Au large de l'écueil: roman canadien
Chapter 2
--Permettez-moi de vous présenter la ville où je suis né, leur dit-il d'un accent, qui les prit tout de suite. Elle est construite sur un roc immortel... Il y avait bien longtemps, disent les savants, que le fleuve coulait à ses pieds, que le vent modulait sa chanson volage dans les arbres dont il était couronné... Parfois, le Sauvage y venait allumer son feu du soir, croiser les pieux de sa hutte, danser la ronde primitive... Un jour, trois petits navires à voiles entrèrent dans la rivière que vous apercevez là... Jacques Cartier, l'envoyé de la civilisation, et Donnacona, le délégué de la forêt, se transmirent le message des deux mondes... Champlain vint et fit sortir du roc solitaire la ville que, depuis des siècles, celui-ci attendait... Dès lors, l'âme de Québec a vécu... Elle flotte autour de nous... Elle est faite de la hardiesse des mâles navigateurs, de la vaillance des premiers colons... Vieille de trois cents ans, elle est riche de deuils et de gloires... Elle garde les couleurs que portaient les beaux régiments de France... Elle traîne l'odeur de la poudre qui faisait tonner les canons de Frontenac... Elle se souvient de l'apôtre Laval et du génie de Talon... Elle sourit au front pâle de Wolfe et vibre au coeur indomptable de Montcalm... Elle respire encore le sang de Montgomery... Elle acclame l'embrassement de deux races autrefois ennemies... Aux grands anniversaires, au gré de la brise, elle chante ou repose dans les plis du tricolore et du drapeau britannique... Elle est sacrée au foyer où j'ai appris à l'aimer éternellement!...
Il avait parlé sobrement, sans gestes, mais la flamme du regard et la gravité de la voix trahissaient l'intensité du sentiment. Une conviction aussi profonde ébranla, dompta Gilbert, l'antipatriote. Sa femme trouvait, à ce langage, quelque chose d'un peu vague dont son ignorance de l'histoire de Québec était la cause. Marguerite plus habituée à l'enthousiasme du Canadien, fut moins surprise, mais, les yeux rivés sur le visage concentré du jeune homme, elle sentait pénétrer en elle la chaleur de cette âme ardente.
Jules Hébert se grisait de cette minute parfaite. Il reprenait possession des choses familières, du décor de sa jeunesse. Avec une joie d'enfant, il fit défiler, en une revue triomphale, les falaises grises de Lévis, le flot mouvant des Chutes Montmorency, les clochers gothiques de Beauport, les coteaux verdoyants de Charlesbourg, le profil solennel de l'Université Laval, la ligne sévère des Remparts, la silhouette aérienne de Champlain, la flèche austère de la Cathédrale Anglicane, l'orgueil écrasant du Château-Frontenac, l'attitude fière de la Citadelle, la demeure où bientôt pour lui s'ouvriraient les bras de sa mère et de Jeanne, la soeur adorée. Le bonheur de savoir les siens tout près s'empara de lui, lui fit presqu'oublier ses compagnons de la traversée. La jeune Française eut l'intuition qu'il lui échappait, qu'il était loin d'elle. Il lui avait dit que la religion et son patriotisme étaient indissolubles en lui. La fille de l'athée fut écrasée par la force de tout ce qui ressaisissait Jules, vit se creuser l'abîme qui le séparait d'elle. Et c'est avec une angoisse obscure qu'elle posa son joli pied sur la terre canadienne.
II
Augustin Hebert était un type superbe de Canadien-Français. On le remarquait toujours dans la foule qu'il dominait des six pieds de sa taille. Il marchait d'une grande allure militaire. Les cheveux noirs semés de fils gris encadraient de noblesse un visage énergique, un peu hautain dans sa pâleur. Son regard ne mentait jamais, allait droit à l'adversaire. Le dessin des lèvres, sous la moustache brune, était ferme et précis. Il fallait l'entendre, de sa belle voix de clairon sonnant la charge, évoquer les souvenirs épiques de l'histoire de sa race. Il avait, en effet, le culte d'un passé tragique. Il ne pouvait le rappeler, sans qn'il se transfigurât, et le sang qui lui brûlait, alors les veines était, celui de l'immortel Hébert, le premier colon qui ait cru au sol canadien. Il eut, fallu rouler sur son beau corps d'athlète avant de lui arracher un seul des ouvrages canadiens qui formaient sa collection sainte. Le spectacle était bien touchant de ce colosse maniant, avec des précautions infinies, les manuscrits fragiles et les relisant dans le sanctuaire où nul ne les avait jamais profanés.
C'est là que l'industriel patriote, au milieu des chers livres, avait connu la vraie douceur de vivre; là qu'aux retours du Premier de l'An, Jules courbait son front grave et que Jeanne inclinait ses boucles blondes sous le bénédiction pieuse et traditionnelle du père; là que celui-ci avait infusé à son fils l'amour des choses canadiennes; là que, dans le demi-jour de la lampe ancienne, sa femme venait lui sourire et que, dans ses bras de géant, sa fille venait nicher sa tête menue; là que Jules, au jour de son départ, avait regardé longuement les deux femmes en pleurs sur sa poitrine afin d'en rester dignes; là qu'avant de laisser, pour se rendre à la tâche quotidienne, la maison qu'il habitait rue des Remparts, Augustin ne manquait jamais de contempler le Saint-Laurent. Il avait vu tous les caprices de la lumière sur le fleuve et ne se lassait pas de les revoir. Il connaissait la succession des feux de l'aurore sur l'onde au repos, la magie rose du couchant sur le flot du soir, les eaux cuivrées à la veille des orages, mélancoliques sous la brume, ivres de soleil le midi, lourdes sous les nuages de plomb, les vagues méchantes allant, aux jours de tempêtes, se briser sur la grève où devaient revenir parfois les héros de Montmorency. Ses yeux parcouraient la ligne harmonieuse des Laurentides et, franchissant le Mont Saint-Anne, rejoignaient la croupe altière du Cap Tourmente, descendaient vers la côte pittoresque de Beaupré, traversaient à la ravissante île d'Orléans pour aller cueillir, enfin, sur la colline de Saint-Joseph de Lévis, la vision du village riant qui la domine.
Ce tableau grandiose, dont Madame Hébert faisait ses délices habituelles, ne l'enlevait pas à la fascination que le Bout de l'Ile paraissait avoir pour elle, cet après-midi là. Immobile à la fenêtre, on l'eût crue pétrifiée, sans le rayonnement du regard fixe. Le "Laurentic" allait poindre.
La mère attendait son fils. Enfin, il revenait, vivant, plus beau, sans doute. Il y avait si longtemps qu'elle n'avait entendu la voix caressante, étreint la forme chérie. Que n'avait-elle des ailes pour aller jusqu'à lui!
La clarté du jour la nimbait d'une auréole. Elle était belle de cette beauté sereine qui donne à certaines femmes un charme d'exception. La blancheur de lys de sa chevelure rendait saisissants l'éclat du teint, le modelé classique des traits. Il émanait de sa personne tant de bonté qu'elle devait n'avoir jamais fait souffrir. Assez grande, elle portait noblement la tête à la façon d'autrefois. Les professionnels de la séduction n'avaient jamais essayé leurs manoeuvres louches autour d'elle: ils devinaient qu'elle les aurait cloués sur place.
--Ce paquebot retarde... Il me vole des minutes..., dit-elle, impatiente, à la jeune fille qu'aurait pu loger, trois fois au moins, le fauteuil où elle s'était blottie.
--Mais! chère mère, il est encore en temps... Le cadran ne marque pas une heure...Vous vous faites trop de mal...
--On dirait que tu es un peu indifférente au retour de ton frère... fit la mère, avec un peu d'amertume.
--Oh! ma mère! que vous me faites de la peine! s'écria Jeanne qui, d'un bond, fut près d'elle. Si Jules n'était jamais revenu, j'en serais morte... S'il avait différé son retour, si ce vaisseau ne nous le redonnait pas, je crois que je deviendrais folle... Dans ce fauteuil, je l'étranglais déjà de mes bras... Ce n'est pas toi, si bonne, qui parlais!...
--Tu as raison, ma chérie, ce n'était pas moi... Mes nerfs seuls ont parlé... Mon coeur ne le voulait pas... Mon coeur te demande pardon. Tu sais bien que je t'adore, que, sans toi, je n'aurais pas supporté l'absence... Allons, c'est fini, ta peine...
Et, de sa main parfaite, la mère essuyait les larmes sur les joues roses de Jeanne. Oh! qu'elle était jolie, la soeur de Jules! C'était le soleil autour d'elle... Le ciel le plus morose se déridait, quand elle souriait. Au coin des lèvres si fines, deux fossettes adorables, à la moindre joie se creusaient et charmaient. Puis, les ailes frémissantes du nez mignon vous attiraient, les yeux pétillants de franchise pure éblouissaient, les cheveux d'or vous donnaient l'envie folle de les lui ravir. A peine plus haute que les fées de la légende, elle faisait songer aux frêles princesses des contes. On pensait, d'abord, que le bonheur sans ombres l'avait choisie pour nid, mais elle avait une âme de sensitive et des pleurs pour le moindre chagrin. Les oiseaux prisonniers dans les cages, les insectes qui venaient de mourir sous le talon des passants, le pauvre aveugle debout tout le jour à la Porte Saint-Jean, bien des choses lui mettaient le coeur en deuil. La griserie d'être joyeuse la reprenait vite, et l'enfant de dix-huit ans continuait sa mission de lumière à répandre.
Bien des fois, le sourire de Jeanne avait endormi les ennuis du père, dispersé les tristesses de la mère et reposé le cerveau las de Jules. Elle avait, pour le grand frère, une admiration presque religieuse, une tendresse presqu'idolâtre. Quand il partit pour le long voyage, elle pleura tout le jour et toute la nuit. Elle fut moins rieuse qu'à l'ordinaire, cette année-là. Ce n'est que depuis une semaine que le lutin de jadis était vraiment revenu à la vie. Sa peine de tout-à-l'heure avait bientôt fondu sous les caresses de la mère.
--J'ai eu tort, petite mère, dit-elle, badine. J'aurais dû te comprendre... Je ne suis qu'une enfant, vois-tu... Il ne faut pas que Jules me trouve les yeux rouges... Ai-je embelli, au moins?...
--La vilaine coquette!...
--Est-ce un crime de l'être pour un tel frère?
Je ne serai jamais assez belle pour lui... J'aurais tant voulu grandir un peu pour lui!... Je suis encore la toute petite fille... son petit Jean...
--Je t'envie, moi, dit la mère. Tu n'as presque pas besoin de te pencher pour appuyer ton oreille sur les battements de son coeur... Si tu étais plus grande, il t'aimerait moins peut-être!...
--Oh oui! quand mon oreille écoute son coeur il me dit, souvent qu'il battra toujours pour moi!...
--Jules! cria soudain Madame Hébert avec un sanglot de bonheur dans la voix.
--Jules! répéta Jeanne de toute son âme.
Le paquebot venait de surgir. Il avançait dans toute sa grâce et sa majesté. Souvent déjà, il avait lancé le défi orgueilleux de sa puissance à l'Océan: il était vainqueur, une fois encore. Le cri passionné des deux femmes avait éveillé bien des souvenirs qui sommeillaient dans la bibliothèque où elles attendaient le retour du voyageur. Les choses se rappelaient celui qu'elles n'avaient pas revu depuis longtemps. Les livres tressaillirent d'aise, les tapis se firent plus discrets, les fauteuils plus moelleux, les tapisseries plus gaies, les tentures plus accueillantes. Les potiches à fleurs ordonnèrent aux oeillets d'exhaler leurs plus doux parfums; la vieille horloge songea à précipiter les minutes; la lampe ancienne promit d'être exquise le soir. Les yeux de Lafontaine et Cartier brillèrent dans leurs orbites de plâtre. Philo, un grand Terreneuve, daigna faire luire, dans son regard de philosophe, une émotion assez vive.
Depuis un quart-d'heure, le "Laurentic" était immobile au long quai de pierre. Le sang frappait avec violence aux tempes de Jeanne et de sa mère, silencieuses. D'un instant à l'autre, Jules et son père seraient là. Soudain, elles furent debout. Elles crurent que leur coeur allait éclater.
Une voiture s'arrêtait. Trop émues, elles ne bougèrent pas. La sonnerie électrique vibra dans tout leur être. Des pas se hâtèrent dans l'escalier tournant. Et Jules tint longuement sur la sienne les deux poitrines haletantes.
--Mon Jules! divaguait presque la mère. On dirait que tu as grandi!... Que je suis heureuse!... Es-tu fatigué?... Dis que tu es content de nous revenir!...
--Oh! ma mère! que c'est bon, te regarder, te parler! Comment ai-je pu rester si longtemps loin de ton visage, loin de ta voix, loin de ton amour, loin de vous tous?
Pendant tout ce temps, Jeanne dévorait de ses prunelles encore humides le frère que la magie des pays lointains auréolait. La force intellectuelle émanait de la tête mince que couronnaient de longs cheveux bruns. Il avait presque la taille du père, il en avait les yeux noirs, mais plus doux, plus souvent remplis d'éclairs. La moustache très sobre donnait du relief aux lèvres nerveuses. La pratique des sports lui valait la souplesse du corps bien charpenté. Son front, un peu étroit, s'imposait par le rayonnement de la pensée toujours à la besogne: une énergie presque tyrannique animait le visage plutôt intéressant que régulier. Le voyage avait mûri ces traits virils. Jeanne, en présence de ce qu'elle croyait un autre Jules, n'intervenait pas dans les effusions de la mère et de son fila.
--Tu es bien sage, mon petit Jean! lui dît son frère qui s'en étonna. Que tu es jolie!... Tu as bien fait de ne pas grandir!... Ce ne serait plus toi, si tu étais plus grande!...
--Tu dis ça, mais je ne sais pas si tu le penses encore, reprit Jeanne, presque timide. Il y a quelque chose qui t'enveloppe, et cela m'effarouche... Je trouve cela étrange de te dire "toi"... Il me semble que tu n'es plus le même... Je dois te paraître bien simple, bien ordinaire... Tu as vu de si belles choses!...
--Mais! tu n'as pas ta pareille, petite soeur!...
--Bien vrai, toujours!...
--Plus que jamais! lui dit-il.
--Tu ne le croiras peut-être pas? reprit-elle, déjà rassurée. Eh bien! très-souvent, tu m'aurais surprise à jongler, si tu avais pu me voir à travers l'espace... C'était comme si la joie eût été morte eu moi, à certains jours... Je riais pour ton père, pour ta mère... Je sentais qu'ils avaient besoin de ma gaîté... Je faisais mon devoir, mais quelque chose au fond de moi saignait. J'ai couvert de baisers l'image que j'ai de toi dans ma chambre: elle en aurait reçu bien davantage, si je n'avais eu peur de l'effacer!...
--Chère petite soeur, si la chose est possible, je t'aimerai deux fois pour ta souffrance!... Et tu ne me l'écrivais pas!... Je n'oublierai jamais combien ton âme fut généreuse!... Je te demande pardon d'un caprice qui te fut si cruel...
--Je ne regrette pas ma peine, si elle me vaut deux fois ton amour!...
--Tu es toujours la même petite fée gentille!... Bien souvent, Jeanne, j'aurais voulu t'avoir près de moi: il est, là-bas, tant de choses qui auraient fait briller dans tes yeux la flamme que j'y adore!...
--Dis que tu me les raconteras, et nous aurons l'illusion de les voir ensemble!... Quel beau voyage nous allons faire!... Je te promets que mes yeux flamberont!... fit-elle, coquette.
--Combien de fois nous avons tremblé pour toi! dit Madame Hébert, qui n'avait pas importuné ses deux enfants dans la reprise de leur tendresse. Dans ce gouffre de Paris, nous voyions, sans cesse, des apaches à tes talons... Lorsque tu te rendis à Naples, le couteau des bandits nous donna le cauchemar... Lorsque tu vins à Londres, nous nous figurions qu'on t'assommait sur le White Chapel Road... Tu es si imprudent avec ta façon de n'avoir peur de rien!...
--Je n'allai pas me jeter dans leurs bras! dit-il. Il y avait beaucoup plus intéressant qu'eux, je vous l'assure...
--Nous voulons savoir ce qu'il y avait de si intéressant, interrompit Augustin, qui venait les rejoindre et parut, aux deux femmes, rajeuni de plusieurs années.
--Et mes lettres, mon père?...
--Tu peux t'en glorifier! reprocha gentiment la mère. Il me fallait les relire plusieurs fois pour avoir l'illusion d'une longue lettre!...
--Et tes cartes postales, où il n'y avait guère que ta signature, tu peux en être également fier! railla Jeanne.
--Il y avait, tout de même, place pour les mille baisers que je leur connais, mon petit Jean!...
--Coquin, va!...
--Et tes aventures? Nous n'en saurons jamais rien, si vous vous querellez éternellement! dit le père. Allons! fais-nous le récit alléchant de tes idylles d'amour sur les lacs divins de la Suisse... Entr'ouvre, à nos yeux épouvantés, les précipices béants où ton regard plongeait du haut des cimes alpestres... évoque les foules grouillantes qui se jouaient de ta chétive personne comme le vent de la paille... Parle-nous des musées où les heures filaient comme des rêves, des théâtres où les virtuoses de la rampe ébranlèrent tout ce que tu avais d'âme et de nerfs!...
--Je le voudrais bien, mon père, mais, en ce moment, tout mon voyage se résume en un seul bonheur, celui de vous revoir tous. La vision des mois que je viens de vivre est confuse, et je ne vois plus que vos chers visages, je n'entends plus que la musique de vos voix, je ne sens plus que le renoûment d'amitié avec les choses bénies du foyer... Les souvenirs de cet appartement me reviennent avec tout leur charme... Il n'y a rien de changé dans le sanctuaire de vos livres canadiens, mon père... Ils y sont bien tous, vos amis reliés, vos manuscrits fidèles!... Je sens que tout m'accueille ici...
--Tu as raison, mon fils, ils sont tous heureux de ton retour! fit Augustin, que l'allusion délicate de Jules avait ému. Il nous arriva souvent, à mes chers livres et à moi, d'interrompre nos entretiens, pour ne plus songer qu'à toi!...
--Cela ne m'étonne pas, mon cher père, ils gardent, en leurs feuillets, une si bonne partie de vous-même!... A dire vrai, l'impression la plus vive que je rapporte est bien celle qui m'assaillit, lorsque je me trouvai soudain en face de Belle-Isle, vers dix heures, le soir. La lumière du phare venait de nous atteindre. Un frisson me saisit, me parcourut tout entier. J'oubliai la jeune Française avec qui je causais. Je ne pus retenir la déclaration d'amour à mon pays... Puis, je me rappelai qu'elle était là, que je devais lui sembler fou... Je m'excusai de mon enthousiasme... Elle ne l'avait, pas trouvé ridicule: elle était si intelligente, si sympathique au Canada, si ouverte à tout ce que je lui disais de notre histoire, de nos luttes, de nos espérances!...
--Qui était cette Française? interrogea le père, un peu défiant.
--La fille de deux Parisiens! répondit Jules que cette question, toute naturelle qu'elle fût, mit sur une défensive dont il ne s'expliqua pas, tout d'abord, la spontanéité. Le sort m'avait placé près d'eux, à table... Compagnons de la traversée, ils me la rendirent, fort agréable...
--Ton langage me prouve que vous êtes devenus assez intimes, reprit Augustin. Pourvu qu'ils ne fassent pas partie de la bande horrible!... Les derniers journaux annoncent que le gouvernement sectaire se prépare à expulser les Soeurs de Saint-Vincent de Paul... Les lâches!... Les brutes!... Il ne leur reste donc pas d'entrailles!... Que leur marotte de l'enseignement libre les pousse à disperser les Congrégations enseignantes, cela se comprend, mais qu'ils arrachent aux malades et aux pauvres ces héroïnes de douceur et de charité, cela me dépasse!... Ce ne sont plus des patriotes qui gouvernent, c'est la haine... C'est le régime des bourreaux despotes!... Oh! ce n'est pas un doute sur toi que j'exprime. Je m'indigne, parce que j'en éprouve le besoin... Les sachant de concert avec ces gredins, tu n'aurais pas fraternisé avec ces Français... Je te connais trop bien, tu es trop mon fils, trop Canadien-Français, pour avoir élevé au rang d'amie, ne fût-ce qu'un jour, la fille de l'un de ces gens-là!... Avec eux, on est courtois, mais on ne va pas plus loin!...
Augustin Hébert avait la colère prompte, la rancune tenace. Les francs-maçons de la France, qu'il appelait les assassins de l'Eglise, lui avaient toujours inspiré l'horreur la plus profonde. A chaque nouvel assaut contre l'édifice catholique, il sentait la fureur lui bouillonner dans les artères, et sa phrase, alors, se précipitait, mordante et sans merci. Jules avait hérité du même emportement contre eux. Il avait l'habitude d'activer le feu qui enflammait les lèvres de son père.
La charge violente qui lui martelait les oreilles n'était que semblable à celles dont sa mémoire gardait l'empreinte. Et cependant, les paroles qui lui étaient habituelles ne lui venaient pas.
Quelque chose le dominait, refoulait l'indignation coutumière. Il voulut réagir, faire aux siens l'aveu qu'il avait été coupable d'une trahison, que, connaissant l'athéisme militant du père, il était devenu l'ami de la fille, l'ami de toute une semaine. Jeanne seule avait aperçu la honte qui envahissait le front de Jules, le trouble qui lui travaillait les traits. Il comprenait qu'il devait aux êtres chers la franchise absolue, que tromper la confiance touchante de son père était indigne. Mais le visage de Marguerite se précisait dans son imagination, impérieux, saisissant, irrésistible. S'il déclarait tout, il savait qu'Augustin Hébert lui pardonnerait son imprudence, mais qu'il lui défendrait de retourner à cette fille de sectaire. Il sentit qu'il les voulait, ces quelques jours d'elle qu'il lui avait promis, ces quelques accents que sa voix harmonieuse aurait encore pour lui, ces quelques divins regards qu'elle attacherait sur lui. En serait-il plus criminel pour quelques sourires d'elle encore? Bien qu'il la crût lâche, une pensée l'accapara, le maîtrisa. Il tairait ce qu'il connaissait. Il ne mentirait pas, mais détournerait le coup. Il dirait tout, quand Marguerite ne serait plus là.
Et répondant avec le calme que faisait descendre en lui la force du souvenir magnétique, il entraîna, par une manoeuvre habile, son père loin du léger soupçon que celui-ci regrettait déjà d'avoir laissé entrevoir.
--Dans mes conversations avec Monsieur et Madame Delorme, fit-il, il ne fut jamais question de cela, mon père... Mes causeries avec la jeune fille s'alimentèrent des menus incidents du bord, du récit de nos voyages, et surtout, de son vif intérêt pour les destinées de notre race... Oh oui, elle comprenait que nous étions différents d'eux. C'est en France que je l'ai pleinement réalisé moi-même; nous ne sommes plus Français!...
--Que veux-tu dire? interrompit le père qui se prenait au piège qu'on lui tendait. Il y a des Français de nom, qui sont la honte de leur pays, mais il y a, Dieu merci, la majorité d'eux, chrétienne, fidèle aux ancêtres, gardienne des traditions, semblable à nous... Nous avons, avec elle, la même essence, la même langue, le même génie latin, les mêmes classiques, les mêmes caractères ethniques, les mêmes souvenirs d'antan, la même mentalité...