Au large de l'écueil: roman canadien

Chapter 3

Chapter 33,834 wordsPublic domain

--Je suis fier d'avoir tout cela dans les veines, mon père, mais il y a quelque chose, dans notre mentalité, qui fait que nous ne sommes plus eux et qu'ils ne sont plus nous!... Le plus semblable à nous, le plus fraternel n'est pas nous!... Il y a, entre eux et nous, une différence tranchée, vitale... Elle est née, cette différence, le jour où les assiégés de 1759, se lassant d'attendre la voile du salut, remirent à leurs vieux fusils et à leurs bataillons décimés le sort de leur liberté qu'ils n'avaient plus qu'à défendre seuls. Cela est dans notre sang, ce n'est pas dans le leur... Elle a grandi, le jour où un roi sans coeur et, une marquise sans âme signèrent, avec un sourire, le traité qui nous lâchait... Cela n'est pas dans leur sang, c'est dans le nôtre... Elle a grandi encore, le jour où tant de Français, plutôt que d'avoir à lutter pour leurs droits, désertèrent le sol canadien... Gela est dans notre sang, ce n'est pas dans le leur... Elle s'est affermie par l'effort qu'il fallut pour accepter noblement la conquête... Cela n'est pas dans leur sang, c'est dans le nôtre... Elle s'est fortifiée, alors que nos aïeux, n'ayant pour arme que la liberté britannique, sauvèrent nos traditions... Cela est dans notre sang, ce n'est pas dans le leur... Elle éclate, cette différence, dans l'orgueil avec lequel nous opposons les beautés de notre pays à celles du leur, quand nous répondons par les Laurentides aux Cévennes, par les Montagnes Rocheuses aux Alpes, par le Saint-Laurent à toutes leurs rivières ensemble, par les Grands lacs aux étangs de Versailles, par nos forêts à leurs parcs, par les plaines de l'Ouest à celles de la Normandie, par les côtes de la Colombie Anglaise à celles de la Bretagne, par la Baie des Chaleurs à la Côte d'Azur, par la Beauce à la Provence... Cet orgueil n'est pas dans leur sang, il est dans le nôtre... Nous sommes des Français, mais autonomes, avec une âme spéciale, se greffant sans doute sur l'âme française, mais différente d'elle par tout ce qui fait notre essence propre, par des traditions nôtres, des combats nôtres, des victoires nôtres, des espérances nôtres, par l'ardent amour du Canada et de la liberté britannique!...

--Elle te tient donc encore, ta chimère de l'âme canadienne! reprit le père. Plus j'y songe, moins je la trouve possible... Les Anglais nous méprisent, tu le sais bien, nous traitent en race inférieure, ne voient en nous que les fils des vaincus... Souviens-toi de ces Anglaises qui nous appellent, dans leur suprême dédain, la race des "porteurs d'eau"!...

C'est un outrage qui se retourne contre elles, mon père... Elles ont raison: nous sommes les descendants des "porteurs d'eau", de ceux qui eurent à "porter" les sanglots de la défaite, les descendants dea femmes qui "portèrent" les pleurs qu'elles répandirent sur la tombe des fils et des époux dévorés par les Plaines d'Abraham!... C'est notre droit de relever l'insulte... Oui, nous sommes des "porteurs d'eau", mais nous n'avons pas à rougir... C'est parce qu'ils avaient du coeur que nos aïeux furent humiliés de la conquête, qu'elles avaient des entrailles que les femmes gémirent sur la mort des héros... Tous les Anglais de coeur, et, ils le sont presque tous, le savent, bien!... A la place des nôtres, auraient-ils, auraient-elles fait autrement? Seraient-ils, seraient-elles: Autre chose qu'une race de "porteurs d'eau"?...

--Les Anglais ont du coeur, mon fils, et j'en suis convaincu... Mais il est un problème que je ne puis résoudre... Ils apprennent nôtre histoire... La légitimité de notre cause devrait nous gagner leurs sens de la justice, la vaillance des nôtres émouvoir leur respect du courage malheureux... Eh bien! non, je te le répète, ils nous dédaignent, parfois même ils nous haïssent... Ils admirent les Japonais, alors qu'ils nous refusent Carillon et Montmorency!... Je sais qu'il s'agit, pour eux, de défaites!... Cela n'est pas une raison: est-il un Canadien-Français qui nie sa gloire au grand Wolfe?...

--Ils l'apprennent, notre histoire... reprit Jules. Mais vous savez ce que c'est, au collège, apprendre l'histoire... C'est la corvée des dates à retenir, le poids des faits à traîner dans le cerveau!... Ils n'essayent pas de s'assimiler l'âme canadienne-française, ne pénètrent-pas l'essence réelle de nos revendications... N'en est-il pas de même de nous, mon père? Nous apprenons l'histoire, nous nous indignons contre eux... C'est notre devoir, oublier serait lâche... Mais nous n'allons pas au-delà, nous ne fouillons pas assez les causes du ressentiment contre nous... Autrefois, l'assimilation du conquis par le vainqueur était fatale, la logique des choses... La résistance du vaincu fut, pour eux, quelque chose d'anormal, d'offensif, de menaçant, leur inspira des défiances presque nécessaires... Entre nous, les rancunes s'amoncelèrent... Oui, autrefois, le vainqueur absorbait le vaincu, ou c'était la haine éternelle!... Mais alors, la liberté britannique n'existait pas, ou, du moins, n'avait pas sa puissance d'aujourd'hui... Grâce à elle, il n'y avait pas d'absorption, ce ne sera pas non plus la haine éternelle, mais l'amour dans la liberté!...

--L'amour entre les deux races est une utopie, mon fils... Les Anglais croient qu'ils sont tout, que nous ne sommes rien... Et nous, nous voulons être quelque chose, bien que demeurant nous-mêmes... Ils le tolèrent, mais ils ne l'admettront jamais... Aussi longtemps que nous serons nous-mêmes, ton âme canadienne n'est qu'un rêve... Rappelle-toi ces assassins de la gloire dont le ciseau impie profana le nom de Lévis sur le Monument des Braves!... Il nous faut monter la garde auprès de nos héros: sinon, une main sacrilège les outrage!...

--Un fanatique outragea Lévis, mon père, un seul que la colère rendit fou... Te ne crois pas qu'il y ait eu deux Anglais capables de faire cela!... Vous n'êtes pas juste!... Un seul fit cela, les autres n'y ont pas applaudi... Ils sont magnanimes, ils comprennent la grandeur... C'est sacré, les héros! Ils lie peuvent nous enlever les nôtres!... Qu'ils se figurent ce que leur enlever les leurs serait pour eux!... L'amour de notre langue s'identifie avec l'amour des mères qui nous l'apprennent! Ils ne peuvent nous faire un crime de l'aimer, pas plus qu'ils ne peuvent, nous eu faire un d'aimer nos mères!... Qu'ils songent à la révolte de tout leur être, si on tentait, de leur arracher le doux parler de leurs mères!... La liberté britannique leur ordonne de respect de nos droits! N'est-ce pas leur orgueil, la merveilleuse liberté anglaise?... Nous naissons et grandissons dans la foi catholique: elle est celle de nos pionniers, de nos missionnaires, de nos martyrs, de nos ancêtres, de nos clochers! Ils ne peuvent y toucher, elle est inséparable de notre race!...

Qu'ils s'imaginent la façon dont ils accueilleraient l'attaque aux croyances de leur berceau!... Nous aimons le Canada: les souffrances et les joies de vivre y attachèrent nos aïeux, les nôtres nous le rendent plus cher, le rendront plus cher à nos fils! Ils ne peuvent nous refuser une part dans l'avenir canadien!... ils l'aiment eux aussi, la terre divine de Cartier! Elle est à eux, nous ne leur en voulons pas, mais qu'ils nous laissent, avec eux, la faire grande!... Non, mon père, l'âme canadienne n'est pas un rêve, c'est la réalité prochaine... Ce n'est pas notre ambition patriotique, nos droits, notre langue, notre religion que les Anglais abhorrent, c'est le défi qu'ils croient trouver dans chacune de nos revendications... Ils se trompent, il n'y a de défi que dans la mesure où ils le prennent ainsi!... Il n'y a pas de défi, quand nous réclamons!... Cela paraît, ainsi, parce qu'on se méfie de nous... Le jour arrive où ils comprendront que notre attitude ferme n'est pas une bravade, où, perdant de vue l'offense qu'ils y voient toujours et qui n'y est pas, ils se mettront à notre place et réaliseront, que, dans la situation qui nous est faite, ils défendraient aussi jalousement leurs droits que nous défendons les nôtres, si ce jour-là, mon père, l'âme canadienne prendra son essor triomphal... A l'heure actuelle, ell frémit dans notre vie nationale, elle s'épure, encore incertaine, emprisonnée dans la gangue de rancunes et des méfiances... Mais la liberté britannique est là qui travaille: elle a fait de grandes choses, elle fera celle-là, dégagera de ses langes l'âme canadienne... Sous son égide, les deux races vont se respecter, s'aimer, autonomes, entière, fraternelles, par-delà les passions, les haines, les jalousies, les mauvais souvenirs... Ou l'enseignera dans les foyers, dans les écoles, on l'écrira dans les lois!... Ce sera l'amour du pays dans l'autonomie des races, chacune d'elles étant fière de la liberté morale, du génie, du développement de l'autre dans la contribution de chacune à la prospérité, à l'immortalité de la patrie canadienne!

Jamais, dans leurs discussions amicales d'auparavant, Jules et Augustin n'avaient eu une vigueur telle, une telle clarté. Les deux femmes, bien que souvent, témoins de la marge d'opinion entre le père et le fils, se sentirent en présence de convictions mûries, plus ardentes, plus enracinée. Un intérêt palpitant les avaient suspendues à leurs lèvres. Si le père eût cru le rêve de Jules réalisable, il se serait rallié à l'âme canadienne, mais le passé faisait de lui un sceptique incorrigible. Toutefois, l'éloquence, l'énergie de pensée, dont son fils venait de lui donner la preuve entraînante, l'enorgueillissaient, le rendait sympathique à ce qu'il appelait une chimère de jeunesse. Il s rappela les élections fédérales prochaines.

--Mon fils, dit-il je comprends que le débat est clos pour l'instant... Mes doutes restent... Mais j'admire la noblesse de ton ambition, je lui offre même l'occasion de se donner cours... Les élections pour Ottawa auront lieu le premier Septembre... Les électeurs du comté de Salaberry me demandent... Vas-y, toi!...

--Oh! mon père! quelle joie! s'écria Jules, dont le visage s'illumima. C'est donc vrai!... Mais je ne suis qu'un égoïste!... J'oublie les services que vous rendriez à notre race!... Non, la chose vous appartient, mon père!...

--Voilà ta chance d'aller prêcher ta croisade pour l'allié canadienne!... Essaye, mon fils: qui sait l'avenir?...

--C'est bien là vous, votre bonté, votre coeur!... Vous ne croyez pas à mon rêve, mais vous m'aimez plus que vous-même!... Je sais que vous refuser vous ferait de la peine!... Eh bien, j'irai!... Je serai le candidat de l'âme canadienne!... Ils comprendront!... Que je auis heureux!...

--Vive Jules Hébert! Vive l'âme canadienne! cria Jeanne, folle d'enthousiasme.

--Vive la Canadienne! cria Jules, en l'embrassant.

Et ce fut, dans la maison ancienne des Remparts, le bonheur d'être ensemble et de s'aimer jusqu'au soir............ _____

Le soir, dans la chapelle du Séminaire que les verrières opaques de bonne heure assombrissent, deux âmes offrent l'encens de leurs prières. La poudre rose du couchant se brise sur les vitraux en couleurs, et la lumière se retire des arcades profondes et de la nef recueillie. Dans la niche du grand autel blanc, le mystère d'amour de la Sainte-Famille se voile de gris. Il faut deviner la forme émouvante du Christ que retient la Croix debout sur le tabernacle de marbre. Les tableaux géants, là-haut, ne sont plus que des taches d'ombre. Les apôtres, dont le buste médite, s'enveloppent des premières ténèbres. L'atmosphère est imprégnée de mille choses saintes: le parfum des retraites, la voix des prêtres, les chants sacrés, les invocations des philosophes et des petits écoliers, les accents de l'orgue, les appels du Sanctus reviennent dans le silence. Dans le choeur où la nuit commence à descendre, la bougie tremblante rappelle au frère et à la soeur l'éternelle Lumière.

--Mon Dieu, je vous remercie de m'avoir conservé les miens! disait l'âme forte de Jules.. Entourez-les de votre paix souveraine!... Donnez-moi le courage de ceux vous aiment!... Je vous confie le rêve patriotique auquel je consacre l'intelligence et la volonté que je vous dois!... Si vous le croyez juste, faites-le triompher!... Puis, s'attendrissant soudain, il ajouta: Soyez clément à Marguerite, cette amie d'un jour, quand vous l'appellerez à votre éternité!...

--Que vous êtes bon de m'avoir redonné mon frère! murmurait l'âme timide de Jeanne. Ne me le reprenez jamais!... Bénissez-le dans son ambition généreuse!... Écartez de sa route les défaillances et les lâchetés!... Protégez-le contre cette fille de France!...

Et ils sortirent de la chapelle où Jules avait voulu faire la prière du retour. Le soleil tombant versait la pourpre à flots dans l'espace. L'Hôtel-de-Ville prenait des airs de manoir enchanté. Muets d'extase, Jules et Jeanne passèrent devant la Basilique dont un rose de Bengale enflammait le frontispice. Des brasiers rouges flambaient dans les vitrines de la rue Buade. Une ivresse mystérieuse étreignait au coeur les passants transfigurés. Bientôt, Monseigneur de Laval, à leurs yeux éblouis, parut revivre dans son manteau de bronze et, de son visage en feu, lancer un défi suprême à l'impiété.

Ils allèrent, tous deux, sur un banc du Jardin Montmorency, se griser de la fin du jour.

--Que c'est beau! s'écria Jeanne.

--L'incendie dévore les montagnes! dit Jules.

--Le fleuve charrie du sang!

--Lévis est en flammes!

--L'Ile d'Orléans brûle!

--Ton coeur saigne sur ta robe de mousseline! dit Jules.

--Et le tien sur ta chemise blanche! lui répondit-elle.

--C'est l'apothéose du Château-Frontenac!

--Ou celle de l'Université Laval!

--Les bateaux-passeurs crachent de la fumée rose!

--Regarde les feux de joie sur la côte de Beaupré!

--C'est pour te fêter, Jules!

--Tout cela, Jeanne, ne vaut pas le carmin de tes lèvres!

--Ou de celles de la Parisienne! railla la jeune fille, qui s'en repentit aussitôt: Jules, d'une voix anxieuse, lui demandait avec une interrogation de tout son être:

--Que veux-tu dire, petite soeur?...

--Oh! presque rien!

--Femme, va! mais réponds-moi donc! la supplia-t-il. Tu ne m'échapperas pas!... Je la veux, l'explication que je demande... Je te connais si bien... Dans ta voix moqueuse, il y avait un soupçon, je ne sais quelle inquiétude, quelle angoisse même... Parle vite, mon petit Jean!...

--Puisque tu le prends au sérieux, ce n'est plus rien, c'est quelque chose, beaucoup même, fit-elle, inquiète.

--Pourquoi ces détours?... Tu as douté de moi, je le sens!... C'est mal, petite soeur! interrompit Jules, nerveux.

--Tu le vois, il vaut mieux que je me taise!...

--J'exige!... Ne pas savoir me serait plus pénible encore!...

--Eh bien, oui! j'ai douté de toi, mon frère, je doute encore... Je t'en demande pardon presqu'à genoux... Je ne voulais pas te dire... Une plaisanterie légère m'a trahie... Et maintenant, je tremble de parler... Promets-moi de ne pas m'en vouloir, si je me suis trompée!... C'est parce que je t'aime que je doute et que j'ai peur!...

--Tu sais bien qu'il est impossible de t'en vouloir!...

--Cet après-midi, alors que père s'indignait contre les persécuteurs des petites Soeurs de Saint-Vincent de Paul, je t'ai vu rougir... C'est comme si tu avais eu honte de toi-même!...

J'espérais ta réponse... Mais tu l'esquivas!... Alors j'ai pensé que tes compagnons de voyage étaient de la bande horrible que flagellait père, et que, le sachant, tu voulais tout de même revoir la jeune Française!... Me pardonnes-tu le soupçon que j'ai encore?... Il ne t'arrivait jamais de fuir la vérité!...

--Tu as compris cela, toi?... Seule, la petite fille aux boucles blondes a deviné la lutte épouvantable qui ravageait l'âme du grand frère... Je le redis tout de même, c'est mal de ne pas avoir confiance en moi, Jeanne!... J'aurais dû tout avouer, mais je ne fus pas lâche de ne pas l'avoir fait... Vois-tu, petite soeur, je le lui ai promis; il ne serait pas chevaleresque de lui manquer de parole... Cela m'a torturé de fuir la vérité, comme tu dis, mais je ne pouvais pas ne pas la revoir!

--J'avais bien raison d'avoir peur: tu l'aimes!...

--Tu es folle! s'écria Jules, qui était sincère. Tu penses que je l'aime?... Elle n'est pas de celles qu'on aime: elle est trop sévère, trop lointaine!... Je l'estime, je l'admire: elle a un grand coeur d'amie qu'on vénère... C'est tout, ma soeur!...

--Prends garde, mon frère: si l'amour t'empoigne, tu n'es pas de ceux qu'il épargne!...

--Tu parles du grand amour!... Qu'en sais-tu, mon petit Jean?...

--J'en sais que je mourrais, si tu m'étais arraché, dit-elle, avec passion; j'en sais que ma tendresse n'est rien auprès du grand amour qui terrasse!... Les femmes savent cela de bonne heure!...

--Alors, tu me juges frappé mortellement, répondit-il, vivement ému par le cri d'affection de Jeanne. La force des choses qui me défendent d'aimer la fille d'un athée ne te rassure donc pas!...

--L'amour défie les autres forces... Mais tu es fort, tu es un homme!... Relève le défi: lutte contre elle, et triomphe!... Mais prends garde!...

--Prendre garde? Ai-je besoin d'y songer? Ne suis-je pas armé contre un tel amour? La solidité de ma foi est une muraille entre elle et moi! La loyauté que je dois aux miens est un viatique assuré contre la fille d'un sectaire! Ma carrière patriotique ouvre un gouffre entre l'incroyante et le Canadien-Français! Elle sera l'amie d'un jour, l'adversaire qu'on ne peut haïr! Mais elle ne me fera pas chanceler! Nul sourire de femme ne me fera faiblir, si ma patrie le condamne!...

--Prends garde!... Il y a des vaillants qui ont molli devant la femme!...

--Mais je vous aime trop, vous tous, pour qu'il faille prendre garde!... Allons retrouver nos parents et leur tendresse!... Les feux de joie se sont éteints sur la côte de Beaupré!... La nuit envahit les montagnes!... Je veux revoir ma chambrette où les souvenirs me cuirasseront contre cet amour! Viens, petite soeur!... _____

Le matin même, lorsqu'elles les a mises dans la chambre de Jules, la mère a demandé aux roaea de rester belles, jusqu'au retour de son fils. Fidèles à leur promesse, elles tardent à se faner dans le délicieux vase de Sèvres. Voici que le jeune homme entre, et leur âme parfumée l'accueille. Elle est au nombre des êtres chers, elle fait partie de sa substance intime, la chambrette rose, au plafond couleur d'ivoire, où tout lui parle de sa jeunesse de travail, de rêveries et d'enthousiasmes. Son voyage devient quelque chose d'irréel, de fantastique. Il écoute le langage aimé des choses familières. Il est là toujours, le bon lit où tant de fois la lumière l'éveilla par un rayon de soleil ou la tristesse d'un nuage gris. Il court aux livres préférés qui, sur la table de chêne antique, attendent le frôlement pieux de ses doigts. C'est ici qu'il a pris les résolutions fortes de l'avenir, qu'il a mûri son voeu de lui-même, à l'âme canadienne. Encore sous l'influence des mâles paroles par lesquelles il vient d'apaiser les terreurs de Jeanne, il se sent inébranlable, maître de sa pensée, de son énergie combative. Soudain, un coup lui frappe dans le coeur. Ses yeux se fixent éperdument sur le portrait de la jeune fille de Greuze. Elle lui sourit dans l'humble cadre. Est-ce l'amour, cet appel de tout son être vers la douce image, ces battements dans la poitrine, cette contemplation longue de chaque trait, chaque détail, chaque ligne du fin visage? Ce n'est plus le rêve sentimental de l'adolescent, la Princesse Lointaine du poète, le mirage d'idéal. C'est Marguerite et le charme de ses grands yeux pleins de caresses, et le dessin pur de ses lèvres, et la noblesse de son front méditatif, et les lueurs fauves de la chevelure brune. Il revit la semaine inoubliable avec elle. Est-ce l'amour, ce besoin aigu de la revoir, de l'entendre, d'être longtemps près d'elle? Son regard enfiévré, voulant s'arracher au portrait qui l'enivre, est saisi par le Crucifix blanc sur la muraille. Le Christ saignant le dégrise, le ramène à l'inspiration virile. Rien ne lui fera trahir le Christ de sa race et des siens. Il se rappelle que le Christ plane dans l'histoire canadienne, et que c'est par Lui, le Dieu sacrifié à la Fraternité féconde, que le Canada vaincra la haine. Gilbert Delorme est un briseur de crucifix, un disciple du Renan infâme qui se moqua des épines et des clous de la Croix. Jules reverra son adorable fille, l'image de Greuze vivante, mais il jure d'immoler son coeur au Christ, à sa race, à la patrie canadienne, si ce grand besoin d'elle est l'amour...

III

Il est, à Québec, une chose vieille dont la mort approche. C'est le dédain qui la tue lentement. Elle est jolie, pourtant, la calèche gaie, d'où l'on domine la rue. Ses couleurs vives flambent au soleil d'été. Elle a des caresses de mouvement pour les étrangers qui lui sont déjà moins fidèles. Si on éveillait les échos qu'elle garde, on entendrait les belles choses qu'on dit sur le Québec séculaire, les mots d'amour que les couples, venus de loin, se glissent à l'oreille du cocher sourd. Hélas! ses compatriotes ingrats se moquent d'elle, et voilà pourquoi elle agonise, elle finira par en mourir.

Une calèche roule sur le pavé dur qui vibre. Elle entre sous la Porte Saint-Louis, et la voûte en pierre tonne. Une note grave résonne: on dirait que les régiments de jadis, allant à la bataille, y laissèrent le claquement du sabot des chevaux, le bruit de la marche des fantassins, et que c'est encore là. La Grande-Allée s'ouvre, large et baignant dans la chaleur de l'après-midi morne, aux yeux de Marguerite et Jules, bercés par la voiture. La double rangée d'arbres s'allonge au loin: un frisson agite mollement les feuilles assoupies. Le cheval oblique à droite: il renifle maintenant la poussière brûlante de l'allée transversale. Dans les carrés verts, les balles du tennis affolent les robes blanches. Le jardinier, courbé sur les plate-bandes, assouvit la soif des fleurs. Le Parlement est lourd de sommeil. Les deux jeunes gens abandonnent le cocher à la somnolence qui le gagne. Ils gravissent déjà la pente rapide qui conduit à la porte d'honneur. Il fait bon entendre le murmure des gerbes d'eau fraîche égouttant leurs perles dans la fontaine ronde.

--Que c'est beau, votre Québec! s'écrie Marguerite. Je comprends que vous en soyez fou!...

--Je le trouve plus beau que jamais, Mademoiselle, fit-il, un peu songeur.

--Hier soir, au Château Frontenac, assise à la fenêtre de ma chambre qui regardait le Saint-Laurent rouge de flammes, j'ai reçu le coup de foudre... Décidément, je suis amoureuse!...

--Selon votre idéal de l'amour libre, je suppose, dit Jules, avec un sourire. Quand il vous plaira de rompre vos amours, vous vous quitterez...

--Vous raillez si bien que je vous le pardonne!... Mais il arrive qu'on s'aime, après s'être laissés... Dès maintenant, je sais que je n'oublierai pas la vieille cité canadienne!... Elle m'enchante... D'ici, le spectacle est admirable!... La Porte Saint-Louis me fait songer à l'entrée orgueilleuse de quelque forteresse invisible... Le contraste est joli des remparts lourds et des robes légères volant sur les carrés du tennis... Au-dessus de la muraille, les toits aux mille formes bizarres se chauffent au soleil... Les clochers dans l'azur impressionnent...

--Vous n'avez donc pas l'horreur des clochers? la remercie-t-il du regard et de la voix.

--Ils m'ont toujours émue, répond-elle, doucement. Parfois, la musique des cloches me donne envie de pleurer... Les clochers me font monter au ciel... En les regardant, je rêve à ce que peut être la douceur de croire...

--Vous avez un visage qui prierait bien, pourtant, lui dit-il, d'un accent qui la remue.

--Il ne prie jamais, mon visage, mais il a pitié!... Je désire que les clochers restent debout!.. Ils parlent d'idéal... Quelque chose rayonne autour d'eux: ce doit être l'amour de ceux qui croient et qui les aiment!...