui enfonce un clou, de la hache qui coupe les solives. Une foule d'ouvriers creusaient la terre et ouvraient un long et profond fossé; d'autres plaçaient en file des pierres tirées des carrières du pueblo, déchargeaient des chariots, empilaient du sable, disposaient des tours et des cabestans...
--Ici! c'est cela! vivement! criait un petit vieillard à physionomie animée et intelligente, tenant à la main un mètre à bouts de cuivre, auquel était enroulée la corde d'un fil à plomb. C'était le contre-maître, le señor Juan, architecte, maçon, charpentier, plafonneur, serrurier, peintre, tailleur de pierre et, à l'occasion, sculpteur.
--Il faut finir aujourd'hui même! Demain on ne peut travailler et après-demain c'est la cérémonie! Allons, vivement!
--Faites le trou de façon qu'il s'adapte exactement à ce cylindre! disait-il à l'un des tailleurs de pierre qui polissaient un énorme bloc quadrangulaire; c'est à l'intérieur que l'on conservera nos noms.
A chaque étranger qui s'approchait, il répétait ce qu'il avait déjà dit mille fois:
--Savez-vous ce que nous allons construire? Eh bien! c'est une école, un modèle d'école, comme celles des Allemands, plus parfaite encore. Le plan a été tracé par l'architecte, le señor R. et moi, je dirige le travail! Oui, señor, voyez, ce sera un palais à deux ailes, une pour les garçons, l'autre pour les filles. Ici, au milieu, un grand jardin avec trois bassins; là, sur les côtés, des allées, de petits jardins où, pendant les récréations, les enfants sèmeront et cultiveront des plantes, mettant ainsi le temps à profit. Voyez comme les fondations sont profondes. Trois mètres soixante-quinze centimètres! L'édifice aura des caves, des souterrains, des cachots pour les punis que l'on placera tout près des jeux et du gymnase afin qu'ils entendent les amusements des bons élèves. Voyez ce grand espace; ce sera l'esplanade où ils pourront courir et sauter à l'air libre. Les petites filles auront un jardin avec des bancs, des balançoires, des allées pour le jeu de la comba [117], des bassins, des volières, etc. Ce sera magnifique!
Et le señor Juan se frottait les mains en pensant à la renommée qu'il allait acquérir. Les étrangers viendraient pour voir la nouvelle école et demanderaient:--Quel est le grand architecte qui a construit cet édifice? Et tout le monde répondrait:--Ne le savez-vous pas? Il est impossible que vous ne connaissiez pas le señor Juan? Probablement vous devez venir de très loin!
Bercé par ces pensées, il allait d'un bout à l'autre, inspectant tout, passant tout en revue.
--C'est trop de bois pour une chèvre! disait-il à un homme jaune qui dirigeait quelques travailleurs: j'aurai assez de ces trois grands morceaux qui forment trépied et de ces trois autres qui les réunissent.
--Abá! répondit l'homme jaune, avec un sourire particulier; plus nous ornerons le travail, plus l'effet produit sera grand. L'ensemble aura plus d'aspect, plus d'importance et l'on dira: comme ils ont travaillé! Vous verrez, vous verrez quelle chèvre je vais élever! puis je l'ornerai de banderoles, de guirlandes de fleurs et de feuilles... vous direz ensuite que vous avez eu raison de me prendre parmi vos travailleurs et le señor Ibarra ne pourra rien désirer de plus!
L'homme souriait, le señor Juan riait aussi et hochait la tête.
A quelque distance, on voyait deux kiosques réunis entre eux par une sorte de treillage couvert de feuilles de platane.
Une trentaine d'enfants, avec le maître d'école, tressaient des couronnes, attachaient des drapeaux à des piliers de roseaux secs, couverts de toile blanche bouillonnée.
--Tâchez que les lettres soient bien écrites! disait l'instituteur à ceux qui dessinaient les inscriptions. L'alcalde va venir, beaucoup de curés seront là et peut-être aussi aurons-nous le capitaine général qui est dans la province. S'ils voient que vous dessinez bien ils vous décerneront des éloges.
--Et l'on nous donnera un tableau noir...?
--Qui sait! le señor Ibarra en a demandé un à Manille. Demain arriveront divers objets que l'on répartira entre vous comme prix... Mais, laissez ces fleurs dans l'eau; demain nous ferons les bouquets, vous apporterez d'autres fleurs, car il faut que la table en soit couverte; les fleurs réjouissent la vue.
--Mon père apportera demain des fleurs de bainô [118] et ma mère un panier de jasmins.
--Le mien a apporté trois charrettes de sable et n'a pas voulu recevoir de paiement.
--Mon oncle a promis de payer un maître! ajouta le neveu du Capitan Basilio.
En effet, le projet avait trouvé de l'écho presque chez tous. Le curé avait demandé à le patronner et à bénir lui-même la première pierre, cérémonie qui aurait lieu le dernier jour de la fête et en serait une des principales solennités. Le vicaire lui-même s'était approché timidement d'Ibarra et lui avait offert toutes les messes que lui paieraient les dévots jusqu'à l'achèvement de l'édifice. Bien plus, la soeur Rufa, cette femme si riche et si économe, disait que, au cas où l'argent manquerait, elle parcourrait quelques pueblos pour demander l'aumône à la seule condition qu'on lui payât le voyage, la nourriture, etc. Ibarra l'avait remerciée et lui avait répondu:
--Nous ne recueillerions pas grand'chose, d'abord parce que je suis riche et ensuite parce qu'il ne s'agit pas d'une église; et puis, je n'ai pas promis de bâtir une école aux frais des autres.
Les jeunes gens, les étudiants qui venaient de Manille pour prendre part à la fête, admiraient Ibarra et s'efforçaient de le prendre pour modèle; mais, comme presque toujours, quand nous voulons imiter un homme qui dépasse la moyenne, nous singeons ses petits côtés quand nous ne nous approprions pas ses défauts, beaucoup de ces admirateurs s'en tenaient à la manière dont Ibarra faisait le noeud de sa cravate, d'autres à la forme du col de sa chemise, presque tous au nombre des boutons de sa veste et de son gilet.
Les pressentiments funestes du vieux Tasio semblaient s'être dissipés pour toujours. Ibarra lui en avait fait un jour la remarque, mais le vieux pessimiste lui avait répondu:
--Rappelez-vous ce que dit notre poète Baltasar:
«'Kung ang isalúbong sa iyong pagdating Ay masayang mukhà't may pakitang giliu, Lalong pag ingata't kaauay na lihim [119]...
Baltasar était aussi bon penseur que bon poète.
Tout ceci se passait la veille de la fête, avant le coucher du soleil.
XXVII
A LA BRUME
De grands préparatifs se faisaient aussi chez Capitan Tiago. Nous connaissons le maître de la maison; son affection pour le faste et son orgueil de citadin de Manille devaient humilier les provinciaux à force de splendeur. Une autre raison encore l'obligeait à éclipser tous les autres: sa fille Maria Clara était la fiancée de l'homme dont le nom était dans toutes les bouches.
En effet, un des journaux les plus sérieux de Manille avait déjà dédié à Ibarra un article de première page intitulé: Imitez-le! qui le comblait d'éloges et lui donnait quelques conseils. On l'appelait le jeune et riche capitaliste déjà illustre; deux lignes plus bas, le distingué philanthrope; au paragraphe suivant, l'élève de Minerve qui est allé dans la Mère Patrie pour saluer le sol choisi entre tous des arts et des sciences; un peu plus bas encore, l'espagnol philippin, etc., etc. Capitan Tiago brûlait d'une généreuse émulation et se demandait s'il ne devrait pas, lui, élever à ses frais un couvent.
Quelques jours auparavant une multitude de caisses étaient arrivées à la maison où habitaient déjà Maria Clara et la tante Isabel. C'étaient des comestibles et des fruits d'Europe, de colossaux miroirs, des tableaux et le piano de la jeune fille.
Capitan Tiago vint le jour même de la fête; quand sa fille lui eut embrassé la main, il lui fit cadeau d'un beau reliquaire d'or garni de brillants et d'émeraudes, contenant une esquille de la barque de saint Pierre où Notre Seigneur s'était assis pendant la pêche.
Il fit à son futur gendre l'accueil le plus cordial; naturellement on parla de l'école. Capitan Tiago voulait qu'on l'appelât école de Saint François.
--Croyez-moi, disait-il, saint François est un bon patron! Si vous l'appelez école d'instruction primaire vous ne gagnerez rien. Qu'est-ce que l'instruction primaire?
Entrèrent quelques amies de Maria Clara venues pour l'inviter à la promenade.
--Va, mais reviens vite, dit Capitan Tiago à sa fille; tu sais que le P. Dámaso, qui vient d'arriver, dîne avec nous ce soir.
Et, se retournant vers Ibarra qui était devenu pensif, il ajouta:
--Vous aussi, vous dînez avec nous; vous seriez tout seul chez vous.
--Je le ferais avec beaucoup de plaisir, balbutia le jeune homme, en esquivant le regard de Maria Clara, mais je dois rester chez moi car il peut survenir des visites.
Capitan Tiago lui répondit assez froidement:
--Amenez vos amis; il y a toujours place à ma table... Je voudrais que le P. Dámaso et vous, vous vous entendissiez.
--Nous avons encore le temps! répondit Ibarra en souriant d'un sourire forcé, et il se disposa à accompagner les jeunes filles.
Tous et toutes descendirent l'escalier.
Maria Clara était au milieu entre Victoria et Iday; la tante Isabel suivait.