Part 3
Quand notre galopade s'arrête, il pleut à torrents d'un ciel tout noir, et le vent gémit, en nous cinglant les oreilles. Nous sommes sur des plateaux bossués, dans une région de sables maigrement tapissée de fougères; en avant se prolongent à l'infini les espèces de dunes de cette plaine ondulée. C'est un sable d'un jaune doré, très fin, sur lequel nous trottons sans bruit comme sur une piste de manège; aux fougères, qui dominent, se mêlent des asphodèles toujours, des lavandes, et des quantités de fleurs blanches semblables à de larges églantines; toutes ces plantes, arrosées à grande eau, sont délicieusement fraîches et répandent des senteurs douces, sous l'écrasement rapide des pieds de nos chevaux.
Puis, pendant deux heures, passe une région plus triste, pierreuse, ravinée, tourmentée, avec des ajoncs odorants tout couverts de fleurs jaunes et quelques aubépines; une infinité de petites vallées sauvages se succèdent, toutes pareilles, sans vestige humain. Ciel de plus en plus noir, vent hurlant sur les broussailles, pluie fouettante. On dirait une Bretagne d'autrefois, avant les clochers et les calvaires: une Bretagne préhistorique, vue au printemps.
Nos trois vieilles poupées nègres d'avant-garde se sont coiffées de leur capuchon pointu: hautes et droites sur leurs chevaux grêles, ayant étalé leurs burnous qui traînent sur les croupes, elles semblent des babouins, ainsi vues de dos;--des babouins de forme conique, très larges de base et terminés en pointe aiguë. Et leur étendard rouge, qui était neuf au départ, retombe à présent sur sa hampe, tout trempé et piteux.
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Nous allons changer de tribu, à ce qu'il paraît, et entrer dans le territoire d'El-Araïch. Car voici là-bas, sur une crête de colline, une centaine de cavaliers qui nous attendent. A travers la pluie aveuglante, on les aperçoit en troupe quasi-fantastique, hérissée de longs fusils minces; enveloppés de blanc, tous, et capuchon baissé, ils ne parlent ni ne bougent.--Et c'est bizarre de les voir immobiles comme des momies, ces gens-là, quand on sait que tout à l'heure un vertige de vitesse va les prendre, et que, dans leur course furieuse, le vent fera fouetter autour d'eux mille choses échevelées, burnous, turbans déroulés, crinières et longues queues.
Sur le front des cavaliers, toujours encapuchonnés et momifiés, le caïd s'avance pour tendre la main au ministre. Il a une figure de saint prophète, régulièrement belle, douce et mystique. Il porte un cafetan de drap rose, avec burnous blanc et burnous bleu drapés l'un sur l'autre, et le cheval qu'il monte est d'un gris pommelé, harnaché de soie vert-réséda brodée d'or. Son lieutenant, qui l'accompagne, a, par contraste, une figure cruelle, un petit nez crochu de faucon; sur un cheval jaune à selle bleue, il porte un cafetan de drap capucine avec un burnous couleur d'ardoise. Et il y a une telle lumière dans ce pays que, même par ce triste temps pluvieux, la combinaison de ces nuances donne un éclat qu'aucun costume n'atteindrait jamais sous notre ciel d'Europe.
Malgré l'averse, il faut assister à la grande fantasia de bienvenue.
Tous ensemble, les cavaliers rejettent leurs capuchons et éperonnent leurs chevaux, qui s'élancent, tête levée, par bonds furieux... Allah! avec des hennissements et des cris, la course est commencée, les draperies volent et les fusils tournoient dans l'air...
Les trois quarts des coups de feu ratent sous l'ondée torrentielle, et le caïd s'excuse beaucoup, expliquant que la poudre est mouillée. Mais c'est beau quand même et entraînant; peut-être est-ce plus extraordinaire encore que sous un tranquille ciel bleu: cavaliers affolés, pluie cinglante et nuages noirs, tout semble mené par le vent en un même tourbillon...
Dans cette nouvelle escorte, qui nous accompagnera jusqu'à demain, il y a, sous des turbans, quelques paires d'yeux bien sauvages.
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Halte de deux heures pour déjeuner, sur une colline où, par extraordinaire, est bâti un village. (C'est, du reste, grâce à ces haltes de midi que nos tentes et nos cantines atteignent chaque jour avant nous le terme de l'étape et que nous trouvons en arrivant notre camp toujours monté.)
En hâte, nos gens dressent sur cette colline notre grande tente de salle à manger qui, par exception, voyage toujours à notre allure, derrière nous, sans nous perdre de vue. Et, comme il fait très froid, ils allument un feu, un vrai bûcher de feuilles de palmiers-nains, qui brûlent avec une forte odeur balsamique, en répandant une fumée d'incendie.
Ce village, qui est ici, se compose, comme ceux d'hier, de petites huttes en chaume gris, cachées derrière des haies de grands aloès ou de grands cactus bleuâtres. Auprès, il y a un palmier-dattier, élancé et frêle sur sa tige, le premier que nous ayons rencontré depuis notre départ. Il y a aussi un tombeau de saint marabout, très vénéré dans la contrée; un drapeau blanc flotte au-dessus, afin d'indiquer aux voyageurs, aux caravanes, qu'il est bien de s'arrêter au passage pour déposer là pieusement quelques pièces de monnaie en offrande. (Au Maroc, il y a beaucoup de sépultures saintes à drapeau blanc, même dans les endroits les plus inhabités, les plus solitaires, et les rares passants y déposent leurs dons, qui sont généralement respectés par les voleurs.)
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Tandis que nous déjeunions des restes de la _mouna_ d'hier, le beau temps est revenu; avec la rapidité spéciale à l'Afrique, le ciel, subitement balayé, a repris son admirable transparence bleue; la lumière a reparu splendide.
Dans ce pays sans arbres, on voit toujours à d'extrêmes distances; d'ailleurs, presque jamais de maisons ni de villages, rien qui vienne rompre cette immense monotonie verte ou brune; alors l'oeil s'habitue à fouiller les grandes lignes des horizons, à y découvrir du premier coup, comme sur les plaines de la mer, tout ce qui s'y passe d'anormal, tout ce qui est une indication de mouvement ou de vie, même à des degrés d'éloignement tels, que, dans notre pays, on ne distinguerait plus. Sur le flanc de quelque colline déserte, bleuâtre à force de distance, lorsque des points blancs apparaissent, on se dit, s'ils restent immobiles: ce sont des pierres; des moutons, s'ils se déplacent. Une réunion de points roux indique un troupeau de boeufs. Et enfin, une longue traînée brunâtre, qui s'avance avec une lenteur ondulante, avec un chenillement incessant et tranquille, nous représente tout de suite une caravane, dont nous dessinerions même par avance les nombreux chameaux à la file, balançant leur long cou avec un dandinement de sommeil.
Un objet extraordinaire, qui nous suit depuis Tanger et que nous sommes aussi habitués à chercher des yeux, tantôt en avant de nous, tantôt en arrière, au fond des lointains, c'est le canot électrique (!!?), de six mètres de long, que nous portons en cadeau à Sa Majesté le sultan; il est enfermé dans une caisse de bois grisâtre qui lui donne l'aspect d'un bloc de granit, et il s'avance péniblement, par les ravins, par les montagnes, porté sur les épaules d'une quarantaine d'Arabes. Dans les bas-reliefs égyptiens, on a déjà vu de ces énormes choses défiler, portées, comme celle-ci, par des théories d'hommes en robes blanches, aux jambes nues.
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Nous campons ce soir en un point appelé Tlata Raïssana, où se tient chaque mois, paraît-il, un immense marché de bestiaux et d'esclaves.
Mais le lieu est désert aujourd'hui. C'est au bord d'un grand ruisseau frais, au milieu de montagnes si uniformément tapissées de fougères qu'elles semblent recouvertes d'une sorte de même étoffe moutonnée, d'un vert admirable. Il y a, comme toujours, beaucoup de fleurs autour de nos tentes, mais plus du tout nos fleurs de France; ici, dans ce recoin particulier, en terre de bruyère, croissent des espèces inconnues à nos campagnes et à nos jardins, très parfumées toutes, et nuancées un peu étrangement.
Des fantasias galopent autour du camp toute la soirée; jusqu'au coucher du soleil, on n'entend que bruits de chevaux passant en tonnerre, coups de fusil et cris d'Arabes...
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Vers sept heures, la _mouna_ fait son entrée au camp avec la majesté habituelle. Mais elle est insuffisante: rien que huit moutons, et le reste à l'avenant. C'est inacceptable pour une ambassade; il faut refuser afin de maintenir la dignité de notre pavillon. Et ce refus constitue un incident diplomatique, qui serait même très grave pour le caïd de la région, si l'affaire arrivait jusqu'au sultan.
Il joue la surprise et la consternation, avec des gestes délicieux, le beau caïd en robe de drap rose; il fait mine de s'en prendre à des caïds inférieurs--lesquels s'en prennent à des gens quelconques--lesquels tombent à coups de bâton sur d'innocents bergers.
Mais ce n'était qu'une comédie complotée entre eux tous afin de nous mettre à l'épreuve; un complément de _mouna_ était préparé, à toute éventualité, et caché, à petite distance, dans un ravin. Après souper, un nouveau cortège se présente au clair de lune, amenant cette fois seize moutons, une quantité respectable de poulets, de pains et de jarres de beurre. Et les caïds, anxieux de ce que le ministre va dire, attendent en silence autour de sa tente, dans la majesté de leurs longs burnous blancs. Cette nouvelle _mouna_, très convenable, est agréée et l'incident est clos.
X
Dimanche 7 avril.
Ayant franchi, sous un ciel toujours bas et noir, les premières montagnes d'alentour, veloutées de fougères, nous retombons dans d'infinies solitudes toutes blanches d'asphodèles en fleur.
Çà et là, un grand glaïeul rouge, ou une touffe d'iris violets, jettent leurs belles teintes fraîches au milieu des blancheurs monotones de ce parterre. Et c'est ainsi à perte de vue.
De temps à autre, des cigognes passent, d'un vol lent, fouettant l'air de leurs grandes ailes mi-parties blanches et noires;--ou bien des corbeaux, des aigles.
Toujours la pluie. Et personne en vue, ce matin; ni un groupe de laboureurs, ni une file d'ânons, ni une caravane.
Une maman chameau, qui est seule avec son fils au bord du sentier perdu, s'approche avec intérêt pour nous regarder défiler. Son fils, qui vient tout juste de naître, je pense, a le cou si mince et la tête si petite qu'on le prendrait de loin pour une autruche à quatre pattes. Il est presque gentil, dans son étonnement de nous voir, dans sa grâce enfantine et épeurée.
Pluie, pluie à torrents. Nos trois vieilles poupées nègres d'avant-garde, encapuchonnées aujourd'hui jusqu'au-dessous des yeux, ont repris plus que jamais leur aspect de babouins pointus. L'étendard de soie, que la poupée du milieu tient toujours droit comme un cierge, n'est plus qu'une loque déteinte, déchiquetée par le vent. L'eau ruisselle sur nous tous. Et le canot du sultan, toujours semblable à un accessoire de défilé égyptien, avance avec une peine extrême, les pieds de ses quarante porteurs enfonçant à chaque pas dans la terre détrempée.
Après deux heures de cette prairie d'asphodèles, nous apercevons quelque chose comme une lézarde très longue serpentant dans la plaine, quelque chose qui doit être une rivière profondément encaissée.
C'est l'Oued M'cazen, réputée difficile à franchir, et, sur ses bords, il y a un rassemblement de mauvais augure: mules chargées, par centaines, chameaux, cavaliers, piétons, tous arrêtés là évidemment parce que la rivière n'est pas guéable... Alors, comment allons-nous faire?
L'Oued, grossie par les pluies, est agitée, rapide, roule en bruissant ses eaux boueuses, qui semblent, en effet, très profondes. De plus, elle est encaissée entre de hautes berges verticales, en terre glaise, détrempées et glissantes, absolument dangereuses. Avec nos idées d'Europe sur les voyages, il nous paraîtrait qu'il y a impossibilité matérielle à faire passer là, sans pont, des gens, des bagages et des tentes.
Cependant, nos caïds sont d'un avis différent et on va tenter la chose, en commençant par le frétin.
D'abord nos hommes de peine, qui, en un tour de main, enlèvent leurs burnous, toutes leurs nobles draperies de laine grise, mettent à nu leur beau torse fauve, et se jettent dans l'eau tourmentée et froide, sondant la profondeur: deux mètres tout au plus; avec un peu de bonne volonté, ce sera peut-être faisable.
Essayons maintenant quelques mules peu chargées...
A force de coups, elles passent, nageant vers le milieu, s'affolant une minute dans le courant qui les entraîne, puis bientôt reprenant pied sur les vases de l'autre rive, avec leur chargement au complet, bien que tout trempé d'eau boueuse.
Mais nous-mêmes, comment passerons-nous, notre dignité d'ambassade nous empêchant de nous dévêtir? Et nos matelas de campement? Et nos beaux uniformes dorés, qui doivent figurer devant le sultan pour la présentation?
Sur le haut de la berge opposée, arrive au galop, avec de grands cris, une petite troupe de cavaliers qui nous font des signes. Nous sommes sauvés! C'est un certain Chaouch, de Czar-el-Kébir (une ville dont nous approchons), qui vient à notre secours avec une nombreuse suite, nous apportant une _mahadia_ fabriquée en hâte à notre intention. (Une _mahadia_ est une gerbe, un énorme faisceau de roseaux liés de façon à pouvoir flotter.) Deux par deux, nous nous embarquerons sur ce radeau improvisé; avec une corde, on nous hâlera; et nos cantines, nos bagages précieux, passeront de la même manière, à sec comme dans une barque.
Quant au reste de notre colonne, gens ou bêtes, à la nage, tout le monde, et au plus vite! Les caïds se démènent, crient, s'interpellent à tue-tête, toujours avec ces aspirations rauques qui semblent des suffocations de fureur: «'Ha! caïd Rhaâ!--'Ha! caïd Abd-er-Haman!--'Ha! caïd Kaddour!» Et, de droite, de gauche, ils tombent à coups de bâton sur les hésitants que l'eau froide épouvante.
Avec résignation, les beaux cavaliers arabes se déshabillent, puis déshabillent aussi leurs chevaux et remontent dessus, les tenant enfourchés entre leurs jambes nerveuses comme dans des étaux de bronze. Sur leur propre tête, ils placent en paquet monumental leurs cafetans de drap et leurs burnous; par-dessus encore, leur énorme selle à fauteuil, leurs harnais de parade, et ils relèvent leurs bras, en anse d'amphore grecque, pour soutenir le tout.
On voit alors s'avancer résolument vers la rivière tous ces échafaudages multicolores, incompréhensibles au premier aspect, ayant chacun pour base cette chose instable: un maigre cheval, cabré et rétif, le long duquel pendent deux jambes nues.
Et tous ces hommes, ainsi chargés, incapables à présent de s'aider de leurs mains, lancent leurs chevaux sur la berge à pic et luisante, rien qu'en leur pressant le flanc, en les éperonnant du talon. Les chevaux hennissent de peur; glissent, comme qui patine, comme qui descend en char russe, les uns encore debout sur leurs pieds, les autres assis sur leur derrière, et, tout couverts de boue gluante, tombent dans l'Oued au milieu d'un grand éclaboussement d'eau; puis nagent en plein courant, et, sur l'autre rive, grimpent comme des chèvres.
Dans la quantité, il y en a bien quelques-uns qui tombent, qui se débattent, qui ruent; il y a des cavaliers qui roulent dans la rivière, avec leurs beaux burnous pliés, leurs belles selles trop lourdes qui les entraînent. Des mules chargées s'abattent en détresse dans la vase: on les relève à force de cris, à force de coups, horriblement blessées par les sangles et les bâts, la chair tout au vif; et nos tentes qu'elles portaient, si blanches au départ, sont maintenant vautrées dans la boue.
Au milieu de l'immense plaine d'herbages, sous le ciel très sombre, sur les berges de terre grise, c'est étrange à regarder, l'activité, l'affairement d'une centaine de chevaux et de cavaliers de toutes couleurs, d'autant de mules, de chameaux, de porteurs à pied, de gens de peine... Nous avons l'air d'une tribu émigrante, se hâtant comme dans une fuite de déroute.
Maintenant, la situation se complique d'un troupeau de boeufs qui passe à la nage, en sens inverse de notre caravane; boeufs entêtés qui auraient voulu demeurer sur l'autre rive; les Arabes qui les mènent se battent avec eux dans l'eau, nageant d'une main, les frappant de l'autre, leur tortillant la queue pour les faire avancer, ou les tirant par les cornes.
Vers la fin, les berges de terre glaise ont été polies comme de vrais miroirs par tant de glissades successives. Alors cela devient une chute, une dégringolade générale avec des cris forcenés, un immense désarroi d'animaux affolés, d'hommes nus, de bagages de toutes sortes, de selles rouges, de paquets enveloppés de couvertures chamarrées. Une scène comme il devait s'en passer lors de l'invasion des armées du Prophète. Un grand tableau d'Afrique ancienne, admirable de couleur et de vie, au milieu de plaines désertes, sous un ciel noir...
Enfin, c'est une chose accomplie, menée à bien, à force de coups et de cris. Nous sommes tous, avec nos bagages, sur l'autre rive, sans noyades ni pertes. Nos cantines, nos matelas, trempés et pleins de boue; nos mules écorchées, haletantes. Nous, mouillés de pluie seulement...
Et le désert d'asphodèles et d'iris recommence, tranquille et morne, sous l'ondée, pendant une heure encore. Notre troupe s'est grossie des gens de Czar-el-Kébir, qui sont venus à notre rencontre, amenés par Chaouch: une dizaine d'Arabes à cheval, et autant de juifs à longue chevelure, ayant de grandes boucles d'or aux oreilles et montés deux par deux sur des ânons. Czar-el-Kébir, la ville où nous arriverons ce soir, est la seule entre Tanger et Fez,--et Chaouch, un bel Arabe au burnous amaranthe, y est notre agent consulaire. Si l'on demande ce que nous faisons d'un agent consulaire à Czar-el-Kébir, voici, c'est que nous y avons des «protégés français», une vingtaine environ,--comme, du reste, à Tanger et à Tétouan. Dans la plupart des villes musulmanes de la Turquie, de la Syrie ou de l'Égypte, nous avons ainsi de ces «protégés», c'est-à-dire des gens auxquels il n'est pas permis de toucher sans l'assentiment de nos légations.--Au Maroc, presque tous nos protégés sont israélites, je n'ai jamais su pourquoi.
Donc, nous cheminons toujours dans la plaine de fleurs blanches. Des hirondelles innombrables, rasant la terre, passent entre les jambes de nos chevaux.
De temps en temps, nous rencontrons des troupeaux de moutons. Le berger ou la bergère est un petit tas de laine grise à capuchon pointu, accroupi sous la pluie dans les herbages. Lorsque nous passons, le burnous se dresse, surgit tout debout, pour jouir de l'étonnant spectacle de notre troupe en marche. Alors, sous l'étoffe en lambeaux, un corps d'enfant se dessine, demi-nu, svelte et jaune; presque toujours la figure est fine et charmante, avec des dents bien blanches et de grands yeux bien noirs.
Vers le soir, nous entrons dans une région cultivée, région bien banale, rappelant les plaines de la Beauce, mais agrandies démesurément, sans maisons ni clôtures: des blés, des blés, des champs d'orge qui n'en finissent plus; la terre, noire et grasse, doit être merveilleusement fertile. Quel grenier d'abondance ce Maroc pourrait devenir!...
Sur une élévation, qui borne la vue en avant, nous apparaît une chose inattendue, une chose que nous nous sommes déshabitués de voir: une foule humaine. Foule arabe, foule en burnous et toute grise, ondulant sur le fond gris du ciel. C'est la population de Czar-el-Kébir, qui est sortie à notre rencontre. Des gens à pied, des gens à cheval, capuchon baissé tous, et formant des rangées de silhouettes pointues. On entend déjà battre les tambourins et gémir les musettes.
Dès que nous sommes à portée, tous les longs fusils, chargés à poudre, font feu sur nous, et les cavaliers s'élancent en fantasia, tandis que les musiques, en crescendo furieux, nous envoient leurs notes les plus déchirantes. Puis toute cette foule, par un mouvement tournant, nous enveloppe, se mêle à nous, nous pénètre, en confusion, en cohue, les bêtes se bousculant et se mordant les unes les autres. Les beaux cavaliers trottent, les piétons courent, burnous au vent, harcelés par les chevaux, sous une menace d'écrasement continuelle. Il y a des quantités d'enfants sur des ânons, quelquefois deux ou trois sur le même, en brochette comique; il y a des vieillards à béquilles, des éclopés, qui courent tout de même; des mendiants, des idiots, des saints illuminés qui chantent. Et les joueurs de tambourins, qui sont à pied, battent à tour de bras, effarouchant nos bêtes. Et les sonneurs de musette stridente, qui sont sur des mules, et qui ont les joues gonflées en vessie de cornemuse, les yeux hors des orbites, sonnent, sonnent à se rompre les veines, poussant leurs bêtes rétives à coups de leurs pieds nus; l'un d'eux, qui est tout rond avec une tête énorme, qui est tout ventru sur un petit âne, ressemble au vieux Silène; il me suit obstinément, celui-là, me faisant glapir aux oreilles, avec rage, sa musette, en voix triste de chacal. Des gens crient à tue-tête: «Hou!» en fausset traînant et lugubre. «Hou! qu'Allah rende victorieux notre sultan Mouley-Hassan! Hou!»
Nos chevaux, très excités, très inquiets, dansent en mesure, au rythme marqué par les tambourins, et nous cheminons ainsi vers Czar-el-Kébir, assourdis de musiques étranges, dans une ivresse de bruit.
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Czar se dessine peu à peu, d'abord très embrouillée par la pluie. Au milieu d'une plaine fertile comme la terre promise, elle est entourée de bois d'oliviers et d'orangers magnifiquement verts. Elle n'a pas la blancheur des villes arabes; au contraire, elle est d'une nuance terreuse, et ses quinze ou vingt minarets, qui sont d'un brun sombre, jouent de loin les clochers de nos pays du Nord; on croirait, sous ce ciel brumeux et dans ces prairies inondées, arriver dans une ville flamande. Il faut les quelques palmiers sveltes, très hauts sur tige, qui se balancent au-dessus, pour donner l'impression de l'Afrique.
Mais bientôt cette impression se fixe tout à fait, quand se dessinent, dans les vieux remparts croulants, les ogives exquises des portes avec leurs encadrements d'arabesques.
Sur un versant de colline, à deux cents mètres des murs, dans un cimetière abandonné, où les vieilles tombes sont recouvertes de lichens jaune d'or, nous trouvons notre pauvre petit campement qui s'organise. Nos tentes, nos matelas, nos bagages, gisent encore sur l'herbe, trempés de pluie. Et c'est piteux à voir, comme un déballage de saltimbanques en hiver.
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En plus de la _mouna_ sur pied qui nous est due, on nous apporte ce soir, par galanterie, plusieurs plats tout préparés et tout chauds. C'est, du reste, la première apparition dans notre camp d'un genre d'ustensile avec lequel, dit-on, nous serons appelés à faire grande connaissance dans les banquets de Fez: une énorme boîte ronde, que surmonte une couverture, un toit plutôt, de forme conique très aiguë, en sparterie peinturlurée. Aux repas d'apparat, les mets doivent toujours être présentés là-dessous, et apportés sur la tête des serviteurs. A la tombée de la nuit, une dizaine de graves personnages nous arrivent, coiffés tous de ces choses extraordinaires, auxquelles leurs bras nus, relevés, font comme des anses; et, sans dire une parole, ils les déposent sur l'herbe, devant la tente du ministre.
Sous les toitures en sparterie, il y a des cuves de faïence, remplies d'aliments en pyramide: un couscouss sucré; un couscouss salé, surmonté d'un édifice de poulets; un mouton rôti; ou bien une pile de ces petits gâteaux très aromatisés qu'on appelle au Maroc des «sabots de gazelle.»