Chapter 6
En sortant de la tékié, je demande à mon guide si les moines viennent méditer ici; il me répond simplement: ils n'en ont pas besoin, puisqu'ils vivent en ces lieux. Il était difficile de pousser plus loin l'échange des idées, mais je cherchais à comprendre l'état d'âme des derviches qui me conduisaient et sentir en quoi il différait de nos ermites d'Occident. Le saint, tel que se le figurent nos âmes chrétiennes, se forme comme idéal la contemplation de la Divinité, conçue comme une personne infiniment parfaite qu'il aspire à connaître et à imiter; sa conscience est le siège d'une lutte au profond de lui-même, et sa sainteté résulte d'une victoire dans un combat entre ses vertus proches de Dieu et ses instincts naturels qu'il veut réprimer; le saint, croyant à la perversité de la nature, s'efforce de triompher de ses astreintes et aspire à l'idéal divin, source de toute perfection; sa vie est donc tissée de luttes et n'est qu'une préparation à la mort, où commence la vraie vie. Tel n'est point le sage, dont les hautes vertus sont révérées après la mort comme pendant la vie par la piété musulmane. Allah et Mahomet sont les guides de son esprit, mais ces guides lui commandent de se conformer à la nature et, s'il est fidèle à leurs préceptes, sa récompense sera dans leur paradis toutes les jouissances terrestres portées au centuple. Le sage donc contemple la nature et tout ce qui y participe; dans tout ce qui émane d'elle, il voit une flamme divine et il croit à sa beauté et à sa bonté première; s'il s'écarte de la foule des hommes, c'est pour mieux communier dans l'immense nature, et s'il médite, c'est sur la vie qui éclate dans tout ce qui l'entoure. L'existence du sage est donc un hymne à la nature et à la vie, qu'il aspire à continuer après la mort comme il l'a vécue ici-bas, dans la paix et l'harmonie, sans excès ni lutte, pour jouir des voluptés supérieures dans l'infini repos. Ni tourment ni combat n'apparaissent dans la vie des moines musulmans, et la tékié est un asile où l'esprit est en repos. La tombe sacrée ne projette pas son ombre sur les existences voisines et les derviches qui m'entourent ne semblent connaître que la beauté du site où les a placés le goût du fondateur de la tékié. Aussi le premier d'entre eux m'invite à m'asseoir sous les arbres proches devant la vallée où l'ombre grandit. Une table est préparée; du raisin trempe dans l'eau fraîche et de minuscules tasses sont pleines d'un café odorant. La chaleur du jour tombe et déjà le voile du soir s'étend sur le fond de la vallée, que domine la tékié, lorsqu'un de mes compagnons, emporté sans doute par les souvenirs des jours passés, entonne un air fier et mélancolique, que les autres reprennent en choeur; c'est le chant albanais de Scanderbeg.
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Rien ne montre mieux que l'Albanais musulman est d'abord Albanais; car Scanderbeg, dont le souvenir est vivant dans l'Albanie entière, qu'est-ce autre chose que le dernier prince de l'Albanie indépendante en lutte contre le Turc, en même temps que le défenseur de la Croix contre le Croissant? On sait son véritable nom, Georges Castriote, surnommé Iskender-Beg ou prince Alexandre, du temps que, prisonnier de guerre des Turcs, il faisait ses premières armes en Asie Mineure; en 1443, il quitte avec des compagnons les camps turcs attaqués par les Hongrois; par surprise il reprend aux Turcs la ville que son père gouvernait, Kroia, et proclame la guerre sainte, la croisade contre le Turc; les autres chefs de clans le reconnaissent comme général et prince de la confédération albanaise à Alessio et, un quart de siècle durant, il les mène à la bataille contre l'Osmanlis; sa capitale, Kroia, est assiégée deux fois par les sultans Amurat et Mahomet II, mais il mène si bien la campagne que les armées turques sont affamées, coupées de leurs communications; leurs détachements sont surpris; elles doivent lever leur camp, et quand il meurt à Alessio en 1467 ou 1468, après vingt-cinq années de lutte interrompue par une seule trêve, l'Albanie est libre et les clans fédérés. Mais lui mort, comme les généraux d'Alexandre se partageaient son empire, les beys lieutenants du prince Alexandre ne surent maintenir la confédération albanaise et, comme une grande houle, la conquête musulmane submergea le pays, convertit par la force la majorité des habitants et ferma à l'Occident ce territoire, jadis tête de pont de la chrétienté au delà de l'Adriatique.
Or ce ne sont pas seulement les Mirdites et les catholiques du nord de l'Albanie qui conservent avec une piété profonde le souvenir du héros chrétien; c'est toute l'Albanie musulmane, orthodoxe et catholique, celle des tékié comme celle des monastères, qui garde en sa mémoire l'image du dernier défenseur de l'Albanie indépendante. Les siècles qui ont passé ont entouré son histoire d'une légende si populaire que, si l'unité de l'Albanie s'affirme, c'est ce souvenir qui en sera le plus fort ciment. Du passé si reculé de leur race antique, l'épopée de Scanderbeg est ce qui survit dans l'âme populaire; c'est son étendard que l'Albanie autonome est allée retrouver dans sa capitale de Kroia: le drapeau écarlate portant l'aigle noir à deux têtes; Ismaïl Kemal en a écarté la croix, Essad Pacha l'a fait surmonter du croissant, mais chacun d'eux l'a pris comme le symbole vivant de la nation ressuscitée; et quand celle-ci exprime tout son désir latent de liberté et veut incarner sa foi en elle-même dans un chant, c'est l'hymne grave et digne, fier et triste de Scanderbeg qu'elle reprend; en elle revit alors l'inconscient besoin de répéter par ces paroles d'antan les sentiments qui animent l'âme nationale et l'apprêtent à la lutte:
O race de guerriers Enfants de Scanderbeg, Arrachez, ô Albanais, La liberté de la Patrie.
Assez d'esclavage, O pauvre Albanie, O frères, prenez le fusil; Mort ou Liberté!
Aujourd'hui arborons notre drapeau, Allons à la montagne; Sur les pierres et les rocs Nous gagnerons notre liberté.
La vie pour nous n'est que mensonge, Comme mensonge est notre esclavage. Comment pouvez-vous laisser l'Albanie Sans liberté?
Tel est ce chant, dont j'essaie de reproduire aussi fidèlement que possible le tour et la noble allure; de ses quatre strophes, la seconde sert de refrain et chaque couplet se termine ainsi sur le cri farouche: Mort ou Liberté!
L'écho de la vallée vient de le redire pour la troisième fois; sur cette note dernière le chant mélancolique s'est terminé; le silence et le calme se sont faits plus grands encore s'il est possible autour de la tékié; le vent est tombé et pas une branche ne bouge; les acacias et les lauriers remplissent l'air de leur senteur; les derniers rayons du soleil dorent un berceau de vignes au bord de la terrasse; voici l'heure du départ; le crépuscule est court et il faut être à El-Bassam avant la nuit; mais avant de regagner la ville avec mes compagnons, je me fais, selon l'usage, ouvrir la porte du tombeau et je dépose, d'après la coutume albanaise, l'obole de l'hôte, les pièces de cuivre dans un tronc aménagé dans le mur, et les pièces d'argent sur le bois même du cercueil.
Et comme les moines expriment leurs voeux de longue et heureuse vie au «Franc» venu d'au delà des mers pour voir ses cousins d'Albanie, je leur souhaite un nouveau Scanderbeg qui ressuscite tout ce que j'ai vu en eux d'aspiration, de sentiment et d'idéal pendant ces heures passées à la tékié des Becktachi.
CHAPITRE VI
D'EL-BASSAM AU LAC D'OKRIDA
Le départ d'El-Bassam || Babia Han || Kouks et le pont sur le Scoumbi || La chaumière du paysan et son hospitalité || De Prienze au lac d'Okrida || Les paysans du centre de l'Albanie: beys et tenanciers || Petits propriétaires libres || Leurs rapports avec le pouvoir.
Pour gagner le lac d'Okrida, il faut compter d'El-Bassam environ dix-huit heures de cheval; on remonte l'étroite vallée du Scoumbi et celle d'un de ses affluents, et pendant tout le parcours on rencontre à peine quatre ou cinq petits villages et quelques rares fermes isolées. Nous sommes déjà le 5 septembre; les pluies d'automne vont commencer dans la montagne et nous ne saurions passer la nuit en plein air; aussi ai-je décidé de franchir en un jour ce territoire inhospitalier; à deux heures du matin, dans la cour de la demeure de Derwisch bey, les chevaux sont sellés et l'escorte attend. La nuit est fraîche et claire. La route est facile, elle suit le fond de la vallée, qui monte lentement et sert journellement à atteindre les terres qui des deux côtés de la rive sont partout cultivées; l'aurore ne tarde pas à éclairer les sommets; les contreforts rocheux des montagnes du sud se teintent de rose; peu à peu la lumière descend les pentes; le froid se fait plus vif au fond de la vallée, nous poussons nos chevaux au trot, et quand nous parvenons au pont sur le Scoumbi, il est plein jour.
En cet endroit le sentier ne suit plus le fleuve dans le coude allongé qu'il fait vers le nord, mais traverse la chaîne à flanc de montagne; nous nous élevons sur une pente rocheuse où les schistes apparaissent en larges traînées; dans la broussaille et dans les pierres les chevaux cherchent leur passage, et tout en bas nous apercevons le ruban clair de l'eau dont les méandres se détachent sur le feuillage sombre des fonds; le long de son cours on aperçoit un campement, des tentes et des ouvriers qui travaillent à la construction d'une route; on m'apprend que ce sont des soldats révoltés du 23 avril, les «réactionnaires», à qui on a infligé comme punition la charge d'établir la chaussée dans la gorge entre El-Bassam et Kouks.
A sept heures, nous avons atteint le sommet de notre route et un méchant han, dit Babia Han, est le lieu traditionnel de repos après une dure montée. Quelques Albanais y séjournent pendant la belle saison et offrent un peu de paille et d'avoine pour les chevaux et du pain de maïs au voyageur. Après une courte halte, nous continuons notre route en longeant la montagne à 400 ou 500 mètres au-dessus du fleuve; le sentier n'est pas dangereux, mais très mauvais par endroits, et les méchantes montures que j'ai louées à El-Bassam heurtent à chaque pas; bientôt la pluie, menaçante depuis quelques heures, se met à tomber; aussi est-ce avec un plaisir extrême que nous parvenons vers une heure et demie au village de Kouks, où nous prendrons un peu de repos.
C'est le plus gros village entre El-Bassam et le lac d'Okrida; ses maisons dispersées à mi-coteau sont entourées de terres bien entretenues et de beaux pâturages. Une route le reliait au pont sur le Scoumbi situé cent mètres plus bas, à trois quarts d'heure de marche environ; mais elle est si pleine de trous, si labourée par les eaux qu'elle est impraticable et que chacun descend du village au fleuve à travers champs au hasard des pentes: nouvel exemple de l'incurie administrative ottomane!
Nous devions en avoir un autre bien plus remarquable encore sans tardée; à peine nous sommes-nous approchés du fleuve, assez large en cet endroit, que nous apercevons le pont rompu après la troisième pile; tout le tablier et les autres piles gisent dans le lit, et leurs gros blocs encombrent la rivière; aucune passerelle n'a été construite et nous devons traverser le fleuve à gué; par bonheur, le Scoumbi est aussi bas que possible en cette saison, mais aux hautes eaux la route est complètement coupée.
C'est au pont que notre escorte d'El-Bassam et nos chevaux nous quittent, pour être remplacés par d'autres venus d'Okrida. Ceux qui sont venus jusqu'ici ont ordre de ne pas franchir le fleuve, et mon drogman et moi passons comme nous pouvons, nous et nos bagages, sur l'autre rive avec l'aide de gens du pays que le mudir ou maire de Kouks nous envoie. Ainsi transbordés, nous déjeunons frugalement près de l'eau sous des hêtres. Mais l'heure s'écoule, et, comme soeur Anne, nous ne voyons rien venir sur la route d'Okrida. La position devient délicate; que faire dans ce village sans la moindre ressource? et si nous attendons trop longtemps, quand arriverons-nous? Après maints pourparlers, le mudir me fournit un âne, sur lequel on charge nos bagages et que conduira un homme du pays. C'est tout ce que l'on peut trouver ici; un souvarys, mon drogman et moi ferons la route à pied, jusqu'à ce que nous rencontrions les gens d'Okrida. Mais tous ces arrangements ont pris du temps et il est déjà cinq heures quand nous partons.
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Nous quittons bientôt la vallée du Scoumbi pour suivre celle d'un de ses affluents, le Langaica; c'est un torrent qui coule encaissé dans une gorge où la route se faufile par un étroit passage; de chaque côté, sur les pentes, des grands arbres de toute essence couvrent la montagne et ferment l'horizon; bientôt le ciel se couvre, une pluie fine embrume la vallée et la nuit tombe; à sept heures, il fait nuit noire, on n'entend que le grondement du torrent au-dessous de nous et le vent qui déferle dans les arbres; l'ouragan arrive, le vent hurle et passe sur la forêt comme une vague immense qui ploie devant elle toutes les branches; tous les dix pas nous nous arrêtons pour tâter le chemin de la crosse des fusils: la ligne qui sépare la route du gouffre où roulent les eaux avec fracas est presque invisible; tout à coup un premier éclair jaillit et nous laisse aveuglés, toute la gorge tremble des échos du tonnerre; la pluie redouble et fait rage; pour se donner courage, le souvarys chante un air du pays qui fait marquer le pas.
A peine a-t-il commencé qu'il s'arrête et me montre dans la forêt, sur l'autre rive, un point lumineux; je ne sais d'abord ce qu'il veut m'indiquer, mais bientôt nous distinguons un grand feu; des pieux supportent une toile, sous laquelle des hommes paraissent s'abriter et se chauffer; le chant ou le bruit de nos pas ont décelé notre présence; un des hommes éclairés par l'âtre se lève et pousse un cri d'appel, lugubre comme un croassement de corbeau; par trois fois il le répète; le souvarys très bas m'explique que c'est l'appel des bandes de la montagne; il n'est point rassuré, mais ajoute qu'avec le temps qu'il fait elles ne quitteront sans doute pas leur abri; sur ses indications, nous nous éloignons les uns des autres, le souvarys passe le premier, moi ensuite, le drogman le dernier; nous marchons en étouffant nos pas et en rasant la montagne; comme les éclairs illuminent par instants la vallée, nous cachons tout ce qui brille et attire le regard. Nous avons dépassé la ligne du feu et au bout d'un quart d'heure nous sommes déjà hors de portée; le camp disparaît au tournant de la gorge, et déjà nous nous félicitons d'avoir passé sans encombre, quand à un nouveau détour de la vallée étincelle un immense brasier, où paraît rôtir quelque bête; sa flamme rougit une douzaine de figures hâves et des corps paraissent étendus contre terre; avec prudence nous glissons sans bruit sur la route; mais les appels antérieurs ont donné l'éveil et le même cri prolongé et sinistre retentit par trois fois. Nous sommes signalés. La pluie s'arrête et nos pas nous semblent soulever au loin un écho; mais les éclairs ont cessé et il est impossible de percer les ténèbres; sans dire mot nous suivons le souvarys toujours en tête qui scrute l'ombre de la route et nous guide. A nouveau l'appel retentit, cri frissonnant et angoissant qui semble n'avoir rien d'humain. Puis un autre sur un autre ton, bref et saccadé, comme un commandement. Tout se tait. Au profond de la forêt, le brasier ardent flamboie. Nous ne voyons que lui. Il était sans doute à 300 mètres sur l'autre rive; il semble que nous le touchons et nous croyons frôler les hommes aux aguets qui écoutent et épient les sonorités de la nuit. Mais la pluie reprend avec fureur, et sous cette eau qui fouette, tous les bruits s'enveloppent de mystère. Nous marchons un temps que nous ne saurions dire, lentement, car il faut reconnaître notre route, à pas étouffés toujours, car nous gardons dans les yeux les reflets des visions ardentes.
Enfin dans le lointain voici à la clarté d'un éclair des maisons qui apparaissent; la route les traverse; pas une n'est éclairée; tout paraît mort; nous nous consultons; il est neuf heures du soir; nos vêtements nous collent sur le dos, tant ils sont mouillés, et l'homme avec nos bagages a pris les devants. Nous ne saurions donc changer de linge et, dans l'état où nous sommes, il faut marcher. La vallée s'ouvre et présente un large fond plat où la rivière serpente; nous continuons une heure encore, quand tout d'un coup nous nous sentons dans les herbes; le souvarys s'est perdu, la nuit est si obscure qu'en vain nous regardons; on ne peut que tâter le sol; nous essayons de faire de la lumière, mais le vent fait rage et nous en empêche; nous tentons d'explorer les environs, mais mon drogman se jette, ce faisant, dans un fossé rempli d'eau, d'où nous le tirons avec peine. Il faut en prendre notre parti: la route est impossible à retrouver. Et voici que l'orage redouble, une trombe s'abat sur nous et nous aveugle. Aussi, les éclairs aidant, retournons-nous sur nos pas, résolus à nous faire ouvrir une des maisons du village.
Non sans difficulté nous atteignons celui-ci. Nous frappons à la première maison; qu'elle soit vide ou que ses habitants aient peur, il n'est fait nulle réponse; la porte en est étroite et massive et on ne peut l'enfoncer; nous nous dirigeons vers une autre maison, où le souvarys vient de déceler, filtrant à travers une jointure de volet, un rayon de lumière; il frappe, cogne, crie, hurle; finalement, il explique qui nous sommes et ce que nous demandons. Alors une minuscule fenêtre tout en haut du toit s'ouvre; toute lumière éteinte, une voix d'homme se fait entendre et l'on parlemente; il faut expliquer combien nous sommes, ce que nous faisons, quelles sont nos intentions. Enfin, après maintes explications, on consent à nous recevoir; des pas d'hommes se font entendre à l'intérieur, c'est tout un remue-ménage avant d'ouvrir, nous apercevons aux jointures des fenêtres qu'on allume des lumières; à la fin, d'énormes verrous tirés, la porte du bas s'ouvre devant un homme armé; on entre dans les écuries qui tiennent le rez-de-chaussée; en haut de l'escalier qui monte au premier et unique étage, d'autres hommes se tiennent et nous observent; quand tous les trois nous avons pénétré dans la chaumière, la porte se referme et nos hôtes paraissent tranquillisés.
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Nous sommes dans le village de Prienze (dénommé Brinjas ou Prenjs sur la carte autrichienne) et le paysan qui est notre hôte nous dit s'appeler Kérine Karique. L'escalier par lequel nous sommes montés sépare la pièce des hommes et celle des femmes. On nous conduit dans la première, où cinq Albanais se trouvent. Ils voient notre état: nos vêtements dégouttent d'eau et nous paraissons transis de froid; aussitôt l'un d'eux attise l'âtre qui mourait; un autre prépare le café; le chef passe au haremlik et revient bientôt avec des chemises et des pantalons de flanelle blanche pour nous permettre de faire sécher nos vêtements; on entasse des tapis au coin de la cheminée et nos hôtes nous confectionnent un immense plat d'oeufs pimentés qui avec le café finissent de nous réchauffer; tandis que nous réparons ainsi la fatigue de seize heures de chemin, les Albanais s'apprêtent au sommeil; à côté de moi, un vieux paysan commence une interminable prière qu'il bredouille à mi-voix et qu'il coupe d'interjections en baisant la terre à mes pieds; puis il s'étend sur le sol et s'endort.
Pendant ce temps, j'observe la chaumière: c'est une construction quadrangulaire très simple, aux murs d'une épaisseur extrême; le rez-de-chaussée est sans fenêtre et ne s'ouvre que par une solide porte cadenassée et triplement verrouillée; on n'accède au premier étage que par un léger escalier de bois qu'on peut facilement rejeter et qui permet d'en haut une défense possible; de très petites fenêtres comme des meurtrières presque au ras du plancher éclairent le premier étage; la fumée du bois, qui pétille dans l'âtre, s'échappe par un simple trou aménagé au plafond; à terre des tapis, au mur des fusils et des armes, dans les angles des ustensiles de ménage complètent l'aspect de cette forteresse villageoise.
Kérine Karique remonte et nous causons; il s'excuse du temps qu'il a mis à nous ouvrir; mais, dit-il, on ne saurait être trop prudent; les bandes parcourent le pays et, quoiqu'elles respectent en général les demeures des paysans, on ne peut jamais en être assuré. Je lui demande s'il est content de son sort, et il me répond qu'il ne saurait se plaindre de la vie; ses terres sont bonnes, elles rapportent largement pour sa nourriture et celle des siens et on l'a toujours laissé ramasser en paix ses récoltes; il a une des meilleures maisons du village et tous le considèrent. Une seule chose l'inquiète, comme d'autres paysans avec lesquels j'ai causé, c'est la défense faite de ne plus laisser pâturer dans les bois. Il ne sait pas grand'chose des événements du dehors; toutefois, de Durazzo à Monastir la route passe ici et les nouvelles avec elle; d'ailleurs l'un des Albanais présents a travaillé quelque temps à Constantinople et voici qu'une école vient d'être ouverte au village avec un instituteur albanais volontaire.
Déjà deux ou trois Albanais se sont enroulés dans leurs vêtements et dorment de l'autre côté de l'âtre; nous faisons encore une cigarette et buvons notre dernière tasse de café; dans un angle à terre on place une veilleuse et l'on recouvre de cendre les braises ardentes du bois qui crépite; puis à notre tour nous nous étendons sur les tapis et l'on n'entend bientôt plus dans la chaumière que le souffle régulier des dormeurs.
Tout le monde est sur pied d'assez bonne heure le lendemain; nous sortons dans le village, dont les maisons éloignées les unes des autres bordent la route et s'étagent sur les pentes exposées au midi; le temps est moins menaçant et nous décidons de partir de suite; Kérine Karique me dit adieu en portant ma main à son front et m'offre de beaux raisins qui mûrissent sur une treille devant sa maison; je le remercie de son hospitalité et rapidement nous gagnons le fond de la vallée à travers des terres bien cultivées et un pays qui respire l'abondance; quand nous allons atteindre le col qui fait communiquer le versant de l'Adriatique et le bassin du Scoumbi avec le versant de la mer Égée et du lac d'Okrida, la petite plaine où est bâti le village de Prienze apparaît comme un damier où les cultures tapissent la terre de leurs couleurs aux tonalités différentes.
Par de grands orbes, la route monte de six cents à plus de mille mètres et atteint le sommet de Cafa Sane, dont la base plonge de l'autre côté dans le vaste lac d'Okrida. Par instants le soleil déchire les nues opaques de l'orage qui nous entoure et éclaire la ville d'Okrida située juste en face sur l'autre rive; des montagnes aux pentes droites baignent leur pied dans les eaux vert sombre du lac et de toute part des forêts épaisses bornent la vue; c'est là, paraît-il, à l'extrémité méridionale, qu'un monastère bulgare célèbre, celui de Saint-Naoum, accueille les voyageurs. Mais d'ici, entre la montagne et les eaux, rien n'apparaît. Au nord du lac, au contraire, une plaine prolonge celui-ci et le cadre montagneux est reporté assez loin; c'est là que Struga est bâti sur le lac, à la sortie du Drin noir, qui se fraye au nord un passage à travers les plus hautes montagnes du pays pour arroser la vallée de Dibra et se jeter dans le Drin blanc à Kukus, où j'ai été l'hôte du village pendant la première partie de mon voyage.
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