Au Maroc

Part 6

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Aux premiers rayons de la lune, après l'arrivée grave et rituelle de la _mouna_, on double les veilleurs autour du camp, toutes les armes chargées, avec consigne de ne laisser approcher personne et de chanter jusqu'au matin, en battant du tambour, pour se tenir en éveil. Le caïd responsable paraît nerveux, inquiet, et ne se couche pas.

XV

Vendredi 12 avril.

Toute la nuit ils ont chanté en battant du tambour, et, ce matin, sous un ciel obscurci de nuages, nous nous réveillons avec toutes nos têtes. Et même, comme complément de _mouna_, on nous apporte, au saut du lit, du lait tout frais, dans des amphores, et d'excellent beurre.

Dix lieues d'étape aujourd'hui. A peine sommes-nous en route, que la pluie commence à tomber, fine et froide. Encore une heure et demie de plaine à travers des champs d'orge et de colza, à travers des luzernes où paissent d'innombrables troupeaux de moutons. Sous ce ciel brumeux, on dirait toujours une plantureuse Normandie, si ce n'étaient ces huttes pointues des villages et ces burnous des bergers. Les fantasias, qui continuent en notre honneur, sont bien moins belles que chez les Beni-Hassem; on sent que ces honnêtes Cherarbas sont beaucoup moins guerriers et beaucoup moins riches; et puis on se lasse de tout, et cela devient une fatigue, à la longue, d'être obligé de se garer à chaque instant, quand la pluie nous fouette les yeux, pour ces cavaliers qui nous arrivent en sens inverse comme le vent, nous tirent aux oreilles des coups de fusil et affolent nos chevaux.

Laissant sur notre droite le pays dangereux des Zemours, nous nous engageons dans ces montagnes qu'il nous faudra franchir avant la fin de la journée. L'ascension est pénible, sous une pluie torrentielle, par des séries de gorges étroites et sans vue, ensemencées de blé ou d'orge. Suivant l'usage du Maroc, nous piétinons sans remords toutes ces cultures; il en restera encore plus qu'on n'en pourra moissonner. Sur des pentes souvent très raides, nous pataugeons dans une terre glaise, détrempée et gluante, qui s'amasse autour des pieds de nos chevaux et s'y attache en patins énormes; à chaque pas nous nous sentons glisser; nos mules chargées tombent les unes après les autres, roulent avec nos tentes, nos matelas ou nos bagages, dans des fondrières de boue, dans des torrents improvisés qui grossissent de tous côtés sous cette pluie de déluge.

Le caïd des Cherarbas et ses cavaliers nous ont quittés à la limite de leur territoire, et le chef de la région où nous sommes n'est pas venu à notre rencontre, ce qui est bien extraordinaire. Pour la première fois, nous voici sans escorte, seuls.

Avec les mules abattues, avec les gens embourbés dans la terre glaise, notre colonne, à la débandade, a bien une lieue de long maintenant. Et que faire? où nous arrêter? où nous remiser? où trouver un abri quelconque, dans ce pays sans maisons, sans arbres, où il n'y a pas même une hutte où l'on consentirait à nous recevoir?

En cet état, nous croisons une colonne au moins aussi nombreuse que la nôtre: d'abord des cavaliers, et, derrière eux, des chameaux portant une quantité de femmes voilées et de bagages. C'est, paraît-il, le train de voyage d'un caïd d'une province éloignée, qui revient de faire visite au sultan. Ces gens-là sont, comme nous, en détresse dans la terre grasse et glissante.

Enfin, voici le chef retardataire qui arrive au-devant de nous avec sa troupe. Il s'excuse beaucoup, il était à poursuivre trois brigands zemours très redoutés dans le pays; il les a capturés avec leurs chevaux. Ils sont maintenant ligotés en lieu sûr, dans sa maison, d'où ils seront conduits à Fez pour y être mis au _supplice du sel_, comme la loi le commande.

Tandis que nous continuons à grimper très péniblement sous la pluie, avec des glissades et des chutes, dans ces affreuses petites vallées toutes pareilles aux parois de terre grise, je me fais conter en détail ce _supplice du sel_, qui est de tradition fort ancienne.

Voici, c'est le barbier du sultan qui en est chargé. Dans un lieu public, sur la place du marché de préférence, on lui amène le coupable, garrotté solidement. Avec un rasoir, il lui taille à l'intérieur de chaque main, dans le sens de la longueur, quatre fentes jusqu'à l'os. En étendant la paume, il fait ensuite bâiller le plus possible les lèvres de ces coupures saignantes, et les remplit de sel. Puis il referme la main ainsi déchiquetée, introduit le bout de chaque doigt replié dans chacune des fentes, et, pour que cet arrangement atroce dure jusqu'à la mort, coud par-dessus le tout une sorte de gant bien serré, en peau de boeuf mouillée qui se rétrécira encore en séchant. La couture achevée, on ramène le supplicié dans son cachot, où, par exception, on lui donne à manger, pour que cela dure. Dès le premier moment, en plus de la souffrance sans nom, il a cette angoisse de se dire que ce gant horrible ne sera jamais retiré, que ses doigts engourdis dans la plaie vive n'en sortiront jamais, que personne au monde n'aura pitié de lui, que ni jour ni nuit il n'y aura trêve à ses crispations ni à ses hurlements de douleur.--Mais le plus effroyable, à ce qu'il paraît, ne survient que quelques jours plus tard,--quand les ongles, poussant au travers de la main, entrent toujours plus avant dans cette chair fendue... Alors, la fin est proche: les uns meurent du tétanos, les autres parviennent à se briser la tête contre les murs...

Je prie instamment les personnes à théories humanitaires toutes faites au coin de leur feu de ne point crier à la cruauté marocaine. D'abord je leur ferai remarquer qu'ici, au Moghreb, nous sommes encore en plein moyen âge, et Dieu sait si notre moyen âge européen avait l'imagination inventive en fait de supplices. Ensuite les Marocains, de même que tous les hommes restés primitifs, sont loin d'avoir notre degré de sensibilité nerveuse, et, comme d'ailleurs ils dédaignent absolument la mort, notre simple guillotine serait à leurs yeux un châtiment tout à fait anodin qui n'arrêterait personne. Dans un pays où les voyages sont si longs et les routes nullement gardées, on ne peut en vouloir à ce peuple d'avoir introduit dans son code quelque chose qui donne un peu à réfléchir aux pirates des montagnes.

* * * * *

A force de monter, nous atteignons les sommets de cette chaîne et, dans une éclaircie entre deux grains, la plaine d'au delà nous apparaît en profondeur sous nos pieds, bien moins grande que celle du Sebou, mais merveilleusement fertile et très cultivée; une sorte de cirque intérieur, bordé là-bas de montagnes où il nous faudra camper demain soir et qui sont beaucoup plus élevées que celles que nous venons de gravir.

A mi-côte, sur le versant où nous allons maintenant descendre, un village est perché: une centaine de huttes de chaume avec clôtures de cactus, groupées autour d'une vieille construction mauresque qui est en même temps la citadelle et la demeure du caïd. Pas plus d'arbres que précédemment, dans cette nouvelle région; rien que les oliviers et les orangers d'un jardin mystérieux qu'enferment les murs de la petite forteresse.

Ce village, naturellement, nous le voyons par en dessus, à vol d'oiseau; aussi la terrasse sur la maison du chef nous fait-elle l'effet d'une place où se promènent en ce moment des femmes voilées, en robes blanches ou roses, qui lèvent la tête pour nous regarder venir.

Après une descente rapide et dangereuse sur des roches éboulées, nous nous arrêtons pour la nuit près des murs de ce jardin, dans une espèce de champ de foire qui sert à toutes les caravanes de passage. L'herbe, haute et grossière, y est foulée, salie, empestée de vermine, avec les débris des poulets et des couscouss qu'on a mangés, et avec de grands cercles noirs laissés par les feux des nomades. Jamais nous n'avions eu un campement souillé de cette manière.

Nos gens d'escorte fauchent l'herbe immonde, avec leurs grands sabres, moins exercés sans doute à ce métier-là qu'à couper des têtes. L'une après l'autre, et bien après nous, arrivent nos tentes mouillées, qu'on dresse péniblement par un vent terrible. Séance tenante, on donne la bastonnade aux muletiers pour avoir mal conduit leurs bêtes. Nos provisions arrivent les dernières, sur de pauvres mules qui sont tombées vingt fois, qui ont les genoux tout au vif, et, vers trois heures du soir, mourant de faim, nous déjeunons avec des choses froides, trempées de pluie. Tous les enfants du village, tous les petits burnous comiques, tous les petits capuchons impayables, viennent gambader dans nos quartiers, nous criant toutes sortes de malédictions et d'injures. Nous demandons du bois pour nous sécher un peu, mais il n'en existe pas dans la région, qui est complètement dépourvue même de branchages; on nous apporte des bottes de chardons secs et de sarments de vigne qui donnent de grandes flammes, de grandes fumées, et peu de chaleur.

Campés à mi-montagne, séparés par une haie d'aloès d'une effroyable descente à pic dans la plaine d'en dessous, nous voyons à nos pieds l'interminable chemin de Fez, qui se continue toujours, qui traverse ces nouveaux champs d'orge, ces nouvelles prairies, et monte se perdre dans les lointaines montagnes d'en face. Il est de plus en plus tracé par le piétinement constant des caravanes, il a de plus en plus l'air d'une vraie route; il s'anime aussi davantage à mesure que nous approchons de la ville sainte. Entre les averses, dans des transparences extrêmes d'atmosphère, nous apercevons en bas, comme qui regarde du haut d'un observatoire, de longs défilés de cavaliers, de piétons en burnous, de chameaux et d'ânons chargés de marchandises; tout cela en infiniment petit, comme une incessante promenade de marionnettes au fond d'un grand vide bleuâtre. C'est que Fez n'est pas seulement la capitale religieuse du Couchant, la ville de l'Islam la plus sainte après la Mecque, où viennent étudier les prêtres de tous les points de l'Afrique; c'est aussi le centre du commerce de l'Ouest, qui communique par les ports du nord avec l'Europe, et par Tafilet et le désert avec le Soudan noir jusqu'à Tombouctou et à la Sénégambie.

Et toute cette activité n'a rien à voir avec la nôtre, s'exerce comme il y a mille ans, par des moyens qui sont tout à fait en dehors de nos moyens à nous, par des routes qui nous sont profondément inconnues.

XVI

Samedi 13 avril.

Il y a eu déluge toute la nuit, et le vent nous a à moitié arraché nos tentes. Au sortir de nos lits tout humides, nous reprenons des vêtements mouillés, des bottes pleines d'eau, et nous nous remettons en route sous un ciel uniformément voilé d'un crêpe gris.

Nous traversons cette nouvelle plaine pour nous engager ensuite dans les défilés de ces nouvelles montagnes. La pensée qu'il faudra refaire tout ce chemin en sens inverse, pour sortir de ce pays sombre, par instants oppresse un peu. Cependant nous sommes soutenus par l'espérance d'être demain soir en vue de la ville sainte, comme ces croisés ou ces pèlerins d'autrefois, auxquels on promettait, après bien des jours et des nuits de marche, qu'ils allaient enfin voir la Mecque ou Jérusalem.

Vers midi, dans la montagne, le ciel se dégage peu à peu, très vite même, se balaye, s'épure; un premier rayon de soleil nous réchauffe; puis la vraie lumière d'Afrique revient, splendide, incomparable; en une heure la transformation est faite, la terre est sèche, la voûte est toute bleue, l'air est brûlant. Et comme tout change d'aspect, sous ce radieux soleil! Nous cheminons dans des séries de vallées délicieuses, où le sol sablonneux est tapissé d'herbes fines et de fleurs. Il y a surtout des fenouils géants, dont les tiges fleuries ressemblent à des arbres jaunes, et qui sont enguirlandés de larges liserons roses pareils à ceux de nos jardins. Jaune et rose, ce sont les deux couleurs dominantes dans la zone d'Éden que nous traversons aujourd'hui; les montagnes commencent à se boiser d'oliviers sombres et leurs crêtes de basalte, qui sortent toutes nues de ces verdures, ressemblent à des tuyaux d'orgue; puis, au-dessus des cimes rapprochées, dans l'air très limpide, on en aperçoit d'autres plus lointaines et plus grandes, tout à fait gigantesques, qui sont d'un bleu de lapis.

Ni villages, ni maisons, ni cultures; rien que des fleurs encore, et une campagne étonnamment parfumée.

Mais nous croisons toujours des quantités de gens et de bestiaux; des bandes de piétons presque nus, portant leurs vêtements pliés sur l'épaule; des belles dames à califourchon sur des mules, tellement voilées, même en voyage, qu'on devine à peine leurs grands yeux; des troupeaux de moutons, des troupeaux de chèvres; surtout des chameaux lents et graves, portant à Fez, avec un balancement de roulis, des ballots énormes.

De temps à autre nous franchissons un ruisseau d'eau vive, au bord duquel croît quelque palmier isolé.

A tous les gués, se tiennent des vieillards accroupis devant des monceaux d'oranges; pour une petite pièce de bronze, on a le droit d'en prendre tant qu'on veut, à discrétion.

Nous arrivons vers le soir à une rivière rapide, l'Oued-M'kek, sur laquelle--invraisemblable chose--est jeté un pont!

Un pont à arceaux courts, très arrondis, ornés de faïences vertes. Le pilier du milieu est marqué du mystérieux sceau de Salomon: deux triangles entrelacés--et, de chaque côté, des tableaux en mosaïque encadrés de vert indiquent, en lettres enroulées, quel fut l'architecte de ce pont et quelles louanges les voyageurs qui passent doivent au dieu de l'Islam. Le temps, le soleil, ont donné à la maçonnerie une teinte rare, chaude, presque rose, qui s'harmonise merveilleusement avec le vert éteint des faïences de bordure. Et le site est d'ailleurs tranquille, pastoral, empreint d'une mélancolie de passé et d'abandon.

Nous avons marché pendant tout le frais matin voilé de pluie, pendant tout le brûlant midi, et maintenant c'est l'heure magique et dorée du couchant. Nous arrivons chez les Zerhanas, qui sont des montagnards cultivateurs ou bergers, et, de l'autre côté de ce pont, nous allons camper chez eux, dans une plaine d'anémones rouges, entre de hautes cimes boisées.

Déjà, notre petite ville nomade est là, étalée par terre, aux derniers rayons du soleil, sur l'herbe odorante.

L'un après l'autre, les montants de nos tentes se dressent, coiffés de leur boule de cuivre brillant; puis les grands parapluies fermés s'ouvrent, montrant leurs séries d'arabesques noires; des cordes que l'on raidit les étirent, les tendent, les fixent; on y ajoute des draperies retombantes, et c'est fait; nos maisons sont bâties, tout notre camp se retrouve debout, heureux de se sécher dans ce bon air tiède.

Et comme il est gai et charmant, notre camp français, dans l'agitation de l'arrivée, à cette heure doucement lumineuse du soir, avec sa blancheur dans ce pays vert, avec les nuances éclatantes qu'y jettent les cafetans de nos Arabes, avec toutes les hautes selles de drap rouge et tous les tapis multicolores épars sur cette prairie d'anémones. Alentour, il y a une animation qui semble être la vie naïve des vieux temps passés: les fantasias qui galopent ventre à terre; les troupeaux que des bergers demi-nus mènent boire à la rivière; le bateau du sultan qui apparaît au loin sur les épaules de ses quarante hommes drapés de blanc; la _mouna_, qui fait son entrée (un petit boeuf et douze moutons amenés par les cornes); puis un messager du grand vizir qui arrive de Fez à notre rencontre, portant au ministre un compliment de bienvenue...

Et la belle lumière d'or commence à mourir sur tout cela; le soleil, qui va disparaître derrière les hauts sommets, allonge démesurément les ombres des cavaliers, les ombres étranges des chameaux immobiles; il n'éclaire plus que les extrêmes pointes de nos tentes--plus que leurs boules de cuivre qui brillent encore;--puis il s'éteint, nous plongeant tout à coup dans une pénombre bleue...

* * * * *

Au clair de lune, il est encore plus délicieux, notre petit camp français. C'est par une de ces nuits d'Afrique douce, calme, rayonnante, lumineuse, comme on n'en voit jamais dans nos pays du Nord; après ces froids et ces pluies obstinées, on retrouve avec ivresse tout cela qu'on avait oublié. La belle pleine lune est au milieu d'un ciel clair semé d'étoiles. Nos tentes blanches, mouchetées de dessins noirs, ont un air de mystère, ainsi rangées en cercle sous la lueur bleue qui tombe de là-haut; leurs boules de métal brillent encore confusément; il y a çà et là des petits feux rouges allumés dans l'herbe, des petites flammes qui dansent; alentour, des gens en longs vêtements blancs sont accroupis sur des nattes, et des sons tristes de guitares sortent de ces groupes qui vont s'endormir. Des courlis chantent, dans le grand silence extérieur, dans la sonorité de la nuit. Les montagnes voisines semblent s'être rapprochées, tant on voit nettement leurs replis, leurs rochers, leurs bois suspendus. L'air est rempli de senteurs suaves, très exotiques, et il y a sur toutes choses une tranquillité sereine qui n'est pas exprimable...

Oh! la belle vie de plein air, la belle vie errante. Quel dommage d'arriver demain! quel dommage que cela finisse!...

XVII

Dimanche 14 avril.

De ce pays des Zerhanas il me restera toujours le souvenir de ces heures fraîches du matin passées au bord de l'Oued M'kez, dans ce site délicieux, sur ces tapis d'anémones rouges. Près de notre camp, un petit bois d'oliviers très vieux abritait des bergers et des chèvres. Sur les montagnes environnantes, parmi les roches et les broussailles, deux ou trois petits hameaux étaient perchés en nids d'aigles. Rien d'africain dans le paysage, à part l'excès et la splendeur de la lumière, et encore nos campagnes atteignent-elles quelquefois cet éclat de verdure et cette limpidité de ciel bleu, à certains jours privilégiés du beau mois de juin. Si bien que l'illusion venait complètement d'être dans un coin sauvage de la France, et on trouvait même fort étrange de voir sur les sentiers, entre les hauts foins en fleur, passer ces fantasias affolées, ces Bédouins et ces chameaux.

XVIII

Remontés à cheval à huit heures, nous nous engageons dans des montagnes qui, tout de suite, changent d'aspect, deviennent très africaines cette fois, tourmentées, déchiquetées, avec des tons ardents, des jaunes d'ocre, des bruns dorés, des bruns rouges. De grandes landes, chaudes et désertes, défilent lentement, tapissées de jujubiers épineux, de broussailles maigres. Et de loin en loin, au fond des étendues dévorées de lumière, nous apercevons des douars de Bédouins nomades, cerclés de tentes brunes, avec des troupeaux au milieu; sur des hauteurs solitaires que chauffe un accablant soleil, ces petites villes sauvages dessinent des ronds parfaits, semblent dans le lointain des cernes, des taches d'un brun presque noir. Et l'air surchauffé tremblote partout, miroite comme une eau dont un vent léger agiterait la surface.

* * * * *

Après la halte de midi, nous traversons une vallée cultivée: des champs d'orge d'un vert d'émeraude, luisants de soleil et piqués de coquelicots rouges.

Comme nous n'avons rencontré depuis le matin que des solitudes, nous cherchons des yeux où peuvent habiter les gens qui ont ensemencé cette terre... Dans un recoin nous découvrons leur village qui semble à moitié fantastique: trois grands rochers noirs, pointus comme des flèches gothiques, sont debout à côté les uns des autres, absolument invraisemblables au milieu d'une prairie de velours vert; chacun d'eux est couronné d'un nid de cigogne; un mur en terre battue les entoure à leur base, tous trois ensemble, et, sur leurs flancs, une douzaine de petites maisonnettes lilliputiennes sont accrochées à différentes hauteurs.

Il paraît n'y avoir personne dans ce singulier village, que gardent seulement les trois cigognes, immobiles au sommet des trois rochers; aux environs, rien que le silence et l'accablement d'un midi d'été...

* * * * *

Et enfin, enfin, vers quatre heures du soir, le vide immense s'ouvre une fois de plus devant nous: une nouvelle mer d'herbages tout unie, une mer verte et jaune d'orges et de fenouils en fleur;--la plaine de Fez!--Au loin, le grand Atlas lui fait une imposante ceinture de cimes toutes blanches, tout étincelantes de neiges...

Encore deux lieues de route dans cette plaine, et tout à coup, sortant de derrière un pan de montagne qui se recule comme un portant de décor au théâtre, la ville sainte lentement nous apparaît...

Ce n'est d'abord qu'une ligne blanche, blanche comme la neige de l'Atlas, que des mirages incessants déforment et agitent comme une chose sans consistance: les aqueducs, nous dit-on, les grands aqueducs blanchis à la chaux, qui amènent l'eau dans les jardins du sultan.

Puis, le même pan de montagne, s'écartant toujours, commence à nous découvrir de grands remparts gris, surmontés de grandes tours grises. Et c'est une surprise pour nous de voir Fez d'une teinte si sombre au milieu d'une plaine si verte, quand nous nous l'étions imaginée toute blanche au milieu des sables. Elle a l'air étonnamment triste, il est vrai; mais, vue de si loin, entourée de ces fraîches cultures, on a peine à croire que c'est bien là l'impénétrable ville sainte, et notre attente en est presque déçue... Pourtant, peu à peu, on se sent impressionné par le calme des alentours; on a conscience qu'un sommeil étrange pèse sur cette ville, qui est si haute et si grande, et qui n'a à ses abords ni un chemin de fer, ni une voiture, ni une route; rien que des sentiers d'herbes où passent lentement de silencieuses caravanes...

Nous campons, pour la dernière fois, dans un lieu appelé Ansala-Faradji, à une demi-heure des grands murs crénelés.

Nous entrerons pompeusement demain matin: toutes les musiques, les troupes, la population, y compris les femmes, ont reçu l'ordre de se porter en masse à notre rencontre.

XIX

Lundi 15 avril.

Une fois de plus, nous nous éveillons sous un ciel lourd et noir, sentant des torrents d'eau, des déluges, suspendus sur nos têtes.

Ce dernier lever, au camp, est plus agité que de coutume. L'entrée pompeuse de tout à l'heure nécessite de grands préparatifs: retirer de nos cantines nos uniformes de gala, nos dorures, nos croix, et faire astiquer par nos chasseurs d'Afrique nos armes, les harnais de nos chevaux.

«L'ordre et la marche», élaborés hier au soir sous la tente du ministre, nous sont communiqués au déjeuner; bien entendu, nous n'irons plus à la débandade, selon notre caprice personnel, mais en bon ordre, quatre cavaliers de front sur quatre rangs, correctement alignés comme pour un défilé militaire.

* * * * *

Suivant la prière qui nous en a été adressée hier au soir de la part du sultan, nous montons à cheval à dix heures précises, afin de ne pas troubler certains offices religieux du matin en arrivant trop tôt, et de ne pas non plus nuire à la grande prière de midi en arrivant trop tard.

Pour atteindre les portes de Fez, nous avons environ trois quarts d'heure de marche lente, au pas ou au petit trot de parade.

Après dix minutes de route, la ville, dont nous n'avions encore vu qu'une partie, nous apparaît tout entière. Elle est vraiment bien grande et bien solennelle derrière ses très hautes murailles noirâtres, que dépassent toutes les vieilles tours de ses mosquées. Le voile des nuages obscurs est déchiré au-dessus; il laisse voir les neiges de l'Atlas auxquelles ce ciel d'orage donne des teintes changeantes, tantôt cuivrées, tantôt livides. En avant des murs, deux ou trois cents tentes groupées font un amas de choses blanches. Et sur toute cette plaine, sur tous ces champs d'orge si verts, s'agitent des milliers et des milliers de petits points gris, qui sont évidemment des têtes encapuchonnées, des multitudes humaines sorties pour nous regarder venir.