Au Pays des Moines (Noli me Tangere)
Chapter 12
--Ce jeune homme parle bien!--Il est modeste!--Il raisonne admirablement, se disaient-ils.
--Si je vous présente, señores, un programme ou un projet, ce n'est pas avec la pensée que vous le trouverez parfait ni que vous l'accepterez; je veux, en même temps que je me soumets une fois de plus à la volonté de tous, prouver aux anciens que nous pensons toujours comme eux puisque nous faisons nôtres les idées que Capitan Basilio a si élégamment exprimées.
--Très bien! très bien! s'écriaient les conservateurs si délicatement encensés. Capitan Basilio faisait des signes au jeune homme pour lui indiquer comment il devait remuer le bras et placer le pied. Seul, le gobernadorcillo restait impassible; il semblait à la fois distrait et préoccupé. Le jeune homme poursuivit en s'animant:
--Mon projet, señores, se réduit à ceci: inventer de nouveaux spectacles qui ne soient pas les banalités que nous voyons chaque jour et faire en sorte que l'argent recueilli ne sorte pas du pueblo, ne se dépense pas vainement en poussière, en un mot l'employer à quelque chose d'utile pour tous.
--C'est cela! c'est cela! interrompirent les jeunes, c'est ce que nous voulons.
--Très bien! ajoutèrent les vieillards.
--Quel profit tirerons-nous d'une semaine de comédie, comme le demande le lieutenant? Que nous apprendront ces rois de Bohême ou de Grenade qui commandent de couper la tête à leurs filles ou les font mettre en guise de boulet dans un canon lequel, à leur grande surprise, se convertit en trône? Nous ne sommes ni des rois, ni des barbares, nous n'avons pas de canons et, si nous imitions tous ces gens-là, on nous ferait pendre à Bagumbayan. Qu'est-ce que ces princesses qui prennent part aux combats et frappent de taille et d'estoc, font la guerre comme des princes et chevauchent seules par monts et vallées, comme séduites par le Tikbâlang [89]? Nous avons pour habitude d'aimer dans une femme la douceur et la tendresse et nous ne pourrions unir sans crainte notre main à la main tachée de sang de quelque damoiselle, ce sang fût-il celui d'un More ou d'un Géant; de même nous méprisons et tenons pour vil l'homme qui lève la main sur une femme, que ce soit un prince, un alférez ou même un rude paysan. Ne vaudrait-il pas mieux mille fois que nous fissions la peinture de nos propres moeurs, pour corriger nos vices et nos défauts et faire l'éloge des qualités que nous nous reconnaissons?
--C'est cela! répétèrent ses partisans.
--Il a raison, murmurèrent pensifs quelques vieux.
--Je n'avais jamais pensé à cela! murmura Capitan Basilio.
--Mais, comment allez-vous faire? objecta l'obstiné conservateur.
--C'est très facile, répondit l'orateur. J'apporte ici deux comédies que, très certainement, le bon goût et le discernement bien connus des hommes respectables qui sont ici réunis trouveront acceptables et divertissantes. La première a pour titre: L'Election du Gobernadorcillo; c'est une comédie en prose, en cinq actes, écrite par l'une des personnes présentes. L'autre est en deux actes et la représentation en durera deux soirées; c'est un drame fantastique, de caractère satirique, écrit par un des meilleurs poètes de la province; il est intitulé Mariang Makiling [90]. Voyant que la discussion des préparatifs de la fête était retardée et craignant que le temps ne manquât, nous avons cherché en secret nos acteurs et nous leur avons fait apprendre leurs rôles. Nous espérons qu'avec une semaine de répétitions ils pourront jouer avec succès. Et remarquez, señores, que non seulement cette façon de faire est neuve, utile et raisonnable, mais qu'elle a le grand avantage d'être économique. Point de costumes à acheter, les nôtres, ceux que nous portons tous les jours, sont les seuls qui doivent servir.
--Je paie le théâtre! s'écria enthousiasmé Capitan Basilio.
--S'il est besoin de cuadrilleros je prête les miens, dit le capitaine de cette brave milice.
--Et moi... et moi... s'il faut un vieux... balbutiait un vieillard avec ostentation.
--Accepté! accepté! crièrent nombre de voix.
Le lieutenant principal était pâle d'émotion, ses yeux se remplirent de larmes.
--Il pleure de dépit, pensa l'intransigeant et il cria: Accepté, accepté sans discussion!
Et satisfait de sa vengeance et de la complète défaite de son adversaire, il commença à faire l'éloge du projet du jeune homme. Celui-ci poursuivit:
--Une partie de l'argent recueilli, le cinquième par exemple, peut être employée à distribuer quelques prix, au plus studieux élève de l'école, au meilleur berger, au plus habile laboureur, au plus adroit pêcheur, etc. Nous pourrons organiser des régates sur la rivière et sur le lac, des courses de chevaux, élever des mâts de cocagne et organiser d'autres jeux auxquels nos paysans prendront part. Quant aux feux d'artifice, comme l'habitude prise est telle qu'on s'imaginerait difficilement une fête où ils seraient supprimés, je leur laisse une place: des roues et des châteaux de feu offrent d'ailleurs de très beaux et très intéressants spectacles, mais je crois inutiles les bombes que proposait le lieutenant. Deux orchestres sont suffisants pour donner de la gaieté à la fête et nous éviterons ainsi ces inimitiés et ces querelles qui faisaient de ces malheureux, dont le travail est de nous réjouir, de véritables coqs de combat s'en allant ensuite mal payés, mal nourris, battus et parfois blessés. Avec le surplus des fonds on pourrait commencer la construction d'un petit édifice pour servir d'école, car nous ne pouvons guère attendre que Dieu lui-même descende du ciel et nous la bâtisse; il est triste de penser qu'alors que nous avons une gallera de premier ordre l'endroit où nos enfants s'instruisent n'est pas même l'écurie du curé. Voici le projet tracé dans ses grandes lignes, le perfectionner sera l'oeuvre de tous.
Un léger murmure s'éleva dans la salle; presque tous étaient de l'avis du jeune homme, quelques-uns seulement murmuraient:
--Nouveautés que tout cela! ce sont des choses nouvelles! Dans notre jeunesse...!
--Acceptons-les pour aujourd'hui, disaient les autres, le principal est d'humilier celui-ci!
Et ils montraient le lieutenant.
Quand le silence se rétablit, tous étaient d'accord. Il ne manquait plus que la décision du gobernadorcillo.
Celui-ci suait, s'agitait, se retournait, se passait la main sur le front et put enfin bégayer en baissant les yeux:
--Moi aussi, j'approuve... mais, hem!
Toute l'assemblée écoutait en silence.
--Mais? demanda Capitan Basilio.
--J'approuve complètement, répéta le fonctionnaire; c'est-à-dire... je n'approuve pas... je dis oui,... mais...
Il se frotta les yeux avec le revers de la main.
--Mais, continua le malheureux se décidant enfin, mais le curé, le Père curé veut autre chose.
--Est-ce le curé ou bien nous qui payons la fête? A-t-il donné au moins un cuarto? s'écria une voix pénétrante.
Tous regardèrent du côté d'où était partie cette demande: là siégeait le philosophe Tasio.
Le lieutenant restait immobile, les yeux fixés sur le gobernadorcillo.
--Et que veut le curé? demanda D. Basilio.
--Mais le curé veut... six processions, trois sermons, trois messes solennelles... et, s'il reste de l'argent, une comédie avec du chant dans les entr'actes.
--Mais nous ne voulons pas de cela, dirent les jeunes et quelques vieux.
--Le Père curé le veut! répéta le gobernadorcillo, j'ai promis au curé que ce qu'il voulait serait fait.
--Alors, pourquoi nous avez-vous convoqués?
--Précisément, pour vous en faire part.
--Et pourquoi ne l'avez-vous pas dit dès le commencement?
--Je voulais le dire, señores, mais Capitan Basilio a parlé et je n'ai pas eu le temps... Il faut obéir au curé!
--Il faut lui obéir! répétèrent quelques vieux.
--Il faut lui obéir, ou l'Alcalde nous enverrait tous en prison! ajoutèrent tristement d'autres conservateurs.
--Eh bien! obéissez et faites la fête à vous seuls! s'écrièrent les jeunes en se levant. Nous retirons notre contribution.
--Tout a déjà été recouvré! dit le gobernadorcillo.
D. Filipo s'approcha de lui et lui dit amèrement:
--J'ai sacrifié mon amour-propre en faveur d'une bonne cause; vous sacrifiez votre dignité d'homme pour une mauvaise et vous brisez tout ce qui pouvait être fait de bien.
Ibarra disait au maître d'école:
--Avez-vous une commission pour le chef-lieu de la province, je pars immédiatement?
--Pour vos affaires?
--Pour nos affaires! répondit Ibarra d'un ton mystérieux.
Sur la route, en s'en retournant, le vieux philosophe disait à D. Filipo qui maudissait son sort:
--C'est notre faute! Vous n'avez pas protesté quand ils vous ont donné pour chef un esclave et moi, fou que je suis, je l'avais oublié!
XXI
HISTOIRE D'UNE MÈRE
. . . . . . . . . . . . . . . Il marchait incertain--il courait errant, Sans se reposer--un seul instant.
Alaejos.
Sisa courait maintenant vers son pauvre logis; dans son cerveau s'était opéré ce bouleversement qui se produit dans notre être quand, au moment d'un grand malheur, nous ne voyons aucun recours possible et que s'enfuient toutes nos espérances. Il semble alors que tout s'obscurcisse en nous; si parfois quelque petite lueur brille au loin nous courons vers elle, sans nous inquiéter de savoir si le sentier n'est pas coupé par un précipice.
Cette mère voulait sauver ses fils; comment? les mères ne s'occupent guère des moyens quand il s'agit de leurs enfants.
Elle courait rapide, poursuivie par toutes sortes de craintes et de sinistres pressentiments. Auraient-ils déjà pris son Basilio? Où s'était enfui son Crispin?
Arrivée près de chez elle, elle distingua les casques de deux soldats dépassant la clôture de son jardin. On ne saurait décrire ce qui se passa en son coeur; elle oublia tout, et la brutalité de ces hommes qui n'usaient de ménagements qu'avec les riches, et ce qui pouvait advenir d'elle et de ses fils accusés de vol. Les gardes civils ne sont pas des hommes, ils n'écoutent pas les prières, ils sont accoutumés à voir couler les larmes, ce ne sont que des gardes civils.
Instinctivement Sisa leva les yeux au ciel: le ciel souriait d'une ineffable lumière, quelques petits nuages blancs, nageaient dans le transparent azur. Elle s'arrêta pour réprimer le frisson qui s'emparait de tout son corps.
Les soldats avaient abandonné sa maison; ils revenaient seuls n'ayant rien pris que la poule qu'elle engraissait. Elle respira et recouvra ses sens.
--Comme ils sont bons, quel bon coeur ils ont! murmura-t-elle, presque pleurant de joie.
Les soldats auraient brûlé la maison mais laissé ses fils en liberté qu'elle les aurait encore comblés de bénédictions.
Elle regarda de nouveau, cette fois avec des yeux reconnaissants, le ciel que sillonnait une bande de garzas, ces nuages gris et légers particuliers au ciel des Philippines, et, la confiance renaissant en son coeur, elle reprit son chemin.
En approchant de ces hommes terribles, la malheureuse s'efforça de regarder de tous côtés comme distraite; elle feignit de ne pas voir sa poule qui piaillait en criant au secours. A peine les avait-elle croisés qu'elle voulut courir, mais la prudence modéra ses pas.
Elle n'était pas encore éloignée qu'elle s'entendit appeler impérieusement. Tout émue, elle fit la sourde et continua sa route. Ils l'appelèrent de nouveau, mais cette fois avec un cri et une parole insultante. Elle se retourna, malgré elle pâle et tremblante. Un garde civil lui faisait des signes avec la main.
Machinalement, elle revint sur ses pas; elle sentait que sa langue se paralysait, que sa gorge se séchait.
--Dis-nous la vérité ou sinon nous t'attachons à cet arbre et te fusillons, dit l'un d'eux d'une voix menaçante.
La malheureuse ne put que regarder l'arbre.
--Tu es la mère des voleurs!
--La mère des voleurs! répéta Sisa sans comprendre.
--Où est l'argent que tes fils t'ont apporté cette nuit?
--Ah! l'argent...
--Ne nie pas, ce sera pire pour toi! ajouta le premier. Nous sommes venus pour arrêter tes fils; le plus grand s'est sauvé; où as-tu caché le petit?
Sisa respira.
--Señor, répondit-elle, il y a longtemps que je n'ai pas vu mon Crispin; j'espérais le trouver ce matin au couvent et c'est là seulement que j'ai appris que...
Les deux soldats échangèrent un regard significatif.
--C'est bon! s'écria l'un d'eux; donne-nous l'argent et nous te laisserons tranquille.
--Señor, supplia la malheureuse; mes fils ne volent pas, même quand ils ont faim; nous sommes habitués à souffrir. Basilio ne m'a pas apporté un cuarto; fouillez toute la maison et, si vous y trouvez un réal, faites de nous ce que vous voudrez. Les pauvres que nous sommes ne sont pas tous des voleurs.
--Alors, reprit lentement le soldat en fixant ses yeux dans les yeux de Sisa, viens avec nous; tes fils se décideront peut-être à se montrer et à rendre l'argent qu'ils ont pris. Suis-nous!
--Moi?... vous suivre? murmura-t-elle en reculant d'un pas et terrifiée, elle regardait les uniformes des soldats.
--Pourquoi pas?
--Ah! ayez pitié de moi! supplia-t-elle presque à genoux. Je suis bien pauvre, je n'ai rien à vous donner, ni or, ni bijoux; la seule chose que j'avais vous me l'avez déjà prise, c'est la poule que je pensais vendre... emportez tout ce que vous trouverez dans ma misérable cabane, mais laissez-moi, laissez-moi mourir ici en paix!
--En avant! tu dois venir, si tu ne nous suis pas de bon gré nous t'attacherons.
Sisa poussa une amère plainte. Ces hommes étaient inflexibles.
--Laissez-moi au moins marcher devant à quelque distance! supplia-t-elle, quand elle sentit qu'ils se saisissaient d'elle et la poussaient brutalement.
Les deux soldats s'émurent et causèrent entre eux à voix basse.
--Bien, dit l'un d'eux; comme d'ici à ce que nous soyons au pueblo tu peux t'échapper, tu seras entre nous deux. Une fois là tu pourras marcher devant à une vingtaine de pas, mais fais attention! n'entre dans aucune boutique, ne t'arrête pas. En avant et vivement!
Les prières furent vaines, vaines les raisons, inutiles les promesses. Les soldats répondaient qu'ils se compromettaient déjà suffisamment et lui accordaient trop de faveurs.
A se voir ainsi, entre ses deux gardiens, elle se sentit mourir de honte. Personne il est vrai ne venait sur la route, mais et l'air? et la lumière du jour? N'est-ce pas le fait de la véritable pudeur de voir des regards de tous côtés? Elle se couvrit la figure de son mouchoir et marchant ainsi, comme une aveugle, elle pleura en silence sur son humiliation. Certes sa misère était grande, elle savait que tous, même son mari, l'avaient abandonnée, mais jusque-là elle s'était toujours considérée comme honorable et estimée: c'était avec compassion qu'elle regardait ces femmes aux toilettes scandaleuses que tous flétrissaient du nom de «femmes à soldats». Et voici qu'il lui semblait descendre sur l'échelle sociale à un degré inférieur encore à celui de ces malheureuses.
Des pas de chevaux résonnèrent: c'était une de ces petites caravanes d'hommes et de femmes qui, juchés sur de mauvais bidets, entre deux paniers pendus de chaque côté de l'animal, portent le poisson dans les pueblos de l'intérieur. Parmi ces voyageurs quelques-uns la connaissaient, soit pour lui avoir donné un peu de poisson, soit pour lui avoir demandé de l'eau lorsqu'ils passaient devant sa cabane. Lorsqu'elle fut près d'eux, il lui sembla qu'ils l'insultaient, qu'ils l'écrasaient, que leurs regards pitoyables ou dédaigneux traversaient son mouchoir et s'enfonçaient dans sa figure comme des dards.
La caravane s'éloigna, Sisa se sentit soulagée. Elle écarta un instant son mouchoir pour voir à quelle distance se trouvait le pueblo. Il restait encore à franchir quelques postes de télégraphe avant d'arriver au bantayan [91]. Jamais le chemin ne lui avait paru si long.
Au bord de la route croissait une cannaie très feuillue. Souvent à son ombre elle s'était reposée autrefois. Jeune fille, elle s'y arrêtait pour écouter les doux propos de son fiancé; il l'aidait à porter le panier plein de légumes et de fruits, elle le récompensait d'un sourire. Ah! comme tout ce passé était loin maintenant! le fiancé était devenu le mari, le mari... Le malheur avait frappé à sa porte et s'était pour toujours assis à son foyer.
Comme le soleil dardait ses plus chauds rayons, les soldats lui offrirent de se reposer. Terrifiée à l'idée de voir se prolonger encore son martyre, elle les remercia.
Ils étaient près du pueblo, la peur la saisit. Angoissée, elle regarda de tous côtés cherchant dans la nature un secours quelconque: de vastes rizières, un petit canal de navigation, des arbres rachitiques, c'était tout; pas un rocher, pas un précipice où pouvoir se briser. Pourquoi avait-elle suivi les soldats si longtemps? elle se le reprochait; près de sa pauvre maison, la rivière profonde, aux rives escarpées, semée de roches aiguës, lui aurait offert une mort si douce! Mais non! elle pensa à ses enfants, à son Crispin dont elle ignorait le sort, et dans cette nuit ce fut une lumière qui éclaira son âme. Résignée, elle murmura:
--Après!... après, nous irons habiter au plus profond des bois.
Elle sécha ses yeux, prit un air plus assuré et s'adressant à voix basse aux gardes:
--Nous voici maintenant au pueblo!
Son accent était indéfinissable; c'était à la fois une prière, un raisonnement, une plainte, une supplication, toute la douleur condensée dans une parole.
Les soldats eurent pitié: ils répondirent d'un geste. Rapidement elle les devança et s'efforça de marcher d'un pas tranquille.
Un tintement de cloches annonçait la fin de la grand'messe. Elle pressa le pas pour éviter la foule qui sortait de l'église: ce fut en vain.
Deux femmes qu'elle connaissait passèrent, l'interrogeant du regard; elle les salua avec un amer sourire; mais pour éviter de nouvelles mortifications elle baissa la tête et fixa ses yeux sur le sol, ce qui ne l'empêchait pas de trébucher contre les pierres du chemin.
A sa vue, on se retournait, on chuchotait, on la suivait des yeux; malgré qu'elle ne regardât rien, elle devinait, elle sentait, elle voyait tout.
Une femme qu'à sa tête nue, à sa robe jaune et verte, à sa chemise de gaze bleue, à son costume et à ses manières on reconnaissait comme faisant le bonheur de la soldatesque cria aux gardes d'une voix effrontée:
--Où l'avez-vous prise? et l'argent, l'avez-vous?
Sisa crut avoir reçu un soufflet: cette femme l'avait publiquement mise à nu. Elle leva la tête pour connaître d'un seul coup tout le sarcasme et toute la honte; les gens qui la montraient au doigt étaient loin d'elle, très loin même, mais cependant elle sentait le froid de leurs regards, elle entendait la méchanceté de leurs propos. Le sol se dérobait sous ses pieds.
--Par ici! lui cria un garde.
Comme un automate dont se brise le mécanisme, elle tourna rapidement sur ses talons et, sans rien voir, sans penser à rien, courut pour se cacher; une porte gardée par une sentinelle était devant elle; elle voulut y entrer; mais, plus impérieuse encore, une autre voix la détourna. Comme elle cherchait d'où venait cette voix, elle sentit qu'on la poussait par les épaules. Ses yeux se fermèrent, elle fit deux pas, puis les forces lui manquèrent et la malheureuse se laissa tomber sur le sol, d'abord à genoux, assise ensuite. Un sanglot sans larmes, sans cris, sans exclamations, l'agitait convulsivement.
C'était le quartier. Il y avait là des soldats, des femmes, des porcs, des poules. Quelques gardes raccommodaient leurs habits; une des femmes couchée sur le banc, la tête appuyée sur la cuisse d'un soldat, fumait et regardait vers le toit d'un air ennuyé; d'autres aidaient les gardes à laver leurs hardes, à nettoyer leurs armes, etc., fredonnant des chansons lubriques.
--Tiens, les poulets se sont sauvés, vous ne ramenez que la poule! dit l'une, sans que l'on pût savoir si elle faisait allusion à Sisa ou au malheureux volatile qui continuait à piailler.
--Oui, la poule vaut toujours mieux que les poussins! ajouta-t-elle, quand elle vit que les soldats se taisaient.
--Où est le sergent? demanda l'un des gardes d'un ton fâché. A-t-on prévenu l'alférez?
Un haussement d'épaules fut la seule réponse qu'il obtint: personne ne voulait se déranger pour la pauvre femme.
Elle resta ainsi deux longues heures, à demi folle, accroupie dans un coin, la tête cachée dans les mains, échevelée. A midi l'alférez arriva; il commença par ne rien croire des accusations du curé.
--Bah! mesquines moineries! dit-il, et il ordonna que l'on rendît la liberté à la femme et que personne ne s'occupât plus de cette affaire.
--S'il veut retrouver ce qu'il a perdu, ajouta-t-il, qu'il le demande à son saint Antoine ou qu'il se plaigne au nonce! Voilà!
Sisa, qui pouvait à peine se mouvoir, fut donc conduite presque de force hors du quartier.
Lorsqu'elle se vit au milieu de la rue, elle partit rapide, se dirigeant vers sa maison, la tête découverte, la chevelure défaite, le regard fixe. Le soleil, alors au zénith, brûlait de tous ses feux; pas un nuage ne voilait son disque resplendissant; le vent agitait faiblement les feuilles des arbres, la route était déjà presque sèche; malgré la tempête de la veille, pas un oiseau ne se risquait à abandonner l'ombre des branches.
Enfin Sisa était arrivée. Emue, silencieuse, elle entra dans son triste logis, le parcourut, sortit, alla, vint de tous côtés. Elle courut ensuite chez le vieux Tasio, frappa à la porte; le vieux n'y était pas. La malheureuse retourna chez elle et commença à crier, à appeler: Basilio! Crispin! s'arrêtant à chaque instant, prêtant l'oreille avec attention. L'écho qui répétait ses appels, le doux murmure de l'eau dans la rivière voisine, la musique des roseaux agités par la brise étaient les uniques voix de la solitude. De nouveau elle appela, monta sur une hauteur, descendit dans un ravin; ses yeux errants prenaient une expression sinistre, d'instant en instant ils s'illuminaient de vifs reflets, puis s'obscurcissaient comme le ciel dans une nuit de tourmente; on aurait dit que la lumière de la raison, prête à s'éteindre, se ranimait et se mourait tour à tour.
Revenue chez elle, elle s'assit sur la natte où ils s'étaient couchés la nuit précédente et leva les yeux: au bout de l'un des roseaux de la cloison qui pendait près du précipice elle aperçut un morceau de la chemise de Basilio. Se levant, elle le prit et l'examina à la lumière du soleil: le morceau d'étoffe avait des taches de sang. Par hasard Sisa ne les vit pas: elle se baissa et continua à examiner ce débris du vêtement de son fils, l'élevant dans l'air, baigné des rayons embrasés: puis, comme si elle avait senti tout s'obscurcir et la clarté lui manquer, elle regarda le soleil en face, les yeux démesurément ouverts.
Enfin elle erra de côté et d'autre, criant, hurlant d'étranges sons; qui l'eut entendue aurait eu peur, sa voix avait un timbre que ne saurait donner le larynx humain. Lorsque pendant la nuit rugit la tempête et que, vertigineusement rapide, le vent bat de ses ailes invisibles une armée d'ombres qui le poursuivent, si vous vous trouvez dans un édifice ruiné et solitaire, vous entendez certaines plaintes, certains soupirs que vous savez être le murmure du vent battant les hautes tours et les murs délabrés; vous n'en êtes pas moins saisi de terreur et vous frémissez! eh bien, l'accent de cette mère était plus lugubre et plus terrible encore que ces sanglots inconnus retentissant dans les nuits obscures où rugit la tempête.
Le soleil se coucha, l'ombre la surprit. Peut-être le ciel lui accorda-t-il quelques heures de sommeil pendant lesquelles l'aile invisible d'un ange, caressant son visage pâli, emporta sa mémoire qui ne lui rappelait plus que des douleurs; peut-être que, tant de souffrances dépassant la résistance possible de l'humanité débile, la Mère Providence intervint, apportant sa plus douce consolation, l'oubli. Le jour suivant, Sisa vaguait souriante, chantant et conversant avec tous les êtres de la grande Nature.
XXII
LUMIÈRES ET OMBRES