Au Pays des Moines (Noli me Tangere)
Chapter 13
Trois jours se sont écoulés, trois jours et trois nuits que les habitants de San Diego ont employés à commenter les faits qui s'étaient passés et à faire les préparatifs de la fête du pueblo.
Tout en savourant par avance les réjouissances futures, les uns médisaient du gobernadorcillo, les autres du lieutenant principal, ceux-ci des jeunes, ceux-là des vieux, il n'était personne qui ne dît son mot et beaucoup rejetaient la faute sur tous.
On commentait aussi l'arrivée de Maria Clara accompagnée de la tante Isabel. On s'en réjouissait parce qu'on l'aimait, mais en même temps que l'on admirait sa beauté on s'étonnait aussi des changements qui survenaient dans le caractère du P. Salvi.--«Il a des distractions nombreuses pendant le saint sacrifice; il ne nous parle presque plus; à vue d'oeil il devient plus maigre et plus sombre», telles étaient les réflexions de ses pénitentes. Le cuisinier le voyait s'émacier de jour en jour et se plaignait du peu d'honneur qu'il faisait à ses plats. Mais ce qui soulevait le plus de murmures c'étaient les deux lumières que l'on voyait briller au couvent lorsque le P. Salvi était en visite... en visite chez Maria Clara! Les dévotes faisaient des signes de croix mais continuaient à jaser.
Personne ne s'occupait plus de la malheureuse Sisa ni de ses fils.
Crisóstomo Ibarra avait télégraphié du chef-lieu de la province pour saluer la tante Isabel et sa nièce, mais sans leur expliquer la cause de son absence. Beaucoup croyaient qu'on l'avait arrêté à cause de sa conduite envers le P. Salvi dans l'après-midi de la Toussaint. Mais les commentaires changèrent de ton lorsque, le soir du troisième jour, on le vit descendre d'une voiture devant la petite maison de sa fiancée et saluer courtoisement le prêtre qui s'y rendait lui aussi.
C'était un délicieux petit nid parmi les orangers et les ilang-ilang. Nous y retrouvons les deux jeunes gens accoudés à une fenêtre d'où l'on voyait le lac. Des fleurs et des plantes grimpantes, s'enroulant autour des roseaux et des fils métalliques disposés pour les recevoir, répandaient à l'entour leur ombre fraîche et leur parfum léger.
Ils causaient: leurs lèvres murmuraient des mots plus doux que le bruissement des feuilles et plus parfumés que l'air tout imprégné des aromes du jardin. C'était l'heure où les sirènes du lac, profitant des ombres du crépuscule rapide, sortaient des flots leurs têtes rieuses pour admirer et saluer de leurs chants le soleil moribond. Ibarra disait à son amie:
--Demain, avant que l'aube paraisse, ton désir sera satisfait. Je disposerai tout dès cette nuit pour que rien ne manque.
--Alors j'écrirai à mes amies pour les inviter. Fais en sorte que le curé ne vienne pas!
--Pourquoi?
--Parce qu'il semble qu'il me surveille. Ses yeux creux et sombres me font mal; quand il les fixe sur moi, j'ai peur. Quand il me cause il a une voix... il me parle de choses si extraordinaires, si incompréhensibles, si étranges... un jour il m'a demandé si je n'avais pas rêvé à des lettres de ma mère; je crois qu'il est à moitié fou. Mon amie Sinang et Andeng, ma soeur de lait, disent qu'il est un peu... atteint, parce qu'il ne mange pas, ne se baigne pas et vit constamment dans l'ombre. Arrange-toi pour qu'il ne vienne pas.
--Nous sommes forcés de l'inviter, répondit Ibarra pensif. Les habitudes du pays nous y obligent; il vient chez toi et, de plus, sa conduite avec moi a été pleine de noblesse. Quand l'Alcalde l'a consulté sur l'affaire dont je t'ai parlé, il n'a eu que des louanges pour moi et n'a pas fait la moindre réclamation: mais je vois que tu es contrariée; je prendrai soin qu'il ne puisse nous accompagner.
On entendit des pas légers: c'était le curé qui s'approchait, un sourire forcé sur les lèvres.
--Le vent est frais, dit-il, quand on a pris un rhume on le garde jusqu'à ce que revienne la chaleur. Ne craignez-vous pas de vous refroidir?
Sa voix était tremblante et son regard fixé au loin se détournait des jeunes gens.
--Au contraire, la soirée nous paraît agréable et le vent délicieux! répondit Ibarra. En cette saison nous avons notre automne et notre printemps; quelques feuilles tombent, mais les bourgeons poussent.
Fr. Salvi soupira.
--Je trouve très belle la réunion de ces deux saisons sans qu'intervienne l'hiver glacé, continua Ibarra. En février les branches des arbres fruitiers bourgeonnent, en mars déjà nous aurons les fruits mûrs. Viennent les mois de chaleur, nous irons ailleurs.
Fr. Salvi sourit. La conversation s'engagea sur des sujets indifférents: le temps, le pueblo, la fête; Maria Clara chercha un prétexte et se retira.
--Puisque nous parlons de la fête, dit Ibarra, permettez-moi de vous inviter à celle que nous donnerons demain matin. C'est une fête champêtre que nous organisons entre amis.
--Et, où se fera-t-elle?
--Près du ruisseau qui serpente dans le bois voisin, à côté du balitî: aussi nous lèverons-nous de bonne heure pour que le soleil nous rejoigne en route.
Le moine réfléchit, puis répondit:
--L'invitation est très tentante et je l'accepte pour vous prouver que je ne vous garde pas rancune. Mais je ne pourrai m'y rendre qu'après avoir rempli mes devoirs. Vous êtes heureux d'être libre!
Quelques minutes après, Ibarra partit pour s'occuper de la fête du lendemain. La nuit était déjà très obscure.
Dans la rue, un homme s'approcha qui le salua respectueusement.
--Qui êtes-vous? lui demanda le jeune homme.
--Vous ne connaissez pas mon nom, señor. Je vous attends depuis deux jours.
--Que me voulez-vous?
--Personne ne prend pitié de moi parce que l'on dit que je suis un bandit, señor. Mais j'ai perdu mes fils, ma femme est folle et tout le monde prétend que je mérite mon sort.
Ibarra examina rapidement l'homme et lui demanda:
--Que voulez-vous en ce moment?
--Implorer votre pitié pour ma femme et pour mes enfants.
--Je ne puis m'arrêter. Si vous voulez me suivre, vous me direz en route ce qui vous est arrivé.
L'homme le remercia, et tous deux disparurent bientôt dans les ténèbres des rues où l'éclairage faisait presque entièrement défaut.
XXIII
LA PÊCHE
Les étoiles brillaient encore à la voûte de saphir et, dans les branches, les oiseaux n'avaient pas terminé leur sommeil que déjà une troupe joyeuse parcourait les rues du pueblo se dirigeant vers le lac, à la faible lueur de ces torches de goudron, que l'on appelle communément huepes.
C'étaient cinq jeunes filles, marchant d'un pas rapide, se tenant par les mains ou par la ceinture, suivies de quelques vieilles dames et de servantes portant gracieusement sur leur tête des paniers remplis de provisions, de plats, etc. A voir leurs figures où rit la jeunesse, où brille l'espérance, à contempler leurs abondantes et noires chevelures flottant au vent et les larges plis de leurs vêtements, nous les prendrions pour des divinités de la nuit s'enfuyant à l'approche du jour, si nous ne savions pas que ce sont Maria Clara et ses quatre amies: la joyeuse Sinang, sa cousine, la sévère Victoria, la belle Iday, et la pensive Neneng qui représente la beauté modeste et tremblante.
Elles bavardaient avec animation, riaient, se pinçaient, se parlaient à l'oreille et ensuite lançaient en fusées les éclats de rire.
Mais, à leur rencontre, s'avançait un groupe de jeunes gens portant de grandes torches de roseaux; ils marchaient presque sans bruit au son d'une guitare que Sinang, toujours moqueuse, compara à une «guitare de mendiant».
Quand les deux groupes se rencontrèrent, c'étaient les jeunes filles qui avaient pris un air sérieux et grave comme si elles n'avaient jamais appris à rire; au contraire, les hommes parlaient, saluaient, souriaient et faisaient six questions pour obtenir la moitié d'une réponse.
--Le lac est-il tranquille? Croyez-vous que nous aurons beau temps? demandaient les mamans.
--Ne vous inquiétez pas, señoras, je sais très bien nager, répondit un grand garçon, sec et mince.
--Auparavant, nous aurions dû entendre la messe! soupirait tante Isabel en joignant les mains.
--Il est encore temps, señora. Albino qui est un ancien séminariste peut la dire dans la barque, répondit un autre en désignant le grand sec.
Celui-ci, qui avait une bonne physionomie de fourbe, entendant ce propos, prit aussitôt un air componctueux, caricature parfaite du P. Salvi.
Sans rien perdre de sa gravité, Ibarra prenait part à la gaieté de ses compagnons.
Mais on était au bord du lac: des cris de surprise et de joie s'échappèrent involontairement des lèvres des femmes. On voyait deux grandes barques, réunies entre elles, pittoresquement ornées de guirlandes de fleurs et de feuilles avec des étoffes bouillonnées de diverses couleurs; de petites lanternes de papier pendaient alternant avec des roses, des oeillets, des fruits, piñas, kasuy, platanos, goyaves, lanzones [92]. Ibarra avait apporté des nattes, des tapis, des coussins et, avec le tout, formé de commodes et moelleux sièges pour les dames. Les tikines [93] et les avirons étaient également décorés. Dans la barque la mieux parée se trouvaient une harpe, des guitares, des accordéons et une corne de carabao; dans l'autre brûlait un feu de kalanes [94] de boue; on préparait du thé, du café et du salabat [95] pour le déjeuner.
--Ici les femmes, là les hommes! disaient les mamans en s'embarquant. Allons! restez tranquilles, ne remuez pas ou nous allons chavirer.
--Faisons le signe de la croix! disait tante Isabel.
--Et nous allons rester ici toutes seules? demanda Sinang en faisant la moue. Nous seules... Aïe!
Cette exclamation avait pour cause un pinçon opportun dont l'avait gratifiée sa mère.
Lentement les barques s'éloignaient de la plage, reflétant dans le miroir du lac les multiples lumières de leurs lanternes. A l'orient apparaissaient les premières teintes de l'aurore.
Un silence relatif régnait. La séparation établie par les vieilles dames semblait avoir pour effet de dédier la jeunesse à la méditation.
--Fais attention! dit à voix haute Albino à un autre jeune homme; appuie bien sur l'étoupe qui est sous ton pied.
--Comment?
--Parce que l'eau pourrait entrer; cette barque est pleine de trous.
--Aïe! nous coulons! s'écrièrent les femmes épouvantées.
--N'ayez pas peur, señoras! reprit le séminariste pour les tranquilliser. Votre barque est très sûre, elle n'a que cinq trous et ils ne sont pas très grands.
--Cinq trous! Jésus! Voudriez-vous nous noyer?
--Pas plus de cinq, señoras, grands comme cela! et il leur montrait le petit rond formé par son pouce et son index réunis. Refoulez bien les étoupes pour les boucher.
--Mon Dieu! sainte Marie! l'eau entre déjà, s'écria une vieille.
Il y eut un petit tumulte, les unes poussaient des cris, les autres se préparaient à sauter à l'eau.
--Assurez bien les étoupes, là! continuait Albino en montrant l'endroit où étaient les jeunes filles.
--Où donc? où donc? nous ne savons pas! Par pitié venez nous montrer ce qu'il faut faire! imploraient les femmes tremblantes.
Il fallut que cinq jeunes gens passassent dans l'autre barque pour rassurer les mères effrayées. Singulier hasard! un endroit dangereux se trouvait à côté de chaque jeune fille; du côté des vieilles dames pas une voie d'eau ne menaçait la sécurité commune. Et plus singulier hasard encore! Ibarra avait dû se placer près de Maria Clara, Albino près de Victoria, chacun près de sa préférée. La tranquillité revint régner du côté des prévoyantes mères; mais de ce côté seulement.
L'eau était complètement tranquille, les champs de pêche peu éloignés, l'heure très matinale, aussi fut-il décidé d'abandonner les avirons et de se mettre à déjeuner. L'aurore illuminant déjà l'espace, on éteignit les lanternes.
La matinée était belle, la lumière qui tombait du ciel et celle que reflétaient les eaux faisaient briller la surface du lac; de là une clarté illuminant tout, ne produisant presque pas d'ombres, une clarté fraîche, saturée de couleurs, comme on en devine parfois dans quelques marines.
Presque tous étaient joyeux, ils respiraient la légère brise qui commençait à s'élever; les vieilles dames elles-mêmes, toujours surveillant et grondant, riaient et se divertissaient entre elles.
--Te souviens-tu, disait l'une d'elles à la Capitana Ticá, du temps où nous étions encore jeunes filles et où nous allions nous baigner dans la rivière? Nous descendions le courant dans de petites barques faites d'écorce de platane, nous emportions des fruits et des fleurs parfumées. Nous portions chacune une petite bannière où se lisaient nos noms...
--Et quand nous revenions à la maison, ajoutait l'autre sans la laisser terminer, nous trouvions les ponts de bambou détruits et nous étions forcées de passer les ruisseaux à gué... les brigands!
--Oui! disait la Capitana Ticá, mais je préférais mouiller ma jupe que de me découvrir le pied; je savais que dans les buissons de la rive étaient cachés des yeux qui nous observaient.
Les jeunes filles qui entendaient cette conversation se faisaient des signes et souriaient.
Seul un homme restait silencieux, étranger à toute cette gaieté: c'était le pilote. Jeune, de formes athlétiques, ses grands yeux tristes et le sévère dessin de ses lèvres donnaient à l'expression de sa physionomie un caractère intéressant que renforçaient encore ses longs cheveux noirs retombant naturellement, sans artifice de toilette, sur un cou robuste; une chemise sombre, de toile grossière, laissait deviner des muscles puissants et nerveux et ses bras nus maniaient comme une plume une large et lourde rame qui lui servait de timon pour guider les deux barques.
Maria Clara avait plusieurs fois surpris son regard attaché sur elle: il détournait aussitôt les yeux, contemplant l'horizon, les montagnes, les arbres de la rive. Elle eut pitié de sa solitude et, prenant quelques galettes, les lui offrit. Avec une certaine surprise il la regarda, mais ce regard ne dura qu'une seconde; prenant une galette, il refusa les autres en remerciant d'une voix à peine perceptible.
Personne ne s'occupa plus de lui. Les rires joyeux, les plaisirs des autres jeunes gens ne le déridaient pas; même les éclats de gaieté de la rieuse Sinang ne le faisaient pas départir de sa gravité.
Le premier déjeuner terminé, on continua l'excursion vers les enclos de pêche.
Il y en avait deux, placés à une certaine distance l'un de l'autre; tous deux étaient la propriété du Capitan Tiago. On distinguait de loin quelques hérons posés parmi les roseaux de la rive; de ces oiseaux blancs, que les tagals appellent kalauay [96], volaient de ci de là, rasant de leurs ailes la surface des eaux, remplissant l'air de stridents croassements.
Maria Clara suivait du regard les hérons qui, lorsque les barques s'approchèrent, s'enfuirent dans la direction des montagnes voisines.
--Ces oiseaux ont-ils leurs nids dans ces montagnes? demanda-t-elle au pilote, bien moins peut-être pour le savoir que pour faire parler ce silencieux.
--Probablement, señora, répondit-il, mais jusqu'ici personne encore n'a vu leurs nids.
--N'ont-ils pas de nids?
--Je suppose qu'ils doivent en avoir, sinon ils seraient bien malheureux!
Maria Clara ne remarqua pas l'accent de tristesse avec lequel le jeune homme avait fait cette remarque.
--Alors?
--On dit, señora, que les nids de ces oiseaux sont invisibles et qu'ils ont la propriété de rendre également invisible celui qui les a en son pouvoir; de même que l'âme ne peut se voir que dans le brillant miroir des yeux, ce ne doit être que dans le miroir des eaux que ces nids se peuvent contempler.
Maria Clara devint pensive.
Mais on était arrivé au baklad [97]; le vieux marinier attacha les embarcations à un roseau, tandis que son fils se disposait à monter sur le bord de l'enclos pourvu de son panalok, c'est-à-dire de la ligne avec la poche de filet.
--Attends un instant, dit à ce dernier la tante Isabel, il faut disposer le sinigang pour que les poissons sortant de l'eau puissent être mis dans la marmite.
--Quoi! bonne tante Isabel, s'écria le séminariste, ne voulez-vous pas que le poisson puisse rester au moins un instant hors de l'eau.
Malgré sa figure blanche et joyeuse, Andeng, la soeur de lait de Maria Clara, était renommée comme bonne cuisinière. Elle prépara de l'eau de riz, des tomates et des camias [98]; quelques jeunes gens qui peut-être voulaient mériter ses sympathies l'aidaient dans ces préparatifs. Les autres jeunes filles épluchaient les coeurs de citrouilles, les pois et coupaient les paayap [99] en petits morceaux longs comme des cigarettes.
Pour tromper l'impatience de ceux qui désiraient voir comment les poissons, vivants et frétillants, sortiraient de leur prison, Iday prit la harpe; non seulement elle touchait très bien de cet instrument mais de plus elle avait une très jolie main.
La jeunesse applaudit, Maria Clara l'embrassa; la harpe est l'instrument dont on joue le plus dans cette province, surtout dans ces occasions.
--Chante, Victoria, chante la Chanson du Mariage! demandèrent les vieilles dames.
Les hommes protestèrent et Victoria, qui avait fort bonne voix, se plaignit d'être enrouée. La Chanson du Mariage est une belle élégie tagale où sont peintes toutes les tristesses et toutes les misères de la vie de ménage sans aucune de ses consolations et de ses joies.
Alors, Maria Clara fut à son tour sollicitée.
--Toutes mes chansons sont tristes, dit-elle.
--Cela ne fait rien, lui répondirent ses compagnes.
Elle ne se fit plus prier, prit la harpe et d'une voix vibrante, harmonieuse et pleine de sentiment, chanta ces couplets:
«Les heures sont douces dans la patrie Où est l'ami, quand brille le soleil. La vie, c'est la brise qui souffle sur ses campagnes, La mort y est douce, plus tendre y est l'amour.
»D'ardents baisers jouent sur les lèvres, Lors du réveil sur le coeur d'une mère; Les bras cherchent à ceindre le cou, Et les yeux en se regardant se sourient.
»La mort est douce pour la patrie Où est l'ami, quand brille le soleil; Morte est la brise, pour qui n'a pas Une patrie, une mère, un amour.»
La voix s'éteignit, le chant cessa, la harpe devint muette... on écoutait encore: personne n'applaudit. Les jeunes filles sentaient leurs yeux se remplir de larmes, Ibarra paraissait contrarié; quant au jeune pilote, immobile, il regardait au loin.
Mais un fracas retentit, semblable au bruit du tonnerre. Les femmes poussèrent un cri et se bouchèrent les oreilles. C'était l'ex-séminariste Albino qui, de toute la force de ses poumons, soufflait dans la corne de carabao, appelant tambulî [100]. Il n'en fallut pas plus pour ramener le rire et l'animation et sécher les yeux larmoyants.
--Veux-tu nous rendre sourdes, païen? lui cria la tante Isabel.
--Señora, répondit-il avec solennité; j'ai entendu parler d'un pauvre sonneur de trompette qui, pour avoir joué de son instrument, s'est marié avec une noble et riche demoiselle.
--C'est vrai, le Trompette de Säckingen! ajouta Ibarra qui ne pouvait se dispenser de prendre part à la conversation.
--Vous l'avez entendu? continua Albino, eh bien, je veux voir si je serai aussi heureux.
Et de nouveau, il se mit à souffler avec plus de force encore dans la corne résonnante, approchant particulièrement la trompe des oreilles des jeunes filles qui, moins gaies, s'étaient assises. Naturellement, il y eut un petit soulèvement; les mères le firent taire à force de coups de pied et de pinçons.
--Aïe! Aïe! disait-il, en se frottant les bras, qu'il y a loin des Philippines aux rives du Rhin! O tempora, o mores! Pour le même acte, on décore les uns, aux autres on donne des sambenitos [101].
Toutes riaient, même Victoria; cependant Sinang disait à voix basse à Maria Clara:
--Tu es heureuse toi! moi aussi je chanterais bien, si je pouvais!
Enfin, Andeng annonça que le bouillon était prêt à recevoir ses hôtes.
Le jeune fils du pêcheur, monta alors sur la resserre ou bourse de l'enclos de pêche, placée à l'extrémité la plus étroite. Là, si les malheureux poissons avaient su lire et comprendre l'italien, on aurait pu écrire le Lasciate ogni speranza voi ch'entrate [102], car ils n'en sortaient que pour mourir. C'était un espace presque circulaire d'environ un mètre de diamètre, disposé de telle façon qu'un homme pût se tenir debout sur la partie supérieure afin de retirer les poissons avec un petit filet.
--J'aimerais pêcher à la ligne comme cela, disait Sinang tout heureuse.
Tous étaient attentifs. Déjà quelques-uns croyaient voir frétiller et s'agiter les poissons et briller leurs étincelantes écailles: le jeune homme abaissa le filet, rien n'en sortit.
--La resserre doit être pleine, dit Albino à voix basse, depuis cinq jours on ne l'a pas visitée.
Le pêcheur retira la ligne: pas plus que le filet aucun poisson ne l'ornait; l'eau retombant en abondantes gouttes, où se jouait le soleil, semblait rire d'un rire argentin. Un cri de désappointement s'échappa de toutes les bouches.
La même opération répétée obtint le même résultat.
--Tu ne connais pas ton métier! dit Albino en grimpant auprès du jeune homme, et il lui arracha le filet des mains. Regarde, maintenant! Andeng, ouvrez la marmite!
Mais Albino ne fut pas plus adroit, le filet était toujours vide. Tous commencèrent à rire.
--Ne faites pas de bruit, vous chassez les poissons, dit-il. Ce filet doit être troué.
Mais toutes les mailles étaient intactes.
--Laissez-moi faire! lui dit Léon, le fiancé d'Iday. Celui-ci s'assura bien de l'état du cercle, examina le filet et, satisfait, demanda:
--Êtes-vous sûr qu'on n'a pas visité l'enclos depuis cinq jours?
--Nous en sommes absolument sûrs; la dernière fois c'était pour la vigile de la Toussaint.
--Mais alors! ou le lac est enchanté, ou je vais tirer quelque chose.
Léon plongea sa ligne, mais l'ennui se peignit sur sa figure. Il regarda un moment silencieux la montagne voisine, puis promena l'hameçon dans l'eau: il ne le retira pas, mais murmura à voix basse:
--Un caïman!
--Un caïman!
Le mot courut de bouche en bouche au milieu de l'épouvante et de la stupéfaction générales.
--Que dites-vous? lui demanda-t-on.
--Je dis qu'un caïman est pris là, affirma Léon qui enfonçant dans l'eau le manche de la ligne ajouta:
--Écoutez ce son? ce n'est pas le sable, c'est la peau, la peau épaisse, l'épaule du caïman. Voyez le mouvement des roseaux! c'est lui qui se démène car il est enroulé sur lui-même, attendez... il est grand: son corps mesure une palme au plus de large.
--Que faire? demanda-t-on.
--Le prendre! dit une voix.
--Jésus! et qui le prendra?
Personne ne s'offrait à descendre dans l'abîme. L'eau était profonde.
--Nous devrions l'attacher à notre barque et le traîner en triomphe, dit Sinang; il a mangé nos poissons à notre place!
--Je n'ai pas encore vu de caïman vivant! murmura Maria Clara.
Le pilote se levant, prit une longue corde et monta agilement sur l'espèce de plate-forme. Léon lui céda la place.
Excepté Maria Clara, personne jusqu'alors ne l'avait regardé; maintenant on admirait sa svelte stature.
A la grande surprise de tous et malgré les cris, il sauta dans la resserre.
--Emportez ce couteau! lui cria Crisóstomo en tirant une large lame de Tolède.
Mais déjà l'eau un instant troublée redevenait calme et l'abîme se fermait mystérieux.
--Jésus, Marie, Joseph! criaient les femmes. Nous allons avoir un malheur!
--Ne craignez rien, señoras, leur disait le vieux marinier; s'il y a quelqu'un dans la province qui puisse en venir à bout, c'est lui.
--Comment s'appelle ce jeune homme? demanda quelqu'un.
--Nous l'appelons le Pilote: c'est le meilleur que j'ai vu; seulement il n'aime guère le travail.
L'eau s'agitait; il semblait que dans les profondeurs un combat se fût engagé. Tous se taisaient, contenaient leur respiration. Ibarra, d'une main convulsée, serrait la poignée de son couteau aigu.
La lutte semblait prendre fin. La tête du jeune homme apparut, saluée de cris joyeux; les yeux des femmes étaient pleins de larmes.