Au Pays des Moines (Noli me Tangere)

Chapter 14

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Il grimpa sur la plate-forme, tenant d'une main l'extrémité de la corde, puis il tira fortement.

On vit alors le monstre; la corde le liait autour du cou et sous les extrémités antérieures, il était grand, ainsi que l'avait annoncé Léon, tacheté; sur ses épaules croissait une mousse verte qui est aux caïmans ce que les cheveux blancs sont à l'homme. Il mugissait comme un boeuf, frappait de la queue les roseaux, s'y accrochait et ouvrait une gueule noire et terrible, découvrant des crocs longs et acérés.

Le pilote le hissait seul; personne ne songeait à l'aider.

Lorsque la bête fut hors de l'eau, le jeune homme mit le pied dessus, ferma d'une main robuste les redoutables mâchoires et essaya d'attacher le museau avec de forts noeuds. Le reptile tenta un dernier effort, arqua son corps, battit le sol de sa puissante queue et, s'échappant, s'élança d'un saut dans le lac, hors de l'enclos, entraînant son dompteur. Le pilote était un homme mort; un cri d'horreur sortit de toutes les poitrines.

Rapide comme l'éclair, un autre corps tomba à l'eau: à peine eut-on le temps de voir que c'était Ibarra. Si Maria Clara ne s'évanouit pas, c'est que les indigènes des Philippines ne savaient pas encore s'évanouir.

Les eaux se colorèrent, se teignirent de rouge. Le jeune pêcheur sauta à son tour dans l'abîme, le bolo [103] à la main, son père le suivit. Mais à peine disparaissaient-ils qu'Ibarra et le pilote remontaient à la surface, cramponnés au cadavre du caïman. Le ventre blanc du reptile était lacéré et le couteau d'Ibarra cloué dans sa gorge.

Il est impossible de décrire la joie générale; tous les bras se tendirent pour tirer, les deux jeunes gens de l'eau. Les vieilles dames étaient à demi-folles, elles riaient, elles priaient, elles pleuraient. Andeng oublia que son sinigang avait bouilli trois fois; tout le bouillon se répandit sur le feu et l'éteignit. La seule qui ne put dire un mot fut Maria Clara.

Ibarra était indemne; le pilote n'avait qu'une légère égratignure au bras.

--Je vous dois la vie! dit-il à Ibarra que l'on entourait de manteaux de laine et de tapis.

La voix du pilote avait un timbre particulier; elle semblait nuancée d'ennui.

--Vous êtes trop intrépide! répondit Ibarra; une autre fois vous ne tenterez plus Dieu!

--Si tu n'étais pas revenu!... murmura Maria Clara encore pâle et tremblante.

--Si je n'étais pas revenu et que tu m'aies suivie, répondit le jeune homme en complétant sa pensée, au fond du lac j'aurais été en famille.

Ibarra n'oubliait pas que c'était là que gisaient les restes de son père.

Les vieilles dames ne voulaient pas aller au second baklad; pour elles le jour avait mal commencé, il ne pouvait manquer d'arriver d'autres malheurs, mieux valait s'en aller.

--Et tout cela parce que nous n'avons pas entendu la messe!

--Mais, quel malheur avons-nous eu? répondit Ibarra. Le seul à plaindre dans l'affaire, c'est le caïman.

--Ce qui prouve, conclut l'ex-séminariste, que dans toute sa vie pécheresse jamais cet infortuné reptile n'a entendu la messe. Jamais on ne l'a vu parmi tant de caïmans qui fréquentent l'église.

Les barques se dirigèrent donc jusqu'à l'autre baklad. Andeng dut préparer un autre sinigang.

La matinée s'avançait; la brise s'élevait et commençait à agiter les vagues qui se plissaient autour du caïman, soulevant «des montagnes d'écume où étincelante brille, riche en couleurs, la lumière du soleil», comme dit le poète P. A. Paterno.

La musique résonna de nouveau: Iday jouait de la harpe, les hommes de l'accordéon et de la guitare avec plus ou moins de régularité; le meilleur était Albino qui grattait son instrument absolument à faux, perdait la mesure à chaque instant ou bien oubliait quelques principales mesures et passait sans transition à un autre air absolument distinct.

Le second enclos fut visité sans confiance; beaucoup s'attendaient à y trouver la femelle du caïman; mais la nature est moqueuse et le filet sortit toujours plein.

La pêche terminée, on se dirigea vers la rive.

Là, à l'ombre de ce bois d'arbres séculaires qui appartenait à Ibarra, près du ruisseau cristallin, on devait déjeuner parmi les fleurs, sous des tentes improvisées.

La musique résonnait dans l'espace; la fumée des kalanes s'élevait joyeuse en tourbillons légers; l'eau chantait dans la marmite bouillante. Le cadavre du caïman tournait de tous côtés, tantôt présentant son ventre blanc et déchiré, tantôt son dos tacheté et ses épaules moussues. L'homme, favori de la Nature, ne s'inquiétait guère de tant de fratricides.

XXIV

DANS LE BOIS

Ce matin-là, le P. Salvi avait dit sa messe de bonne heure, de très bonne heure, et débarbouillé en quelques minutes une douzaine d'âmes sales.

La lecture de quelques lettres qui étaient arrivées dûment timbrées et cachetées sembla lui avoir fait perdre l'appétit, car il laissa refroidir complètement son chocolat.

--Le Père est malade, disait le cuisinier en préparant une autre tasse; il y a quelques jours qu'il ne mange pas; des six plats que je lui apporte, il n'en touche pas deux.

--C'est qu'il dort mal, répondit le valet de chambre; il a des cauchemars depuis qu'il a changé de lit. Ses yeux se creusent, il maigrit et jaunit de jour en jour.

En effet, le P. Salvi faisait peine à voir. Il n'avait pas voulu toucher à la seconde tasse de chocolat ni goûter aux gâteaux feuilletés de Cebú [104]; il se promenait pensif dans la vaste salle serrant dans ses mains osseuses quelques lettres qu'il parcourait par moments. Enfin il se décida à demander sa voiture, s'habilla et ordonna qu'on le conduisît au bois où se trouvait l'arbre fatidique, dans les environs duquel se donnait la fête champêtre.

Près du bois, le P. Salvi descendit de voiture et s'enfonça seul sous les ombrages.

Un sentier couvert traversait, avec beaucoup de détours, l'épaisseur du bois et conduisait à un ruisseau formé de diverses sources thermales, comme il en est beaucoup sur les flancs du Makiling. Les rives en sont ornées de fleurs sylvestres dont un grand nombre n'ont pas encore reçu de noms latins mais sont connues quand même des insectes dorés, des papillons de toutes tailles et de toutes couleurs, bleus et rouges, blancs et noirs, nuancés, brillants, bronzés, portant sur leurs ailes des rubis et des émeraudes, comme aussi des milliers de coléoptères aux reflets métalliques poudrés d'or fin. Le bourdonnement de ces insectes, le grésillement de la cigale qui retentit nuit et jour, le chant de l'oiseau ou le bruit sec de la branche morte qui tombe en s'accrochant de toutes parts troublent seuls le silence mystérieux.

Le prêtre erra quelque temps parmi les lianes épaisses, évitant les épines qui s'enfonçaient dans l'habit de guingon comme pour le retenir, les racines des arbres qui sortaient du sol et le faisaient trébucher à chaque pas. Tout à coup il s'arrêta: des éclats de voix fraîches, des rires arrivaient à ses oreilles; ces sons joyeux venaient du ruisseau et se rapprochaient de plus en plus.

--Je vais voir si je trouve un nid, disait une belle et douce voix, que le curé reconnaissait, je voudrais le voir sans que lui me vît; je voudrais le suivre partout.

Le P. Salvi se cacha derrière le tronc d'un gros arbre et écouta.

--C'est-à-dire que tu voudrais faire avec lui ce que le curé fait avec toi, puisqu'il te surveille continuellement? répondit une voix joyeuse. Prends garde, car la jalousie fait maigrir et creuse les yeux.

--Non, ce n'est pas par jalousie, c'est par pure curiosité! répliquait la voix argentine, tandis que la joyeuse répétait: Oui! jalouse, jalouse! et riait aux éclats.

--Si j'étais jalouse, au lieu de vouloir me rendre invisible, c'est à lui que je donnerais ce privilège pour que personne ne puisse le voir.

--Mais toi, tu ne le verrais pas non plus et ce ne serait pas bien. Le mieux, si nous trouvons le nid, sera que nous le donnions au curé; il pourra ainsi nous surveiller sans qu'on soit forcé de le voir, n'est-ce pas ton avis?

--Je ne crois pas aux nids de hérons, répondit l'autre voix; mais si jamais je devenais jalouse, je saurais surveiller et me faire invisible...

--Comment? comment? comme une Soeur surveillante peut-être?

Ce souvenir de pension provoqua encore un accès de gaieté.

--Tu sais comment on la trompait, la Soeur surveillante!

De sa cachette, le P. Salvi reconnut Maria Clara, Victoria et Sinang se promenant dans le ruisseau. Les trois jeunes filles, tout en marchant, regardaient la surface des eaux, cherchant le mystérieux nid de héron; elles allaient, mouillées jusqu'aux genoux, les larges plis des jupes de bain laissant deviner la gracieuse courbe de leurs jambes. Les cheveux déliés, les bras nus, le buste recouvert de chemises à grandes raies de couleurs claires, elles cherchaient l'impossible et cueillaient en même temps des fleurs et des plantes croissant sur les rives.

L'Actéon religieux, immobile et pâle, contemplait Maria Clara, cette pudique Diane; ses yeux brillant dans leurs sombres orbites ne se lassaient pas d'admirer ces bras blancs et bien modelés, ce cou élégant, cette gracieuse gorge: les pieds mignons et roses qui jouaient avec l'eau réveillaient dans son être appauvri d'étranges sensations et faisaient rêver son ardent cerveau.

Mais le petit cours d'eau faisait un coude et bientôt les roseaux épais cachèrent ces douces figures dont il cessa d'entendre les allusions cruelles. Ivre, chancelant, couvert de sueur, le P. Salvi sortit de sa cachette et regarda autour de lui avec des yeux égarés. Il restait immobile, ne sachant à quoi se résoudre, faisant quelques pas comme pour suivre les jeunes filles, mais bientôt se retournant il marcha le long de la rive afin de rejoindre le reste des invités.

A quelque distance, au milieu du ruisseau, il vit une sorte de bain, bien enclos, dont le toit était fait de roseaux feuillus; de là sortaient aussi de joyeux accents de jeunes filles; des feuilles de palmier, des fleurs, des banderoles ornaient cette tente légère. Plus loin, un pont de bambous; de l'autre côté de ce pont se baignaient les hommes, tandis qu'une multitude de serviteurs et de servantes s'empressait autour des kalanes improvisés, occupés à plumer des poules, à laver du riz, à rôtir des cochons de lait, etc. Sur la rive opposée, dans une clairière faite de main d'homme, beaucoup d'hommes et de femmes étaient réunis sous un toit de cotonnade, attaché en partie aux branches des arbres séculaires, en partie à des pieux nouvellement fichés en terre. Là causaient l'alférez, le vicaire, le gobernadorcillo, le lieutenant principal, le maître d'école, nombre de capitaines et de lieutenants ayant cessé leurs fonctions et même le père de Sinang, le Capitan Basilio, qui avait été l'adversaire de D. Rafael dans un vieux procès non encore terminé. Ibarra lui avait dit: «Nous discutons un droit, mais discuter ne veut pas dire être ennemis.» Et le célèbre orateur des conservateurs avait non seulement accepté l'invitation avec enthousiasme mais, de plus, envoyé trois domestiques à la disposition du jeune homme.

Le curé fut reçu avec respect et déférence par tous, même par l'alférez.

--Mais, d'où vient Votre Révérence? demanda celui-ci en voyant son visage plein d'égratignures et son habit couvert de feuilles et de morceaux de branches sèches. Votre Révérence serait-elle tombée?

--Non, je me suis égaré! répondit le P. Salvi en baissant les yeux pour examiner son costume.

On ouvrait des bouteilles de limonade, on partageait des cocos verts afin que ceux qui sortaient du bain pussent boire leur eau fraîche et manger leur chair tendre, plus blanche que le lait; les jeunes filles recevaient de plus un chapelet de sampagas, entremêlés de roses et de ilang-ilang qui parfumaient les chevelures dénouées. Elles s'asseyaient ou se couchaient dans les hamacs suspendus aux branches ou bien encore s'installaient pour jouer autour d'une large pierre sur laquelle on voyait des cartes, des échiquiers, de petits livres, des coquillages et de petites pierres servant de marques.

On montra le cadavre du caïman au curé, mais il parut distrait, son attention s'éveilla seulement lorsqu'en lui montrant la plus large blessure on lui dit que c'était l'oeuvre d'Ibarra. Quant au pilote, célèbre quoique inconnu, il n'était plus là; avant l'arrivée de l'alférez il avait déjà disparu.

Maria Clara sortit enfin du bain, accompagnée de ses amies; fraîche comme une rose à son premier matin, couverte de rosée, des gouttelettes de diamant dans ses pétales divins. Son premier sourire fut pour Crisóstomo, pour le P. Salvi le premier nuage de son front. Celui-ci le remarqua mais ne soupira pas.

L'heure de manger était arrivée. Le curé, le vicaire, l'alférez, le gobernadorcillo et quelques capitaines avec le lieutenant principal s'assirent à une table que présidait Ibarra. Les mamans n'avaient pas permis qu'aucun homme prît place à la table des jeunes filles.

--Cette fois, Albino, tu n'inventes plus de voies d'eau comme dans les barques, dit Léon à l'ex-séminariste.

--Quoi? qu'est-ce que cela veut dire? demandèrent les vieilles.

--Señoras, cela veut dire que les barques étaient aussi peu trouées que ce plat, déclara Léon.

--Jésus, saramullo! s'écria en souriant la tante Isabel.

--Avez-vous appris quelque chose, señor alférez, sur le criminel qui a maltraité le P. Dámaso? demandait F. Salvi:

--De quel criminel parlez-vous? répondit l'alférez en regardant le moine au travers d'un verre de vin qu'il vidait.

--Comment? mais de celui qui avant-hier a frappé le P. Dámaso sur la route!

--Le P. Dámaso a été attaqué? interrogèrent diverses voix.

Le vicaire parut sourire.

--Oui, le P. Dámaso est au lit en ce moment. On croit que l'auteur de l'attentat est Elias, celui qui vous autrefois vous a jeté dans la mare, señor alférez.

L'alférez devint rouge de honte, à moins que ce ne fût d'avoir vidé son verre de vin.

--Mais je croyais, continua le P. Salvi avec une certaine ironie, que vous étiez au courant du fait; je me disais qu'alférez de la garde civile...

Le militaire se mordit les lèvres et balbutia une excuse quelconque.

A ce moment, une femme pâle, maigre, misérablement vêtue, apparut comme un spectre; personne ne l'avait vue venir, car elle s'avançait silencieuse et faisait si peu de bruit que, la nuit, on l'eût prise pour un fantôme.

--Donnez à manger à cette pauvre femme! disaient les vieilles dames; hé! venez ici!

Continuant son chemin, elle s'approcha de la table où était le curé; celui-ci tourna la tête, la reconnut et le couteau lui tomba de la main.

--Donnez à manger à cette femme! ordonna Ibarra.

--La nuit est obscure et les enfants disparaissent! murmurait la malheureuse.

Mais à la vue de l'alférez qui lui adressait la parole, elle prit peur et se mit à courir, disparaissant entre les arbres.

--Qui est-ce? demanda-t-on.

--Une malheureuse qui est devenue folle à force de craintes et de douleurs! répondit D. Filipo; il y a quatre jours qu'il en est ainsi.

--Ne serait-ce pas une certaine Sisa? demanda Ibarra avec intérêt.

--Vos soldats l'ont arrêtée, continua le lieutenant principal avec une certaine amertume; ils l'ont conduite à travers tout le pueblo pour je ne sais quelle histoire sur ses fils... que l'on n'a pu éclaircir.

--Comment? demanda l'alférez en se retournant vers le curé, c'est peut-être la mère de vos deux sacristains?

Le curé confirma d'un signe de tête.

--Ils ont disparu sans qu'on ait jamais recherché ce qu'ils étaient devenus! ajouta sévèrement D. Filipo en regardant le gobernadorcillo qui baissa les yeux.

--Cherchez cette femme! commanda Crisóstomo aux domestiques. J'ai promis de m'informer de l'endroit où sont ses fils...

--Ils ont disparu, dites-vous? demanda l'alférez. Vos sacristains ont disparu, Père curé?

Celui-ci vida le verre de vin qu'il avait devant lui et fit un signe de tête affirmatif.

--Caramba! Père curé, s'écria avec un rire moqueur l'alférez, qui se réjouissait à la pensée d'une revanche, quelques pesos de Votre Révérence sont perdus et vous réveillez aussitôt mon sergent pour qu'il les fasse chercher; vos deux sacristains disparaissent et Votre Révérence ne dit rien, et vous, señor Capitan... il est vrai aussi que vous...

Il n'acheva pas sa phrase mais éclata de rire en enfonçant sa cuiller dans la chair rouge d'une papaya sylvestre [105].

Le curé, confus, troublé, répondit:

--C'est que je dois répondre de l'argent...

--Bonne réponse, révérend pasteur d'âmes! interrompit l'alférez, la bouche pleine. Bonne réponse, saint homme!

Ibarra voulut intervenir mais, faisant un effort sur lui-même, le P. Salvi reprit:

--Et savez-vous, señor alférez, ce que l'on dit à propos de la disparition de ces enfants? Non? Eh bien! demandez-le à vos soldats!

--Comment? s'écria l'interpellé, abandonnant son ton joyeux et moqueur.

--On dit que la nuit où ils ont disparu on a entendu des coups de feu!

--Des coups de feu? répéta l'alférez en regardant les personnes présentes.

Celles-ci firent un mouvement de tête affirmatif.

Le P. Salvi reprit alors lentement avec un sourire cruel et sarcastique:

--Allons, je vois que vous ne savez pas arrêter les criminels, que vous ignorez ce que font les vôtres, mais que vous voulez vous faire prédicateur et apprendre aux autres leur devoir. Vous devez connaître le refrain:

«Le fou en sait plus chez lui...»

--Señores, interrompit Ibarra qui avait vu pâlir l'alférez; à propos de tout cela je voudrais savoir ce que vous pensez d'un projet que j'ai formé. Je pense confier cette folle aux soins d'un bon médecin et, avec votre aide et vos conseils, rechercher ce que sont devenus ses fils.

Le retour des domestiques, qui n'avaient pu retrouver la folle, acheva de rétablir la paix entre les deux adversaires, en donnant un nouveau tour à la conversation.

Le repas était terminé; tandis que l'on servait le café et le thé, jeunes gens et vieillards se dispersèrent en divers groupes. Les uns prirent les jeux d'échecs, les autres les cartes, mais les jeunes filles, curieuses de savoir leur destinée, préférèrent poser des questions à la Roue de la Fortune.

--Venez, señor Ibarra! criait Capitan Basilio, un peu plus gai que d'ordinaire. Nous avons un litige qui dure depuis quinze ans; il n'y a pas de juge à la cour qui le résolve; nous allons voir si nous pourrons le terminer aux échecs?

--A l'instant et avec grand plaisir! répondit le jeune homme. Dans un moment, car l'alférez prend congé de nous!

Aussitôt l'officier parti, tous les vieillards qui comprenaient le jeu se réunirent autour des deux partenaires; la partie était intéressante et attirait même les profanes. Les vieilles dames cependant préférèrent se grouper autour du curé pour converser avec lui des choses spirituelles; mais le P. Salvi ne jugeait ni l'endroit ni l'occasion convenables pour de tels entretiens, aussi ne faisait-il que de vagues réponses et ses regards tristes et quelque peu irrités se fixaient un peu partout excepté sur ses interlocutrices.

Les deux joueurs commencèrent avec beaucoup de solennité.

--Si la partie ne donne pas de résultats, l'affaire est oubliée, c'est entendu! disait Ibarra.

Au milieu de l'action, Ibarra reçut une dépêche télégraphique; ses yeux brillèrent, il devint pâle, mais il la mit intacte dans son portefeuille, sans rien dire, sans même regarder le groupe de la jeunesse qui, entre des rires et des cris, continuait à interroger le destin.

--Echec au Roi! dit le jeune homme.

Capitan Basilio n'eut d'autre ressource que de cacher son Roi derrière la Reine.

--Echec à la Reine! redit encore Ibarra en la menaçant avec sa tour alors qu'elle ne restait défendue que par un pion.

Ne pouvant couvrir la Reine ni la retirer à cause du Roi qui était derrière, Capitan Basilio demanda un moment pour réfléchir.

--Très volontiers! répondit Ibarra; j'avais précisément quelque chose à dire en ce moment même à quelques-unes des personnes présentes.

Et il se leva en accordant un quart d'heure à son adversaire.

Iday avait le disque de carton où étaient inscrites les 48 demandes, Albino le livre des réponses.

--C'est un mensonge, ce n'est pas vrai! criait Sinang à demi en larmes.

--Qu'as-tu? lui demandait Maria Clara.

--Figure-toi, je demande: «Quand aurais-je de la raison?» et celui-là, ce curé manqué, lit dans le livre:

«Quand les grenouilles auront du poil!» Qu'en dis-tu?

Et Sinang faisait la moue à l'ancien séminariste qui riait encore.

--Qui t'avait commandé de faire cette question? lui dit sa cousine Victoria. Elle ne méritait pas une autre réponse.

--Demandez quelque chose, vous! dirent-elles toutes à Ibarra en lui présentant la Roue. Nous avons décidé que celui qui aurait reçu la meilleure réponse recevrait un cadeau des autres. Toutes nous avons déjà demandé!

--Et qui a eu la meilleure réponse?

--Maria Clara, Maria Clara! répondit Sinang. Nous lui avons fait demander bon gré mal gré: «Son amoureux est-il fidèle et constant?» et le livre a répondu...

Mais toute rouge, Maria Clara lui ferma la bouche avec sa main et ne la laissa pas continuer.

--Alors, donnez-moi la Roue! dit Crisóstomo souriant.

Il demanda: «Sortirai-je bien de mon entreprise actuelle?»

--Voilà une vilaine demande! s'écria Sinang.

Ibarra retira le doigt et, suivant son numéro, on chercha la page et la ligne.

--«Les songes sont des songes!» lut Albino.

Ibarra sortit le télégramme et l'ouvrit en tremblant.

--Cette fois votre livre a menti! s'écria-t-il plein de joie. Lisez:

«Projet d'école approuvé, autre jugé en votre faveur.»

--Que signifie ceci? criait-on.

--Ne disiez-vous pas que vous deviez faire un cadeau pour la meilleure réponse obtenue? demanda-t-il d'une voix tremblante, tandis qu'il partageait soigneusement le papier en deux morceaux.

--Oui! oui!

--Eh bien! ceci est mon cadeau, dit-il en donnant une moitié à Maria Clara; je dois élever dans le pueblo une école pour les garçons et pour les filles; cette école sera mon offrande.

--Et cet autre morceau?

--Celui-ci je le donnerai à qui aura obtenu la plus mauvaise réponse!

--Alors, à moi! cria Sinang.

Ibarra lui donna le papier et s'éloigna rapidement.

--Qu'est-ce que cela signifie? demanda-t-elle.

Mais l'heureux jeune homme était déjà loin et retournait poursuivre la partie d'échecs.

Fr. Salvi s'approcha, comme distrait, du joyeux cercle de la jeunesse. Maria Clara séchait une larme de joie.

Aussitôt le rire cessa, toutes et tous devinrent muets. Le curé regarda les jeunes filles sans se risquer à prononcer une parole; elles de leur côté gardaient le silence, attendant qu'il parlât.

--Qu'est-ce que ceci? demanda-t-il enfin en prenant le petit livre qu'il feuilleta.

--La Roue de la Fortune, un livre de jeu, répondit Léon.

--Ne savez-vous pas que c'est un péché de croire à ces choses? dit-il, et avec colère il déchira les feuillets.

Tous poussèrent des cris de surprise et de chagrin.

--C'est un péché plus grand encore de disposer de ce qui n'est pas à soi contre la volonté du propriétaire! lui répliqua Albino en se levant. Père curé, cela s'appelle voler, et Dieu et les hommes condamnent le vol.

Maria Clara joignit les mains et, les yeux humides, contempla les restes de ce livre qui l'avait faite si heureuse.

On s'attendait à ce que Fr. Salvi répondît à Albino. Il n'en fit rien, il regarda tourbillonner les feuilles dispersées les unes dans le bois, les autres dans l'eau, puis s'en alla chancelant, la tête dans les mains. Il s'arrêta quelques secondes encore pour parler avec Ibarra, puis celui-ci l'accompagna jusqu'à l'une des voitures disposées pour amener ou reconduire les invités.

--Il fait bien de s'en aller ce rabat-joie! murmurait Sinang. Il a une figure qui semble dire: Ne ris pas, car je connais tes péchés!

Depuis qu'il avait fait son cadeau à sa fiancée Ibarra était si content qu'il commença à jouer sans réfléchir, sans s'occuper de l'état des pièces.