Au Pays des Moines (Noli me Tangere)
Chapter 15
Il en résulta que, bien que le Capitan Basilio en fût déjà réduit à se défendre difficilement, la partie, grâce aux nombreuses fautes commises par le jeune homme, devint égale; il n'y avait ni perdant ni gagnant.
--Nous sommes quittes, nous sommes quittes! disait joyeusement Capitan Basilio.
--Nous sommes quittes, nous sommes quittes! répéta le jeune homme, quel que soit l'arrêt que les juges aient pu rendre.
Tous deux se donnèrent une poignée de mains avec effusion.
Au moment où ils célébraient ainsi cet arrangement qui mettait fin à un procès depuis longtemps fastidieux pour les deux parties, l'arrivée soudaine de quatre gardes civils et d'un sergent, en armes, baïonnette au canon, troubla la joie et répandit l'effroi parmi les femmes.
--Tout le monde tranquille! Feu sur qui bouge! commanda le sergent.
Malgré cette brutale fanfaronnade, Ibarra s'approcha de lui.
--Que voulez-vous? demanda-t-il.
--Nous cherchons un criminel nommé Elias, qui vous servait de pilote ce matin, répondit le militaire menaçant.
--Un criminel? le pilote! vous devez vous tromper!
--Non, señor, cet Elias est accusé d'avoir levé la main sur un prêtre...
--Ah! et ce serait le pilote?
--Lui-même, selon ce qu'on nous a dit. Vous admettez à vos fêtes des gens de bien mauvaise renommée, señor Ibarra.
Celui-ci le regarda des pieds à la tête et lui répondit avec un souverain mépris.
--Je n'ai pas de comptes à vous rendre de mes actes! A nos fêtes, tout le monde est bien reçu et vous-même, si vous étiez venu, vous auriez trouvé un siège à notre table, comme votre alférez qui, il y a deux heures, était encore avec nous.
Et ceci dit, il tourna les épaules.
Le sergent se mordit les lèvres et, voyant qu'il n'était pas le plus fort, il ordonna à ses hommes de rechercher de tous côtés, jusque dans les arbres, le pilote dont ils avaient le signalement sur un papier. D. Filipo lui disait:
--Remarquez bien que ce signalement convient aux neuf dixièmes des naturels; faites attention aux faux pas!
Les soldats revinrent enfin, disant qu'ils n'avaient rien vu qui pût paraître suspect: le sergent balbutia quelques paroles et s'en alla comme il était venu, en garde civil.
La joie renaquit peu à peu, ce fut une pluie de questions, une abondance de commentaires.
--C'est cet Elias qui a jeté l'alférez dans une mare! disait Léon pensif.
--Comment cela? qu'était-il arrivé? demandèrent quelques curieux.
--On dit qu'au mois de septembre, par une journée très pluvieuse, l'alférez se rencontra avec un homme qui portait du bois. La route était inondée, il ne restait qu'un passage étroit, à peine suffisant pour une personne. Il paraît que l'alférez, au lieu de retenir son cheval, piqua des éperons, criant à l'homme de retourner sur ses pas. Celui-ci qui ne voulait ni marcher inutilement à cause de la charge qu'il avait sur le dos ni s'enfoncer dans la mare, poursuivit sa route. Irrité, l'alférez voulut le frapper, mais l'homme prit un morceau de bois et le jeta à la tête du cheval avec une telle force que la pauvre bête tomba, déposant le cavalier au milieu de l'eau. On ajoute que l'homme poursuivit tranquillement son chemin sans s'occuper des cinq balles que, de la mare, l'alférez, aveuglé par la colère autant que par la boue, lui envoya l'une après l'autre. Comme l'homme était entièrement inconnu de lui, on supposa que ce devait être le célèbre Elias, arrivé dans la province depuis quelques mois, venu on ne sait d'où et qui s'était déjà fait connaître des gardes civils de quelques pueblos par de pareils faits.
--C'est donc un tulisan? demanda Victoria tremblante.
--Je ne le crois pas, car on dit qu'il s'est battu contre les tulisanes un jour qu'ils avaient attaqué une maison.
--Il n'a pas la figure d'un malfaiteur! ajouta Sinang.
--Non, mais son regard est très triste, je ne l'ai pas vu sourire de la matinée, répondit pensive Maria Clara.
L'après-midi se passa ainsi, l'heure était venue de retourner au pueblo.
Aux derniers rayons du soleil mourant, tout le monde sortit du bois en passant en silence près de la mystérieuse tombe de l'ancêtre d'Ibarra. Puis les conversations redevinrent gaies, vives, pleines de chaleur, sous ces branchages peu accoutumés à tant de bruit. Les arbres paraissaient tristes, les lianes se balançaient comme pour dire: Adieu, jeunesse! Adieu, rêve d'un jour!
Et maintenant, à la lueur rouge de gigantesques torches de roseaux, au son des guitares, laissons-les suivre leur chemin vers le pueblo. Les groupes se font moins nombreux, les lumières s'éteignent peu à peu, les chants s'affaiblissent et cessent, les guitares deviennent muettes à mesure qu'ils s'approchent des demeures des hommes. Reprenons le masque que nous portons d'habitude, entre frères!
XXV
CHEZ LE PHILOSOPHE
Le lendemain matin, Juan Crisóstomo Ibarra, après avoir visité ses terres, se rendit chez le vieux Tasio.
Dans le jardin régnait une complète tranquillité, les hirondelles qui voletaient autour du toit faisaient à peine de bruit. La mousse recouvrait le vieux mur où grimpait une sorte de lierre qui encadrait les fenêtres. Cette maison paraissait la maison du silence.
Ibarra attacha soigneusement son cheval à un poteau et, marchant presque sur la pointe du pied, il traversa le jardin, proprement et scrupuleusement entretenu, monta les escaliers et, comme la porte était ouverte, entra.
En premier lieu, il vit le vieillard penché sur un livre dans lequel il paraissait écrire. Sur les murs, des collections d'insectes et de feuilles, des cartes et de vieilles planches, supportant des livres et des manuscrits.
Le vieillard était si absorbé par son travail qu'il ne remarqua l'arrivée du jeune homme qu'au moment où celui-ci, ne voulant pas le troubler, allait se retirer.
--Comment? vous étiez là? demanda-t-il en regardant Ibarra avec un certain étonnement.
--Ne vous dérangez pas, répondit celui-ci, je vois que vous êtes très occupé...
--En effet, j'écrivais un peu, mais rien ne presse, je suis satisfait de me reposer un instant. Puis-je vous être utile en quelque chose?
--Très utile! répondit Ibarra en s'approchant; mais...
Et il jeta un regard vers le livre qui était sur la table.
--Comment! s'écria-t-il surpris, vous vous occupez à déchiffrer des hiéroglyphes?
--Non! répondit le vieillard en lui offrant une chaise; je n'entends rien à l'égyptien pas plus qu'au copte, mais je comprends quelque peu le système d'écriture et j'écris en hiéroglyphes.
--Vous écrivez en hiéroglyphes! et pourquoi? demanda le jeune homme qui doutait de ce qu'il voyait et entendait.
--Pour qu'on ne puisse pas me lire en ce moment.
Ibarra le regarda fixement se demandant si, en effet, le vieillard n'était pas un peu fou. Il examina rapidement le livre pour s'assurer de la vérité et vit, très bien dessinés, des animaux, des cercles, des demi-cercles, des fleurs, des pieds, des mains, des bras, etc.
--Et pourquoi donc écrivez-vous si vous ne voulez pas être lu?
--Parce que je n'écris pas pour cette génération, j'écris pour les âges futurs. Si les hommes d'aujourd'hui pouvaient me lire ils brûleraient mes livres, le travail de toute ma vie; par contre, la génération qui déchiffrera ces caractères sera instruite, elle me comprendra, elle dira: «Nos aïeux ne dormaient pas tous dans la nuit de leur temps.» Le mystère de ces curieux caractères sauvera mon oeuvre de l'ignorance des hommes comme le mystère et les rites étranges ont protégé beaucoup de vérités contre les destructives classes sacerdotales.
--Et, en quelle langue écrivez-vous?
--Dans la nôtre, en tagal.
--Les signes hiéroglyphiques peuvent servir?
--N'était la difficulté du dessin qui exige du temps et de la patience, je dirais qu'ils servent mieux que l'alphabet latin. L'antique égyptiaque a nos voyelles, notre o qui n'est que final et n'a pas la valeur de l'o espagnol, étant une voyelle intermédiaire entre o et u; il a aussi le véritable son de l'e; on y trouve notre ha et notre kha qui n'existent pas dans l'alphabet latin dont se sert l'espagnol. Par exemple, dans ce mot mukhâ--ajouta-t-il en montrant le livre--je transcris plus exactement la syllabe hâ avec cette figure de poisson qu'avec la lettre h latine qui, en Europe, se prononce de tant de façons diverses. Pour une autre aspiration moins forte, par exemple dans ce mot hain, où la lettre h est plus douce, je me sers de ce buste de lion ou de ces trois fleurs de lotus, selon la quantité de la voyelle. Bien plus, j'ai le son de la nasale, impossible à rendre par l'alphabet latin espagnolisé. Je vous assure que si ce n'était la difficulté du dessin qui doit être parfait, il y aurait avantage à adopter les hiéroglyphes, mais cette difficulté même m'oblige à être concis et à ne rien dire de plus que ce qui est juste et nécessaire; d'ailleurs ce travail me tient compagnie quand s'en vont mes hôtes de la Chine et du Japon.
--Quels hôtes?
--Ne les entendez-vous pas? mes hôtes, ce sont les hirondelles. Cette année il en manque une: elle doit avoir été prise par quelque mauvais gamin chinois ou japonais.
--Comment savez-vous qu'elles viennent de ces pays?
--Très simplement: il y a quelques années, avant leur départ, je leur attachai à la patte un petit papier avec le nom des Philippines en anglais, parce que je supposais qu'elles ne devaient pas aller très loin et l'anglais se parle dans toutes les régions environnantes. Pendant plusieurs années, mon petit papier n'obtint pas de réponse; dernièrement je le fis écrire en chinois; lorsqu'elles revinrent ici, en novembre dernier, deux portaient d'autres petits papiers que je fis déchiffrer; l'un était en chinois et apportait un salut des rives du Hoang-ho; le second, suivant l'avis du Chinois que je consultai, était écrit en japonais. Mais je vous entretiens de choses indifférentes et ne vous demande pas en quoi je puis vous être utile.
--Je venais vous parler d'une affaire importante, répondit le jeune homme; hier après-midi...
--A-t-on pris ce malheureux? interrompit le vieillard avec intérêt.
--Vous parlez d'Elias? comment savez-vous qu'on le recherchait?
--J'ai vu la Muse de la garde civile.
--La Muse de la garde civile? Quelle est cette Muse?
--La femme de l'alférez, que vous n'avez pas invitée à votre fête. Hier matin on a appris dans le pueblo l'histoire du caïman. La Muse de la garde civile, qui a autant de pénétration que de méchanceté, supposa que le pilote devait être le téméraire qui avait jeté son mari dans la mare et frappé le P. Dámaso; et, comme elle lit les dépêches que doit recevoir l'alférez, à peine celui-ci fut-il rentré chez lui, ivre et sans jugement, que, pour se venger de vous, elle envoya le sergent avec des soldats, afin de troubler la joie de votre fête. Prenez garde! Eve était bonne sortie des mains de Dieu... Da. Consolacion, elle, est méchante et l'on ne sait de quelles mains elle est venue. La femme, pour être bonne, doit avoir été au moins une fois ou jeune fille ou mère.
Ibarra sourit légèrement et, tirant quelques papiers de son portefeuille, répondit:
--Mon défunt père vous a parfois consulté en quelques occasions et je me souviens qu'il n'a eu qu'à se féliciter d'avoir suivi vos conseils. J'ai commencé une entreprise dont il importe d'assurer la réussite.
Et Ibarra le mit brièvement au courant du projet d'école qu'il avait offert à sa fiancée, déroulant à la vue du philosophe stupéfait les plans qu'on lui avait renvoyés de Manille.
--Pourriez-vous me dire quelles sont les personnes à qui je dois m'adresser en premier dans le pueblo pour leur demander leur appui et assurer le succès de l'oeuvre? Vous connaissez bien les habitants; moi, j'arrive et suis presque étranger dans mon pays.
Le vieux Tasio examinait avec des yeux pleins de larmes les plans exposés devant lui.
--Ce que vous allez réaliser était mon rêve, le rêve d'un pauvre fou! s'écria-t-il tout ému; et maintenant le premier conseil que je vous donne est de ne jamais venir me consulter.
Surpris, le jeune homme le regarda.
--Parce que, continua-t-il avec une amère ironie, toutes les personnes sensées ne tarderaient pas à vous prendre aussi pour un fou. Ces gens-là croient que tous ceux qui ne pensent pas comme eux sont des insensés, ils me tiennent pour tel et je les en remercie, car le jour où on voudrait bien voir en moi un homme raisonnable, malheur à moi! on ne tarderait pas à me priver de la petite liberté que j'ai achetée au prix de ma réputation. Le gobernadorcillo passe auprès d'eux pour un sage parce que, n'ayant rien appris qu'à servir le chocolat et à souffrir les mauvaises humeurs du P. Dámaso, il est maintenant riche, a le droit de troubler la petite vie de ses concitoyens et parfois va jusqu'à parler de justice. «Voilà un homme de talent, pense le vulgaire; voyez, de rien il s'est fait grand!» Pour moi, la fortune et la considération ont été mon héritage, j'ai fait des études; mais maintenant je suis pauvre, on ne m'a pas confié le plus ridicule des emplois, et tout le monde de dire: «C'est un fou; il n'entend rien à la vie!» Le curé m'a donné le surnom de philosophe et laisse entendre que je suis un charlatan faisant étalage de ce qu'il a appris sur les bancs des universités, quand précisément c'est là ce qui me sert le moins. Peut-être ont-ils raison, peut-être suis-je véritablement le fou, eux sont-ils les sages? Qui pourrait le dire?
Et le vieillard secoua la tête comme pour éloigner une pensée importune, puis il continua:
--La seconde chose que je puisse vous conseiller est de consulter le curé, le gobernadorcillo, toutes les personnes qui ont une position; ils vous donneront des conseils mauvais, inintelligents, inutiles, mais consulter ne signifie pas obéir; il suffit que vous ayez l'air de les suivre et que vous fassiez constater que vous travaillez selon leurs indications.
Ibarra réfléchit un instant, puis répondit:
--Le conseil est bon mais difficile à suivre. Ne pourrais-je apporter d'abord mon idée, sans que sur elle se reflète une ombre? Le bon ne peut-il se faire un passage à travers tout? La vérité a-t-elle besoin d'emprunter des vêtements à l'erreur?
--Personne n'aime la vérité toute nue! répliqua le vieillard. C'est bon en théorie, facile dans le monde idéal que rêve la jeunesse. Voyez, le maître d'école s'est en vain agité dans le vide; coeur d'enfant qui veut le bien et ne recueille que le sarcasme et les éclats de rire. Vous me dites que vous êtes étranger au pays; je le crois. Dès le premier jour de votre arrivée, vous avez commencé par blesser l'amour-propre d'un prêtre qui, parmi le peuple, passe pour un saint, et parmi les siens pour un savant. Dieu veuille que ce petit fait n'ait pas décidé de votre avenir! Ne croyez pas que, parce que les dominicains et les augustins regardent avec mépris l'habit de guingon [106], le cordon et l'indécente sandale, parce qu'un grand docteur de Saint-Thomas a un jour rappelé que le pape Innocent III avait qualifié les statuts de cet ordre de plus convenables pour des porcs que pour des hommes, tous ne se donnent pas la main pour affirmer ce que disait un procureur: «Le frère-lai le plus insignifiant a plus de pouvoir que le gouvernement avec tous ses soldats». Cave ne cadas [107]. L'or est très puissant. Le veau d'or a plusieurs fois chassé Dieu de ses autels depuis le temps de Moïse.
--Je ne suis pas aussi pessimiste et la vie dans mon pays ne me semble pas présenter autant de périls, répondit Ibarra en souriant. Je crois ces craintes un peu exagérées et espère pouvoir réaliser tous mes projets sans rencontrer de grande résistance de ce côté.
--Oui, s'ils vous tendent la main; non, s'ils vous la refusent. Tous vos efforts se briseront contre les murs du presbytère sans que le moine s'en inquiète, sans faire remuer son cordon ni secouer son habit; l'alcalde sous un prétexte quelconque vous déniera demain ce qu'il vous a concédé aujourd'hui; aucune mère ne laissera son fils fréquenter votre école et le résultat de tous vos efforts sera uniquement négatif; vous n'aurez réussi qu'à décourager ceux qui par la suite auraient voulu à leur tour se consacrer à de généreuses entreprises.
--Malgré tout, reprit le jeune homme, je ne puis croire à ce pouvoir; et encore, en le supposant, en l'admettant aussi considérable que vous le dites, j'aurai toujours de mon côté le peuple intelligent, le gouvernement qui est animé des meilleures intentions, qui regarde de haut et veut franchement le bien des Philippines.
--Le gouvernement! le gouvernement! murmura le philosophe en levant les yeux vers le plafond. Pour grand que soit son désir d'élever le pays pour son bien propre et celui de la Mère-Patrie, pour généreux qu'ait été l'esprit des rois catholiques dont se souviennent encore dans leurs méditations quelques fonctionnaires, le gouvernement ne voit, n'écoute, ne juge rien de plus que ce que le curé ou le provincial lui donne à voir, à entendre ou à juger; il est convaincu qu'il ne repose qu'en eux, que s'il se soutient, c'est parce qu'ils le soutiennent, que s'il vit, c'est parce qu'ils consentent à le laisser vivre et que le jour où ils lui manqueraient, il tomberait comme un mannequin qui a perdu son point d'appui. On effraye le gouvernement avec la menace de soulever le peuple, le peuple en lui montrant les forces du gouvernement; et tous deux font comme les peureux qui prennent leurs ombres pour des fantômes et leurs voix pour des échos. Tant que le gouvernement ne s'entendra pas avec le pays, il ne se délivrera pas de cette tutelle; il vivra comme ces jeunes imbéciles qui tremblent à la voix de leur précepteur dont ils mendient la condescendance. Le gouvernement ne songe à aucun avenir robuste, c'est un bras, la tête est le couvent; par cette inertie il se laisse traîner d'abîme en abîme, son existence propre n'est plus qu'une ombre, elle disparaît, et débile, incapable, il confie tout à des mains mercenaires. Comparez donc notre système gouvernemental avec ceux des pays que vous avez visités...
--Oh! interrompit Ibarra, c'est beaucoup dire; contentons-nous de voir que notre peuple ne se plaint pas, ne souffre pas comme celui d'autres pays, et cela, grâce à la religion et à la mansuétude de nos gouvernants.
--Le peuple ne se plaint pas parce qu'il n'a pas de voix, il ne se meut pas parce qu'il est en léthargie, et si vous dites qu'il ne souffre pas, c'est que vous n'avez pas vu le sang de son coeur. Mais un jour vous le verrez et vous l'entendrez; alors malheur à ceux qui basent leur force sur l'ignorance et sur le fanatisme, malheur à ceux qui ne règnent que par le mensonge et travaillent dans la nuit, croyant que tous sommeillent! Quand la lumière du soleil éclairera le néant de toutes ces ombres, il se produira une réaction épouvantable: tant de forces comprimées pendant des siècles, tant de venin distillé goutte à goutte, tant de soupirs étouffés, se feront jour et éclateront... Qui donc alors les paiera ces comptes que, de temps en temps, présentent les peuples et que nous conserve l'histoire en ses pages ensanglantées?
--Dieu, le gouvernement et la religion ne permettront pas que ce jour arrive jamais! répondit Ibarra, impressionné malgré lui. Les Philippines sont religieuses et aiment l'Espagne, les Philippines sauront ce que la nation espagnole a fait pour elles. Il y a des abus, oui; il y a des défauts, je ne les nie pas; mais l'Espagne travaille pour préparer des réformes qui les corrigent, elle mûrit des projets, elle n'est pas égoïste.
--Je le sais, et c'est là le pire. Les réformes qui viennent d'en haut s'annulent dans les sphères inférieures grâce aux vices de tous, au désir avide des fonctionnaires de s'enrichir en peu de temps et à l'ignorance du peuple qui consent à tout. Les abus, ce n'est pas un décret royal qui peut les corriger, lorsqu'une autorité jalouse ne veille pas à leur exécution, lorsque la liberté de la parole qui permettrait de dénoncer les excès de pouvoir des petits tyrans n'existe pas; les projets restent des projets, les abus des abus, et cependant le ministre, satisfait de son oeuvre, s'endort tranquille et content de lui. Bien plus, si par hasard un personnage venant occuper un haut poste veut faire montre d'idées grandes et généreuses, immédiatement il s'entend dire--tandis que par derrière on le traite de fou: Votre Excellence ne connaît pas le pays, Votre Excellence ne connaît pas le caractère des Indiens, Votre Excellence va les perdre, Votre Excellence fera bien de se confier à Machin et à Chose, etc., etc. Et comme effectivement Son Excellence ne connaît pas le pays que jusqu'alors elle avait cru en Amérique, que de plus elle a, comme tout homme, ses défauts et ses faiblesses, elle se laisse convaincre. Son Excellence se souvient aussi que, pour obtenir son poste, il lui a fallu peiner beaucoup et souffrir plus encore, que ce poste elle le détient uniquement pour trois ans, qu'elle se fait vieille et qu'il lui faut abandonner les quichotteries pour ne penser qu'à son avenir; un petit hôtel à Madrid, une petite maison de campagne et une bonne pension pour faire figure à la cour, voilà ce qu'elle est venue chercher aux Philippines. Ne demandons pas de miracles, ne demandons pas que celui qui vient ici comme étranger pour faire sa fortune et s'en aller ensuite, s'intéresse au bien du pays. Que lui importent la reconnaissance ou les malédictions d'un peuple qu'il ne connaît pas, qui ne lui rappelle rien, où il n'a ni espérances ni amours? Pour que la gloire nous soit agréable, il faut que son bruit résonne aux oreilles de ceux que nous aimons, dans l'atmosphère de notre foyer ou de la patrie qui doit conserver nos cendres; nous voulons que cette gloire s'asseye sur notre sépulcre pour réchauffer de ses rayons le froid de la mort, pour que nous ne soyons pas complètement réduits au néant, pour qu'il reste quelque chose de nous. Celui qui vient ici pour diriger nos destinées ne peut rien se promettre de tout cela et, pour comble, il quitte le pays au moment où il commence à connaître son devoir. Mais nous nous éloignons de la question.
--Non pas, avant d'y revenir il est nécessaire d'éclaircir certaines choses, interrompit vivement le jeune homme. Je puis admettre que le gouvernement ne connaisse pas le peuple, mais je crois que le peuple connaît encore moins le gouvernement. Il y a des fonctionnaires inutiles, mauvais, si vous voulez, mais il y en a aussi de bons; si ceux-là ne peuvent rien faire c'est parce qu'ils se trouvent en présence d'une masse inerte, d'une population qui ne s'intéresse que très peu à ses affaires. Mais, je ne suis pas venu pour discuter avec vous sur ce point; je venais vous demander un conseil et vous me dites de commencer par courber la tête devant de grotesques idoles...
--Oui, je le répète: ici, il faut baisser la tête ou la laisser tomber.
--Ou baisser la tête ou la laisser tomber? répéta Ibarra pensif. Le dilemme est dur! Mais pourquoi? Est-il donc impossible de concilier l'amour de mon pays et l'amour de l'Espagne? est-il nécessaire de s'abaisser pour être bon chrétien, de prostituer sa conscience pour mener à bonne fin un projet utile? J'aime ma patrie, les Philippines, parce que je leur dois la vie et mon bonheur, parce que tout homme doit aimer sa patrie; j'aime l'Espagne, la patrie de mes aïeux, parce que malgré tout les Philippines lui doivent et lui devront leur bonheur et leur avenir; je suis catholique, je conserve pure la foi de mes pères, mais je ne vois pas pourquoi je devrais baisser la tête quand je puis la lever et me livrer à mes ennemis quand je puis les abattre.
--Parce que le champ où vous voulez semer est au pouvoir de vos ennemis et que, contre eux, vous n'avez pas de force... Il vous faut d'abord baiser cette main qui...
Mais le jeune homme ne le laissa pas achever et, révolté, il s'écria:
--Baiser leur main! vous oubliez donc que parmi eux sont ceux qui ont tué mon père, qui l'ont arraché de son sépulcre... mais moi, son fils, je ne l'oublie pas et, si je ne le venge pas, c'est que je veux respecter le prestige de la Religion!