Au Maroc

Part 11

Chapter 113,875 wordsPublic domain

Au temps où l'Alhambra était habité, doré, vivant, il s'y passait, je pense, des scènes de ce genre. Peut-être les couleurs ici, les bleus, les rouges, les ors, sont-ils un peu trop frais parce que la maison, par extraordinaire, est neuve; mais l'ensemble est harmonisé quand même. Au théâtre, on a vu des fonds et des costumes semblables; l'étonnement est que de telles choses existent encore.

La cour est un carré long, très grand; elle est bordée de hautes murailles d'une blancheur immaculée, que couronnent, tout autour, une frise d'arabesques bleues et roses et un rang de tuiles en faïence verte; en son milieu, un jet d'eau sort d'une vasque ronde et se répand en petite cascade, mêlant son bruit à celui de l'invisible et solennelle musique.

Sur les deux faces longues de ce quadrilatère, s'étendent des «marquises» en bois de cèdre, très débordantes; peintes en un rouge éclatant qui tranche sur la blancheur des murs, elles sont ornées de grandes rosaces géométriques bleu et or, d'une complication inouïe. Elles abritent des séries de portes ogivales masquées intérieurement par des mousselines tendues, et derrière ces voiles on entend chuchoter des femmes cachées qui nous regardent.

Les deux petites faces du quadrilatère, celles naturellement qui sont le plus éloignées l'une de l'autre, ont en leur milieu des portes monumentales qui sont des merveilles de dessin et de coloris. Le premier cintre est festonné en stalactites d'une blancheur neigeuse, qui semblent pendre par grappes, se superposer et s'enchevêtrer comme des cristaux de givre. Au-dessus de leurs longues gouttelettes blanches, un second cintre ogival est rehaussé de bleu, de rouge et d'or. Et encore au-dessus un indescriptible couronnement s'étage en hauteur, monte jusqu'au faîte du mur; il est composé de fines arabesques polychromes, enlacées d'or; il est un échafaudage de ces dentelles rares, comme celles qui avaient été tissées jadis à Grenade dans du stuc rose, aux murailles de l'Alhambra. Les deux battants de ces hautes portes sont ouverts en grand; ils sont entièrement ciselés, peints et dorés, en rosaces de kaléidoscope, où domine le vert métallique et qui semblent des queues de paon éployées.

Ces deux entrées monumentales se font face à chaque bout de la cour; elles ont de longs rideaux mi-partie de drap bleu pâle et de drap groseille lisérés d'or, sur lesquels se découpent, encore plus blanches, les dentelures de leurs stalactites. Et ces rideaux, soulevés, laissent voir à l'intérieur le luxe habituel des tapis, des coussins et des soieries dorées.

Parmi ces personnages qui viennent au-devant de nous, dans la belle cour, il y a d'abord le vizir de la guerre, à tête de sphinx égyptien, et les principaux chefs de l'armée. Derrière eux, suivent des nègres et des négresses esclaves, parés de colliers, de bijoux, de grands anneaux de métal. Tout ce monde, en babouches, glisse sans bruit sur le marbre brillant, au son de la musique lentement rythmée qu'accompagnent des castagnettes de fer.

Passant sous les stalactites de la porte du fond, nous entrons avec nos hôtes dans un appartement meublé à l'européenne, mais meublé bizarrement: des lits à colonnes, drapés de brocarts roses et bleu-paon; des fauteuils dorés, recouverts d'étoffes brochées. Aux murs, de la chaux blanche et des arabesques. Et, sur des plateaux d'argent posés par terre, des coffrets espagnols, en forme de châsse gothique, remplis de bonbons.

La musique est tout près de nous, dans un appartement voisin. Le choeur chante en voix de fausset, très élevée comme toujours; cela fait songer à quelque office religieux célébré à la chapelle Sixtine;--et l'orchestre, de cordes, a des sonorités puissantes. Les mêmes motifs reviennent sans cesse, repris avec une sorte d'exaltation graduée et croissante.

Parmi ces grands Arabes drapés de blanc qui sont là, un petit être extraordinaire, que l'on adule beaucoup, est vêtu avec une grande recherche de couleurs.--C'est un enfant de sept à huit ans, le fils favori du vizir, né d'une de ses esclaves noires. (Au Maroc, ces enfants-là ont même rang dans la famille que ceux des épouses blanches; et c'est une des causes d'abâtardissement de la race arabe, de plus en plus mêlée de sang nubien.) Il porte une robe jonquille, atténuée d'un surplis de gaze blanche; un burnous bleu pâle; une large bretelle de soie vert-réséda soutenant un petit Coran dans une gibecière; et des babouches orange, brodées de violet et d'or. Il a une charmante petite figure drôle, moitié arabe, moitié nègre; sur le blanc presque bleu de ses yeux largement ouverts, on voit rouler constamment ses prunelles rapides.

Dans la pièce voisine, les musiciens sont au nombre de vingt, tous en burnous d'apparat, de différentes couleurs, et assis en cercle par terre sur des coussins. Chacun d'eux joue et chante en même temps, dans une sorte de délire, la tête rejetée en arrière, la bouche largement ouverte. Les uns ont de grandes mandolines en marqueterie dont ils touchent les cordes avec des morceaux de bois. Les autres ont des violons tout incrustés de nacre; ils en jouent avec de très larges archets courbes, qui sont ornés de dessins en nacre et en ébène imitant les écailles sur la peau des serpents. Ces violons ont la forme de grandes galoches, dont les bouts se recourberaient en proue de navire.

Le couvert du déjeuner est dressé dans l'appartement opposé à celui où l'on nous a reçus, derrière l'autre feston de stalactites, à l'autre extrémité de la cour qu'il nous faut traverser de nouveau, sous le grand soleil.

Ce déjeuner est servi un peu à l'européenne; le vin interdit, remplacé par du thé que des serviteurs préparent à mesure dans les hauts samovars d'argent. La vaisselle est du Japon; les cristaux sont dorés et peinturlurés; tout cela qui, chez nous, formerait un ensemble commun et criard, fait bien ici au milieu d'un tel éclat de couleurs.

Il y a quelque chose comme vingt-deux services. Les esclaves noirs, affairés, affolés, traversent la cour en tous sens. Les plats sont tellement copieux qu'un seul homme à peine à les tenir; ce sont des quartiers de moutons, des pyramides de poulets, des poissons arrangés en montagne, des couscouss comme pour des ogres. On les apporte des cuisines sous les grands cônes obligatoires, en sparterie blanche agrémentée d'ornements rouges, et tous ces cônes s'amoncellent par terre, forment dans la cour comme un dépôt de gigantesques chapeaux chinois. La musique continue de jouer pendant ce long festin. Tout en déjeunant, nous regardons sans cesse, par la porte dentelée, la belle cour de marbre, son jet d'eau, sa blancheur, ses arabesques multicolores; et voici que peu à peu le faîte de ses murs se couronne de têtes de femmes, curieuses de nous apercevoir même de loin. Elles sont derrière, sans doute sur des promenoirs en terrasses; nous ne voyons passer que leur coiffure en tiare, leur front et la ligne ombrée de leurs yeux; elles semblent de grands chats aux aguets. Et toujours il en surgit de nouvelles.

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XXVII

Mardi 23 avril.

Le bruit court que le _sultan des tholbas_ est en fuite depuis cette nuit.

Il était roi éphémère, un peu en dehors des murs, dans sa ville improvisée, en toile blanche; à la porte de sa tente, il avait un simulacre de batterie de gros canons, imités avec des morceaux de bois et des roseaux. Il était, avec plus de dignité, quelque chose comme au moyen âge notre _pape des fous_.

Dans l'Université de Fez, conservée telle quelle depuis l'époque de la splendeur arabe, c'est un usage séculaire que, chaque année, aux vacances du printemps, les étudiants font dix jours de grande fête; se choisissent un roi (lequel achète son élection, aux enchères, avec force pièces d'or); s'en vont camper avec lui dans les champs au bord de la rivière; puis rançonnent la population de la ville, pour pouvoir chaque soir se griser de musique, de chant, de couscouss et de tasses de thé. Et c'est avec une soumission souriante que les gens se prêtent à ces amusements-là; ils viennent tous, les vizirs, les marchands, les hommes de métiers, par corporations et bannières en tête, visiter le camp des _tholbas_ et apporter des présents. Et enfin, vers le huitième jour, le sultan en personne, le vrai, vient aussi rendre hommage à celui des étudiants, qui le reçoit à cheval, sous un parasol comme un calife, et le traite d'égal à égal, l'appelant «mon frère».

Ce sultan des _tholbas_ est toujours quelqu'un des tribus éloignées, qui a une grâce suprême à demander pour lui-même ou pour les siens, et qui profite, pour l'obtenir, de ce tête-à-tête unique avec le souverain. Aussitôt après, de peur qu'on ne la lui reprenne, de peur aussi de représailles de la part des gens qu'il a fait bâtonner pour de bon, une belle nuit, clandestinement, il disparaît (ce qui est très facile au Maroc); à travers les campagnes désertes, il se sauve dans son pays.

A la fin de ces jours de liesse, les étudiants rentrent à Fez; ceux qui n'ont pas terminé leurs études reviennent habiter leurs cellules de travail, dans ces espèces de cloîtres étrangement pauvres qu'on appelle des _mederças_ et qui sont, du reste, des lieux presque saints, interdits aux infidèles; le sultan leur envoie là un pain par jour à chacun, et c'est presque tout leur ordinaire; d'autres aussi reçoivent l'hospitalité chez des particuliers: il est très méritoire pour une famille de loger et de nourrir un _tholba_. Tout le jour, ils vivent dans les mosquées, surtout dans l'immense Karaouïn, accroupis pour écouter les cours des savants professeurs, ou agenouillés pour dire des prières. Ceux qui, après sept ou huit ans d'études, ont obtenu leur brevet de lettré et de marabout, retournent dans leur pays entourés d'un haut prestige. Comme je l'ai dit, ils sont quelquefois venus de très loin, ces _tholbas_ de Karaouïn; ils sont accourus des quatre vents de l'Islam, attirés par la renommée de cette sainte mosquée, qui renferme, paraît-il, dans sa bibliothèque, des livres sans âge et sans prix, accumulés là durant la grande époque arabe, apportés d'Alexandrie ou enlevés dans les couvents d'Espagne.--Et, lorsqu'ils s'en retournent dans les contrées éloignées d'où ils étaient partis, ils sont devenus des prêtres enclins à prêcher la guerre sainte; ils ont «pris la rose» dans l'impénétrable mosquée.--C'est Karaouïn qui donne le mot d'ordre farouche à toute l'Afrique musulmane; elle est dans le Moghreb comme un centre d'immobilité et de sommeil...

Parmi les sciences enseignées à Karaouïn, figurent l'astrologie, l'alchimie, la divination[1]. On y étudie les «nombres talismaniques», l'influence des étoiles et des anges, et d'autres ténébreuses choses qui sont momentanément disparues du reste de la terre--jusqu'au jour peut-être où, sous une autre forme, dégagées de leur merveilleux, elles y reparaîtront triomphantes, comme l'au-delà de nos sciences positives. Le Coran et tous ses commentateurs y sont longuement paraphrasés; de même, Aristote et d'autres philosophes antiques. Et, à côté de tant de choses graves ou arides, d'étonnantes mignardises de style, de diction, de grammaire, des subtilités du moyen âge que nous ne savons plus comprendre--et qui sont comme ces dessins si cherchés et si frêles recouvrant çà et là les lourds bastions et les grands murs arabes.

[1] Il y a, sur l'Université de Fez et sur la mosquée de Karaouïn, un livre très remarquable et très peu connu, que vient de publier à Oran un professeur d'arabe nommé M. Delphin. En collationnant avec un soin minutieux des révélations qui lui ont été faites par des marabouts de Tlemcen, d'Alger ou de Constantine, anciens élèves de Karaouïn, il est arrivé à reconstituer tout le fonctionnement de cette Université--qui doit être peu différente de ce qu'étaient autrefois celles de Bagdad et de Cordoue. J'ai pu vérifier l'exactitude de son livre et constater l'étonnement profond d'un _tholba_ auquel on disait, sur la foi de cet auteur: «A tel moment du jour, dans telle salle de Karaouïn, vous étudiez telle science, commentée par tel professeur.»

Et, puisque j'en suis à parler de ces élégances surannées, je cite ce début de réponse d'un vizir, ancien élève de Karaouïn, à un diplomate étranger:

«Nous avons porté votre lettre à la connaissance de notre illustre maître (que Dieu le rende victorieux!). Nous nous sommes fait, en lisant, l'interprète de vos sentiments, en accentuant vos paroles avec art, la douceur d'une bonne diction étant plus suave que l'eau la plus limpide, plus subtile que le philtre le plus délicat. Dictée par les sentiments les plus affectueux, votre lettre nous a paru aussi agréable qu'un zéphyr rafraîchissant, etc., etc.»

XXVIII

Mercredi 24 avril.

De grand matin, en me promenant sur mes terrasses--qui sont à compartiments, à recoins étagés,--je découvre une nouvelle dépendance de ce domaine des toits, communiquant avec la partie déjà connue par un pan de mur que je n'avais pas encore eu l'idée d'enjamber. C'est un nouveau petit promenoir carré tout à fait choisi pour se tenir à l'ombre pendant les premières heures du jour, tandis qu'on est si bien sur l'autre pour regarder coucher le soleil sur les lointains fuyants de la ville basse.

J'ai, de ce nouvel observatoire, une vue toute différente: d'abord des échappées indiscrètes sur des maisons proches dominant la mienne, échafaudant leurs terrasses et leurs pans de murs sur le ciel bleu; comme c'est le matin, les ménagères de ces maisons-là ont, suivant l'usage, étalé sur des cordes, au soleil et à l'air pur, des couvertures rayées, des coussins bariolés, toute sorte d'objets de literie qui viennent de servir pendant la nuit, et dont les vives couleurs éclatent sur le gris fendillé des vieux murs;--au-dessus de ces choses, un palmier lointain montre le petit bouquet de plumes de sa tête, et, plus haut encore, grimpe un morceau de montagne, tout bleui d'aloès, avec des tombeaux, des ruines, des _koubbas_ de saints personnages défunts, tout un cimetière perché au-dessus de la ville... Je me promène et je regarde... Mais voici, derrière un petit mur, à deux pas de moi, un bout de chiffon doré qui brille,--et qui remue,--puis qui monte doucement, doucement, avec des précautions infinies: une _hantouze_ de femme!--(Une de mes voisines évidemment qui a entendu marcher et qui a la curiosité de savoir qui ce peut bien être.)--Je ne bouge plus, subitement pétrifié... La coiffure dorée monte toujours;--puis voilà qu'émergent une ferronnière de sequins,--des cheveux,--un front,--des sourcils noirs!--deux grands yeux qui m'ont vu!!... Coucou! c'est fini... Disparue, la belle,--comme à Guignol, une marionnette qui retombe...

Je reste là cependant, devinant bien qu'elle n'est pas partie... Et, en effet, de nouveau voici l'_hantouze_ qui monte, qui monte, puis toute la figure, cette fois, paraît, et effrontément me regarde, avec un demi-sourire de curiosité scandalisée... Elle est charmante cette voisine, entrevue dans ce mystère, et avec cette coiffure d'or sur ce fond de ruines... Mais vraiment nous sommes trop près l'un de l'autre et j'ai tort de me tenir là; j'en suis gêné moi-même, et, pour ne pas prolonger cette première présentation, je me retire sur ma terrasse inférieure--où j'ai d'autres voisines déjà plus apprivoisées.

Là, du reste, c'est bien moins intime; au lieu d'un échafaudage de quelques maisons surmontées d'un cimetière lointain, j'ai sous mes pieds tout le panorama de Fez, avec ses jardins, ses murailles, et le neigeux Atlas au fond du tableau; c'est un immense décor complet, sur lequel mon indiscrétion, moins particularisée, me semble plus admissible. Là, en général, quand je parais, les petits murs d'alentour se garnissant de têtes de femmes, toujours oisives et curieuses d'examiner le voisin d'une espèce rare que je suis pour elles. Les airs de gazelle effrayée, la sauvagerie des premiers jours, ont disparu très vite; ce qui serait une énormité d'imprudence coupable avec un musulman, semble sans danger avec moi, qui ne le dirai à personne, et qui, d'ailleurs, vais repartir bientôt pour si loin, si loin, pour mon pays fantastique. L'essentiel est que les maris n'en sachent rien. Et on me regarde, on me sourit, on me fait: bonjour, bonjour!

Même on vient me montrer à petite distance différents objets, pour savoir comment je les trouve, des parures de bras ou de poitrine, des gazes dorées pour recouvrir les _hantouzes_.--Et mes gants sont un sujet, d'étonnement extrême: «Oh! as-tu vu? disent les belles, _il a des mains à deux peaux!_» J'habite un quartier de riches; aussi toutes ces femmes n'ont-elles du matin au soir rien à faire qu'à amuser, à tour de rôle, leur époux.

L'une d'elles, qui appartient à un de mes voisins les plus proches, a des allures de bête captive. Elle passe des heures seule, assise en équilibre au sommet aigu d'un mur, profilée sur le ciel; immobile et indifférente à tout, même à la curiosité de me voir. Pas absolument jolie, surtout au premier aspect, mais svelte et admirablement modelée, jeune et étrange, avec des yeux d'ombre, que l'on devine cernés par quelque troublante fatigue. Elle est à son poste, ce matin, bras nus, jambes croisées et nues aussi jusqu'aux genoux; à ses chevilles, très fines, pèsent de lourds anneaux grossiers, et de vieilles babouches quelconques tiennent mal à ses pieds tout petits et exquis; ses yeux sont plus enfoncés que de coutume, plus mauvais, et on dirait qu'elle a pleuré. Je suis sûr que c'est elle qui a reçu cette nuit la bastonnade!... A travers mon mur, j'ai entendu les coups, et, pendant une heure après, des pleurs et des cris de rage...

Puis j'aperçois une figure nouvelle, une grande jeune fille brune, tête nue avec de longues tresses de cheveux admirables; d'où vient-elle cette recrue? Quel est le riche voisin qui a acheté sa jeunesse ardente et ses reins superbes? Un profil droit et dur; des yeux très allongés, à peine ouverts, obscurs et sensuels; un air hautain, un air sauvage; son bras, qui est nu, serait à lui seul une merveilleuse chose à sculpter ou à peindre. Après une minute de frayeur, elle prend, elle aussi, le parti de me regarder en face, semblant me dire: «Qu'est-ce que tu fais là? pourquoi viens-tu gêner les femmes, dans leurs domaines des toits?»

Alors, je retourne regarder l'autre, la solitaire, qui fait toujours sa méchante et sa révoltée sur son coin de mur.

Décidément elle a ce genre d'irrégularité et de laideur de premier aspect qui finit quelquefois, à la longue, par devenir pour nous le charme suprême. Elle a ces lèvres aux contours fins et fermes, aux coins très profonds, qui sont souvent toute la beauté attirante et mortelle d'un visage de femme. Voici que l'idée qu'elle a été battue et qu'elle le sera encore m'est extrêmement pénible, ce matin; j'ai une sorte de dépit à sentir entre nous de si redoutables barrières, quand nous sommes si près, nous voyant chaque jour; je voudrais pouvoir l'empêcher de pleurer et de souffrir; lui apporter seulement un peu de bien-être physique et de repos.

Et c'est là, du reste, un genre de pitié dont je ne me fais aucun mérite, mais qui me confond plutôt; car je me rends parfaitement compte que je m'inquiéterais moins d'elle et de son chagrin si elle n'avait pas cette bouche délicieuse...

La toute-puissante influence du charme extérieur s'exerce sur ceux de nos sentiments qui devraient en être le plus affranchis,--tellement que nous pouvons être plus ou moins bons pour telle ou telle créature, suivant son visage et sa forme...

* * * * *

Dix heures, le moment de s'habiller pour aller déjeuner chez le ministre, à l'ambassade. Et c'est un de mes amusements d'y aller en costume arabe: là, dans les allées du jardin d'orangers ou dans la cour aux arceaux dentelés, il fait beau promener ses burnous, ses cafetans, sur les pavés de faïence, et se prendre un moment pour un personnage d'Alhambra.

Le soleil a séché les boues de la ville et éclairci la teinte des vieux murs; dans l'obscurité des petites rues, de longs rayons magnifiques tombent, çà et là, sur la blancheur des voiles ou des burnous qui passent.

Précédé d'un ou deux domestiques, en homme comme il faut, je sors de ma maison, avec la lenteur grave qui convient au lieu où je suis, au costume que j'ai adopté. Quand j'ai tiré, derrière moi, par son lourd frappoir, ma toute petite porte cloutée et bardée de fer, je fais grincer, dans la serrure vieille de plusieurs siècles, une clef qui pèse trois livres. Puis je m'en vais, d'abord par d'étroits passages couverts qui semblent plutôt des chemins de ronde que des rues et où l'on devine pourtant, à je ne sais quelle transparence de la pénombre, le calme resplendissement de lumière qu'il doit y avoir ailleurs, là où le ciel paraît. Je rencontre deux ou trois passants qui marchent comme moi pieds nus, sans faire de bruit: au moment où nous nous croisons, chacun de nous se plaque au mur, effaçant les épaules, et cependant nos voiles se frôlent. Deux fois je tourne sur ma droite; je traverse un petit bazar de fruits et de légumes, également couvert; puis, sur ma gauche, j'arrive dans une rue plus large, à air libre, celle-ci, et où je vois enfin l'incomparable ciel bleu, entre deux rangs de vieilles murailles blanches qui sont des murailles de mosquées; le côté du soleil est éblouissant; le côté de l'ombre est bleuâtre et comme cendré. Un peu abandonnées et en ruine toutes deux, la mosquée de droite et la mosquée de gauche; mais, au milieu de leurs murs, informes sous les recrépissages et les couches de chaux, leurs portes sont demeurées intactes et délicieuses; elles ont gardé leurs encadrements de mosaïques; leurs rosaces, étrangement compliquées, ou bien toutes simples, comme de larges marguerites épanouïes; leurs séries de dessins étoilés, dont les mille facettes de faïence brillent de couleurs très vieilles et pourtant très fraîches.

A quelques pas plus loin, le mur de l'ombre se crevasse du haut en bas, puis cesse, complètement éboulé, laissant voir une sainte cour où des morts dorment sous des dalles de mosaïques envahies par l'herbe et les pavots sauvages. Et d'ailleurs, en passant là, il faut obliquer du côté du soleil, pour éviter certaine cigogne sans cesse occupée à faire son ménage, dans un immense nid au bout d'un tout petit minaret, et qui vous jette sur la tête des brins d'herbes sèches ou des plâtras... Oh! l'ensoleillement, et l'immobilité, et le mystère, et le charme de tout cela, comment le dire?...

C'est peut-être ce coin, maintenant si familier, qui restera le plus longtemps gravé dans mon souvenir, sans qu'il me soit jamais possible d'expliquer pourquoi. Je ne sais d'où vient que j'ai un tel enchantement à traverser chaque jour ce bout de rue, sous ce soleil encore matinal, entre ces deux vieilles mosquées. J'éprouve une sorte de jouissance d'art à me représenter tout ce que ce lieu a de peu accessible, de peu banal, et à y ajouter par ma présence un détail de plus, qui serait noté par un peintre; je crois que c'est surtout pour le plaisir de passer là et de m'y prendre au sérieux dans des vêtements de vizir, que j'ai ces fantaisies changeantes de cafetan aurore ou de cafetan bleu pâle, voilé sous des draperies blanches que retiennent des cordelières en soie de couleurs très cherchées. Je m'applique à être assez vraisemblable, ainsi costumé, pour que les passants ne me regardent point, et hier, des montagnards berbères, me prenant pour un chef de la ville, m'ont ravi en me saluant en arabe. Il y a une grande dose d'enfantillage dans mon cas, je suis forcé de le reconnaître; à ceux qui hausseront les épaules, j'avouerai cependant que cela ne me semble pas sensiblement plus bête que de passer la soirée au cercle, de lire des proclamations de candidats à la Chambre, ou de se complaire aux adorables élégances d'une jaquette anglaise, d'un veston...