Part 2
Pour plancher, j'ai l'herbe fine, fleurie d'une minuscule variété d'iris: c'est un beau tapis violet doucement odorant, au milieu duquel trois ou quatre soucis, piqués çà et là, éclatent comme de petites rosaces d'or.
Mes compagnons de voyage et nos Arabes d'escorte sont en train de faire comme moi sans doute; ils se couchent et vont s'endormir; dans le camp, on n'entend plus aucun bruit humain.
Et tandis que j'apprécie ce calme, ce silence, ces senteurs fraîches, cet air vivifiant, et pur, voici que dans une _Revue_ emportée par hasard, je jette les yeux sur un article de Huysmans célébrant ses joies en sleeping-car: la fumée noire; la promiscuité et les puanteurs des cellules trop étroites; surtout les charmes de son _voisin d'en dessus_, monsieur d'une cinquantaine d'années, adipeux, flasque et crachotant avec breloques sur le ventre, lorgnon à l'oeil et cigare aux lèvres... Alors mon bien-être s'augmente encore à sentir très loin de moi ce voisin de Huysmans,--lequel est, du reste, un type peint de main de maître du monsieur âgé contemporain, important voyageur d'express. Et même, dans ma joie de songer que cette sorte de personnage ne circule pas encore au Maroc, j'éprouve un premier mouvement de reconnaissance envers le sultan de Fez pour ne point vouloir de sleeping dans son empire, et pour y laisser les sentiers sauvages où l'on passe à cheval en fendant le vent...
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A minuit la grêle tambourine dehors et une grande rafale secoue les toiles de mon logis. Puis j'entends confusément des voix rudes qui se rapprochent; un fanal fait le tour de ma maison, dessinant, par transparence sur l'étoffe tendue, les arabesques noires qui décorent l'extérieur: ce sont des gens de veille qui viennent, sous la direction de leur caïd, renfoncer à coups de mailloche tous les piquets de ma tente, de peur que le vent ne l'emporte.
... Il paraît que, quand le sultan est en voyage, sous sa grande tente à lui, qu'il faut soixante mules pour transporter, si par hasard au milieu de la nuit le vent d'orage se lève, on ne se sert pas de mailloches, de peur de troubler le sommeil du maître et des belles dames du harem. Mais on réveille un régiment qui s'assied en rond autour du palais nomade et y reste jusqu'au jour, tenant dans ses innombrables doigts toutes les cordes du mur.--Quelqu'un qui a vécu longtemps auprès de Sa Majesté me contait cela aujourd'hui, tandis que nos chevaux trottaient côte à côte;--cette bourrasque me le remet en mémoire--et je me rendors en rêvant à cette cour de Fez, où habitent, derrière des murs et sous des voiles, tant de mystérieuses belles...
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Vers deux heures du matin, nouvelle alerte nocturne: des ébrouements de chevaux affolés, des galops martelant le sol, des cris d'Arabes. Nos bêtes, qui se sont détachées, qui se battent, épeurées par je ne sais quoi d'invisible, prises de panique générale!... Pourvu que tout cela se passe loin de moi, ne vienne pas s'entraver les pieds dans les cordes de ma tente et la chavirer; quel ennui ce serait, sous l'ondée qui ruisselle toujours!
Allah soit loué! La galopade échevelée prend une autre direction, s'éloigne, se perd dans le noir d'alentour.
Puis j'entends qu'on ramène les fugitifs, et le calme revient,--le silence,--le sommeil...
VI
5 avril.
A six heures, au grand jour, le clairon d'un de nos chasseurs d'Afrique sonne le réveil.
Vite il faut se lever, se sangler, se guêtrer. Déjà des Arabes ont envahi mon logis pour le démolir,--mon logis de toile blanche tout trempé de la pluie de la nuit.
En un tour de main, c'est fait; le vent aidant, cela s'envole, flotte un instant avec un bruit de voile de navire, puis retombe aplati sur l'herbe mouillée, et j'achève à l'air libre d'attacher mes éperons, de mettre la dernière main à ma toilette.
Les petites fleurs qui ont dormi sous mon toit vont recouvrer la liberté, l'arrosage des averses et la solitude.
Et toute notre ville se démonte de la même manière, se plie, s'attache serré dans des quantités de ficelles; puis se charge sur des mules qui ruent, sur des chameaux qui grognent; en route, notre camp est levé!
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Au départ, les chevaux dansent, hennissent, se défendent ou s'amusent.
Nous commençons notre étape du second jour dans des montagnes uniformément couvertes de broussailles de chênes verts, de bruyères et d'asphodèles. Presque jamais d'arbres, au Maroc; mais, en revanche, toujours ces grandes lignes tranquilles des paysages vierges que n'interrompt ni une route, ni une maison, ni un enclos. Un pays inculte, à peu près laissé à l'état primitif, mais qui semble merveilleusement fertile. Quelques champs de blé, çà et là, quelques champs d'orge auxquels on ne s'est pas cru obligé de donner la forme carrée usitée chez nous, et qui ont l'air de prairies d'un vert tendre. Comme cela repose les yeux, après notre petite campagne française, toute en damiers, morcelée et découpée... J'ai déjà connu ailleurs cette sorte de bien-être, de soulagement particulier que l'on éprouve dans les pays où l'espace ne coûte rien et n'est à personne; dans ces pays-là, il semble aussi que les horizons s'élargissent démesurément, que le champ de la vue soit très agrandi, que les étendues ne finissent plus.
Et toujours, à quelque cinquante mètres en avant de nous, sur les tranquilles lointains verts sans cesse déroulés,--toujours se dessine cette même première avant-garde, qui nous guide et que nous suivons dans sa continuelle fuite: trois cavaliers de front; celui du milieu, un grand vieux nègre de majestueuse allure, en cafetan de drap rose, en burnous et turban de fine étoffe blanche, portant haut l'étendard du sultan, l'étendard de soie rouge à boule de cuivre; ceux des côtés, nègres aussi, pareillement coiffés, tenant en main leurs longs fusils, dont les canons brillent sur l'uniformité bleuâtre des fonds, des montagnes et des plaines.
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Vers dix heures, sous le ciel toujours gris, dans la campagne toujours verte et sauvage, nous apercevons là-bas devant nous une ligne immobile de bonshommes à cheval, postés pour nous attendre. C'est que nous allons changer de territoire, et tous les hommes de la tribu chez laquelle nous arrivons se tiennent sous les armes, caïd en tête, pour nous recevoir. Ainsi qu'il est d'usage pour les ambassades qui passent, ils nous feront escorte à travers leur pays, et les autres, venus de Tanger, s'en retourneront.
Oh! les étranges cavaliers, vus au repos et dans le lointain! Sur leurs petits chevaux maigres, sur leurs hautes selles à fauteuil, on dirait des vieilles femmes enveloppées de longs voiles blancs, des vieilles poupées à figure noire, des vieilles momies. Ils tiennent en main de très longs bâtons minces recouverts de cuivre brillant,--qui sont des canons de fusil,--leur tête est tout embobelinée de mousseline, et leurs burnous, sur la croupe de leurs bêtes, traînent comme des châles.
On s'approche et, brusquement, à un signal, à un commandement jeté d'une voix rauque, tout cela se disperse, essaime comme un vol d'abeilles, gambade avec des cliquetis d'armes, en poussant des cris. Leurs chevaux, éperonnés, se cabrent, sautent, galopent comme des gazelles effarées, queue au vent, crinière au vent, bondissant sur les rochers, sur les pierres. Et, du même coup, les vieilles poupées ont pris vie, sont devenues superbes aussi, sont devenues des hommes sveltes et agiles, à beau visage farouche, debout sur de grands étriers argentés. Et tous les burnous blancs qui les empaquetaient se sont envolés, flottent maintenant avec une grâce exquise, découvrant des robes de dessous en drap rouge, en drap orange, en drap vert, et des selles qui ont des tapis de soie rose, de soie jaune ou de soie bleue à broderies d'or. Et les beaux bras nus des cavaliers, fauves comme du bronze, sortent des manches larges relevées jusqu'aux épaules, brandissant en l'air, pendant la course folle, les longs fusils de cuivre qui semblent devenus légers comme des roseaux...
C'est une première fantasia de bienvenue, pour nous faire honneur. Dès qu'elle est finie, le caïd qui l'avait conduite s'avance vers notre ministre et lui tend la main. Nous disons adieu à nos compagnons d'hier qui s'éloignent, et nous continuons notre route escortés de nos nouveaux hôtes.
VII
J'ai souvenance d'avoir traversé toute l'après-midi de cette même journée d'immenses, d'interminables plateaux de sable recouverts de fougères,--comme sont nos landes du sud de la France. Ces plaines étaient d'un vert tendre et frais, à l'infini, d'un vert tout neuf d'avril; un rayon atténué de soleil les éclairait obstinément, au seul point précis où nous étions, comme si cette lueur nous eût suivis, tandis qu'alentour les grands horizons de montagnes, où pesaient des nuages sombres, se confondaient avec le ciel dans des obscurités lourdes et sinistres. Des rideaux de brume tamisaient une sorte de lumière couleur d'argent doré, de vermeil pâli, et c'était inattendu de voir ainsi fraîches et voilées ces campagnes africaines.
Le frôlement de notre passage, les sabots de nos chevaux brisant les tiges, développaient très fortement la senteur des fougères--qui me rappelait les beaux matins de juin dans mon pays, l'arrivée au marché des mannequins de cerises.--(En Saintonge, les cerises ne voyagent jamais sans être enveloppées de cette sorte de feuillage; aussi ces deux senteurs sont-elles inséparables dans mon souvenir.)
Et, de chaque côté de notre colonne, en sens inverse de notre marche, toutes les cinq minutes, des groupes de cavaliers arabes passaient comme le vent. Sur ces tapis de plantes, sur ces sables, on entendait à peine le galop de leurs chevaux; tout le bruit qu'ils faisaient en fendant l'air était un léger cliquetis de cuivre et un flottement échevelé de burnous; il semblait plutôt entendre une bourrasque dans des voiles de navire, ou un grand vol d'oiseaux. A peine aussi avait-on le temps de se garer pour n'être pas frôlé par eux. Et, au moment même où ils nous croisaient, ils poussaient un cri rauque, puis tiraient à poudre un coup de leur long fusil, nous couvrant de fumée.
A chaque instant, à droite ou à gauche, recommençait cette vision rapide, cette espèce de cauchemar de guerre, qui fuyait terriblement vite.
Vers le soir seulement, ces fantasias cessèrent. Autour de nous, la teinte verte était de plus en plus belle, le pays devenait presque boisé; il y avait des bouquets d'oliviers, et les palmiers-nains étaient si vieux, si hauts, qu'ils ressemblaient à de vrais arbres. Des hameaux apparaissaient çà et là sur des collines: murs de terre battue et toits de chaume gris; le tout entouré, gardé, à demi caché par des haies d'énormes cactus-raquettes d'un vert presque bleu. Et des femmes en haillons de laine grise sortaient, à notre approche, de ces formidables clôtures tout hérissées d'épines, criant: «You! you! you!» pour nous faire honneur, avec des voix stridentes, perçantes, comme en ont les martinets, les soirs d'été, lorsqu'ils tourbillonnent dans le ciel.
Puis cette région habitée s'éloigna de nous et, après deux ou trois gués franchis, nous aperçûmes dans une prairie, dans un bas-fond très frais, notre camp qui achevait de se monter. Nos chevaux hennirent de plaisir en le reconnaissant.
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Toujours pareille, notre petite ville, toujours disposée de la même manière, comme si elle se transportait d'une seule pièce, sur des roulettes. Et, dès l'arrivée, chacun de nous, sans hésiter, se rend tout droit dans sa maison, qui, par rapport aux autres, n'a pas changé de place; il y retrouve son lit, son bagage et, par terre, sur un premier tapis d'herbe et de fleurs, son tapis marocain, étendu. Nous voyageons avec tout le confort des nomades, n'ayant à nous occuper de rien, n'ayant qu'à jouir du grand air, du changement, de l'espace.
Nos quinze tentes forment un cercle parfait, laissant au milieu une sorte de place, de prairie intérieure où nos chevaux paissent. Toutes sont semblables, le mât central surmonté d'une grosse boule de cuivre, et les parois ornées, au dehors, de plusieurs rangs d'arabesques d'un bleu noir, qui tranchent sur la blancheur de l'ensemble. (Ces arabesques, faites de morceaux d'étoffe découpés et cousus, sont d'un dessin toujours le même, extrêmement ancien, consacré par des traditions millénaires: espèces de créneaux dentelés qui se succèdent en séries, les mêmes que les Arabes taillent dans de la pierre au sommet de leurs murailles religieuses, les mêmes qu'ils brodent au bord de leurs tentures de soie, les mêmes qui entourent leurs mosaïques de faïence, et que l'on voit aussi aux lambris de l'Alcazar ou de l'Alhambra.)
Et autour de nos tentes, formant un second cercle enveloppant, il y a celles de nos chameliers, de nos muletiers, de nos gardes; plus petites, plus pointues, celles-ci, et tout uniment grisâtres, disposées avec moins d'ordre, elles composent un quartier tout bédouin, qu'encombrent nos bêtes de somme, et où d'étranges musiques se font entendre le soir aux veillées.
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L'apparition de la _mouna_ est toujours l'événement le plus considérable de nos fins d'étapes; c'est au crépuscule généralement que cela arrive, en long cortège, pour se déposer ensuite sur l'herbe devant la tente de notre ministre. Pardon pour ce mot arabe, mais il n'a pas d'équivalent en français: la _mouna_, c'est la dîme, la rançon, que notre qualité d'ambassade nous donne le droit de prélever sur les tribus en passant. Sans cette _mouna_, commandée longtemps à l'avance et amenée quelquefois de très loin, nous risquerions de mourir de faim dans ce pays sans auberges, sans marchés, presque sans villages, presque désert.
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Notre _mouna_ de ce soir est d'une abondance royale. Aux dernières lueurs du jour, nous voyons s'avancer au milieu de notre camp français une théorie d'hommes graves, drapés de blanc; un beau caïd, noble d'allure, marche à leur tête, avec lenteur. En les apercevant, notre ministre est rentré sous sa tente et s'est assis, comme le prescrit l'étiquette orientale, pour les recevoir au seuil de sa demeure. Les dix premiers portent de grandes amphores en terre, pleines de beurre de brebis; puis viennent des jarres de lait, des paniers d'oeufs; des cages rondes, en roseau, remplies de poulets attachés par les pattes; quatre mules chargées de pains, de citrons, d'oranges; et enfin douze moutons, tenus par les cornes--qui pénètrent à contre-coeur, les pauvres, dans ce camp étranger, se méfiant déjà de quelque chose.
Il y a de quoi nourrir dix caravanes comme la nôtre; mais refuser serait un manque absolu de dignité.
D'ailleurs nos gens, nos cavaliers, nos muletiers, attendent, avec leurs convoitises d'hommes primitifs, cette _mouna_ pour se la partager; toute la nuit, ils en feront des bombances sauvages, ils en revendront demain, et il en restera encore des débris par terre pour les chiens errants et les chacals. C'est l'usage établi depuis des siècles: dans un camp d'ambassadeur, on doit faire continuelle fête.
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A peine, le ministre a-t-il remercié les donateurs (d'un simple mouvement de tête comme il convient à un très grand chef), la curée commence. Sur un signe, nos gens s'approchent; on se partage le beurre, le pain, les oeufs; on en remplit des burnous, des capuchons, des cabas en sparterie, des bâts de mulet. Derrière les tentes de cuisine, dans un petit recoin de mauvais aspect, qui semble se transporter, lui aussi, avec nous chaque jour, on emmène les moutons,--et il faut les y traîner, car ils comprennent, se défendent, se tordent. Au crépuscule mourant, presque à tâtons, on les égorge avec de vieux couteaux; l'herbe est toujours pleine de sang, dans ce recoin-là. On y égorge aussi des poulets par douzaines, en les laissant se débattre longuement le cou à moitié tranché, afin de les mieux saigner. Puis des feux commencent à s'allumer partout, pour des cuisines bédouines qui seront pantagruéliques; sur des tas de branches sèches, des petites flammes jaunes surgissent çà et là, éclairant brusquement des groupes de chameaux, des groupes de mules qu'on ne voyait déjà plus dans l'obscurité, ou bien de grands Arabes blancs, aux airs de fantôme. On dirait maintenant d'un camp de gitanos en orgie--au milieu de ce pays désert qui est déployé en cercle immense alentour et qui, tout à coup, dès que les feux brillent, paraît plus profond et plus noir.
Temps toujours couvert, très sombre, presque froid. Nous sommes dans une région de prairies, de marécages. Et, pendant ces préparatifs de festins, les grenouilles nous commencent de tous les côtés à la fois, jusque dans les lointains extrêmes, leur musique nocturne, leur même ensemble éternel, qui est de tous les pays et qui a dû être de tous les âges du monde.
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Vers huit heures, comme nous finissons de dîner nous-mêmes sous la grande tente commune qui nous sert de salle à manger, quelqu'un avertit le ministre qu'on vient de lui immoler une génisse, là, dehors, à la porte de son propre logis. Et nous sortons, avec une lanterne, pour savoir ce que signifie ce sacrifice et qui l'a accompli.
C'est un usage marocain d'immoler ainsi des animaux aux pieds des grands qui passent, lorsqu'on a une grâce à leur demander. La victime doit râler longuement, en répandant peu à peu son sang sur la terre. Si le seigneur est disposé à accueillir la supplique, il accepte le sacrifice et autorise ses serviteurs à enlever cette viande abattue pour la manger; dans le cas contraire, il continue son chemin sans détourner la tête et l'offrande dédaignée reste pour les corbeaux. Quelquefois, paraît-il, pendant les voyages du sultan, la route qu'il a suivie est comme jalonnée par les bêtes mortes.
La génisse, encore vivante, est couchée devant la tente du ministre, en travers de sa porte; elle souffle bruyamment, les naseaux ouverts; la lueur du fanal éclaire la mare de sang échappée de sa gorge, qui s'élargit sur l'herbe. Et trois femmes sont là--les suppliantes--enlaçant de leurs bras le mât de notre pavillon de France.
Elles sont de la tribu voisine. Pendant les premiers moments du repas de nos gardes, pendant les premières minutes de gloutonnerie affamée, la nuit aidant, elles ont réussi à pénétrer au milieu de nos tentes sans être aperçues; puis, quand on a voulu les chasser, elles se sont cramponnées à cette hampe du drapeau avec un air de se croire inattaquables sous cette protection-là, et on n'a pas osé les en arracher de force. Elles ont amené avec elles quatre ou cinq petits tout jeunes, qui s'accrochent à leurs vêtements ou qu'elles portent à leur cou. Dans l'obscurité, et avec leurs voiles à moitié baissés, il est impossible de démêler si elles sont jolies et jeunes, ou bien laides et vieilles; d'ailleurs, leurs tuniques flottantes, agrafées aux épaules par de larges plaques d'argent que l'on voit briller, dissimulent toutes les lignes de leurs corps.
L'interprète s'approche, et d'autres fanaux sont apportés, éclairant mieux ce groupe de formes blanches autour de cette bête égorgée qui finit de mourir par terre.
Ce sont les trois épouses d'un caïd de la région. Pour des méfaits qu'il ne m'appartient pas d'apprécier, leur mari a été enfermé, depuis déjà deux ans, dans les prisons de Tanger, sur les instances de la légation de France. Et elles voudraient que le nouveau ministre français, comme grâce de joyeux avènement, demandât au sultan de Fez de le remettre en liberté.
Il est peut-être très coupable, ce caïd, je n'en sais rien, mais ses femmes sont touchantes. Autant que je puis juger, c'est aussi l'avis du ministre, et, bien qu'il ne veuille dès maintenant faire aucune promesse formelle, la cause me paraît en voie d'être gagnée.
VIII
6 avril.
Vers cinq ou six heures du matin, avant le réveil sonné au camp, je soulève la porte de ma tente pour regarder au dehors. Et cette première apparition matinale du pays d'alentour m'impressionne d'une manière inattendue.
Un ciel uniformément obscur, sur tout le vaste pays vert où nous sommes; de grandes plaines d'iris, de palmiers-nains, d'asphodèles; par places, des amas de marguerites blanches, si serrées qu'on dirait des plaques de neige; tout cela humide de pluie ou de rosée; dans les lointains, ce vert intense s'assombrit sous les nuées lourdes qui traînent; il tourne au gris d'ombre, puis, vers l'horizon, se mêle peu à peu, par plans dégradés, avec le noir des montagnes et du ciel:--une aurore sinistre, dans un lieu quelconque perdu au milieu d'un grand pays primitif.
Des mules, déjà sellées par les soins de quelques serviteurs matineux, sont tassées là-bas les unes contre les autres, en fouillis, debout sur leurs pattes mais dormant encore; leurs hautes selles à dossier, recouvertes de drap rouge, forment des taches de couleur éclatante sur ces fonds de teintes neutres, sur ces derniers plans d'un gris violacé d'encre. Immobiles, elles ont l'air d'avoir été préparées là et d'attendre, pour quelque défilé de féerie sans spectateurs. Nos gardes s'éveillent, sortent un à un des tentes, étirant leurs longs bras bruns; ayant toujours, à cause de ces robes et de ces voiles, un faux air de grandes vieilles femmes maigres, de gigantesques gypsies...
Ah! les suppliantes d'hier au soir, qui sont encore là! Malgré les averses tombées, elles ont, paraît-il, passé la nuit accroupies devant la tente du ministre. Même elles sont plus nombreuses, ce matin: des vieilles, des jeunes, toute la famille du captif sans doute, et de pauvres petits bébés, encapuchonnés à la bédouin, qui dorment transis contre la poitrine des mères. Près d'elles, sur l'herbe mouillée, à la place où elles ont immolé la génisse, s'étale toujours une large tache de sang délayée par la pluie.
Je m'approche de leur groupe; alors une vieille tatouée, qui me dit être la mère du caïd, prend dans ses mains le pan de mon manteau et l'embrasse. De cet instant, je me sens gagné à leur cause et me promets d'intercéder pour elles quand le moment sera venu...
Comme ce lieu est triste, par un temps pareil, triste et mystérieux!... Sur ces lointains si sombres, comme nos tentes sont blanches!
IX
Nous partons comme une fantasia, au galop dans le vent froid du matin, presque tous de front, pêle-mêle, grimpant une côte; et c'est joli, notre troupe bigarrée d'uniformes et de burnous, sur la colline si verte. On ne sait quelle idée est venue ce matin aux trois vieilles poupées nègres qui nous guident, de faire courir si vite l'étendard du sultan; mais nos chevaux, tout frais, ne demandent pas mieux que de les suivre, ni nous non plus. Et c'est amusant, au réveil, cette vitesse, ce brouhaha, ce cliquetis d'armes, tout le train de cette course rapide à travers un bon air pur que personne n'a respiré et qui dilate les poitrines. Nos mules de charge, qui d'abord avaient voulu suivre aussi, sont promptement distancées; une dizaine d'entre elles, qui portaient nos cantines, s'abattent et roulent; et alors il y a des cris, des hurlements d'Arabes: les muletiers se précipitent, burnous flottants, s'entassent comme une nuée d'oiseaux de proie sur chaque bête tombée, pour la relever, la recharger, la battre. Vaguement, nous entrevoyons ces scènes, en courant toujours; puis elles sont hors de vue bientôt. Du reste, cela ne nous regarde ni ne nous inquiète: les bagages finissent toujours par arriver et c'est l'affaire du caïd responsable. Courons toujours, nous; dans le vent, dans la pluie qui commence à rayer l'air, continuons notre allure de fantasia...
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