Au pays de Jésus

Part 13

Chapter 133,765 wordsPublic domain

Au _Jerusalem Hotel_, à Jaffa, il y a toujours beaucoup de monde, et il n’y a jamais personne. Je m’explique: Jaffa est le port d’attache des steamers français, autrichiens, russes ou égyptiens qui font le service des passagers ordinaires. Tous ces paquebots sont d’une exceptionnelle ponctualité; ils partent et arrivent à jour fixe et résolvent même le problème du départ à l’heure exacte, quelle que soit l’importance des marchandises qu’ils doivent embarquer ou décharger. Chaque voyageur sait donc à quelle heure et quel jour il sera à Jaffa et quand il repartira; il peut calculer sur son indicateur l’emploi de son temps. Un seul train par jour part de Jaffa pour Jérusalem, à deux heures et demie de l’après-midi. En comptant trois heures de trajet, en y ajoutant les retards habituels en Turquie et naturels dans cet odieux petit chemin de fer, on peut compter arriver à Jérusalem vers six heures.

Un train unique descend tous les jours de Jérusalem à Jaffa; il part à huit heures du matin et arrive à onze heures et demie. Ainsi, les bateaux qui transportent les touristes, les déposent à Jaffa entre neuf et dix heures du matin. Ils montent alors au _Jerusalem Hotel_, font leur toilette, déjeunent et repartent pour Sion. Ceux qui viennent de Terre Sainte s’embarquent vers trois heures et ont à peine le temps de déjeuner au célèbre _Jerusalem-Hotel_... J’espère que cette longue explication n’aura pas été trop embrouillée et fera comprendre comment le registre des voyageurs est toujours plein au _Jerusalem_, le matin, et comment, le soir, il n’y a jamais personne. La plus grande agitation y règne de neuf heures du matin à deux heures tous les jours. C’est le long de la route poudreuse un bruit continuel de voitures qui remontent, au milieu des jardins d’orangers, de la ville commerciale à la ville agricole, de la cité laide et noire à la colonie allemande, blanche et propre, dont le _Jerusalem-Hotel_ est un des plus beaux ornements et M. Hardegg, le propriétaire de l’établissement, le joyau le plus précieux; partout les fouets claquent et les grelots résonnent; c’est une procession d’hommes de peine, chargés de valises--presque toutes anglaises, hélas!--couvertes d’étiquettes de toutes les stations du monde; ce sont des discussions et des cris sous la treille fleurie de l’hôtel, des allées et venues dans les sonores escaliers de bois; des appels, par les portes ouvertes, pour demander l’eau, pour savoir l’heure du déjeuner, pour avoir une tasse de café; c’est un bruit de voix, de malles qu’on ouvre, de chaînes qui tombent; c’est toute l’installation hâtive qui doit durer une heure, dans l’impatience de partir, d’aller plus loin. Tout à coup, la cloche de l’hôtel sonne le déjeuner; tous se précipitent dans l’escalier, malgré le flegme britannique, qui d’ordinaire attend le troisième appel. Il y a toujours au moins vingt à trente personnes à table: des Grecs, des Égyptiens, des Russes, des Allemands et surtout des Anglais. Le repas est abondant mais médiocre; personne n’y fait attention puisqu’on ne doit le subir qu’une fois. Les méticuleux Anglais même ne réclament pas. On boit du vin d’Hébron, _Hebroner wine_, à un franc la bouteille et on dévore distraitement, en hâte, sans regarder ses voisins, qu’on ne reverra probablement plus. Le café est avalé brûlant, la note payée vivement, sans examen. A deux heures, nouveau tumulte; à deux heures et demie, silence profond, claustral. On n’entend plus que le bruit léger des orangers, agités doucement par la brise.

Cependant, cela vaudrait la peine de rester un jour ou deux à Jaffa pour la ville, qui est originale et gracieuse; pour ses jardins, fameux dans toute la Syrie; pour ses monastères, pour ses églises, et aussi pour le _Jerusalem-Hotel_ et pour M. Hardegg. Qui est-ce donc que M. Hardegg? C’est un petit homme maigre, sec, robuste, malgré son âge, portant des favoris courts, qui complètent bien sa physionomie austère et silencieuse. Toujours vêtu d’un pantalon gris, d’un pardessus noir et d’un bonnet de velours également noir. Toujours correct, muet et discret.

C’est un hôtelier, mais c’est aussi un chrétien de premier ordre, un moraliste, un philosophe; il ne daigne jamais parler à ses voyageurs. Pendant les trois ou quatre heures de presse, il fait quelques rares apparitions sur le seuil d’une porte dans les escaliers, regardant froidement çà et là et ne desserrant jamais ses lèvres minces. Aussi est-il très difficile de se rendre compte de ses qualités intellectuelles. Les personnes qui ne font que passer dans son hôtel ont à peine le temps d’observer que les portes des chambres, au lieu d’un numéro, sont marquées du nom d’un patriarche, d’un prophète, d’un grand personnage de l’Ancien Testament. Il y avait, sur mon palier, les chambres _Abraham_, _Jacob_, _Ézéchiel_, _Élie_; en tournant un peu, on trouvait la chambre _David_; en face de la mienne, qui portait le nom de _Josué_, le grand général qui arrêta le soleil, on voyait la chambre _Melchissédec_. Les voyageurs hâtifs ne peuvent pas non plus profiter du livre étrange déposé sur une table, au milieu de leur chambre. C’est un ouvrage imprimé en anglais, en allemand, même en italien, et dont la couverture est tout un symbole. Elle représente des animaux qui figurent les sept péchés mortels, le dragon de l’Apocalypse, des candélabres à sept branches. En l’ouvrant... mais qui l’ouvre jamais? Et, c’est pourquoi M. Hardegg, hôtelier chrétien et philosophe moraliste, prend l’argent des voyageurs qui restent trois heures, mais il les méprise: pas moyen en effet de les moraliser. Ceux qui restent appartiennent à M. Hardegg, et il les évangélise.

Parmi ceux-là, se trouvent le consul de Grèce, qui demeure à l’hôtel; le représentant de Cook, sa femme et sa fille. Il y avait aussi, à cette époque, un officier supérieur turc neveu du sultan, aide de camp du pacha de Jérusalem: un jeune homme beau, intelligent, très cultivé, un de ces musulmans raffinés qui ont habité Paris et Pétersbourg, comme attachés d’ambassade. Quelquefois, un client curieux, fantaisiste ou fatigué, reste aussi à Jaffa et ne va pas à Jérusalem pour des motifs spirituels ou physiques; ces six ou sept personnes ne font pas de bruit, mangent tranquillement, causent sans se presser. Le repas est bon. M. Hardegg aime les voyageurs qui restent; il peut les sermonner; en attendant, il les nourrit bien, tandis que les autres sont très mal partagés. Dans sa magnanimité, M. Hardegg se décide à s’asseoir à la table d’hôte, mais sans prendre part au repas. Quand mange-t-il? Mystère. Par dévotion, il jeûne souvent. Il parle--ô miracle!--aux étrangers qui séjournent plusieurs jours. Ce sont ses sujets: ils liront son livre. En effet, après avoir causé, on remonte dans sa chambre pour écrire une lettre; mais, enfin, tous ces serpents, ces renards, ces tortues, toutes ces fouines, dessinés sur la couverture attirent, et on lit le traité de morale de M. Hardegg. C’est un singulier mélange de passages de la Bible et d’extravagants commentaires, de citations des docteurs de l’Église et de notes bizarres de M. Hardegg, hôtelier; des menaces, des prophéties, des exclamations, des phrases mystérieuses et inquiétantes et surtout l’idée que chaque pas que vous faites est un péché. Pour un voyageur, la chose est vraiment charmante!... Distraitement, on prend et on reprend ce volume où le symbole est exposé d’une façon confuse et où la philosophie est grotesquement imitée de la _Sonate à Kreutzer_. Mais ce sont, par-dessus tout, les gens mariés que M. Hardegg veut évangéliser; pour lui, l’état conjugal est un des plus criminels, et, dans son livre, les apostrophes violentes contre les malheureux conjoints ne manquent pas. M. Hardegg a l’habitude d’interroger, à l’improviste, les étrangers qui s’attardent chez lui. Vers neuf heures, un matin, comme je remontais après le premier déjeuner, je le trouvai près de la chambre _Josué_.

--Êtes-vous mariée? me demanda-t-il sans me regarder.

--Certainement, monsieur, dis-je stupéfaite.

--Lisez mon livre, ajouta-t-il.

Et il disparut. Je le revis le lendemain sous la treille, au moment où je montais en voiture.

--Vous avez lu? me demanda-t-il sévère.

--Et vous l’avez compris? reprit-il d’un ton où perçait comme une certaine menace des châtiments célestes.

--Je l’espère, répliquai-je toute contrite.

Il était content de moi. En effet, le lendemain, je trouvai un exemplaire italien de son traité de morale... J’en avais maintenant trois: en français, en anglais et en italien. Dans l’après-midi, vers six heures, je vis l’estimable hôtelier se promener sous la treille, et justement je lisais ses élucubrations ténébreuses en souriant; il me regarda et secoua la tête d’un air satisfait. Aussi, chaque fois que j’appelais le garçon, celui-ci arrivait à l’instant; mes lettres m’étaient apportées avec une rapidité foudroyante; la fille faisait deux fois ma chambre au lieu d’une et ma bouteille d’_Hebroner wine_, à moitié pleine, m’était toujours fidèlement conservée.

Hardegg n’avait que moi à convertir en ce moment; un Russe poitrinaire, une dame anglaise, semblaient tout à fait sourds à ses leçons de philosophie morale. Mais moi j’étais surtout l’objet de son attention, et du haut de son orgueil il me dit au revoir quand je partis pour Jérusalem. Nous nous revîmes six semaines après, à mon passage pour la Galilée. L’hôtel était si tranquille et si frais au milieu des plantes aux parfums subtils, la brise marine y soufflait si agréable, que j’y passai volontiers deux jours à écrire. Sur ma table était ouvert le fameux ouvrage du maître de céans, et il pouvait supposer que je prenais des notes. Il me sourit de loin pendant ces deux journées; mais, au moment de mon départ définitif, il eut la condescendance d’ouvrir lui-même la portière de la voiture, et pendant qu’on chargeait les bagages, il y resta appuyé.

--Il faut lire mon livre chez vous, me dit-il avec une hauteur quelque peu mêlée de bienveillance.

--Je n’y manquerai pas, répondis-je avec solennité.

--Et le donner à votre mari; voilà un volume pour lui.

Et il retira de sa poche un quatrième exemplaire.

--Merci, merci, m’écriai-je très confuse.

--Si vous désirez quelques explications, écrivez-moi; on m’écrit de partout pour des objections philosophiques et morales.

--Vous êtes un apôtre, monsieur, lui dis-je tout à fait convaincue.

--Oui, madame, dit-il en daignant soulever son bonnet de velours noir, tandis que la voiture s’ébranlait.

Du reste, la note du _Jerusalem-Hotel_ fut très salée.

III

Le marchand de grains.

L’_Achille_, un grand paquebot du Lloyd autrichien, avait quitté le port de Jaffa à midi et devait toucher Caïffa à sept heures du soir. Il se rendait à Constantinople, chargé de passagers pris à Port-Saïd, à Alexandrie, à Jaffa même, accomplissant son voyage sur les côtes d’Égypte, de Syrie, de Roumanie, prenant et laissant des voyageurs, chargeant et déchargeant des marchandises, avec un bruit de voix, un fracas de chaînes, qui se calmaient seulement lorsque nous marchions. Le père Marcel de Noilhac, le père Joseph de Naples et moi, avions pris ce bateau pour aller de Jérusalem à Nazareth. Nous devions nous arrêter à Caïffa. C’est un trajet peu important; mais, à côté de nous, un grand nombre de touristes s’étaient installés pour une traversée de vingt jours, et connaissaient déjà tous les secrets du bord.

Le père de Noilhac appartenait à l’ordre de Saint-François et dirigeait le couvent de Nazareth: très sympathique, jeune, réfléchi et mystique, il faisait penser à une femme en prière, à une âme privée de corps. Le père Joseph de Naples, un beau religieux à la barbe grisonnante, était le moine le plus populaire de la Terre Sainte. Très intelligent et très actif, un peu trop remuant même, conservant encore son accent napolitain, il possédait les grandes qualités de vivacité, d’aisance, d’intuition rapide, naturelles à ses compatriotes. Apte à tout, pieux, religieux et, en même temps, agent diplomatique très fin, il connaissait à fond les Juifs, les Maronites et les Druses. A peine sur le pont, le père Marcel s’en alla lire son bréviaire dans un coin. Le père Joseph, lui, fut immédiatement entouré. Le commandant, le médecin, l’agent du Lloyd, cinq ou six passagers se pressaient autour de lui. Moi, j’essayais de saisir au passage une de ces intonations napolitaines, dont mon oreille était privée depuis deux mois déjà. Je me sentais un peu triste. En quittant Jérusalem, j’avais versé des larmes solitaires, à la pensée que je ne pourrais plus baiser le marbre froid du saint Sépulcre, que je ne verrais plus le soleil se lever du jardin de Gethsémani; les premières émotions de mon voyage avaient été si intenses que la Galilée me semblait un peu froide, un peu effacée. Cependant, le père Joseph allait, venait, riait, discutait, donnait des poignées de main à tout le monde, toujours en mouvement, mais sans s’agiter inutilement comme nos frères de Naples. Les enfants d’un employé français au service de la Turquie s’empressaient maintenant autour de lui. Cette famille quittait Alexandrie, sur un ordre qui l’envoyait à Constantinople et allait, auparavant, passer un mois en villégiature. Je laissai le père Joseph causer avec les enfants, et je me rendis à l’arrière pour contempler le sillage, mon occupation favorite en mer, car je distingue tant de choses dans cette écume blanchâtre!... Je rêvais un peu lorsque le père Joseph s’approcha de moi, accompagné d’un homme vêtu comme un musulman: pantalon sombre, redingote noire et fez rouge. Celui-ci paraissait âgé d’environ cinquante ans; il était de taille moyenne, robuste, bien rasé: ses yeux vifs et mobiles attiraient l’attention.

--Je vous présente Ibrahim, me dit le père Joseph.

--Tiens! Pourquoi me présente-t-il ce Turc? pensai-je.

L’Oriental ne porta pas ma main à son front et à son cœur, comme le font tous les musulmans, mais il me la serra cordialement.

--La Terre Sainte n’a pas de meilleur ami qu’Ibrahim, ajouta le père Joseph.

Je regardai mieux le nouveau venu, qui rougit de l’éloge du franciscain et voulut protester.

--Pour un Turc, dis-je bêtement, c’est très beau de respecter la Terre Sainte et ses religieux.

Ibrahim pâlit et une expression de vraie tristesse se peignit sur ses traits.

--Je ne suis pas Turc, madame, murmura-t-il, je suis chrétien.

--Excusez-moi, m’écriai-je toute mortifiée.

La conversation s’engagea et je compris peu à peu devant qui je me trouvais. Riche marchand de blé de Saint-Jean-d’Acre, descendu du Liban vers la mer, Ibrahim conservait le rite chrétien de saint Maron, le grand évêque. De conduite très réglée, il partageait son temps entre les affaires et la pratique d’une religion profonde qui le prenait tout entier. Il mettait le même enthousiasme, la même ardeur aux négociations de son commerce qu’à ses prières de chaque jour. Sa foi avait quelque chose de si impétueux, de si spontané; elle perçait tellement dans la moindre de ses paroles que je l’enviais réellement lorsque je la comparais à notre tiédeur. Ibrahim dépensait sa fortune en larges aumônes. Il avait fait construire, à Saint-Jean-d’Acre, une église en l’honneur de saint Louis, ce roi de France qui, pour se rapprocher de Jésus, voulut aller mourir en Orient. Il venait constamment en aide aux œuvres de la Terre Sainte, si délaissées par l’Italie, bien que les franciscains soient italiens. Dans toutes les contestations, il intervenait et les terminait toujours à l’avantage des moines. Sa main droite donnait beaucoup et sa main gauche n’en savait rien. Voilà, en quelques mots, ce qu’était Ibrahim, ce faux Turc.

Mais l’enthousiasme religieux du marchand de blé se manifestait surtout dans ses voyages. Chaque année il passait trois mois en Europe. Il visitait les plus riches cathédrales, les sanctuaires les plus renommés. Il allait de Cologne à Lorette, de Saint-Jacques-de-Compostelle à Lourdes, de Kasan à Valle-de-Pompéi. Partout enfin, où il pouvait trouver une belle église, un tableau religieux important, une chapelle connue, Ibrahim portait sa prière et son âme. Pendant ces trois mois le commerçant n’existait plus. Il ne restait en lui que le chrétien ardent à la recherche d’un temple, d’un autel, d’une image. De sorte qu’en huit ou dix ans il n’avait vu ni les villes ni les monuments, mais les Madones, les saints à genoux, les mains tendues vers le ciel. Joyeusement absorbé dans sa foi, il ne savait rien de la vie moderne: elle ne pouvait intéresser un homme venu de si loin pour s’agenouiller dans les basiliques, contempler les statues des Vierges, entendre la messe dans les grottes où se manifestent des apparitions merveilleuses. Mais si l’existence positive, matérielle, le laissait indifférent, il connaissait très bien le nom du prédicateur français de Notre-Dame-des-Victoires et avait retenu ses sermons. Il oubliait, pendant ces voyages, toute sa dure vie de commerçant, les affaires officielles, les discussions énervantes avec des juifs, des Russes, des musulmans entêtés; il y trouvait un adoucissement à ses fatigues, une grande joie, un nouveau courage. Et, dans cet homme, aucun air de componction, rien d’obscur, pas une trace de cette hauteur qui accompagne toujours une dévotion simulée; mais une sincérité enfantine, une expression de bonheur ingénue et admirable.

--Où êtes-vous allé cette année? demandai-je.

Il me regarda tout heureux et répondit:

--J’ai visité la France et l’Espagne, mais j’y étais déjà venu, après avoir été en Italie.

--Ah! en Italie?

--Oui, chère madame. Quel pays que le vôtre, quel pays!

--Vous y avez des affaires? lui dis-je, ne pouvant encore oublier le négociant.

--Des affaires, des affaires! Je vais en Italie pour Saint-Marc de Venise, pour le Dôme de Florence, pour Saint-Pierre de Rome! J’y vais pour les Madones de vos peintres. Quels peintres et quelles Madones! J’en rêve encore lorsque je suis de retour à Saint-Jean-d’Acre. Cette année j’ai eu, à Rome, un grand, un parfait bonheur!

Je compris enfin cette âme pour la première fois, et je m’écriai:

--Vous avez vu le Pape?

--Je l’ai vu, répondit-il à voix basse, respectueusement.

--Eh bien, quelles ont été vos impressions?

--Je ne puis tout vous dire. Nous attendions cette audience depuis huit jours. Je ne mangeais et ne dormais plus. Enfin, nous pénétrâmes dans le Vatican; mais deux heures s’écoulèrent encore. Enfin, le grand vieillard parut, vêtu de blanc, les mains de cire, le visage décoloré. Je tombai à genoux, tremblant de tous mes membres, et je sentais qu’il venait vers moi. Je l’entendais parler à mes compagnons. Je ne respirais plus. Léon XIII s’est arrêté, près de moi. Ah! madame, le Pape près d’Ibrahim, le pauvre marchand de grains de Saint-Jean-d’Acre! le Pape, celui qui représente la Religion sur la terre et dans le ciel!

--Il vous a parlé?

--Oui, dit gravement Ibrahim; il s’est penché vers moi et m’a dit: «_Vous êtes chrétien d’Orient?_» Quelle voix! Je l’entendrai jusqu’à l’heure de ma mort!

--Et vous lui avez répondu?

--A peine. J’ai balbutié: _Je suis maronite du Liban, Votre Sainteté._

--Ce fut tout?

--Oui. J’aurais voulu lui dire tout ce que j’avais dans l’âme, lui offrir ma fortune et ma vie pour Jésus, pour l’Église: je n’ai pas osé. Je l’ai regardé, les larmes aux yeux, et lui m’a fixé avec tant de douceur... Le Chef de l’Église, madame!... Celui qui commande spirituellement à des millions de chrétiens, qui commande les âmes... Je n’ai rien dit.

--Il vous a compris, Ibrahim.

--Oui, je le crois, ajouta-t-il avec conviction.

Nous restâmes silencieux. Le mont Carmel était en vue.

--Je suis allé à Naples il y a peu de temps, reprit Ibrahim.

--A Naples? demandai-je en tressaillant.

--Oui, madame. C’est un pays où la foi existe encore: les églises y sont toujours pleines le dimanche et jamais désertes, les autres jours. J’ai baisé les ampoules où l’on conserve le sang de votre Patron. Et Sainte-Claire, quel splendide monument! Avec quel plaisir j’y retournerais! Mais pourquoi ne finit-on pas la façade du Dôme?

--L’argent manque: les Napolitains sont croyants, mais pauvres.

--Peu importe. Dieu y pourvoira!

--Eh bien, pourquoi ne terminez-vous pas les travaux?

--Je voudrais pouvoir compléter toutes les façades, achever tous les temples! Mais il faudrait des richesses énormes. Ce que je possède appartient aux pauvres et aux serviteurs de Jésus. J’ai donné à Naples, comme ailleurs. Je suis resté volontiers dans cette ville, allant d’une chapelle à une église, communiant ici, me confessant là, disant mon chapelet partout. Vos compatriotes, chère madame, obtiendront tout ce qu’ils demanderont sur la terre et dans les cieux.

--En effet, notre peuple est très pauvre, mais content.

--Que le Seigneur le protège! Je suis allé pendant mon séjour voir la Madone du Rosaire. Je l’ai trouvée encore plus belle et plus riche: ses miracles ne se comptent plus. J’y suis resté trois jours, et j’y retournerai plusieurs fois encore, je l’espère, avant de mourir.

--Vous finirez par vous faire moine, lui dis-je en souriant.

--Non, je suis trop indépendant. Je veux voyager toujours. Je veux dire mon rosaire dans le monde entier. Puis, il faut que je travaille. Les pauvres ont besoin d’argent: Jésus m’en a tant confié, de malheureux! Me faire moine? Il est tard, trop tard. Je ne suis qu’un pauvre marchand et un humble serviteur de Dieu. J’essaie de faire mon devoir sans entrer dans un ordre religieux. Ai-je tort? Croyez-vous donc que la vie profane soit un continuel péché?

--Je ne sais, lui répondis-je pensive. Peut-être y a-t-il un certain égoïsme à sortir de la vie. Où est la voie?

Il me regarda tout troublé. Lui aussi, sans doute, entendait en son cœur une de ces interrogations douloureuses et inquiétantes, qui troublent parfois notre conscience de croyants. Nous ne parlions plus. La nuit tombait rapidement et le paquebot doublait le promontoire du Carmel.

--Voici le Carmel, dit Ibrahim, disons l’_Ave, maris stella_.

Il ôta son fez, s’agenouilla et appuya la tête contre le bastingage. Quelques personnes et moi, nous l’imitâmes. Ibrahim priait ardemment, et son visage était serein...

IV

Le Carmel.

Lorsque après avoir laissé derrière lui Port-Saïd le voyageur se rapproche de la Terre Sainte et entrevoit, dans la brume de l’horizon qui enveloppe tout d’une teinte uniforme, les blanches maisons de Jaffa et la riche verdure de ses jardins d’orangers, il faut, pour que son cœur s’émeuve, un véritable effort mystique. L’œil n’aperçoit, en effet, que la rade périlleuse, toute blanchissante d’écume et, au-dessus d’une plage jaunâtre, battue par le vent, une ligne de maisons neuves, habitées par des marchands, des négociants ou des consuls. Rien qui rappelle la Terre sacrée, où Jésus vécut, souffrit, mourut: aucune ligne, aucune couleur, aucun son qui signalent l’approche de la contrée sainte. Et le pauvre pèlerin, presque désillusionné, cherche vainement en lui-même ce pieux enthousiasme qui met des larmes dans les yeux et rend pâle d’émotion. Une bien meilleure impression attend les touristes qui, partis d’Italie, d’Allemagne ou de France, arrivent en Palestine, venant de Smyrne, suivant toute la côte de la Karamanie, sans toucher à Beyrouth, la perle du Levant. Ceux-là, confortablement assis sur le pont du paquebot, voient, un matin, surgir au bord de la mer Saint-Jean-d’Acre, l’ancienne citadelle, et la blanche Caïffa. Mais ces deux villes, dont l’une est florissante parce qu’elle est neuve et l’autre en décadence pour avoir eu un trop glorieux passé, ne retiennent pas longtemps l’attention: un mot a couru, répété de bouche en bouche, a éveillé la curiosité et provoqué l’émotion des passagers; un mot qui arrache les paresseux de leurs fauteuils d’osier, les malades de leurs couchettes et les attire sur le côté gauche du bateau, qui semble ralentir sa marche: le Carmel! le Carmel!