Part 12
Sorti, par un tournant sur la droite, de cette rue préférée, j'arrive bientôt, à travers d'autres étroits couloirs, à la petite porte basse de l'habitation du ministre. Là, dès le seuil, je suis au milieu des gardes, toujours les mêmes; au milieu des caïds, des cavaliers, qui nous ont suivis depuis Tanger, et qui ont dressé leurs tentes parmi les rosiers fleuris du jardin, sous les orangers et sous le clair ciel bleu. Personnages tous connus, qui viennent à moi, souriants. Ils m'arrangent quelques plis de mon haïk, de mon burnous, et veulent m'initier à des raffinements d'élégance arabe, trouvant bien que je m'habille comme eux, disant: «C'est bien plus joli, n'est-ce pas?» (Oh! oui, assurément.)--Et ils ajoutent: «Si tu t'habilles comme tu es là en rentrant dans ton pays, tout le monde voudra avoir des costumes du Maroc.» (Ça non, je ne crois pas; je ne me représente pas très bien, sur les boulevards, cette mode se généralisant.)
Après le jardin délicieux, un corridor où, dès l'entrée, j'entends le bruit de l'eau jaillissante, et enfin j'arrive dans la grande cour intérieure à deux étages, qui est la merveille du logis: un pavé de mosaïques, où des milliers de petits dessins bleus, jaunes, blancs et noirs, brillent d'un éclat mouillé; tout alentour, une série d'arcades mauresques festonnées en dentelles et, à l'étage supérieur, au-dessus de ces cintres et de ces arabesques de pierre, une galerie en bois de cèdre tout ajourée.
L'eau jaillit d'une vasque en marbre blanc qui est au centre, et aussi d'une exquise fontaine murale, plaquée à l'un des côtés. Cette fontaine est une sorte de grande ogive de mosaïques où s'enchevêtrent des dessins étoilés d'une forme rare; une bande de faïences blanches et noires encadre toute la broderie de ces rosaces multicolores, et au-dessus, en couronnement des pendentifs d'une blancheur neigeuse retombent comme des stalactites de grotte.
Les appartements s'ouvrent sur cette cour par d'immenses portes de cèdre; intérieurement, les murs en sont garnis, jusqu'à mi-hauteur, de tentures mélangées, velours bleu et velours rouge, avec des broderies d'or imitant de grands arceaux.
* * * * *
Là, je retrouve le ministre, avec tous ses autres compagnons de voyage, et, à sa table, servie à l'européenne, un peu de la bonne gaieté de nos repas sous la tente. Un moment je reprends pied dans le monde moderne; il semble que ce palais (qui est celui d'un vizir délogé pour la circonstance) soit devenu un petit recoin de la France...
* * * * *
L'heure du café et de la cigarette d'Orient vient après; cette heure passe à l'ombre d'une véranda à colonnes, devant le très vieux kiosque du jardin, enseveli sous la chaux blanche. Ici, l'on a vue sur le tranquille petit bois d'orangers entouré de hauts murs, et encombré, parmi les broussailles et les roses, de tentes bédouines.
XXIX
Jeudi 25 avril.
Je n'ai presque plus envie de rien écrire, trouvant de plus en plus ordinaires les choses qui m'entourent.
Quand je veux sortir, il me paraît tout naturel de descendre mon escalier noir; de rencontrer devant ma porte ma mule commandée d'avance, qui m'attend avec sa haute selle à fauteuil; de monter dessus du seuil même de ma maison, de peur de salir mes longues draperies blanches ou mes babouches dans la boue du dehors, et de m'en aller à l'aventure, par les étroites petites rues sombres.
Je m'en vais n'importe où, dans les quartiers déserts ou dans les foules, au bazar ou dans les champs.
Oh! le grouillement de ce bazar, le remuement silencieux de ces burnous, dans cette demi-obscurité confuse!... Les petites avenues, en dédale, s'en vont de travers, recouvertes de vieilles toitures en bois, ou bien de treillages en roseau sur lesquels s'enroulent des branches de vigne. Et là, tout le long, s'ouvrent les boutiques, grandes à peu près comme des niches, dans lesquelles se tiennent accroupis les vendeurs à turban, impassibles et superbes au milieu de leurs bibelots rares. C'est par quartiers, par séries, que les boutiques de même espèce sont groupées. Il y a la rue des marchands de vêtements, où les échoppes miroitent de soies roses, bleues, orange ou capucine, de broderies d'argent et d'or, et où stationnent les dames blanches, voilées et drapées en fantômes. Il y a la rue des marchands de cuirs, où pendent des milliers de harnachements multicolores pour les chevaux, les mulets ou les ânes; toutes sortes d'objets de chasse ou de guerre, de formes anciennes et étranges, poires à poudre pailletées d'argent et de cuivre, bretelles brodées pour les fusils et les sabres, sacs de voyage pour caravanes, et amulettes pour traverser le désert.
Puis la rue des marchands de cuivre, où du matin au soir, on entend, sur des plateaux ou des vases, marteler des arabesques. La rue des brodeurs de babouches, où toutes les petites niches sont remplies de velours, de perles et d'or. La rue des peintres d'étagères; celle des forgerons, nus et noirs; celle des teinturiers aux bras barbouillés d'indigo et de pourpre. Enfin le quartier des fabricants de fusils, des longs fusils à pierre, minces comme des roseaux, dont la crosse incrustée d'argent s'élargit à l'excès pour embrasser l'épaule. (Les Marocains ne songent nullement à modifier ce système adopté par leurs ancêtres; la forme des fusils est immuable en ce pays comme toutes choses, et on croit rêver en voyant fabriquer encore de telles quantités de ces armes du vieux temps.)
Elle bourdonne et grouille sourdement, la foule vêtue de laine grise, accourue de loin pour acheter ou revendre d'extraordinaires petites choses. Des sorciers font des conjurations; des bandes armées passent en dansant la danse de guerre, avec des coups de fusil, au son des musettes tristes et des tambourins; des mendiants montrent leurs plaies; des nègres esclaves charroient des fardeaux; des ânes se roulent dans la poussière. Le sol, de même nuance grisâtre que la foule, est semé d'immondices, de fientes d'animaux, de plumes de poules, de souris mortes, et tout ce monde, en babouches traînantes, piétine ces ordures.
Comme cette vie est loin de la nôtre! L'activité de ce peuple nous est aussi étrangère que son immobilité et son sommeil. A l'agitation de ces gens en burnous se mêle encore je ne sais quel détachement, quelle insouciance de tout, qui nous est inconnue. Les têtes encapuchonnées des hommes, les têtes voilées des femmes, poursuivent, à travers leurs marchandages, le même rêve religieux; cinq fois par jour, ils font leur prière et songent avant tout à l'éternité et à la mort. Des mendiants sordides ont des yeux d'inspirés; des pouilleux en lambeaux ont des attitudes nobles et des figures de prophètes...
--_Bâleuk! Bâleuk!_ C'est l'éternel cri des foules arabes. (_Bâleuk!_ signifie quelque chose comme: «gare!»)
_Bâleuk!_ quand passent en longues files les petits ânes, chargés de ballots tout en largeur qui accrochent les gens et les renversent. _Bâleuk!_ pour les chameaux à l'allure lente, qui se dandinent au bruit de leurs clochettes. _Bâleuk!_ pour les beaux chevaux de chefs, harnachés de merveilleuses couleurs, qui galopent et qui se cabrent.--Jamais on ne revient de ce bazar sans avoir été accroché par quelqu'un ou par quelque chose, heurté par un cheval ou sali par un ânon plein de poussière.--_Bâleuk!_
Des gens de toutes les tribus se mêlent et se croisent: des nègres du Soudan et des Arabes blonds; des Berbères autochtones, musulmans sans conviction, dont les femmes ne se voilent que la bouche; et des Derkaouas à turban vert, fanatiques sans merci, qui détournent la tête et crachent à la vue d'un chrétien. Tous les jours, on y rencontre «la sainte» qui prophétise dans quelque carrefour, les yeux hagards et les joues peintes de vermillon. Et le «saint», un vieillard complètement nu, sans même une ceinture, qui marche sans cesse comme le Juif errant, très vite à travers les foules, dans un empressement continuel, en marmotant des prières. De loin en loin, un petit recoin à ciel ouvert, une petite place où pousse un frais mûrier ou bien un énorme tronc de vigne plusieurs fois séculaire tordant ses branches comme un faisceau de serpents. Et puis, on passe devant les _fondaks_, qui sont des espèces de caravansérails pour les marchands étrangers: grandes cours à plusieurs étages, entourées de colonnades et de galeries en cèdre ajouré, et affectées chacune à un genre spécial de marchandises; il y a le _fondak_ des marchands de thé et de bois des Indes; celui des marchands de tapis des provinces de l'Ouest; celui des épices et celui de la soie; celui des esclaves et celui du sel.
Tout ce quartier du bazar est réputé peu sûr pour nous: il est considéré comme saint, à cause des mosquées de Karaouïn et de Mouley-Driss, qui y sont enclavées. Et même, aux abords de Mouley-Driss, la moins grande mais la plus sacrée des deux, les rues sont barrées à la hauteur de ceinture par de grosses pièces de bois, comme celles que l'on met aux champs pour arrêter les bêtes: nous devons nous garder de les franchir, au risque de notre vie; les abords de cette mosquée, aussi vénérable en Islam que la Casbah de la Mecque, ne doivent être souillés jamais par les pas d'un Nazaréen, ni d'un juif.
A l'entrée de ce bazar, j'ai encore un recoin de prédilection, où chaque jour je laisse ma mule à la garde d'un de mes servants, pour la reprendre ensuite au retour, quand mes emplettes sont terminées.
Et c'est surtout au départ, au sortir du labyrinthe d'ombre, que le lieu dont je parle semble un lumineux décor des _Mille et une Nuits_. Là, tout à coup, s'élargit la rue étroite et obscure; s'élargit en éventail, formant une sorte de place triangulaire où un rayon de soleil tombe d'un coin de ciel bleu. Le fond de cette petite place,--où plusieurs autres mules sellées attendent comme la mienne, au pied d'une treille centenaire,--est orné en son milieu d'une fontaine jaillissante: un arceau de mosaïques, qui est plaqué sur le mur d'angle d'une maison en saillie et d'où sortent deux jets d'eau tombant dans un bassin de marbre;--tout cela si antique, si déformé, si déjeté, qu'il n'y a pas de mots pour exprimer des aspects de vétusté pareils.--A droite de la fontaine, une ruelle pavée en casse-cou monte en pente raide et s'enfonce dans le noir sous une voûte écrasée et sinistre. (C'est par là que tout à l'heure nous allons disparaître, ma mule et moi, pour nous rendre à notre logis, dans les quartiers hauts du vieux Fez.) A gauche, une inimitable porte monumentale, plus belle qu'aucune porte de ville, qu'aucune porte de mosquée--et du reste ne menant plus nulle part, que dans une cour triste. C'est une immense ogive, enguirlandée des plus rares arabesques, des plus fines mosaïques. Au-dessus de cette entrée passe une large bande horizontale d'inscriptions religieuses, en faïences, lettres noires sur fond blanc. Au-dessus encore, une série de petites ogives alignées, et remplies chacune d'arabesques différentes, fouillées en broderie, en dentelle,--les unes à très grands dessins, alternant avec d'autres à dessins très petits, de façon à accentuer encore la variété savante de l'ornementation.
Et, plus haut encore, un indescriptible couronnement en stalactites déborde sur la place, formant comme un linteau très saillant, comme une marquise. Toutes ces stalactites, absolument régulières et géométriques, s'emboîtent les unes dans les autres, se recouvrent, se superposent en masses d'une complication extrême; par endroits, on dirait les mille compartiments d'une ruche d'abeilles; ailleurs, plus haut, cela semble des pendeloques de givre. Et l'ensemble de toutes ces choses si soigneusement travaillées forme des séries d'arceaux d'une courbure charmante festonnés merveilleusement. Une couche de poussière terreuse éteint les couleurs des faïences; toutes les fines sculptures sont écornées, noirâtres, mêlées de toiles d'araignées et de nids d'oiseaux. Et cette porte de fées donne naturellement l'impression d'une antiquité extrême, comme du reste cette fontaine, cette place, ces pavés, ces maisons croulantes, comme toute cette ville, comme tout ce peuple... Du reste, l'art arabe est tellement mêlé pour moi à des idées de poussière et de mort, que je ne me le représente pas bien aux époques où il était jeune, avec des couleurs neuves...
En dehors du «bazar», le labyrinthe de Fez devient plus sombre et plus désert; il y a peu de voies à air libre; les berceaux de vigne et les toitures de roseau sont remplacées par des plafonds de bois, ou par des ogives de maçonnerie qui, de deux en deux mètres environ, traversent la rue, surmontées de pans de mur aussi élevés que le faîte des maisons, toujours tristes et closes. C'est comme si on cheminait au fond d'une série de puits communiquant ensemble par des arceaux; on n'aperçoit que par échappées le bleu ou le gris du ciel et il est impossible de s'orienter dans le réseau inextricable. Là encore, à côté de quartiers vides et morts, il y a des foules; là encore, le _bâleuk!_ se fait entendre. _Bâleuk!_ pour des gens graves et recueillis qui sortent de quelque mosquée après la prière. _Bâleuk!_ pour des mules rétives, qui se sont arc-boutées en travers, refusant de reculer ou d'avancer. _Bâleuk!_ pour des troupeaux de boeufs, qui courent à la file, la corne basse et menaçante, dans les petits passages obscurs à peine assez larges pour leurs gros corps...
XXX
Vendredi 26 avril.
Les premières heures de sommeil passées dans mon logis solitaire, j'entrevois un rayon de lune qui m'arrive librement du ciel, entre les battants disjoints de ma porte de cèdre; puis dans le lointain de la nuit sonore, j'entends psalmodier, psalmodier, toujours à pleine voix aiguë et triste, des cris de foi ardente, des plaintes chantées qui sont comme l'expression de tout notre néant terrestre: il est deux heures du matin, et c'est la première prière de ce nouveau jour, que l'éternel soleil va revenir éclairer bientôt. C'est comme un immense cantique à Allah, cantique de rêve, tantôt exalté, tantôt lent et plaintif; et lugubre toujours, lugubre à faire frémir, les _mouedzens_ ayant, comme les musettes arabes, emprunté aux chacals un peu du timbre de leur voix...
Longtemps, longtemps, ce chant des mosquées plane sur les tranquillités grises de la ville endormie... Puis le silence revient, le silence mort...
Les dernières heures de la nuit passent. Dans le calme très frais de l'extrême matin, à pointe d'aube, mêlées au chant des coqs, les voix de ces hommes recommencent à psalmodier, dans une exaltation croissante de prière: il est cinq heures et c'est le second office d'aujourd'hui; il est l'heure aussi où le sultan-prêtre, tout de blanc vêtu, se lève dans son palais, pour commencer son austère journée religieuse...
Puis un coup de canon lointain annonce le jour, le jour sanctifié du vendredi; puis un hymne général, puis des musettes qui commencent à gémir, des tambourins qui commencent à battre... La nuit est finie et le soleil est levé...
* * * * *
Seul, le matin de bonne heure, vêtu en Arabe, et à pied, bien que ce soit très bourgeois, je m'en vais au bazar, acheter de l'eau de rose et du bois odorant des Indes, afin de parfumer ma maison comme il est d'usage.--Et jamais je ne m'étais fait aussi complètement que ce matin l'amusante illusion d'être quelqu'un de Fez.
Le bazar, qui vient à peine d'ouvrir ses milliers de petites boutiques, est encore tranquille et presque désert; les claies en joncs et les pampres toutes neuves des vignes, qui le recouvrent d'une interminable suite de berceaux, laissent filtrer du soleil matinal, tamisent de la lumière fraîche et gaie. Ces parfums, que je suis venu chercher, se vendent dans le même quartier que les soies non tissées et les perles. Et ce quartier est le plus coloré du bazar--dans le sens propre du mot couleur.--En longue et étroite perspective, dans l'enfilade des petites rues, s'alignent des milliers de choses accrochées aux couvercles relevés des niches où les vendeurs se tiennent blottis: ce sont des écheveaux de soie innombrables et des écheveaux de fils d'or; ce sont des masses de perles dorées ou de perles roses; ou bien de ces cordelières à glands (pour suspendre au cou des hommes les sabres ou les livres pieux) qui sont, comme je l'ai déjà dit, une des grandes élégances du costume arabe. Et des personnages, très nobles et très beaux sous leurs capuchons de moines blancs, se promènent sans bruit, en babouches, choisissant parmi tant de cordelières pendues, telle nuance qui s'harmoniserait bien avec tel costume.
Puis voici devant une boutique de jouets d'enfant, une vieille grand'mère, voilée en fantôme mais aux yeux très bons, qui marchande une drôle de poupée pour sa petite-fille, bébé de quatre ou cinq ans, adorable avec des yeux de jeune chat angora, et des cheveux, des ongles déjà teints de rouge henné... Ce matin, tout se présente à moi sous des dehors de tranquillité et de naïve bonhomie. D'ailleurs tout le mystère, tout le sombre qui à première vue semble envelopper les choses tombe bien vite dès qu'on se familiarise avec leur aspect. Je connais maintenant chaque recoin de ce bazar; et certains marchands, quand je passe, me disent bonjour, m'invitent à m'asseoir.
Involontairement, je suis ramené toujours dans les ruelles noires qui font le tour de Karaouïn. Là encore le mystère est bien tombé, et l'impression si étrange du premier jour ne se retrouve plus; je stationne devant les portes, regardant longuement à l'intérieur; pour un peu j'entrerais; j'ai peine à me figurer que cela pourrait me coûter la vie; je trouverais tout naturel de venir m'agenouiller à côté de ces gens dont je porte le costume.
Ils sont très variés les aspects de Karaouïn, suivant les différentes entrées par lesquelles on regarde; je ne m'étonne pas qu'à première vue nous n'ayons rien démêlé de l'ensemble; c'est une sorte d'amas de mosquées, d'époques et de styles différents, c'est une ville de colonnes et d'arceaux de toutes les formes arabes. Tantôt des cintres lourds, écrasés sur des piliers trapus, se succédant en perspectives sans fin, avec d'innombrables lampes suspendues dans l'obscurité des plafonds; tantôt des cours, inondées de soleil, à voûte de ciel bleu, entourées de hautes colonnes frêles et d'arcades infiniment dentelées, d'un dessin toujours rare et exquis. Et jamais Karaouïn n'a été si beau qu'aujourd'hui, sous cette éblouissante lumière matinale, qui rayonne et pénètre partout, claire et blanche, faisant briller les marbres, les mosaïques sans fin, les gerbes d'eau des fontaines.
L'une des portes, dans l'ombre de laquelle je m'arrête de préférence, donne sur la plus grande et la plus merveilleuse de ces cours, pavée de faïence et de marbre. Il y a, sur les côtés, des petits kiosques qui s'avancent, plutôt des petits dais, rappelant, en plus beau, ceux de la célèbre «cour des Lions» à l'Alhambra; ce sont les mêmes groupements de colonnes légères, soutenant d'indescriptibles arcades ajourées qui semblent faites d'une superposition patiente de pendeloques de givre;--le tout rehaussé d'un peu d'or, mourant sous la poussière des siècles, et d'un peu de bleu, d'un peu de rose, de je ne sais quelles autres couleurs pâlies. Et, sur les montants tout droits, tout plats et d'une raideur voulue, qui séparent ces portiques festonnés, des couches de sculptures, d'une finesse et d'un dessin inimitables, s'étalent et s'enroulent, fouillées à des profondeurs différentes; on dirait de vieilles dentelles de fées dont on aurait accroché là plusieurs doubles les uns par-dessus les autres.
Cela semble léger, léger, tous ces kiosques, léger comme des petits châteaux qu'on aurait créés pour des sylphes dans des nuages, avec des facettes cristallisées de grêle et de neige. Et, en même temps, la raideur droite des grandes lignes, l'emploi unique des combinaisons de la géométrie, l'absence de toute forme inspirée de la nature, des animaux ou des hommes, donnent à l'ensemble quelque chose d'austèrement pur, d'immatériel, de _religieux_.
Le soleil tombe à flots dans cette cour, toutes les mosaïques, toutes les faïences brillent de reflets nacrés; la gerbe d'eau bruissante qui jaillit de la fontaine du milieu a des teintes changeantes d'opale ou d'iris, et se détache sur le fond délicieusement compliqué d'une grande porte inférieure, qui est, ainsi que les kiosques des côtés, en dentelles d'Alhambra.--Et, comme c'est vendredi, tout un peuple de burnous blancs est prosterné sur les dalles, en immobile prière.
De l'ombre du dehors, de l'espèce de nuit du chemin de ronde, où je suis obligé de rester caché, dans une incomplète sécurité,--toutes ces choses défendues prennent à mes yeux des airs d'enchantement.
* * * * *
La «Sainte» s'est acharnée après moi, ce matin. Vêtue de loques de soie orange, les joues vermillonnées, les yeux dilatés et fous, elle me suit obstinément au sortir du bazar, en proférant à haute voix des choses incompréhensibles, qui me semblent être plutôt des bénédictions: évidemment elle s'est trompée à mes allures et à mes vêtements. Et, inquiet de la sentir derrière moi, je lui jette des pièces de monnaie pour qu'elle me laisse passer mon chemin...
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Une heure après, sur la place du Marché.--L'heure bruyante,--l'heure des affaires et de la foule.
Sur cette grande place, qui est une sorte de plaine carrée, s'agitent les burnous et les voiles, toute la foule encapuchonnée et masquée, blanchâtre ou grise, à laquelle les bergers en sayon de poil de chameau mêlent çà et là des tons bruns, et les ânes, des tons roux. Des femmes, par centaines, sont assises à terre, marchandes de pain, marchandes de beurre, marchandes de légumes, à visage invisible, enveloppé de mousseline. Et, derrière cette grande place et cette foule, il y a les hautes murailles de Fez, qui se dressent sombres et gigantesques, écrasant tout, les pointes de leurs créneaux découpées sur le ciel. Naturellement on entend les tambourins, les musettes. Çà et là, les capuchons pointus se pressent les uns contre les autres, font cercle compact autour de captivants spectacles: il y a les charmeurs de serpents; il y a les gens qui s'enfoncent des lardoires dans la langue; ceux qui s'entaillent le crâne; ceux qui se retirent l'oeil de l'orbite avec une palette de bois et se le déposent sur la joue; toute la bohème et toute la truanderie. A moi, qui vais partir après-demain, ces choses déjà familières sembleront bientôt très étonnantes, quand je serai revenu dans notre monde moderne, et que je me les rappellerai de loin. En ce moment, je suis vraiment quelqu'un d'une époque passée, et je me mêle le plus naturellement du monde à cette vie-là, en tout semblable, je pense, à ce que devait être la vie des quartiers populaires à Grenade ou à Cordoue, du temps des Maures.
Demain mon dernier jour. Je laisserai à Fez l'ambassade, qui y est retenue par des lenteurs politiques, et m'en irai seul, avec le capitaine H. de V***, en petite caravane intime, ce qui sera amusant et presque un peu aventureux. Nous nous en irons vers Mékinez, l'autre sainte ville encore plus délabrée et plus morte, et de là vers Tanger l'infidèle où, brusquement, finira notre rêve de passé et d'Islam. Je n'ai pas eu le temps de m'attacher à mon gîte musulman d'ici, qu'il va falloir quitter et oublier, comme j'ai oublié déjà tant d'autres gîtes exotiques semés partout sur la terre. Cependant je m'y serais attardé volontiers une ou deux semaines de plus. Avec quelques tapis, quelques vieilles tentures et quelques armes, il était tout de suite devenu très bien, tout en ne perdant pas ses petits airs de mystère, ses abords difficiles.
XXXI
Samedi 27 avril.
Nous sommes invités à déjeuner chez le caïd El-Méchouar (l'introducteur des ambassadeurs). Et nous nous y rendons à cheval, précédés de ses gardes à large turban, à canne énorme, qu'il a envoyés au-devant de nous jusqu'à nos portes.