Chapter 7
Le lac d'Okrida limite à l'est le territoire habité exclusivement par des Albanais, et l'on peut dire qu'il forme de ce côté une frontière naturelle assez rationnelle pour l'Albanie autonome. En tout cas, qui a passé de Durazzo au lac d'Okrida, a traversé dans toute sa largeur l'Albanie du Centre. Par bien des traits elle diffère de l'Albanie du Nord que j'ai décrite naguère dans _l'Albanie inconnue_.
Dans le centre existe une véritable aristocratie féodale, agraire et héréditaire, qui a établi sur le pays une influence qui n'a rien de tyrannique quand elle s'applique à des Albanais cultivateurs; les beys sont des propriétaires dont les terres sont cultivées par des métayers, commandés par le maître lui-même quand il est pauvre, par un intendant quand le maître est riche; ces métayers, tenanciers demi-libres, demi-serfs, ne sont pas mal traités quand ce sont des Albanais, comme ici, et d'ailleurs beaucoup sont en même temps petits propriétaires; c'est qu'en effet partout la propriété beylicale est très loin de comprendre toute l'étendue des terres ou même la plus grande partie; une petite propriété paysanne très solidement constituée existe dans tout le pays, et elle est de plus en plus importante quand on passe du sud au nord et de la mer à l'intérieur; la montagne en favorise l'essor et la différence de religion dans le sud en arrête l'extension. En Épire, la domination musulmane a eu le même résultat social qu'en Vieille-Serbie: le musulman, qui est toujours un Albanais au sud de la Vopussa et l'est le plus souvent sur les rives du Vardar, est devenu grand propriétaire, et le peuple orthodoxe travaille ses terres; à mesure que l'on s'avance vers le nord, les orthodoxes diminuent de nombre, la grande propriété se limite et la petite propriété musulmane s'accroît.
Aussi ai-je vu dans l'Albanie du Centre maints paysans, petits propriétaires libres, passionnément attachés au sol, qui ne différaient des nôtres que par des traits de moeurs et l'ignorance des progrès de la culture; tous pratiquent l'hospitalité avec une cordialité dans l'accueil que les pays d'Occident ne connaissent plus; ils vous offrent volontiers quelques tapis pour dormir dans l'angle droit du foyer, du café, de l'eau fraîche,--respectueux qu'ils sont tous des prescriptions antialcooliques de la loi musulmane,--des plats d'oeufs pimentés, du pilaff, du pain fait avec le beau maïs qui pousse superbe sur leurs terres, du raisin et plus rarement des poires et des pêches; café, maïs et riz sont, avec les produits de la basse-cour et les fruits, la base de leur alimentation; les chèvres leur donnent le lait qui sert à faire l'ugurte, le fromage aigre, qui de Bulgarie est devenu la nourriture de tous les Balkans; les boeufs sont utilisés presque uniquement comme animaux de trait et, seul, le mouton est tué dans les grandes occasions, aux fêtes qui sont jours de débauches carnées. De la sorte le paysan vit de lui-même et sur lui-même; il demande seulement le respect de ce qu'il considère comme ses droits.
Dans l'Albanie du Centre et du Sud, ces droits sont beaucoup moins étendus que dans le Nord; la contrée plus ouverte, les vallées d'accès facile, le mouvement d'échange et le passage continuel de l'est à l'ouest ont depuis longtemps permis l'installation d'une domination turque qui n'était pas, comme dans les montagnes du nord, purement nominale; partout la Porte maintenait des fonctionnaires qui, pour être souvent des Albanais, n'en étaient pas moins ses agents, serviteurs obéissant au mot d'ordre de Constantinople. Sans doute l'action du pouvoir s'est toujours exercée avec une certaine circonspection et, dans les cas délicats, la Sublime Porte usait du procédé d'exciter les uns contre les autres les éléments de la population pour ne pas permettre une action concertée contre son autorité; les monopoles, comme celui du tabac, étaient presque inobservés partout; chaque paysan conservait ses armes dans sa demeure, toutes prêtes au premier signal; mais, sauf dans la montagne, les deux marques de la souveraineté se retrouvaient: le paiement de la dîme et l'acceptation du service militaire.
Le paysan de ces contrées a donc le respect de l'autorité gouvernementale; mais il y joint un sens très vif de sa nationalité: constitution ou ancien régime, autonomie ou indépendance, tous ces mots n'ont pas grand sens à ses oreilles; musulman hospitalier, mais très pieux, il exige le respect extérieur des choses de son culte; tolérant pour une religion différente, il lui serait insupportable d'être soumis à des maîtres étrangers; il n'a pas la passivité du paysan turc et son fanatisme; son sang albanais le lui défend; beaucoup d'entre eux ont l'esprit vif, une intelligence naturelle, qui depuis des siècles n'a eu aucun aliment et a besoin d'être cultivée.
D'une manière générale, dans les régions du centre, il ne paraît pas malheureux, je veux dire qu'il n'a pas le sentiment de l'être; il ne se plaint pas de son sort; fait caractéristique, une seule chose l'inquiétait: on sait quel effroyable déboisement ont subi les montagnes de l'ancienne Turquie; de Constantinople à la Grèce, de la mer Égée à la Bosnie, le voyageur n'aperçoit que des montagnes pelées, tondues par la dent des bestiaux, surtout des chèvres: c'est un vrai paysage de désolation et un désastre économique. Or l'Albanie constitue en Europe la dernière réserve de forêts de l'ancienne Turquie, et cette réserve est déjà fortement entamée. A la veille des guerres balkaniques, le régime jeune-turc, avec un grand sens de l'avenir, voulut défendre aux bestiaux l'accès de ces forêts; c'est cette mesure qui causait une grande appréhension aux paysans. Ils me disaient: «Nos terres sont en petite étendue dans nos vallées, nous n'y avons pas assez de pâturages: si on nous interdit de laisser nos bêtes paître dans les bois de nos montagnes, que faire? Il n'y a plus qu'à les vendre». Exemple de répercussion des meilleures mesures!
En résumé, le paysan albanais du Centre et du Sud est un élément de stabilité pour l'Albanie; à moins qu'il ne le traite sans ménagement ou qu'il offense les susceptibilités de sa religion et de sa nationalité, un gouvernement national albanais doit trouver en lui un appui. C'est d'autres éléments que surgiront les difficultés.
CHAPITRE VII
LES MARCHES ALBANAISES DE L'EST: STRUGA, OKRIDA, RESNA ET MONASTIR
Albanais et Bulgares || Les colonies bulgares urbaines || Struga || Sveti Naoum || Okrida et sa situation || D'Okrida à Resna || La ville de Resna || Monastir et son rôle dans les Balkans || La rivalité des races || Les Albanais à Monastir || La colonie juive || Les Séphardims des Balkans et leur rivalité avec les juifs allemands || Leurs rapports avec la France.
Au nord, l'Albanais débordait en Vieille-Serbie et repoussait le Serbe avant que les guerres balkaniques ne l'aient d'un seul coup rejeté dans ses montagnes; au sud, il dominait la population grecque d'Épire et étendait son influence jusqu'au golfe d'Arta avant que les armées helléniques n'aient arraché à son étreinte ce que la diplomatie européenne leur a concédé. A l'ouest, la mer l'isolait de l'Occident, en attendant qu'elle l'en rapproche. A l'est, que trouvait-il et que trouve-t-il devant lui? Les guerres balkaniques auront ici ce résultat paradoxal d'établir une souveraineté serbe en des régions où étaient aux prises Albanais et Bulgares; mais si ces deux plaideurs ont été renvoyés dos à dos par un juge qui s'attribue la proie du droit de la victoire, ne vont-ils pas se trouver demain unis par leur commune défaite?
Quoi que présage une telle perspective pour un avenir prochain ou lointain, le nouveau dominateur peut constater que d'Okrida à Monastir et de Monastir à Kalkandelem la pénétration albanaise s'est exercée au détriment des Bulgares avec une activité égale à celle dont les Serbes ont souffert en Vieille-Serbie; et de même qu'au nord les Albanais visaient à la conquête d'Uskub, de même à l'est ils prétendaient dominer la grande métropole du centre de la Macédoine, Monastir, en attendant de pousser leur colonisation jusqu'à Salonique.
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De même que l'élément serbe en Vieille-Serbie, la population bulgare résiste ici à l'invasion albanaise plus longtemps dans les villes que dans les campagnes; dans les centres urbains, la défense est facilitée par le groupement; le pouvoir pouvait plus difficilement favoriser par des mesures arbitraires l'expansion de la race sur laquelle il s'appuyait; l'Albanais enfin qui colonise est un montagnard et non un citadin; aussi le voyageur qui, venant du centre de l'Albanie, se propose de suivre les marches albanaises et bulgares, trouve-t-il les premières populations bulgares isolées au milieu d'une campagne albanaise.
Jusqu'à la prise de possession par la Serbie de la vallée de Dibra, tout élément slave en avait disparu et jusqu'à Okrida on ne rencontrait de Bulgares que dans la ville de Struga; la route de Durazzo et d'El-Bassam contourne le nord du lac d'Okrida en descendant du col de Cafa Sane et traverse une région bien cultivée, plantée d'énormes châtaigniers; séparée du lac par quelques marécages, Struga allonge ses maisons le long du Drin dont les eaux abondantes sortent du lac d'Okrida et se précipitent vers le nord.
Peu de bourgades présentent un aspect aussi misérable que Struga; des maisons délabrées, des masures informes abritent une population pauvre, où l'on est incapable de désigner un propriétaire fortuné; sous le régime turc un kaïmakan vous accueillait au premier étage d'une méchante construction qui surplombe le Drin. De l'autre côté c'est le han de la ville dont les vitres brisées par l'orage des jours passés sont remplacées en partie par des feuilles de carton; l'ouragan a rafraîchi si fort la température en ce début de septembre, et nous sommes d'ailleurs si parfaitement trempés d'eau, que nous désirons nous chauffer et nous sécher; l'hôtelier fait installer, faute de mieux, au milieu de la pièce sans cheminée, un brasier et y allume du charbon de bois; force nous est donc, pour n'être pas asphyxiés, d'ouvrir les fenêtres toutes grandes et de déjeuner ainsi entre le feu et l'eau qui tombe avec rage.
La cuisine du lieu est peu recommandable aux estomacs délicats: elle accommode les poissons du lac en les apportant bouillis et passés à l'huile; les oeufs sont arrosés de poivre et baignent dans la même huile; comme boisson, c'est de l'eau coupée de raki, l'alcool du pays; seuls les fruits sont, comme partout en ces contrées, superbes et délicieux.
Mon hôte est bulgare; je l'interroge et il tombe à peu près d'accord avec des Albanais que j'ai questionnés: la ville se partage entre les deux populations, aussi pauvres d'ailleurs l'une que l'autre, et la campagne qui l'entoure est entièrement albanaise jusqu'à Okrida; les Arnautes ont conquis la plaine d'alluvions du nord du lac plus vite que les montagnes du sud; là le monastère de Sveti Naoum (Saint-Naoum) appelé souvent du nom turc Sare Saltik, est le centre de défense le plus important de la nationalité bulgare; comme partout dans les régions disputées des Balkans, ces temples de religion sont des forteresses nationales; leur histoire est une histoire de lutte, de conservation et de préparation; aux jours d'activité, ils offrent aux défenseurs de la nationalité, des concours et des appuis; aux jours sombres, des refuges.
Il suffit de considérer ce lac sauvage d'Okrida, ces montagnes boisées, ces pentes tombant à pic dans les eaux pour ne point s'étonner de voir sur ses bords s'élever des réduits où les chrétiens slaves trouvent abri et repos; si le plus grand est celui de Saint-Naoum, situé exactement vis-à-vis d'Okrida, au fond du lac, à six heures de barque environ, une suite d'abbayes bulgares plus modestes jalonnent la rive est du lac; en partant de Struga, Sveti Rasoum (Saint-Rasoum) présente à mi-coteau sa porte ouverte en plein rocher; de l'extérieur il me paraît tout petit; il domine la route qui longe le lac et semble un poste d'observation plutôt qu'un monastère; en cet endroit, la montagne avance vers le lac un éperon de roc qui sépare Struga d'Okrida. Sveti Rasoum est construit sur le flanc ouest et sur le flanc est Sveti Spac, à même hauteur, commande la route d'Okrida à Monastir; un peu plus au sud, au-dessus de la ville d'Okrida, Svetta Petka (Sainte-Petka) dresse ses constructions plus vastes, au milieu des arbres, sur les pentes de la grande chaîne; plus au sud encore, c'est Sveti Stefan, puis Sveti Zaum, qui sont comme les fortins détachés d'un système de défense, poursuivi du nord au sud du lac et se terminant à Saint-Naoum. Rien ne symbolise mieux aux yeux du voyageur l'importance de cette région dans les luttes nationales balkaniques. Or, la colonisation albanaise a non seulement conquis entièrement la plaine de Struga, mais elle a atteint, puis dépassé Okrida; elle a rempli le bassin d'alluvions d'Okrida et rejeté le premier village bulgare à Kussly, au sortir du pays plat, sur la route de Resna.
De même qu'à Struga, dans la ville d'Okrida la population bulgare est demeurée nombreuse et plus d'un Macédonien slave tire son origine de cette cité. Elle est bâtie aux bords mêmes du lac, cependant marécageux; quand j'y passe, les routes et chemins sont envahis par l'eau; l'ouragan des jours passés a causé une véritable inondation, et ce qui en subsiste empêche presque les communications. La voirie n'est pas seule défectueuse, mais aussi les habitudes locales, qui font d'Okrida la ville la plus sale de ces pays; pour n'en point garder un trop mauvais souvenir, il faut la voir de loin; aperçue de la route de Struga, elle se détache sur un fond de noires montagnes; au premier plan, les roseaux du bord, des bandes de canards sauvages, des barques de pêcheurs composent une vision animée; vue de la route de Resna, elle apparaît au milieu de la verdure, entre deux petites collines qui supportent, l'une, les casernes et l'autre, l'ancienne forteresse; ses minarets et ses arbres semblent se mirer dans les eaux du lac tout proche, et dans la lumière du matin le tableau n'est pas sans charme.
A mesure que nous approchons des régions où vit encore le paysan bulgare, je remarque un changement notable de culture: aux champs de maïs succèdent des champs de blé; sans doute le maïs ne disparaît pas, pas plus qu'en Albanie le blé n'est absent; mais, tandis que, de Vallona et de Durazzo jusqu'à Okrida, les tiges épaisses du maïs s'offraient partout aux regards, ce sont ici des épis mûrs qui couvrent la campagne ou des champs à moitié fauchés; c'est au milieu de terres à blé qu'est bâti le premier village bulgare que je rencontre depuis l'Adriatique: c'est Kussly (Kosel sur la carte autrichienne).
Je m'empresse de photographier ses pauvres masures construites le long de la route, au pied de la montagne; on est en plein travail de la moisson; à côté des maisons aux minuscules fenêtres et aux portes surélevées, qui conservent l'aspect rébarbatif de petites forteresses, des voitures du pays apportent les gerbes de blé qu'on vient de faucher et, dans la cour, on les bat à l'ancienne mode; tout à côté du village, dans un champ qui se prolonge jusqu'à la croupe pelée des collines, des femmes ramassent les gerbes pour en charger d'autres voitures; ce sont les premières dont je vois le visage, depuis les catholiques de Mirditie dans l'Albanie du Nord; elles portent le costume bulgare et l'une d'elles, une jeune villageoise aux traits assez fins, vêtue du corsage traditionnel aux larges manches et d'une jupe blanche brodée, file sa quenouille, en s'appuyant à une des voitures chargées de moissons. A quelques pas de là, une odeur de soufre très forte me prend à la gorge; j'interroge et l'on me montre sur la montagne proche des sources sulfureuses très riches, paraît-il, où les gens du pays viennent se baigner, lieu prédestiné pour une ville d'eau des Balkans futurs.
Une chaîne de montagnes, dite de Petrina, sépare Okrida de Resna; la route, pour aller chercher un col de 1200 mètres, remonte vers le nord, puis redescend au sud après avoir gagné le point culminant, et bientôt atteint la plaine de Resna; le lac de Resna, beaucoup moins sauvage et encaissé que celui d'Okrida, présente toutefois avec ce dernier l'analogie d'être continué au nord par une plaine d'alluvions qui sépare la rive du lac des pentes montagneuses. C'est au milieu de cette plaine et fort loin du lac que la ville est construite; c'est un bourg analogue à Struga, habité par une population mélangée de Slaves, de Turcs et de quelques Albanais; parmi les Macédoniens bulgares, plusieurs parmi les plus actifs de Macédoine et même du royaume sont nés dans cette ville; je citerai notamment le ministre Liaptcheff, que je rencontrai quelques semaines après ce voyage à Sofia; c'est aussi le lieu de naissance du «héros de la liberté», le Turc Niazi bey, pour lequel les musulmans de Resna ont un véritable culte: on vient d'ouvrir ici même une école, et tout est encore en fête quand je traverse les rues de la ville; des banderoles et des arcs de triomphe rappellent l'inauguration; le marché regorge de monde; des fruits superbes, des melons énormes y dressent leurs tas devant l'acheteur qui les obtient à bas prix; des voitures nombreuses sont rangées le long des boutiques ou sous des hangars, les unes allant à Okrida, la plupart, comme la nôtre, se rendant à Monastir; c'est un lieu de passage très fréquenté et placé à peu près à égale distance de ces deux villes; aussi les voyageurs coupent-ils habituellement ce voyage d'une dizaine d'heures par un arrêt et un déjeuner à Resna.
Entre Monastir et Resna, une large route pas trop montueuse permet un trafic important et des rapports faciles; un mouvement continuel de voitures pour voyageurs et de chariots pour marchandises se produit pendant la belle saison, et c'est au milieu de la poussière soulevée par le trot des chevaux et des provocations des cochers qui prétendent tous se dépasser, au risque de jeter bas leur équipage, que nous parvenons en vue de Monastir.
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Trois ou quatre kilomètres avant d'atteindre la ville, on aperçoit ses maisons blanches resserrées entre deux collines à l'orée de la vallée; au delà, court du nord au sud une plaine longue d'une centaine de kilomètres, large d'une vingtaine, traversée par de nombreuses rivières et parsemée de marécages; c'est une des plus fertiles et des plus habitées de Macédoine; des montagnes de l'ouest descendent des torrents qui y réunissent leurs eaux; au pied des pentes, des villages se succèdent; et c'est à peu près au centre de cette plaine longitudinale et au débouché d'une des vallées que Monastir a groupé ses maisons qui abritent aujourd'hui une cinquantaine de mille habitants.
Ces maisons apparaissent plus rapprochées les unes des autres et plus hautes que dans les autres villes de ces régions; la cité semble ne pas vouloir quitter la vallée pour s'étendre dans la grande plaine de l'est; les dômes des mosquées, les minarets et les cyprès, une tour détachent leur silhouette au-dessus de l'uniforme aspect des toits; vue de loin, la ville paraît sans beauté, et quand le voyageur y pénètre, il s'aperçoit que la première impression n'était pas fausse.
Les aspects les plus curieux sont ceux de vieilles et étroites rues bordées de taudis infects, ouverts en plein vent, dans lesquels se traitent toutes les affaires; chaque rue a sa spécialité et chaque commerce a sa rue. Voici par exemple la rue des tailleurs juifs; elle est fermée par la grande mosquée, son minaret et ses cyprès; la chaussée étroite reçoit tous les détritus des masures qui la bordent; les boutiques, dont beaucoup n'ont pas d'étage, sont garanties des intempéries par des planches mal jointes; pendus à des traverses ou en pile sur des étalages, des oripeaux étranges attendent l'amateur; deux ou trois boutiques paraissent présenter un assortiment un peu moins grossier et leurs locataires jouissent de la possession d'un étage; la rue est habitée à peu près exclusivement par des juifs, qui ont accaparé ici le métier de tailleur, comme celui de saraf ou changeur et quelques autres.
Cette influence de l'élément juif à Monastir est un phénomène très intéressant qui attire l'attention de l'observateur; celui-ci se rend vite compte de l'importance économique de Monastir, de la rivalité des races qui ont voulu s'implanter dans ce grand centre et des facilités qui en ont résulté pour l'infiltration d'une forte colonie juive.
Il suffît d'étaler devant soi une carte de la péninsule des Balkans pour y lire le rôle qu'y joue et qu'y jouera encore dans l'avenir la ville de Monastir; elle est située à peu près au milieu de la péninsule et se trouve ainsi le marché naturel de la Macédoine centrale; reliée par une voie ferrée à Salonique, elle y envoie facilement tous les produits agricoles des riches plaines et collines qui l'entourent et en reçoit en échange les articles fabriqués à bas prix qu'elle répartit dans le pays environnant; Monastir est donc un lieu d'échanges de premier ordre; le rayon d'action de cette place commerciale s'étendait au sud vers Kastoria, au nord vers Gostivar, à l'ouest vers Okrida et Koritza et par là vers l'Albanie; de Monastir part un réseau de routes plus ou moins bien entretenues, mais enfin suffisantes pour permettre un roulage intense et un trafic important. La nouvelle délimitation des territoires va sans doute lui faire perdre une partie de ses débouchés; il y a peu de chances que l'Albanie continue immédiatement d'entretenir des relations suivies avec Monastir; les villes du sud s'approvisionneront en Grèce dont elles dépendent; une crise commerciale est donc possible; mais elle ne peut être que passagère: trois facteurs en effet travailleront à un développement nouveau de la ville; avec la défaite turque s'en est allé le principe de désordre et d'insécurité qui empêchait le développement de la Macédoine; il y a donc tout lieu de penser que les Slaves des Balkans, cultivateurs par tradition et travailleurs infatigables, vont faire livrer par ce sol toutes les richesses qu'il peut produire; or c'est, en ce cas, un grenier de céréales et de fruits que Monastir va devenir.
D'autre part, la position naturelle de la ville va en faire le lieu de passage de la plus importante artère des Balkans; la ligne longitudinale, qui coupera la presqu'île en son milieu, reliant Athènes à l'Europe centrale par Kalabaka, Kastoria, Monastir et Uskub, et par laquelle passera quelque jour la malle des Indes, en attendant la communication établie avec le golfe Persique, rencontrera à Monastir la ligne actuelle de Salonique; l'importance de la ville comme centre commercial ne saurait qu'en être accrue et le sera plus encore le jour où la voie Salonique-Monastir sera poussée jusqu'à Okrida-Durazzo, faisant ainsi de la métropole macédonienne le point de jonction, au centre de la péninsule, entre la ligne longitudinale et la ligne transversale.