Au Pays des Moines (Noli me Tangere)

Chapter 10

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Il était sept heures du matin quand Fr. Salvi acheva de dire sa dernière messe: les trois avaient été expédiées en une heure.

--Le Père est malade, disaient les dévotes; il n'a pas officié avec la lenteur élégante qui lui est habituelle.

Il se dépouilla de ses ornements sacerdotaux sans dire une parole, sans regarder personne, sans faire aucune observation.

--Attention! chuchotaient les sacristains; sa mauvaise humeur augmente. Les amendes vont pleuvoir, et tout cela par la faute de ces deux enfants!

Il sortit de la sacristie pour monter au presbytère sous le perron duquel l'attendaient sept ou huit femmes assises sur un banc et un homme qui se promenait de long en large. En le voyant venir elles se levèrent, une femme se leva pour lui baiser la main, mais le religieux fit un tel geste d'impatience qu'elle s'arrêta net.

--Il aura perdu un réal Kuriput [79]? s'écria, d'un ton moqueur, la femme vexée d'une telle réception. Ne pas donner la main à baiser à la zélatrice de la confrérie, à la soeur Rufa! voilà qui ne s'est jamais vu!

--Il n'a pas siégé au confessionnal, ce matin! ajouta soeur Sipa, une vieille édentée. Je voulais me confesser pour communier et gagner les indulgences...

--Oh! moi, répondit une jeune femme de physionomie candide, j'ai gagné trois indulgences plénières et je les ai appliquées à l'âme de mon mari.

--Vous avez eu tort, soeur Juana! dit Rufa offensée. Une plénière suffisait pour le sortir du Purgatoire; vous ne devez pas prodiguer les saintes indulgences, faites comme moi.

--Je me disais: plus il y en aura, mieux cela vaudra! répondit en souriant l'innocente soeur Juana. Mais dites-moi, qu'est-ce que vous en faites?

Soeur Rufa ne répondit pas immédiatement; d'abord elle demanda un buyo, le mâcha, regarda son auditoire attentif, cracha, puis enfin se décida à parler tout en suçant encore un peu de tabac.

--Je ne gâche jamais un jour du Paradis! Depuis que j'appartiens à la confrérie, j'ai gagné 457 indulgences plénières et 760.598 années d'indulgences simples. Je marque tout ce que je gagne, parce que j'aime à tenir mes comptes en règle ne voulant pas tromper personne ni être trompée moi-même.

Soeur Rufa fit une petite pause et continua à mâcher son tabac; les femmes la regardaient avec admiration, mais l'homme qui se promenait s'arrêta et lui dit un peu dédaigneusement.

--Eh bien, moi! dans cette année seulement, j'ai gagné quatre plénières et cent ans d'indulgences de plus que vous, soeur Rufa, et cependant j'ai fort peu prié.

--Vous en avez gagné plus que moi? plus de 689 plénières et de 994.856 années? répéta soeur Rufa sans cacher son dépit.

--Mais oui, huit plénières et cent quinze années de plus, et tout cela en quelques mois! assura l'homme au cou de qui pendaient des rosaires et des scapulaires crasseux.

--Ce n'est pas étonnant, fit la Rufa, s'avouant vaincue, vous êtes le maître et le chef de la province!

L'homme sourit flatté:

--En effet, il n'est pas étonnant que je gagne plus d'indulgences que vous; je puis presque dire que, même en dormant, j'en gagne.

--Et qu'en faites-vous? demandèrent quatre ou cinq voix à la fois.

--Bah! répondit l'homme avec un geste de souverain mépris, je les dépense par ci par là!

--Il n'y a pas de quoi vous en vanter! protesta la Rufa. Vous irez vous-même au Purgatoire pour avoir gâché des indulgences. Sachez que chaque parole inutile se paie par quarante jours de feu, d'après ce que dit le curé; chaque bout de fil par soixante, chaque goutte d'eau par vingt! Vous irez au Purgatoire!

--Je saurai bien en sortir, répondit le frère Pedro avec une confiance sublime. J'ai retiré du feu tant d'âmes, j'ai fait tant de saints! Et de plus, à l'article de la mort, je puis gagner encore, si je veux, sept plénières et ainsi, même mourant, me sauver moi-même et en sauver d'autres!

Ceci dit, il s'éloigna orgueilleusement.

--Cependant, vous devriez faire comme moi, reprit soeur Rufa; je n'en perds pas un jour et je tiens bien mes comptes. Je ne veux tromper personne, mais je ne veux pas non plus qu'on me trompe.

--Que faites-vous donc? demanda la Juana.

--Eh bien! il faut imiter ce que je fais. Par exemple: supposez que je gagne une année d'indulgences; je la marque sur mon cahier et je dis: Bienheureux Père Señor saint Dominique, faites-moi la grâce de voir si dans le Purgatoire il y a quelqu'un qui ait précisément besoin d'une année, ni un jour de plus, ni un jour de moins. Puis je joue à pile ou face; s'il retourne face, non; s'il retourne pile, oui. Supposez qu'il sorte pile, j'écris reçu; s'il sort face? alors je retiens l'indulgence et je fais ainsi des petits groupes de cent ans dont j'ai toujours l'emploi. Il est malheureux qu'on ne puisse faire avec les indulgences ce que l'on fait avec l'argent: les prêter à intérêts, on pourrait sauver plus d'âmes. Croyez-le, faites comme moi.

--Mais, je fais mieux que cela! répondit soeur Sipa.

--Comment mieux? mais c'est impossible, mon système ne peut pas être perfectionné!

--Écoutez-moi un moment et vous serez convaincue, ma soeur! reprit sévèrement la vieille Sipa.

--C'est à voir, écoutons! dirent les autres.

Après avoir toussé un peu cérémonieusement la vieille s'expliqua ainsi:

--Vous savez très bien qu'en récitant le Bendita-sea-tu-Pureza et le Señor-mio-Jesucristo, Padre-dulcisimo-por-el-gozo [80], on gagne dix ans pour chaque lettre...

--Vingt!--Non, pas tant!--Cinq! dirent quelques voix.

--Un an de plus ou de moins, cela ne fait rien! Maintenant, quand un domestique ou une servante me casse une assiette, un vase ou une tasse, je lui fais ramasser tous les morceaux et pour chacun, même pour le plus petit, le coupable doit me réciter le Bendita-sea-tu-Pureza et le Señor-mio-Jesucristo-Padre-dulcisimo-por-el-gozo; les indulgences qu'il gagne ainsi je les applique aux âmes du Purgatoire. Chez moi, il n'y a que les chats qui ne savent pas ces prières.

--Mais ces indulgences ce sont vos servantes qui les gagnent, ce n'est pas vous, soeur Sipa, objecta la Rufa.

--Et mes tasses, et mes plats, qui me les rembourse? Elles sont contentes de les payer de cette façon et moi aussi. Je ne les frappe pas, mais pas un éclat, pas une pincée...

--Je vais faire comme vous!--Et moi aussi!--Et moi! disaient les femmes.

--Mais si l'assiette ne s'est cassée qu'en deux ou trois morceaux, vous ne gagnez pas grand chose! observa encore l'obstinée Rufa.

--Vous croyez! répondit la vieille Sipa; non seulement je les fais prier aussi, mais de plus ils recollent les morceaux et je ne perds rien.

Soeur Rufa ne sut plus que dire.

--Permettez-moi de vous soumettre un doute, dit timidement la jeune Juana. Vous autres, señoras, vous comprenez très bien toutes ces choses du Ciel, de l'Enfer et du Purgatoire... j'avoue que je ne suis qu'une ignorante.

--Parlez!

--J'ai vu souvent dans les neuvaines et dans les autres livres cette recommandation: Trois Pater noster, trois Ave Maria et trois Gloria Patri...

--Eh bien?

--Je voudrais savoir comment on doit les dire: est-ce trois Pater noster de suite, trois Ave Maria de suite et trois Gloria Patri de suite, ou trois fois un Pater noster, un Ave maria et un Gloria patri?

--Cela doit être ainsi: trois fois un Pater noster...

--Pardonnez, soeur Sipa, interrompit la Rufa; on doit réciter autrement: on ne doit pas mêler les mâles avec les femelles; les Pater noster sont les mâles, les Ave Maria les femelles et les Gloria sont les fils.

--Hé! pardonnez, soeur Rufa, Pater noster, Ave Maria et Gloria sont comme du riz, de la viande et de la sauce; c'est un seul mets pour les saints...

--Vous êtes dans l'erreur! Voyez un peu: vous qui priez de cette façon vous n'obtenez jamais ce que vous demandez!

--Et vous, parce que vous priez autrement, vous ne retirez rien de vos neuvaines! répliqua la vieille Sipa.

--Que dites-vous? dit la Rufa en se levant; il n'y a pas longtemps, j'ai perdu un petit cochon, j'ai fait une prière à saint Antoine et je l'ai retrouvé; peu après je l'ai vendu un bon prix, voilà!

--Oui, c'est pour cela que votre voisine dit que vous avez vendu un petit cochon qui lui appartenait.

--Quoi! l'effrontée! Alors je suis comme vous...?

Pedro dut intervenir pour rétablir la paix; on ne se souvenait plus des Pater noster, on ne parlait que des cochons.

--Allons, allons, il ne faut pas se brouiller pour un cochon, mes soeurs! Les saintes Écritures nous en donnent un exemple: les hérétiques et les protestants n'ont pas renié N.-S. Jésus-Christ qui avait jeté à l'eau un troupeau de porcs qui leur appartenait, et nous qui sommes chrétiens, et de plus frères du Très saint Rosaire, nous devrions nous fâcher pour un petit cochon? Que diraient de nous nos rivaux, les frères du Tiers-Ordre?

Toutes se turent, admirant la profonde sagesse du maître et craignant les moqueries des frères du Tiers-Ordre. Lui, satisfait de tant d'obéissance, changea de ton et poursuivit:

--Le curé va bientôt nous appeler. Il faut lui dire quel prédicateur nous choisissons parmi les trois qu'il nous a proposés hier: le P. Dámaso, le P. Martin ou le vicaire. Je ne sais si ceux du Tiers-Ordre ont déjà choisi; il faut décider.

--Le vicaire... murmura timidement la Juana.

--Hem! le vicaire ne sait pas prêcher! dit la Sipa, le P. Martin vaudrait mieux.

--Le P. Martin! s'écria une troisième avec dédain; il n'a pas de voix; le P. Dámaso, voilà celui qu'il faut.

--C'est cela, c'est cela! dit la Rufa. Le P. Dámaso sait très bien prêcher, lui. On dirait un acteur, c'est cela!

--Mais nous ne le comprenons pas! murmura la Juana.

--C'est parce qu'il est très profond! Pourvu qu'il prêche bien...

Sur ces entrefaites, Sisa entra portant une corbeille sur la tête; elle dit bonjour aux femmes et monta les escaliers.

--Puisque celle-là monte, montons aussi! dirent-elles.

Sisa sentait battre son coeur avec violence; elle ne savait que dire au curé pour apaiser sa colère ni quelles raisons lui donner pour défendre son fils. Ce matin, aux premières lueurs de l'aurore, elle était descendue au potager cueillir les plus beaux de ses légumes qu'elle avait placés dans une corbeille entre des feuilles de platane et des fleurs. Comme elle savait que le curé aimait la salade de pakô [81], elle en avait été chercher sur les bords de la rivière. Puis, parée de ses plus beaux vêtements, la corbeille sur la tête, sans réveiller son fils, elle était partie pour le pueblo.

S'efforçant de faire le moins de bruit possible, elle monta les marches lentement, écoutant attentivement si, par hasard, elle n'entendait pas une voix connue, fraîche, enfantine.

Mais elle ne rencontra ni n'entendit personne et s'en fut droit à la cuisine.

Là, elle regarda de tous côtés; les domestiques et les sacristains la reçurent froidement. Elle salua, c'est à peine s'ils lui rendirent son salut.

--Où pourrai-je laisser ces légumes? demanda-t-elle sans paraître offensée.

--Là... où vous voudrez! répondit le cuisinier sans se déranger de son travail; il plumait un chapon.

Sisa plaça en ordre sur la table les aubergines, les amargosos, les patolas, les zarzalidas [82] et les tendres branches de pakô. Puis, par dessus, elle étendit les fleurs, sourit à demi et demanda à un domestique qui lui paraissait plus aimable que le cuisinier:

--Pourrais-je parler au Père?

--Il est malade, lui répondit cet homme à voix basse.

--Et Crispin, savez-vous s'il est à la sacristie?

Le domestique la regarda surpris:

--Crispin? répondit-il en fronçant les sourcils. N'est-il pas chez vous?

--Basile est bien à la maison, mais Crispin est resté ici, reprit Sisa; je veux le voir...

--Oui, fît le domestique; il est resté, mais ensuite... ensuite il s'est sauvé, en volant toutes sortes de choses. Le curé m'a envoyé ce matin de bonne heure au quartier pour en prévenir la garde civile. Les gardes doivent être partis chez vous pour chercher les enfants.

Sisa ne voulait pas entendre, elle ouvrit la bouche, mais ses lèvres se remuèrent vainement, aucun son n'en sortit.

--Allez avec vos fils! ajouta le cuisinier. On voit bien que vous êtes une femme fidèle; les enfants sont le portrait de leur père! Prenez garde, le petit pourrait bien le dépasser!

Sisa étouffa un amer sanglot; à bout de forces, elle se laissa tomber sur un banc.

--Ne pleurez pas ici! lui cria le cuisinier. Vous savez que le Père est malade, ne le dérangez pas! Allez pleurer dans la rue.

La pauvre femme descendit l'escalier presque de force, en même temps que les soeurs qui murmuraient et bavardaient sur la maladie du curé.

La malheureuse mère cachait sa figure dans son mouchoir et comprimait ses larmes.

Dans la rue, elle regarda autour d'elle indécise, puis comme si elle avait pris une résolution subite, s'éloigna rapidement.

XIX

AVENTURES D'UN MAÎTRE D'ÉCOLE

Le vulgaire est stupide et, comme il paye, il est juste De lui parler stupidement pour lui faire plaisir.

Lope de Vega.

Le lac, entouré de ses montagnes, dort tranquille, comme si la nuit précédente il n'avait pas lui aussi été secoué par la tempête. Aux premiers reflets de lumière qui réveillent dans les eaux les génies phosphorescents, se dessinent au loin, presque aux confins de l'horizon, des silhouettes grises; ce sont les barques des pêcheurs qui lèvent leurs filets, des cascos et des paraos [83], qui tendent leurs voiles.

Du sommet d'une hauteur, deux hommes, vêtus de deuil, regardaient l'eau, silencieux; l'un n'est autre qu'Ibarra; son compagnon est un jeune homme d'humble aspect et de physionomie mélancolique.

--C'est ici! disait ce dernier. C'est ici que le fossoyeur nous a conduits, le lieutenant Guevara et moi.

Ibarra serra avec effusion la main du jeune homme.

--Vous n'avez pas à me remercier. Je devais beaucoup à votre père et tout ce qu'a pu faire ma reconnaissance a été de l'accompagner au tombeau. J'étais venu ici sans y connaître personne, sans recommandations, sans fortune, comme maintenant. Mon prédécesseur avait abandonné l'école pour se consacrer à la vente du tabac. Votre père me protégea, me procura une maison et m'aida autant qu'il fut nécessaire au commencement de mon installation; il venait visiter l'école et distribuait des cuartos aux enfants pauvres et appliqués; il leur fournissait aussi des livres et du papier. Mais hélas! comme tout ce qui est bon, ce temps fut de courte durée.

Ibarra se découvrit et sembla prier un long moment. Puis il se retourna vers son compagnon et lui dit:

--Vous disiez que mon père secourait les enfants pauvres, mais maintenant?

--Maintenant ils font de leur mieux et écrivent comme ils peuvent, répondit le jeune homme.

--Et pourquoi?

--La cause en est dans leurs chemises trouées et dans leurs yeux humiliés.

Ibarra garda le silence.

--Combien d'élèves avez-vous? demanda-t-il avec un certain intérêt.

--Plus de deux cents sur la liste; dans la classe vingt-cinq.

--Comment cela se fait-il?

Le maître d'école sourit mélancoliquement:

--Vous en dire les causes serait vous raconter une longue et fastidieuse histoire.

--N'attribuez pas cette question à une vaine curiosité, reprit Ibarra en regardant gravement au loin. J'ai beaucoup réfléchi et je crois que réaliser les pensées de mon père vaut mieux que de le pleurer, mieux même que de le venger. Sa tombe est la Nature sacrée et ses ennemis le peuple et un prêtre: je pardonne à l'ignorance du premier; je respecte le caractère du second, parce que l'on doit respecter la Religion qui fait l'éducation de la société. Je veux m'inspirer de l'esprit de celui qui m'a donné la vie et c'est pour cela que je désire connaître les obstacles qui s'opposent ici à l'instruction des enfants.

--Le pays bénira votre mémoire, señor, si vous réalisez les beaux projets de votre défunt père, dit l'instituteur. Vous voulez connaître les obstacles auxquels nous nous heurtons? Eh bien, dans les circonstances actuelles, sans un puissant concours jamais il n'y aura d'enseignement organisé ici, d'abord parce que l'enfance n'est ni attirée ni stimulée, ensuite parce que, quand même il serait remédié à ce double défaut, les moyens manquent et les besoins sont trop nombreux. On dit qu'en Allemagne le fils du paysan étudie pendant huit ans à l'école du village; qui voudrait ici consacrer à apprendre la moitié de ce temps quand on en retirerait si peu de fruits? On lit, on écrit, on apprend par coeur des passages, des livres entiers même, en castillan sans en comprendre un seul mot; de quelle utilité est l'école pour le fils de nos campagnards?

--Puisque vous voyez distinctement le mal, quel remède y proposeriez-vous?

--Ah! répondit le pauvre maître en remuant tristement la tête, seul, je ne puis lutter contre tous les besoins ni contre certaines influences. Il faudrait avant tout avoir une école, un local et non, comme maintenant, faire la classe à côté de la voiture du P. Curé, en bas du couvent. Là, les enfants qui aiment lire tout haut incommodent le Père; souvent il descend énervé, surtout quand il a ses attaques; il crie après eux et parfois même m'insulte. Comprenez-vous que de cette façon je ne puis les instruire, ils ne puissent rien apprendre; l'enfant ne respecte plus le maître qu'il a vu maltraiter, qu'il sait ne pouvoir faire prévaloir ses droits. Le maître, pour être écouté, pour que l'on ne doute pas de son autorité, a besoin de prestige, de bonne renommée, de force morale, d'une certaine liberté; permettez que je vous parle de ces tristes détails. J'ai voulu introduire des réformes et l'on s'est moqué de moi. Pour remédier à ce mal que je vous signalais, je cherchai à enseigner l'espagnol aux enfants, non seulement parce que c'était l'ordre du gouvernement mais parce que je pensais que ce serait avantageux pour tous. J'employai la méthode la plus simple, des phrases et des mots, sans me servir de règles compliquées, attendant pour leur apprendre la grammaire qu'ils aient acquis un vocabulaire. Au bout de quelques semaines, déjà les plus intelligents me comprenaient et composaient de petites phrases.

Le maître s'arrêta et parut hésiter, puis, comme s'il avait pris une décision, il continua.

--Je ne dois pas être honteux des insultes que j'ai reçues; qui que ce soit à ma place aurait agi de même. Comme je vous le disais, cela commençait bien; mais quelques jours après le P. Dámaso, le curé d'alors, me fit appeler par le sacristain principal. Comme je connaissais son caractère et craignais de le faire attendre, je montai immédiatement, le saluai et lui dis bonjour en castillan. Lui qui pour tout salut me tendait sa main à baiser la retira et, sans me répondre, se mit à rire aux éclats d'une façon burlesque. Je restai déconcerté; devant moi était le sacristain principal. Je ne savais que dire, je le regardais, il riait toujours. Je commençais à m'impatienter et craignais de commettre une imprudence, car il me semble que l'on peut à la fois être bon chrétien et garder sa dignité. J'allais lui demander ce que cela signifiait quand, passant du rire à l'insulte, il me dit d'un air sournois: «Que de buenos dias? buenos dias? c'est très gracieux! tu sais parler l'espagnol?» Et il continua à se réjouir.

Ibarra ne put réprimer un sourire.

--Vous riez, reprit l'instituteur; moi aussi, maintenant; mais j'avoue qu'alors je n'en avais pas envie. J'étais debout; je sentis que le sang me montait à la tête, un éclair obscurcit mon cerveau. Je voyais le curé loin de moi, très loin; je m'approchai pour lui répondre, sans savoir ce que j'allais dire. Le sacristain principal s'interposa; le P. Dámaso se leva et me dit très sérieusement en tagal: «Ne porte pas des habits qui ne sont pas les tiens; contente-toi de parler ton idiome et n'estropie pas l'espagnol qui n'est pas fait pour vous. Connais-tu maître Ciruela? Eh bien! Ciruela était un maître qui ne savait ni lire ni écrire et pourtant il faisait l'école [84].» Je voulus le retenir, mais il partit dans sa chambre et ferma violemment la porte. Qu'allais-je faire, moi qui avais à peine de quoi vivre avec mes appointements, qui pour les toucher avais besoin du visa du curé et devais aller au chef-lieu de la province? que pouvais-je contre lui, la première autorité morale, politique et civile du pueblo, soutenu par sa corporation, craint par le gouvernement, riche, puissant, consulté, écouté et cru toujours par tous? S'il m'insultait, je devais me taire; si je répliquais, je perdais ma place, je brisais ma carrière sans espoir de gagner ma vie autrement; au contraire, car tous se seraient mis avec le prêtre, m'auraient maudit, appelé vaniteux, orgueilleux, fanfaron, mauvais chrétien, peut-être même anti-espagnol et flibustier. D'un maître d'école on n'attend ni savoir ni zèle, on ne lui demande que de la résignation, de l'humilité et de l'inertie. Que Dieu me pardonne si j'ai renié ma conscience et ma raison, mais je suis né en ce pays, je dois y vivre, j'ai une mère et je m'abandonne à mon sort comme un cadavre à la vague qui le roule!

--Et cet obstacle vous a découragé pour toujours? Vous n'avez plus rien tenté depuis?

--Plût à Dieu que cela m'eût corrigé! répondit-il; mes malheurs se seraient terminés là. Il est vrai que depuis lors j'avais pris en dégoût mon métier; je pensais pouvoir faire comme mon prédécesseur et chercher une autre occupation, parce que le travail, quel qu'il soit, quand on le fait avec honte et dégoût, est un martyre et l'école, me rappelant tous les jours mon affront, me faisait passer des heures bien amères. Mais, que faire? Je ne pouvais détromper ma mère; je devais lui dire que les trois années de sacrifices qu'elle s'était imposés pour me donner cette carrière faisaient maintenant mon bonheur; il fallait lui faire croire que cette profession était la plus honorable, que le travail y était agréable, le chemin semé de fleurs, que l'accomplissement de mes devoirs ne me valait que des amitiés; que les gens me respectaient et me comblaient de leur considération; autrement, sans cesser d'être malheureux, je faisais une autre malheureuse, ce qui eût été un péché inutile. Je restai donc à mon poste et, ne me laissant pas décourager, j'essayai de lutter.

Le maître d'école s'arrêta un instant, puis il poursuivit: