Part 14
Voilà le grand promontoire qui s’avance dans la mer, à l’extrémité du vaste golfe, où les eaux sont plus bleues et plus calmes; voilà la montagne de Marie, qui s’élève toute ravissante dans l’air plus léger; voilà la blanche église se découpant au loin sur le ciel pur, veillant sur ces flots impétueux, où rugit la tempête pendant huit mois de l’année.
Les personnes religieuses, qui passent devant le Carmel, en voyant cet autel si éloigné d’eux et si rapproché de Dieu, éprouvent pour la première fois la séduction mystique de la terre des prophètes et des patriarches: très simplement, elles s’agenouillent sur le pont du bateau, tendent les mains vers la montagne où monta Marie toute jeune, accompagnée de sa mère, et entonnent à demi-voix l’_Ave, maris stella_... Car, de là-haut, Elle paraît vraiment la protectrice de ceux qui invoquent son nom, de ceux qui accomplissent ce pieux pèlerinage, de tous ceux qui risquent leur vie pour gagner le pain de leurs enfants. Une tradition hébraïque raconte que sur ce mont, où retentissait jadis la voix menaçante d’Élie, sainte Anne et saint Joachim possédaient un peu de terrain et quelques bestiaux. Chaque année ils quittaient la Galilée et les riantes vallées où est située Nazareth, descendaient dans la plaine d’Esdrelon et montaient au Carmel, emmenant avec eux leur fille chérie. Ce sentier sauvage, où fleurissent les marguerites jaunes et les genêts parfumés, a donc été bien des fois parcouru par Celle qui devait être la plus pure des femmes, la plus malheureuse des mères. Elle venait, sans doute, s’asseoir sur ces roches, au pied du promontoire, et laissait errer ses yeux pensifs et doux sur la baie; depuis ce jour, elle fut l’Étoile de la mer, et quiconque vit se préciser, à l’horizon, la montagne de Marie, sentit qu’il s’approchait de la Terre divine.
* * * * *
Une belle route verdoyante, la plus commode peut-être de toute la Palestine, serpente le long de la colline du Carmel et conduit au monastère voué à la Vierge. La voiture où je m’étends paresseusement, alors que j’aurais très bien pu faire l’ascension à pied, passe à travers les haies d’herbes aromatiques, dont les moines font un élixir fortifiant. A chaque tournant, la grande mer de Syrie apparaît, d’un azur grisâtre, et la petite Caïffa se devine, toute blanche au pied de la montagne de la Vierge. Le spectacle est délicieux, mais il n’a rien d’oriental. Le paysage est presque italien; nous avons beaucoup de ces sanctuaires, sur une colline, au bord de la mer, dans notre pays, surtout dans le sud; et, en mon souvenir, repassent d’autres azurs, d’autres baies ensoleillées, d’autres églises où j’ai prié. Il faut vraiment un effort d’imagination devant ce couvent si élégant, ces jardins si bien cultivés, cette mer qui ressemble à celle de Sorrente ou de Francavilla des Abruzzes, pour se rappeler qu’ici, au temps des prophètes, Isaïe vécut dans sa grotte, prêchant les peuples primitifs; qu’ici Marie de Nazareth porta ses pas légers; qu’ici elle reparut, après sa mort, sur ce promontoire, vers lequel se tournent les yeux de tous les navigateurs, qu’ils viennent de Constantinople ou de Beyrouth, du Pirée ou de Lattaquieh, d’Égypte ou de Chypre. Tout est propre, net, correct en ce Carmel, que les bons Napolitains invoquent si souvent pour obtenir la vie, la santé et la joie. Chère, chère Madone, dont les scapulaires couvrent tant de fortes poitrines d’hommes et de femmes du peuple, votre maison est belle, les fleurs y sont parfumées, la route qui y conduit est aisée: mais, vous aimez aussi les paysages simples et champêtres, les cabanes rustiques et les vastes horizons déserts dont la solitude fait la beauté!
Dans le parloir du couvent, les moines français, courtois, taciturnes, l’air un peu fier dans leurs vêtements blancs, échangent contre une petite aumône des médailles, des rosaires et des prières imprimées. Seule l’_Eau des Carmes_ coûte trois francs la grande bouteille, et un franc cinquante la petite. Ce commerce fait vivre les religieux, sert à l’entretien de ce magnifique couvent et de ce beau jardin. L’eau de mélisse est, du reste, excellente contre les syncopes. Au moment où j’entre dans la salle, deux pèlerins russes portant les larges culottes et la tunique des _moujiks_ s’y trouvent déjà. Pauvres gens! Leurs longs cheveux blonds et leurs bottes sont couverts de poussière. Ils ont certainement mis au moins une semaine pour venir, par petites journées, de Jérusalem à pied. Tous deux semblent malades et fatigués. Immobiles et muets, ils contemplent dans une vitrine les bouteilles contenant le fameux remède. Un carme, patient et muet comme eux, attend qu’ils expriment un désir. Ils possèdent déjà des scapulaires, des rosaires, des médailles; mais ils voudraient maintenant l’_Eau des Carmes_, et, ne parlant que le russe, ils n’arrivent pas à se faire comprendre. Pourtant leur envie est si intense qu’on la devine dans leurs yeux. Certes, ils s’imaginent que cette eau est miraculeuse et qu’elle peut faire des prodiges. Ils regardent anxieusement le moine et, à force de petits gestes lents et tristes, ils demandent le prix: par signe aussi le frère leur répond. Alors une profonde douleur se répand sur le visage des deux Russes. Ils la veulent, cette liqueur bienfaisante, qu’ils croient un baume donné par la Vierge elle-même; seulement, ils n’ont que très peu d’argent. Ils se consultent longuement des yeux, prononcent quelques mots brefs. Le moine attend toujours, l’air distrait. Quant à moi, je suis réellement émue pour la première fois depuis mon arrivée.
Enfin, un des deux paysans tire de sa poche un vieux portefeuille déchiré et l’examine avec soin. Je m’approche indiscrètement, pieusement... Hélas! il n’a que quelques pièces turques d’une valeur de trois francs, le malheureux pèlerin... mais sa foi est si vive qu’il retire un franc cinquante et paye. L’émotion me paralyse bêtement et je n’ose lui offrir cette bouteille, comme je l’aurais voulu. Le voilà donc possesseur de ce qu’il désirait si ardemment. Il est tout joyeux. Demain, peut-être, il n’aura pas un morceau de pain et se couchera épuisé le long d’une haie, sur la route de Nazareth. L’_Eau des Carmes_ n’est qu’une eau de mélisse très bien faite et bonne pour les crises de nerfs. Cependant le Russe la considère comme une essence miraculeuse, et certainement la Vierge du Carmel la transformera en énergie, en patience, afin qu’il puisse terminer son pèlerinage sans mourir de faim ou de soif. Il ne périra pas. Elle le sauvera de la mort. O sainte Madone, vous qui savez tout, vous protégerez votre serviteur!
V
Vers Nazareth.
Je dormais encore, et je rêvais d’un certain petit visage au nez retroussé, aux grands yeux doux, lorsqu’un pas lourd fit gémir l’escalier de bois de l’auberge du _Mont-Carmel_, où j’avais passé la nuit et s’arrêta devant la porte de ma chambre. Une voix à l’accent bien allemand m’appela:
--Madame, il est cinq heures.
Il était en effet cinq heures précises à l’excellente montre que j’avais emportée en Palestine et qui avait résisté à toutes les températures, à tous les chocs: Georges Suss, le voiturier allemand, venait me prévenir qu’on partait pour Nazareth. Habituée à l’imperturbable apathie, à la fière inexactitude orientales, j’avais bien recommandé de me réveiller à l’heure fixée. Il y a six heures de voiture de Caïffa à Nazareth, et même, en arrivant à onze heures, il était impossible d’éviter la chaleur. A plus forte raison, si j’étais en retard! Cependant, à ce moment, la ponctualité du bon Prussien me déplut. La veille, au lieu de me coucher à neuf heures et demie, comme d’habitude, j’étais restée jusqu’à minuit sur la terrasse de bois du petit hôtel pour admirer les feux électriques de l’escadre anglaise, qui éclairaient la baie de Saint-Jean-d’Acre. Aussi, il me manquait trois heures de sommeil et j’étais mal disposée: le tendre rêve s’était évanoui, emportant avec lui une image chère; il faisait froid et le soleil se levait à peine derrière le mont Carmel. Mais Georges Suss, tranquillement, recommença ses appels.
--Madame, il est cinq heures et demie.
J’ouvris la porte. Il prit sans rien dire les valises et les ombrelles et alla les placer sous les banquettes de la voiture. Tout en buvant une tasse de thé, je m’arrêtai sur le seuil de la porte et je regardai Georges Suss. Il était maigre, grand, sec, la barbe brune et son casque de liège s’enfonçait presque jusqu’aux yeux. Propriétaire de trois voitures, il choisissait la meilleure et la conduisait lui-même, quand il s’agissait d’un prélat, d’une dame ou d’un riche Anglais. Mais son plus bel équipage n’était qu’un char à bancs à quatre roues très élevées, couvert de toile, avec quatre banquettes à l’intérieur: c’était si haut qu’il fallait monter sur une chaise pour arriver au marchepied. Plus tard, le brave Allemand m’expliqua en mauvais italien que cette construction était indispensable dans un pays où l’on devait à chaque instant descendre dans des fossés et traverser des terrains marécageux. Donc, moyennant vingt francs et deux francs de pourboire, ce baroque véhicule à dix places m’appartenait tout entier jusqu’à Nazareth. J’avais été recommandée au grand Georges Suss par le père gardien des franciscains de Terre Sainte, et l’Allemand était pour moi non seulement un cocher, mais aussi un protecteur, une escorte, un guide. Il me regardait de temps en temps, avec des yeux calmes et fidèles: peut-être était-il curieux de savoir qui pouvait être cette dame ni allemande, ni anglaise, ni américaine, ni russe, cette italienne dont les compatriotes ne vont jamais en Terre Sainte.
La voiture s’ébranla au trot rapide des chevaux dans la grande rue de Caïffa. J’avais vaincu le sommeil et la fatigue. Devant la petite porte du couvent, je fis arrêter pour laisser monter le père Marcel de Noilhac, supérieur des franciscains de Nazareth, qui, après avoir passé un mois à Jérusalem, s’en retournait dans son monastère. C’était un singulier type de religieux: décharné, le visage un peu fatigué, avec une barbe châtaine peu fournie, il portait le grand chapeau de paille recouvert d’un mouchoir de soie, comme en portent tous les moines de Terre Sainte. Taciturne, les yeux mélancoliques et pleins d’une flamme mystique, il était français et ne connaissait pas un mot d’italien. Les joues un peu rouges trahissaient bien un commencement de phtisie, ce mal secret pour lequel beaucoup de franciscains viennent en Palestine, afin d’y trouver la guérison ou de mourir en paix près du saint Sépulcre. Dans la voix aussi, une trace un peu plus nette de fatigue; mais c’était tout. Plus loin, un Turc qui se rendait à Nazareth me demanda de lui donner une place. Il monta, et certainement rien n’était plus étrange que ce haut véhicule conduit par un Prussien, portant un moine français venu des environs de Cognac, une voyageuse italienne et un Turc de Caïffa, et tout cela, dans la vaste plaine d’Esdrelon, par un beau matin frais, roulant vers le pays où Jésus passa son heureuse enfance. La route était longue, mais si fleurie, avec une fraîche brise qui courbait les hautes herbes, tandis que les cahots du char à bancs écrasaient les marguerites et les coquelicots du chemin: le père Marcel de Noilhac disait son chapelet et lisait son bréviaire avec une modestie toute féminine, avec une paix sereine, et Suss le regardait affectueusement, car le voiturier de Caïffa adorait les franciscains de Nazareth, grâce auxquels il vivait, travaillait, prospérait. Cependant Suss était luthérien: mais qu’importe? Il croyait au Christ comme le moine penché sur le livre jauni et ne demandait pas autre chose, semblant ponctuer avec le claquement de son fouet le mouvement des feuillets sacrés. Le Turc fumait continuellement des cigarettes et sommeillait; à chaque secousse de la voiture, son fez lui tombait sur les yeux: il fumait même en dormant. Je regardais autour de moi, toute au plaisir de contempler ce vaste et clair paysage, ces cultures, ces champs verts et ces champs jaunis, traversés de temps en temps par une femme ou un enfant--ce paysage sonore à cause de la brise légère qui faisait battre les tentes de la voiture, et emportait la fumée de la cigarette du Turc et de la courte pipe de Georges Suss. Il avait demandé la permission de fumer, le brave Prussien, et elle lui avait été accordée. Le père Marcel levait les yeux de temps en temps, regardait autour de lui et annonçait quelques sites importants.
--Voici le grand Hermon!
C’est la montagne la plus haute de la Galilée. On voit continuellement disparaître ses cimes neigeuses dans les blancheurs du ciel d’Orient. La longue route entrait maintenant dans les champs: il n’y avait plus de sentier et l’air était tout embaumé. De temps à autre, je demandais à Suss:
--Y sommes-nous?
--Non, madame, pas encore, mais bientôt.
Ils parlaient du Cison, un fleuve qu’on doit passer à gué, avec la voiture. Quand il enfle, alors on ne passe plus. Le père Marcel, ayant fini de prier, me conta de sa voix faible qu’un hiver il avait été enfermé pendant deux mois à Nazareth, ne pouvant se rendre à Jérusalem par Caïffa et la route de Samarie était encore plus mauvaise. Suss approuvait de la tête: le Cison n’était pas commode et le Sultan ne se hâtait pas d’y faire construire un pont. Le Turc n’écoutait pas ou feignait de ne pas entendre. Heureusement il ne s’agissait pas de Mahomet! Celui qui parle du Prophète en présence d’un Turc est dénoncé et va en prison. Enfin, le Cison apparut. Je ne vis qu’une berge pierreuse, avec un filet d’eau malsaine, mais quelles secousses! Les cahots de la voiture étaient si forts que j’étais forcée de m’accrocher aux tringles des rideaux. Le père souriait doucement. Depuis huit ans il habitait ce pays et avait fait maintes fois ce trajet en voiture, à cheval, ou même à pied.
--A pied, mon père?
--Pourquoi non, madame? J’ai été un peu malade après, mais très peu.
De temps en temps, à gauche, à droite, une montagne toute verte apparaissait, se rapprochait, s’éloignait, toujours visible.
--Le Thabor!
--Pouvez-vous m’y conduire, Suss, demandai-je?
--Non, madame. N’y allez pas, c’est très laid.
Enfin, la voiture s’arrête dans une grande allée ombragée de tamarins. Nous sommes à moitié chemin: il est huit heures ou huit heures et demie. Georges Suss saute à terre et accroche deux sacs d’avoine au cou des chevaux. Elles déjeunent, les pauvres bêtes, et nous aussi. Nous mettons en commun un peu de viande froide, de fromage, des petits abricots et des gâteaux anglais. Suss accepte un morceau de viande et du pain, et comme il doit conduire, il ne veut pas boire de vin. Déjà le soleil est très chaud, mais ces tamarins sont si touffus et la paix est si profonde dans cette Galilée fleurie! Qui ne prendrait avec plaisir une heure de repos, ici, sous ces arbres, dans ce char à bancs, où le Turc dort profondément, la cigarette à la bouche?
--Il y a beaucoup de Turcs ici, mon père?
--Heureusement non! répond, à voix basse, le maigre frère de Saint-François.
En route! en route! Le soleil brûle et l’heure passe: les chevaux se retournent mélancoliquement vers les sacs d’avoine qui disparaissent, et Suss leur parle allemand pour les consoler. La vaste campagne de la Galilée s’étend devant nous, comme si elle s’allongeait: on passe de collines en collines, de plaines en plaines, de ravins en ravins, on marche, avec de grands cahots: la seconde moitié du chemin est la plus mauvaise. Voici Naïm, où eut lieu le miracle du fils de la veuve; voilà, au loin, la route de Samarie, que Jésus prenait, tous les ans, pour aller à Jérusalem, en passant par Naplouse.
--Nous arrivons aux monts de Gelboé, dit le moine.
_Di Gelboe son questi i Monti!_ Oh! souvenirs de ma jeunesse! C’est donc ici que se déroula le drame sanglant dont Saül fut le héros? Le grand poète italien n’a donc pas imaginé tout cela? Rien n’est plus étrange que de retrouver quelque chose de vrai, dans un récit dont nous nous sommes moqués et que nous avons considéré autrefois comme une œuvre de pure imagination! Qui, d’entre nous, n’a pas appris: _Bell’ alba è questa..._ pour en rire après? Et cependant, c’était une aube comme celle-ci dans ce pays sacré, qui vit la mort du malheureux: c’est étrange! Le père Marcel de Noilhac n’a pas lu Alfiéri et je me garde bien de lui en parler. Il fixe les yeux à l’horizon, et au fond de son cœur il y a un grand désir de revenir à Nazareth. Il est certain que Jérusalem est faite pour les franciscains qui combattent, mais non pour ceux qui prient; elle est faite pour ceux qui luttent et non pour ceux qui aiment les muettes contemplations. Je parle de Nazareth: les yeux du religieux brillent. Si Dieu le veut, il y passera toute sa vie et il y mourra, le jour désigné. Nazareth!... Il en rêvait, quand il était enfant, au milieu des tonneaux d’alcool de son père, qui était un distillateur de Cognac: tout petit, il croyait à la poésie de ce nom.
--Alors, votre rêve s’est réalisé, mon père?
--Oh! oui, madame... Il ne valait pas la réalité, s’écria-t-il, l’air pleinement heureux.
Voilà donc un homme qui n’a jamais eu de désillusion! Il déclare ardemment que la réalité valait plus que son rêve, ici, près des collines nazaréennes, dans ce pays qui écouta la divine parole. Inclinons-nous devant lui et rappelons-nous cette minute, cette rencontre, cette parole. Suss, tout joyeux, excite ses chevaux; le temps fuit derrière nous, ainsi que le chemin; la terre s’est éveillée.
--Voilà Nazareth, dit le moine.
La ville, blanche et rouge, monte sur la colline; monte avec ses maisons, ses jardins, ses vergers, avec les aiguilles de ses trois églises; monte tout heureuse, aspirant vers les cimes, vers l’azur du ciel. Les yeux du père Marcel sont voilés de larmes. En vérité nul cœur de chrétien ne peut voir Nazareth sans être ému.
VI
L’histoire de la Vierge.
Deux pays de la Galilée se disputent la gloire d’avoir vu naître Marie: Séphoris et Cana, car le père et la mère de la Vierge n’étaient point complètement pauvres; ils possédaient quelques champs sur le mont Carmel, où ils venaient tous les ans, avec la jeune Marie; il est vrai aussi qu’ils avaient beaucoup de parents à Cana: cependant il n’existe pas d’autre preuve en faveur de cette ville, qui doit se contenter d’avoir vu le premier miracle du Christ. On peut, au contraire, être à peu près sûr que la mère de Jésus est née à Séphoris, un gros bourg, à moitié chemin entre Tibériade et Nazareth. Comme tous les beaux villages de Galilée, Séphoris est bâti sur une colline, et l’humble maison de sainte Anne et de saint Joachim est construite presque au sommet du coteau; le nom de Marie, Myriam, Mariam, Maria, est très commun en Galilée et revient étrangement dans l’existence de Jésus: Marie, sa douce mère; Marie de Cléophas, sa tante, ardente et dévote; Marie de Béthanie, la sœur de Lazare, qui l’écoutait, extasiée, pendant le temps qu’il passait auprès d’eux; Marie de Magdala, la pénitente passionnée, qui purifia si noblement l’impur métal de son âme. La tradition parle de l’enfance de la Madone, comme d’une période très douce: elle était brune et fine, elle avait des mains effilées et de petits pieds, elle aimait sa maison et la solitude; elle était laborieuse, souriante et réservée. Quand ses vieux parents faisaient quelques pèlerinages à pied, à travers la Palestine, ils emmenaient la fillette avec eux; et la tradition dit encore qu’elle monta souvent sur la montagne qui ferme ce golfe de Saint-Jean-d’Acre, et que, de là-haut, elle laissa errer sur la mer ses regards calmes et doux: c’est par sa présence, sa pensée et ses rêves qu’elle attira sur le mont Carmel la bénédiction du ciel. A treize ans et demi, elle quitta sa petite maison de Séphoris pour épouser Joseph, le charpentier de Nazareth.
* * * * *
En Orient, la vie est précoce, et on ne doit pas s’étonner que Marie se soit mariée à cet âge. Il est tout naturel aussi qu’on l’ait donnée à un homme mûr, presque vieux. La femme orientale respecte tellement l’homme que la différence d’âge ne signifie rien. L’histoire dit, du reste, que «Marie vénérait Joseph». Adossée au rocher, comme presque toutes les maisons en Galilée, leur petite habitation était bâtie à l’entrée de Nazareth et dominait une partie de la riante vallée: elle comprenait trois pièces, dont une, la cuisine, avait une petite porte sur le jardin. On pouvait gagner, à travers champs, sans entrer à Nazareth, la petite boutique de Joseph.
C’est là que vécut la Vierge, dans sa famille, ignorée de tous, jusqu’au jour où elle fut choisie. Comme les autres Nazaréennes, elle portait une jupe d’un rouge sombre, serrée à la taille par une ceinture, et un grand manteau de laine bleu foncé, tombant jusqu’à terre et relevé sur la tête, ombrant le front; elle marchait pieds nus. Le chemin qui conduit de sa maison à la fontaine l’a vue passer chaque jour, portant une cruche inclinée sur la tête ou appuyée sur la hanche; bien souvent elle pencha, au-dessus des eaux claires, son beau visage pensif. La route est pierreuse, la source est en dehors de la ville, et cependant la Madone y venait, chaque jour, accomplir l’humble besogne de puiser de l’eau; un peu plus loin, dans cette vasque qui est toujours entourée de brunes femmes du village, elle lavait les langes de l’Enfant Jésus.
Travail et prière, ces mots résument bien la première partie de la vie de Marie, la femme de Joseph. L’heureux jour de printemps où Gabriel descendit du ciel, elle priait, comme toujours. Le séraphin apparut sur le seuil de la première chambre, tandis qu’elle se tenait dans la seconde. Le croyant peut, ici, évoquer le saint dialogue, la scène mystique, et prier à la même place où Elle pria, tout en regardant dans l’ombre si quelque chose de lumineux ne se fait pas voir.
* * * * *
Plus tard, Marie, son petit enfant serré contre elle, ne fait que fuir les dangers qui menacent cette tête si chère. Joseph et elle partent pour l’Égypte, marchant pendant des mois entiers, errant çà et là, dormant dans le tronc d’un vieil arbre, se nourrissant d’herbes et de fruits. Ce sont les années d’exil jusqu’à ce que, les persécutions finies, la Vierge revienne à Nazareth, retrouve sa maisonnette, reprenne sa vie obscure. Maintenant, quand elle va à la fontaine, meurtrissant ses petits pieds nus sur les pierres du chemin, elle tient un enfant par la main; le matin, elle sort par la petite porte des champs et conduit Jésus à l’atelier du charpentier, pour que son père putatif lui enseigne à travailler le bois. A cette époque, l’amour maternel de Marie est profondément tendre, calme et joyeux. Elle serait donc tout à fait heureuse si, par moments, la vision de l’avenir ne traversait sa pensée. Bien souvent, alors, elle dut ressentir le frémissement du désespoir et de la mort, en pensant à la mission terrible et divine de son fils chéri. Cependant, à côté d’elle, souriant et pensif, bon et courageux, si beau avec ses grands yeux bleus et ses cheveux blonds, le Christ grandissait; et elle veillait sur lui; serrait dans les siennes sa petite main, le bénissait chaque soir, quand il fermait les yeux; elle jouissait du bonheur ineffable d’être la mère d’un enfant divin! Années sereines dont la joie était faite de vertus simples, de pieux désirs et de pieuses satisfactions! Années disparues trop vite, hélas! pour le cœur de la Vierge!