Au Maroc

Part 5

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Puis, comme si cela ne suffisait pas, vers huit heures du soir, dans la nuit claire, toute bleue de rayons de lune, nous voyons arriver une procession lente et silencieuse, une cinquantaine de nouvelles robes blanches, portant sur la tête de ces grandes choses en sparterie dont j'ai parlé déjà, et qui ressemblent à des pignons de tourelles; cinquante plats de couscouss, disposés en pyramides, et tout prêts, tout cuits, tout chauds. Au moment de rentrer sous ma tente, la tête déjà lourde de sommeil, je perçois comme à travers un voile fantastique ce dernier tableau de la journée: les cinquante plats de couscouss rangés en cercle parfait sur l'herbe, nous au milieu; au delà, en un second cercle, les porteurs alignés comme pour danser une ronde autour, mais gardant toujours leur immobilité grave, sous leurs longs vêtements blancs; au delà encore, nos tentes blanches, formant un troisième cercle plus lointain; puis le grand horizon enfin, vague et bleuâtre, entourant tout. Et, juste au milieu du ciel, la lune--une lune trouble, une lune de vision, un fantôme de lune--ayant un immense halo blanc, qui semble le reflet, dans le ciel, de tous ces ronds de choses terrestres...

Je m'endors au chant de nos veilleurs de nuit, qui ont l'ordre de faire ce soir un guet plus attentif que d'habitude contre les attaques nocturnes. A leurs voix, qui se prolongent et traînent dans la prairie vide, répondent tout bas des cris de chacals, les premiers que nous ayons entendus depuis notre entrée au Maroc;--oh! presque rien: deux ou trois petits cris en sourdine, comme seulement pour dire: Nous sommes là; mais c'est quelque chose de si mystérieusement triste, qu'on se sent glacer jusqu'aux moelles à ce seul avertissement de présence...

* * * * *

Sous la tente, on dort d'un sommeil particulier, qui est absolu, mais qui n'est pas lourd; qui est très reposant, et qui est cependant traversé de rêves. Des rêves qui sont plutôt des rappels furtifs de sensations physiques; des rêves très incomplets, comme les animaux en doivent avoir... Brrr! on entend comme l'écho sourd d'un vol de cavaliers arabes, qui vous frôlerait dans la nuit; ou bien on a l'impression d'être emporté soi-même au galop, l'illusion de la vitesse, le ressouvenir et le contrecoup de quelque ruade inattendue qu'on a subie dans la journée; ou bien encore le bras se raidit brusquement, dans le geste instinctif de retenir un cheval qui bute. Durant ces rappels confus de vie animale, le grand air pur du dehors passe sur nos têtes. Et les nuits de sommeil, commencées de très bonne heure, finissent le plus souvent, dès que paraît le jour.

XIII

Mercredi 10 avril.

Des cris me réveillent; des cris affreux, tout près de moi; des espèces de gargouillements immondes qui semblent sortir de quelque monstrueux gosier suffoquant de fureur. Il fait déjà jour, hélas! et bientôt va sonner la trompette, car toutes les arabesques noires qui décorent l'extérieur de ma maison se dessinent par transparence sur la toile tendue, tout infiltrée de lumière d'or. Et même ces rayons du soleil levant découpent sur ma muraille, en ombre chinoise, la forme de la bête qui pousse ces vilains cris; un cou très long, très long, qui se tord comme une chenille, et, à l'extrémité, une petite tête déprimée à lèvres pendantes: un chameau! Je l'avais d'ailleurs reconnu tout de suite à son horrible voix. Un imbécile de chameau, rétif ou en détresse...

J'observe les mouvements de sa silhouette avec une inquiétude extrême... Allons, c'est fait, le malheur est accompli, il s'est entravé les pieds dans les cordes de ma tente, et le voilà qui se démène, qui crie plus fort, secouant toute ma toiture qui va sûrement me tomber sur la tête... Enfin j'entends le chamelier qui accourt, en faisant: «Ts! Ts! Ts!» (C'est ce qu'on leur dit, aux chameaux, pour les calmer, et ils cèdent, en général, à ce raisonnement-là.)

Encore: «Ts! Ts! Ts!»--Il s'apaise et s'éloigne. Ma tente redevient immobile, et pour quelques minutes je me rendors...

La trompette de réveil, gaie et claire!--Le lever toujours rapide.--Le déjeuner au pain noir, au beurre de _mouna_, plein de poils roux et d'immondices, pendant que notre camp se démonte.--Puis le boute-selle, et en route!

Notre tapis de fleurs, ce matin, est d'abord de larges volubilis bleus mêlés d'anémones rouges. Puis viennent des plaines sablonneuses, où poussent encore quelques rares asphodèles, brûlés et chétifs; des étendues jaunâtres ayant déjà un aspect saharien.

Nous approchons d'un lieu appelé Seguedla, où chaque mercredi se tient un immense marché encore plus couru que celui de Tlata-Raïssana, que nous traversions avant-hier; on y vient, paraît-il, de huit ou dix lieues à la ronde.

En effet là-bas, au milieu de ce pays toujours sans villages, sans maisons, sans arbres, là-bas, deux ou trois petites collines apparaissent, couvertes d'une couche de choses grisâtres, semblables à des amas de pierres, mais qui ondulent et d'où sort un murmure: c'est une foule innombrable et serrée, dix mille personnes peut-être, uniformément vêtues de longues robes grises et le capuchon baissé; une masse absolument compacte et d'une même nuance neutre, comme seraient des cailloux ou des ossements. Cela fait songer à ces foules primitives, composées de gens nomades à qui il est indifférent d'être ici ou ailleurs; à ces multitudes qui, aux déserts de Judée ou d'Arabie, suivaient les prophètes...

Notre arrivée est signalée de loin, un mouvement parcourt cet amas de corps humains; une rumeur générale de curiosité s'élève; tous les points jaunâtres qui, au sommet de ces tas de laine grise, représentent les figures, sont tournés vers nous. Puis, dans un élan d'irrésistible curiosité, tout cela s'ébranle, court, se déploie, se rue sur nos chevaux et nous enveloppe.

Nous n'avançons plus que difficilement, et nos Arabes d'escorte, à coups de lanière, à coups de bâton et de crosse de fusil, écartent à grand'peine cette plèbe, qui s'ouvre sur notre passage en hurlant. Nous sommes maintenant en plein marché; sous les pieds de tout ce monde, qui se range à peu près pour nous faire place, il y a une couche de chameaux agenouillés, d'ânons endormis, qui, eux, ne se dérangent pas. Il y a toutes sortes de denrées saugrenues, étalées par terre sur des morceaux de nattes; il y a une infinité de petites tentes, toutes basses, sous lesquelles on vend des aromates, du safran, du jujube, des couleurs pour teindre les laines des moutons et les ongles des dames; il y a une boucherie sinistre où s'alignent sans fin des espèces de potence de bois supportant des bêtes écorchées, des débris de toute forme fétides et noirs, des poumons, des entrailles; on vend aussi du bétail sur pied, des chevaux, des boeufs, et des esclaves, aux enchères, à la criée. On entend de tous côtés les petites sonnettes des vendeurs d'eau, qui ont leur marchandise sur les reins dans une outre poilue et qui offrent à boire à tout le monde dans un même verre pour un flouc (un septième de sou). Et des vieilles femmes presque nues promènent au bout de longs bâtons ces chiffons blancs qui sont, au Maroc, l'enseigne des pauvresses mendiantes.

Les caïds, responsables de nos têtes, nous recommandent de marcher en groupe uni, sans nous écarter d'une longueur de cheval. Ils ont sans doute leurs raisons pour cela; mais cependant la curiosité autour de nous ne semble pas malveillante. Et même, le premier tumulte apaisé, quelques femmes ayant entonné en notre honneur le «You! you! you!» strident des fêtes, cela prend aussitôt, en traînée de poudre, jusque dans les lointains du marché.

«You! you! you!» Quand nous nous éloignons, toute la multitude grise rend un bruit d'ensemble, aigu et persistant, qui s'adoucit dans le lointain, comme celui que font les cigales à leurs heures de grande exaltation sous le soleil de juillet.

Bientôt disparaissent les milliers de burnous et de têtes humaines, derrière les ondulations de cette sorte de plaine inégale et sablonneuse. Les solitudes recommencent.

Le pays devient de plus en plus plat. Les hautes montagnes, au milieu desquelles nous avions circulé les premiers jours, s'éloignent derrière nous, et nos horizons d'en avant deviennent plus monotones.

Toujours les belles fantasias qui passent en tempête sur le flanc de notre colonne, avec des cris sauvages et des fusillades, burnous et crinières envolés. On n'y prend presque plus garde, que pour se garer lorsqu'on les entend venir. Cependant elles sont de plus en plus étonnantes; il s'y mêle même à présent de la haute acrobatie; des hommes sont tout debout, les deux pieds sur leur selle, d'autres s'y tiennent sur la tête, les jambes en l'air, et ils passent ainsi, à vitesse d'éclair, comme des clowns de cirque travaillant en rase campagne; deux cavaliers se lancent l'un sur l'autre, au galop effréné, et, en se croisant, trouvent le moyen, sans se culbuter ni ralentir, d'échanger leurs fusils et de se donner un baiser. Un vieux chef à barbe grise montre avec orgueil un peloton de douze cavaliers qui chargent de front--et si beaux tous!--Ce sont ses douze fils. Il veut qu'on le dise au ministre et que tout le monde le sache.

* * * * *

Une rivière que nous passons à gué est la limite du territoire de Séfiann.

Nous entrons chez les Béni-Malek, dont le caïd nous attend sur l'autre rive avec deux cents cavaliers. C'est le caïd Abassi, l'un des favoris du sultan, un vieillard à tête extrêmement intelligente et rusée, dont la fille, paraît-il, épousa, à Fez, le grand vizir, en noces splendides. On a tenu à s'arrêter chez lui, à cause de sa _mouna_, qui est réputée dans tout le Maroc.

Le pays continue de s'aplanir et les montagnes de s'éloigner. Toujours du sable et des asphodèles. Nos horizons deviennent peu à peu de grandes lignes droites, unies comme la mer, et semblent de plus en plus immenses.

Vers midi, nous faisons halte, pour déjeuner, au village de ce caïd. Il ressemble à tous les autres villages marocains. Les chaumières, en terre séchée, y sont basses et recouvertes de roseaux, et entourées de haies épineuses en cactus bleuâtres. Des cigognes y ont bâti des nids sur tous les toits, et des sauterelles bruissent partout alentour.

Après avoir déjeuné sous notre tente encombrée de monstrueuses pyramides de couscouss, nous sommes invités à prendre le thé chez le caïd.

Sa maison est la seule du pays environnant qui soit bâtie en maçonnerie. Elle est entourée comme une citadelle d'une série de petits remparts très vieux, en briques garnies d'un enduit jaunâtre. En outre, de formidables haies de cactus la rendent presque inaccessible. Sur un jardin intérieur, plein d'orangers, elle ouvre par trois arcades mauresques blanchies à la chaux.

Les orangers sont tout en fleurs et le jardin est embaumé d'un parfum exquis; il est funèbre quand même, envahi par l'herbe sauvage, avec un air d'abandon, et ainsi enfermé entre ces vieux murs, quand l'espace alentour est si vaste, si libre et si ouvert pour courir; il tient à la fois du préau de prison et du nid de vautour.

Nous sommes reçus dans l'appartement qui donne sur ce jardin triste; au dedans, presque rien; de la chaux blanche sur les murailles et, par terre, des coussins et des tapis. Le pavé est de mosaïque, avec un trou profond dans le sol pour jeter le reste des tasses de thé, le reste de l'eau chaude des samovars. Et, dans la muraille du fond, il y a d'autres trous, comme des meurtrières, par lesquels des yeux de femmes enfermées nous regardent boire.

* * * * *

Nous remontons à cheval vers deux heures, pour continuer l'étape jusqu'au Sebou--un des plus grands fleuves du Maroc et même de l'Afrique occidentale--que nous traverserons ce soir.

En avant de nous, sur la plaine, un groupe d'hommes, qui semblent des suppliants antiques, traînent un petit boeuf par les cornes. Au moment où le ministre passe, brille l'éclair d'un sabre dégainé; en deux coups habiles c'est fait: les deux jarrets du boeuf sont coupés, et il s'affaisse dans une mare de sang, nous regardant avec de pauvres yeux pleins d'angoisse... Comme ces gens-là doivent lestement faire voler une tête!--Le sacrifice accompli, les suppliants apportent au ministre leur requête écrite: c'est une longue et ancienne histoire, remontant à je ne sais combien d'années, où entrent des rivalités de familles, des assassinats mystérieux, d'indébrouillables choses. Ce sera pour grossir le monceau des affaires compliquées qu'il faudra régler, à Fez, avec le grand vizir.

* * * * *

On n'aperçoit le Sebou que quand on en est tout près. C'est un fleuve large comme la Seine à Rouen, qui roule ses eaux boueuses dans un lit très profond, entre des berges de terre grise. Il serpente dans cette plaine infinie comme la mer.

Notre camp, qui a continué de cheminer pendant notre halte de midi, est déjà dressé sur la rive opposée. Nous traversons dans deux barques, en plusieurs tours, avec grand tapage. Des caravanes arrêtées depuis deux heures par le passage de nos tentes et de nos bagages encombrent les environs; c'est, pour le moment, un lieu très animé, très vivant.

Ce grand fleuve de Sebou établit comme une démarcation tranchée entre le Maroc d'en deçà et le Maroc d'au delà. Sitôt qu'on l'a franchi, on a l'impression de s'être séparé davantage du monde contemporain, de s'être enfoncé plus avant dans le sombre Moghreb... Nous sommes encore là chez les Beni-Malek, mais tout près de chez les Beni-Hassem--une tribu pillarde et dangereuse; c'est, du reste, un adage connu des voyageurs marocains que, dès qu'on a franchi le Sebou, il faut se défier et faire bonne garde.

Sur cette nouvelle rive, la nature du sol et des plantes a complètement changé; au lieu du sable et des asphodèles, nous avons maintenant, à notre grande surprise, une terre noire et grasse comme dans les plaines normandes, couverte d'une épaisse couche de colzas, de soucis et de mauves; on enfonce jusqu'aux genoux dans tout cela, qui pousse serré, plantureusement.

C'est l'heure du coucher du soleil. La lumière est claire et froide. On dirait presque un paysage marin, tant sont droites les lignes ininterrompues des horizons. Une mer tranquille n'est pas plus unie que cette plaine sauvage, qui a bien soixante kilomètres de profondeur. D'un côté seulement, au-dessus de ce désert d'herbages, une chaîne de montagnes très éloignées dessine comme un petit feston d'un bleu cru et glacé. Les lointains sont absolument jaunes de fleurs, d'un jaune doré, tandis que le ciel au-dessus, sans un nuage, infiniment vide, est d'un jaune vert très pâle.

Et le vent toujours froid du soir se lève sur ce steppe de mauves et de soucis; il nous fait frissonner après le soleil ardent du jour; il apporte une mélancolie d'hiver dans ce lieu où nulle part à la ronde nous ne trouverions un foyer pour nous abriter.

C'est le campement le plus désagréable que nous ayons eu depuis notre départ. Sous nos tentes, ces soucis et ces mauves forment une masse haute et drue qui gêne, qui inquiète; c'est comme si on couchait au milieu d'une corbeille de parterre; on a beau piétiner dessus, cela fait mine de s'écraser, avec une odeur âcre, puis cela se relève obstinément, cela remonte, faisant bomber les tapis et les nattes. Il s'en dégage une humidité excessive. Surtout il en sort des sauterelles, des grillons, des mantes, des limaces, qui toute la nuit se promènent sur nous.

XIV

Jeudi 11 avril.

Nuit de grande rosée. L'eau ruisselle partout sous ma tente, qui est remplie d'une buée lourde et où s'est concentrée l'âcre odeur des soucis.

Jusqu'au matin, autour du camp, les veilleurs ont chanté, en lutte contre le sommeil. Au petit jour, leur voix a fait place à celle des cailles s'appelant dans les herbages.

Levé le camp à six heures. En selle à sept heures.

D'abord, nous nous avançons dans l'immense plaine, escortés de nos amis d'hier, les Beni-Malek, au nombre de deux cents. Il semble que l'air soit plus chaud sur cette rive sud du fleuve et que le pays soit plus inhospitalier encore.

Sur les infinis jaunes des colzas et des soucis s'étend un ciel sombre, tourmenté, avec quelques déchirures très bleues.

Puis viennent des régions toutes blanches, des kilomètres et des kilomètres de camomilles, qu'on écrase en passant et qui imprègnent, pour tout le reste du jour, nos chevaux de leur senteur.

Après deux heures de route, nous rencontrons les cavaliers des Beni-Hassem qui nous attendent.

Des brigands en effet: à leur aspect, il n'y a pas à s'y méprendre.

Mais des brigands superbes; les plus belles figures de bronze que nous ayons encore vues, les plus belles attitudes, les plus beaux bras musculeux, les plus beaux chevaux. Des mèches de cheveux longs qui s'échappent de leurs turbans au-dessus des oreilles contribuent à donner je ne sais quoi d'inquiétant à leurs physionomies.

Leur chef s'avance, très souriant, pour tendre la main au ministre. Nous serons en sécurité absolue sur son territoire, cela ne fait pas l'ombre d'un doute; du moment que nous serons ses hôtes, devant le sultan il répond de nos têtes sur la sienne. D'ailleurs il vaut toujours mieux être confié à sa garde que d'être simplement campé dans son voisinage: c'est un axiome bien connu au Maroc.

Il est un type remarquable de vieux bandit, ce chef des Beni-Hassem. Sa barbe, ses cheveux, ses sourcils, d'un blanc de neige, tranchent en très clair sur le jaune de momie du reste de son visage; son profil d'aigle est d'une distinction suprême. Il monte un cheval blanc couvert d'un tapis de soie rose-fleur-de-pêcher, avec bride et harnais de soie rose, selle à fauteuil en velours rose et grands étriers niellés d'or. Il est tout de blanc vêtu, comme un saint, dans des flots de transparente mousseline. Quand il étend le bras pour donner des poignées de main, son geste découvre une double manche pagode adorable, d'abord celle de sa chemise en gaze de soie blanche, puis celle de sa robe de dessous, également en soie et d'un vieux vert céladon tout à fait exquis. En vérité on croirait voir les doigts effilés et les manchettes éteintes de quelque marquise douairière sortir des burnous de ce vieux détrousseur.

Nous apercevons plus loin la réserve de ses cavaliers, les plus beaux et les plus riches, qu'il avait laissés là-bas par habileté de mise en scène, pour nous les faire surgir en ouragan du fond de la plaine. Ils arrivent sur nous à fond de train, avec des hurlements féroces, admirables ainsi, vus de face, à travers la fumée de leur fusillade, dans leur ivresse de bruit et de vitesse. Il y a des turbans déroulés qui s'envolent, des harnais qui se rompent, des fusils qui éclatent. Et la terre s'émiette sous les sabots de leurs chevaux, on en voit sauter de tous côtés des parcelles noires qui semblent de la mitraille...

Faut-il qu'ils aient détroussé des voyageurs, pour pouvoir s'offrir un tel luxe! toutes les brides et tous les harnais sont en soie d'une couleur merveilleusement assortie à la robe du cheval et au costume du cavalier: bleu, rose, vert-d'eau, saumon, amaranthe ou jonquille. Tous les étriers sont niellés d'or. Tous les chevaux ont sur le poitrail des espèces de lambrequins très longs, en velours, magnifiquement brodés d'or, maintenus par de larges agrafes d'argent ciselé ou de pierreries. Comme nous prenons en pitié maintenant ces pauvres fantasias des premiers jours, aux environs de Tanger, qui nous avaient semblé jolies!

Son déjeuner aussi, à ce vieux chef, est sauvage, comme son territoire, comme sa tribu. Par terre, sur le tapis de fleurs jaunes, dans un lieu quelconque au milieu de la plaine infinie, il nous offre du couscouss noir, avec des moutons cuits tout entiers, servis sur de grands plats de bois. Et tandis que nous arrachons, avec nos mains, des lambeaux de chair à ces monstrueux rôtis, des suppliants viennent encore égorger devant le ministre un bélier, qui ensanglante les herbages autour de nous.

* * * * *

Toute l'après-midi, la plaine se déroule aussi unie et monotone, plus aride cependant vers le soir, plus africaine, des menthes, des jujubiers épineux remplaçant les colzas et les soucis. Du ciel, complètement dégagé, tombe une lumière chaude et morne. De loin en loin, un cadavre de cheval ou de chameau éventré par les vautours jalonne le chemin. Et dans les rares petits villages de chaume gris, qui sont perdus au milieu des étendues désertes, commence à apparaître la hutte ronde et conique, la hutte soudanienne, la hutte du Sénégal.

Nous changeons de tribu vers quatre heures, n'ayant eu à traverser qu'une toute petite pointe du territoire des Beni-Hassem. Nous entrons chez les Cherarbas, qui sont des peuplades inoffensives et entièrement dans la main du sultan. Mais notre sécurité chez eux sera incertaine, à cause de leurs dangereux voisins qui ne seront plus responsables de nous-mêmes.

Vers six heures, nous campons à un point où bifurquent les chemins de Fez et de Mékinez, près du vénérable tombeau de Sidi-Gueddar, qui fut un grand saint marocain.

Ce tombeau, comme tous les marabouts d'Algérie et toutes les _koubas_ du Maroc, est une petite bâtisse carrée, surmontée d'un dôme rond. Il est lézardé, fendillé par le soleil, extrêmement vieux. Le drapeau blanc flotte à côté, au bout d'un bâton, pour indiquer aux caravanes qu'il est méritoire d'y déposer quelques offrandes; une natte, que maintiennent des cailloux lourds, est étendue par terre pour les recevoir, et les pièces de monnaie jetées là par les pieux voyageurs restent à la garde des oiseaux du ciel, jusqu'à ce que les prêtres viennent les ramasser.

Avec des formes polies, on nous recommande de ne pas nous approcher trop de cette sépulture de Sidi-Gueddar: elle est tellement sainte que notre présence à nous, chrétiens, y serait sacrilège.

* * * * *

Les montagnes qui, ce matin, dessinaient à peine des petits festons bleus tout au bout de notre horizon plat, ne sont plus maintenant qu'à huit ou dix kilomètres de nous; toute la journée, elles ont monté dans le ciel, et demain nous les franchirons. Nous sommes ce soir dans une région de luzernes, fleuries avec cet excès qui est particulier aux plantes marocaines. Dans nos environs, il y a des villages de chaume; au crépuscule, on y entend japper des chiens, comme dans nos campagnes, et des petits bergers en capuchons y ramènent des troupeaux de brebis ou de chèvres bêlantes; tout cela prend un air d'innocence pastorale, de sécurité rassurante. De plus, le chemin de Fez passe tout près de notre camp--si près même que les cordes de nos tentes le traversent, et que les caravanes, qui cheminent jusqu'à la tombée de la nuit, sont obligées de faire un détour dans les luzernes, de peur d'entraver les pieds de leurs chameaux.--Et ce chemin est tellement battu, par ici, et la plaine est d'ailleurs si parfaitement unie, qu'on dirait presque une vraie route, facile à marcher et tentante pour une promenade. Il faut avoir vécu quelque temps au Maroc, où la marche est partout pénible ou impossible, pour comprendre la séduction d'une _route_, l'envie qui nous prend de faire là une bonne course à pied, par une si belle soirée douce...

Il faut nous en garder cependant, ce soir plus que jamais. Il y a ordre absolu de ne pas s'écarter du camp. Non seulement nous avons pour voisins les Beni-Hassem, mais surtout nous ne sommes qu'à une heure des montagnes habitées par les terribles Zemours, fanatiques intransigeants, pillards, coupeurs de têtes, et, depuis plusieurs années, en rébellion ouverte contre le gouvernement de Fez. Et le sultan lui-même, lorsqu'il voyage avec son camp de trente mille hommes, évite ce pays des Zemours.