Au jeune royaume d'Albanie

Chapter 12

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Si l'on veut tenter quelque organisation sérieuse en Albanie, qu'on ne commence pas par y constituer, comme on l'a fait à Vallona, une caricature de régime parlementaire avec chambre, sénat et ministère prétendu responsable. L'Albanie a besoin d'organisateurs, non d'orateurs; il y a une rade et dure besogne à y accomplir; les phrases n'y suffisent pas; le régime parlementaire répond à un autre état d'esprit et à d'autres besoins; quand les cadres d'une société sont anciens et solides, les esprits cultivés et critiques, la richesse générale, l'organisation sociale assise, la direction gouvernementale marche par la force des traditions et de la bureaucratie; les disputes et les discours du parlement n'ont qu'une influence réduite sur la société et l'organisme gouvernemental; leur influence corrosive perd de son venin; par contre, ces institutions donnent des garanties à la liberté individuelle contre les abus du pouvoir.

Mais, dans un pays où tout est à créer, où il faut faire un État, mettre debout des cadres et des hiérarchies, où il faut en un mot organiser, il convient de laisser de côté les discours et les parlements. Il faut se rendre compte qu'un des vices profonds du régime parlementaire, qui comme tout régime a son revers, est la confusion qu'il établit entre le politique verbeux et l'homme d'État: qui ne sait pas parler ne saurait être ministre, qui n'est pas orateur n'a pas vocation au commandement. Or, tout au contraire, il y a de fortes chances pour que le grand organisateur, l'homme d'État de haute envergure ne soit pas un orateur ou n'aime pas parler; Mæterlinck a écrit un de ces mots profonds qui ouvre, comme une pensée de Pascal, des échappées sur l'infini: «Quand les lèvres dorment, les âmes se réveillent.» Qu'est-ce à dire, si ce n'est que les grands penseurs, les vrais hommes d'État, les intelligences ayant de l'avenir dans l'esprit sont des silencieux; un Richelieu, un Colbert, un Napoléon auraient peu goûté la réunion publique ou la tribune parlementaire; la grande faiblesse du régime moderne de gouvernement est d'écarter du pouvoir l'organisateur ou l'homme d'État même génial, s'il n'est pas un orateur, et d'y pousser le politique bavard et l'improvisateur prestigieux; la facilité ou le talent de paroles, l'esprit de repartie, n'a cependant rien de commun avec la force de la pensée, la pénétration de l'esprit, la vue de l'avenir, la sûreté du jugement, la prévision du lendemain, le talent de l'organisation, l'autorité de la personne, la force du caractère, toutes choses qui, réunies, constituent le don du gouvernement et les qualités essentielles de l'homme d'État; l'Albanie a besoin d'organisateurs et d'hommes de gouvernement: qu'on ne lui inflige pas le régime des beaux parleurs.

Qu'on ne prétende point non plus instaurer en Albanie le régime moderne de la propriété et de l'égalité des charges entre les citoyens. Si à une révolution politique on veut ajouter une révolution sociale, on ne saurait s'y prendre autrement. L'autorité centrale devra percevoir les impôts dans les villes, puis dans les villages qui avaient l'habitude de le payer; elle aura à éviter les abus de perception jadis si fréquents; puis peu à peu elle tâchera d'amener le reste du pays au versement régulier d'un tribut, sans prétendre à une égalité immédiate, et en tenant compte des traditions locales, de l'organisation féodale, domestique et collective. La mise en valeur du pays et la sécurité des communications doit précéder et non suivre le recouvrement _général_ de l'impôt, et ce n'est d'ailleurs pas une des moindres difficultés du nouveau pouvoir.

Enfin, le prince de l'Albanie pourra utilement s'appuyer sur les facteurs d'union et de cohésion, qui subsistent dans le pays: d'abord le sentiment très vif de la nationalité, les souvenirs historiques que symbolisent toujours l'étendard de Scanderbeg et son hymne guerrier, le goût de l'indépendance et la fierté de défendre le sol albanais contre l'étranger. De ces sentiments, il importe de tirer parti, car ils sont de ceux qui sont à la base d'une formation nationale.

Pourront-ils triompher des sentiments contraires, des haines de religion, des compétitions de clans, des hostilités et des jalousies des grandes familles de beys, des manoeuvres et des embûches de l'étranger, l'histoire des prochaines années nous l'apprendra. Mais l'oeuvre à entreprendre n'est pas indigne d'une noble ambition. Rien n'autorise à affirmer qu'elle est impossible et que l'Albanie est ingouvernable. Les difficultés et les périls sont visibles; peut-être peut-on espérer en triompher.

Dans ce dessein, il ne serait pas inopportun de constituer une fédération de cantons, dont chacun conserverait une certaine autonomie intérieure; on respecterait ainsi les influences existantes, les particularités religieuses et les traditions des tribus de la montagne. En tout cas, un des moyens les plus efficaces de cohésion serait d'assurer, par une mise en valeur intelligente, la prospérité du pays et le développement de ses richesses latentes.

* * * * *

Sans doute l'Albanie ne saurait prétendre à un avenir économique aussi brillant que celui de la Macédoine et de la Vieille-Serbie. La montagne y occupe de trop vastes territoires; les terres fertiles des vallées et des plaines côtières y sont trop limitées; mais cependant que de richesses à mettre au jour!

Il serait faux de croire que la main-d'oeuvre manque ou est inhabile. Sans doute, la population de l'Albanie autonome ne paraît pas dépasser actuellement 1500000 à 1800000 habitants; encore ces chiffres sont-ils très incertains, puisque, sur la moitié du pays, on ne possède aucun renseignement d'ensemble précis. Mais, si ces éléments sont bons, ils suffisent pour la mise en valeur du pays. Il est vrai qu'on soutient que l'Albanais est homme d'épée et n'est que cela: que faire, dit-on, avec de telles gens? Mes observations me rendent moins pessimiste à cet égard.

Il est vrai que l'Albanais est un guerrier dans l'âme, car voilà des siècles qu'il est habitué au péril et à la lutte; l'éducation d'un peuple ne se refait pas du jour au lendemain; mais je suis convaincu que l'Albanais peut parfaitement s'adapter aux travaux de toute nature, et je n'en veux pour preuve que ceux que je leur ai vu pratiquer: dans tout le centre de l'Albanie, l'homme libre de la campagne est un paysan dont les méthodes sont arriérées, mais qui possède l'amour de la terre et le culte de sa petite propriété; même dans les montagnes du nord, dès qu'un coin de sol est cultivable, on l'exploite et, si les moyens sont rudimentaires, ils montrent en tout cas le goût de la culture; les Albanais émigrés à Constantinople ont la réputation d'être des jardiniers aussi habiles que les Bulgares.

Aptes à l'agriculture, ils le sont aussi au commerce: beaucoup de négociants de Scutari, de Durazzo, de Vallona, de Prizrend sont des Albanais, et ceux de Scutari, connus pour leur savoir-faire, sont des fils des rudes montagnards qui entourent la ville.

Autant qu'on peut en juger, ils semblent être aussi capables de s'adapter à l'industrie: n'est-ce pas eux qui à Prizrend, à Diakovo, à Ipek, comme à Tirana ou à El-Bassam, travaillent l'or et l'argent, cisèlent les ornements de fer, fabriquent ces beaux pistolets de cuivre, ces poignards incrustés, ces yatagans magnifiques? A Prizrend, j'ai visité toute une partie du quartier commerçant où forgerons et ouvriers albanais exercent ces métiers et y sont réputés pour leur habileté; sans doute ces industries locales sont en décadence; la pacotille de l'Europe centrale s'infiltre peu à peu; mais les qualités natives de la race s'affirment encore: l'Albanais, généralement intelligent, vigoureux, subtil, est très capable de s'adapter à tous les métiers, comme d'ailleurs il le fait déjà dans les villes où il émigre.

Mais agriculture, commerce, industrie, voies de communication, moyens d'échange, tout est à créer ou à perfectionner, car volontairement la Porte a tout laissé à l'abandon.

Actuellement l'Albanie est un pays purement agricole: la culture de certains produits, l'industrie pastorale et forestière forment la presque totalité de sa production. Celle-ci est mise en valeur par la petite propriété patriarcale et la grande propriété féodale: la première revêt une forme presque collective dans les tribus des montagnes du nord et une forme plus étroitement familiale chez les paysans du centre; la seconde comporte dans le centre, à l'ouest et au sud, de vastes domaines exploités par des fermiers. Grands et petits propriétaires cultivent surtout le maïs et, en seconde ligne, le blé d'un bout à l'autre du pays; puis l'olivier à partir de Durazzo, particulièrement sur la côte; le riz le long de quelques fleuves, dans la plaine d'El-Bassam et sur les rives de la Vopussa; le coton aux environs de Vallona; enfin les fruits et un peu de seigle, d'avoine et d'orge.

Mais une très grande partie des terres cultivables restent en friche, faute de sécurité et de moyens de communication, faute aussi du désir de les mettre en valeur, l'échange étant insuffisamment développé. Le blé notamment pourrait prendre une extension considérable et être exporté. Toutes ces cultures donnent d'excellents produits, le climat étant favorable, selon les lieux, au maïs, aux fruits, au riz et au coton. Cette production pourrait donc non seulement être beaucoup plus considérable en quantité, mais aussi grandement améliorée: on se sert presque partout des charrues les plus antiques; le battage du grain est archaïque; la vigne, qui pousse merveilleusement bien, est attaquée par les maladies et les indigènes ne savent comment la protéger, de même qu'ils ignorent les bons procédés de fabrication du vin; l'olivier est renommé, mais l'huile d'olive est mal faite.

La production agricole doit donc être étendue et améliorée; l'extension de la sécurité, le développement des communications et des échanges, la création de fermes modèles et d'écoles pratiques d'agriculture paraissent les moyens les meilleurs pour arriver au résultat désiré; de la sorte, l'Albanie n'aura plus besoin d'importer du riz et du vin et pourra exporter son blé et son huile d'olive.

Les mêmes observations peuvent être faites pour l'industrie pastorale: les boeufs, les chèvres, les moutons, les chevaux vivent dans tout le pays; mais on ne sait ni les nourrir, ni les soigner lors des épidémies, ni assurer leur hygiène; j'ai vu maints paysans inquiets parce qu'ils se demandaient comment ils allaient pourvoir à la nourriture de leur bétail; il n'est pas douteux qu'en cela encore de grands progrès soient désirables et rendraient possible une exportation du bétail albanais ou de ses produits, peaux et laines, par exemple. Enfin, l'industrie forestière doit devenir une des plus belles ressources du pays. Il n'est pas un voyageur qui n'ait été frappé dans toute l'ancienne Turquie d'Europe par la dévastation complète des forêts; les chèvres ont si bien mangé en liberté les jeunes pousses que les montagnes présentent partout cet aspect pelé et rocailleux si attristant. L'Albanie seule fait exception, et la forêt couvre d'immenses territoires de ses essences les plus variées. De Scutari à Durazzo, à partir de quelques kilomètres de la côte et indéfiniment en allant vers l'est, le voyageur rencontre la forêt: d'abord des chênes, des ormes et des frênes, puis des hêtres, plus haut encore des pins et des sapins, jusqu'à l'altitude de 1 500 mètres environ où les rochers calcaires ne laissent pousser qu'une herbe rare. On peut dire que du Drin à l'Adriatique, c'est la forêt qui domine: j'y suis entré en partant de Prizrend; j'en suis sorti quelques kilomètres avant Scutari.

Au sud de Durazzo et du lac d'Okrida, la forêt commence à faire place aux taillis et à la futaie méditerranéenne, surtout sur la côte; à l'intérieur, j'ai encore traversé le long du Scoumbi des bois importants, quoique de moins belle venue que dans le nord; au sud de Vallona et de Koritza, les montagnes côtières atténuent l'influence du climat méditerranéen et la forêt recommence comme dans le nord.

Or, de cette magnifique richesse naturelle, rien encore n'a été mis en valeur; on ne saurait en exagérer l'importance économique, et le nouveau gouvernement doit en tirer parti, en assurer l'exploitation et la protection.

Les produits de la terre et des troupeaux resteront longtemps encore la principale richesse du pays; l'industrie proprement dite paraît avoir peu de chance de s'y développer prochainement, à la seule exception des industries locales et agricoles; il faudrait, pour qu'il en soit autrement, que des découvertes minières se produisent; jusqu'à présent, c'est tout juste si l'on a trouvé près de Vallona du bitume que l'on exploite, ainsi que le sel de la côte adriatique. Il semble donc que, jusqu'à nouvel avis, l'attention ne peut se porter que sur les petites industries locales ou domestiques, comme celles des poteries ou des armes, des broderies ou du filage, et sur les industries agricoles, comme celles du bois, des peaux, de la farine, qui pourraient être protégées et développées.

Cette mise en valeur du pays sera la suite d'une renaissance de sa vie économique: pour la susciter, il faut assurer la possibilité de cultiver et de produire en paix, de vendre ses produits avec facilité et de profiter de son travail, c'est-à-dire la sécurité, l'absence d'exactions et de razzias, l'établissement de moyens de communication et de moyens d'échange, la connaissance de ce qui convient à la culture, à l'exploitation des forêts, à l'élevage du bétail, au commerce, à l'exportation.

Or l'Albanie ne connaît aujourd'hui ni la paix intérieure, ni la justice dans le prélèvement des impôts; elle n'a ni chemins de fer, ni écoles pratiques d'agriculture et d'industrie; elle ne possède de lignes télégraphiques que dans les ports, de postes que dans quelques villes du centre et du sud; on compte les routes carrossables, la plupart des voies de communication n'étant que des sentiers à la merci des intempéries; les ports sont laissés dans la plus complète incurie; ceux qui ont besoin d'être dragués ne le sont pas et les dépôts des rivières ensablent San Giovanni di Medua et Durazzo; la fièvre paludéenne rend dangereux le séjour sur les côtes, notamment à Vallona, où rien n'a été tenté pour assainir la région, où pas même un eucalyptus n'a été planté; le système monétaire légué par la Turquie est le plus imparfait, le plus compliqué, le plus anti-commercial qu'on puisse rêver; l'organisation du crédit est presque inexistante et les opérations de banque et de paiement sont faites par les changeurs ou sarafs qui spéculent sur l'ignorance générale et l'insuffisance de la monnaie; c'est à peine si, depuis deux ou trois ans, quelques tentatives d'organisation d'écoles primaires ont été commencées et, en dehors de celles-ci, il n'existe que des écoles étrangères dans les ports, de telle sorte que la masse de cette population intelligente est complètement illettrée. Au point de vue de l'organisation économique tout est donc à créer.

Pour cette oeuvre de longue haleine: construction de routes et de ports, création d'écoles, établissement de ponts et de télégraphes, organisation d'une gendarmerie, institutions monétaires et bancaires, l'Albanie a besoin d'un gouvernement qui sache administrer et en détienne le moyen, c'est-à-dire l'argent.

La question financière est la première à résoudre, et elle est insoluble si l'on ne vient pas au secours de l'Albanie. La justice aurait voulu qu'un emprunt fût contracté par la Turquie, qui en aurait conservé la charge pendant un certain nombre d'années, pour compenser ce qu'elle n'avait pas fait pour l'Albanie pendant une si longue période; cette solution aurait été possible, si un prince de la famille du Sultan avait été appelé en Albanie et surtout si un lien de vassalité avait été maintenu entre la Porte et le gouvernement albanais.

On en est réduit à envisager un emprunt avec garantie internationale et paiement des arrérages par les revenus de la douane. La possession de ressources immédiates va être, en tout cas, la pierre d'achoppement du nouveau régime en Albanie; pour y établir la paix et organiser sa vie économique, il faut de suite engager des dépenses importantes; le pays, incapable actuellement de les assurer, ne supporterait de les payer que si on l'y contraignait par la force; ce n'est que du développement de la sécurité et des échanges qu'on peut attendre sa mise en valeur; celle-ci amènera comme conséquence l'aisance, la faculté de payer des impôts et surtout un nouvel état d'esprit: lorsque l'Albanais verra les bénéfices qu'il retire de l'organisation économique du pays, il ne croira plus que l'impôt qu'on exige de lui est perçu injustement du seul droit de la force et pour l'enrichissement d'étrangers.

Il supportera les charges de la civilisation quand il en sentira les bienfaits matériels; or, ces avantages, il les ignore, du moins dans l'intérieur du pays; c'est en commençant par les lui offrir, qu'on réussira peut-être à l'y intéresser; c'est, en tout cas, la seule méthode de pénétration durable; une autre peut s'imposer, mais que de mécomptes n'est-elle pas susceptible d'engendrer! Pour implanter vraiment les progrès matériels de notre civilisation en Albanie et pour assurer l'avenir, ce n'est pas une victoire des armes qui importe, mais le changement de l'état d'âme d'un peuple.

* * * * *

Tel est cet État nouveau, surgi au début du XXe siècle des dernières convulsions de la Turquie agonisante en Europe. Du fond de l'histoire, où il a peut-être joué jadis le premier rôle, l'Albanais ressuscite par la force des sentiments impérissables. Saura-t-il s'adapter au milieu où il renaît, ou, venu trop tard dans un monde trop vieux, ne reparaît-il, comme une vision éphémère d'un passé aboli, que pour disparaître à nouveau au milieu des peuples qui l'enserrent?

Disparaître, il ne saurait. Quelque soit son sort, la race et le sentiment national survivront; on ne peut rayer du nombre des nations celle qui, plus de cinq siècles durant, a résisté, avec une si merveilleuse vigueur, à la conquête turque et à l'assimilation musulmane.

Mais, ce qui peut advenir, c'est qu'au lieu de donner naissance à une petite Gaule, elle subisse le sort de la malheureuse Pologne, toujours vivante et cependant disparue. Pologne aux qualités si brillantes, mais divisée contre elle-même; Pologne qui, avec un sentiment national si vif, ne sut pas se gouverner et paya de son indépendance son goût de la liberté individuelle; Pologne dépecée par la politique des voisins à l'affût, sera-ce ton histoire qui va revivre aux bords de la mer Adriatique, si un nouveau Scanderbeg n'en vient point arrêter le cours?

APPENDICE

_OUVRAGES SUR L'ALBANIE_

Il n'existe pas d'ouvrage d'ensemble sur l'Albanie actuelle, qui soit au courant des faits récents. La plupart de ceux qui écrivent sur ce pays n'en ont vu par eux-mêmes tout au plus que les côtes et reproduisent ce qu'ont publié divers auteurs en petit nombre, dont quelques-uns sont déjà anciens.

Les ouvrages en français sont rares et datent au moins d'un quart de siècle: ce sont ceux d'HECQUARD, _Description de la Haute-Albanie à Guegarie_ (1859), de DOZON, qui a publié en 1878 un _Manuel de la langue chkipe_ et en 1881 des _Contes albanais_, enfin de DEGRAND, qui a été consul de France à Scutari et a publié chez Walter (1893) ses _Souvenirs de la Haute-Albanie_. Les autres ouvrages ou brochures sont des livres d'histoire ou de polémique, ou sont faits de seconde main.

En Autriche et en Italie, les études sont plus récentes et, notamment en Autriche, elles constituent une suite ininterrompue depuis la moitié du siècle dernier jusqu'à nos jours; il faut surtout citer les ouvrages du meilleur connaisseur de l'Albanie, le consul général Dr. V. HAHN, qui reste l'écrivain réputé des _Albanesische Studien_ et de _Reise Durch die Gebiete des Drin und Vardar_; le premier de ces ouvrages, qui a paru à Vienne en 1853, est encore celui qui peut servir de base à une étude scientifique du pays. Après lui, un autre consul autrichien, THEODOR V. IPPEN, qui a été adjoint comme technicien à la conférence de Londres, a fait paraître chez Hartleben _Scutari und Nordalbanesische Küstenebene_ (1907); chez le même éditeur, KARL STEINMETZ, a publié _Eine Reise Durch die Hochländergasse Oberalbaniens_ (1904) et _Ein Vorslosz in die Nordalbanien Alpen_ (1905); un Hongrois, qui a eu plusieurs incidents dans le pays, le DR. FRANZ BAOON NOPCSA, a étudié les Albanais catholiques: _Im Katholischen Nordalbanien_, Gerold, Vienne, 1907; de même PAUL SIEBERTZ dans son livre au titre trop général: _Albanien und die Albanesen_, paru chez Manz, à Vienne, en 1910. Une bibliographie complète devrait citer encore les publications de Hassert, Liebert, Karl Oestreich, Szamatolski, etc. La littérature sur l'Albanie est donc particulièrement florissante à Vienne, mais elle se limite en général à l'étude de l'Albanie du Nord, des tribus catholiques et de la région de Scutari à Durazzo.

En Italie, deux ouvrages récents ont montré l'intérêt que le royaume attache à ce pays; en 1905, EUGENIO BARBARICH a publié à Rome, chez Voghera, un ouvrage très sérieux: _Albania_, et en 1912 VICO MANTEGAZZA a fait paraître _l'Albania_, chez Bontempelli; le professeur Baldacci, de l'Université de Bologne, a écrit également plusieurs études sur la question albanaise, dispersées dans des revues et mémoires.

On peut également ajouter à ces ouvrages celui de GOPCEVIC, _Oberalbanien und seine Liga_, paru chez Duncker, à Leipsig, en 1881. Enfin, on doit citer ici les noms d'autres voyageurs ou écrivains qui se sont spécialisés dans les études albanaises: Baschamakoff, les professeur Cvijic de Belgrade, Träger de Berlin, _etc_.

Il n'existe aucune carte rigoureusement exacte de l'intérieur de l'Albanie; dans les montagnes de l'arrière-pays, un grand nombre de levés restent à faire; la carte française du service géographique de l'armée au 1 000 000me est beaucoup trop sommaire et d'ailleurs pleine d'inexactitudes. Pour un voyage à l'intérieur, on doit se servir de la carte autrichienne au 200 000me; elle est claire et détaillée, mais des étendues assez grandes de territoires ont été dessinées de loin et par à peu près; c'est un guide précieux et unique pour un voyage dans le pays, mais il faut avoir soin de ne pas s'y fier aveuglément.

En résumé, il reste à écrire sur l'Albanie un ouvrage d'ensemble actuel et à dresser une carte exacte à petite échelle.

TABLE DES MATIÈRES

INTRODUCTION

_CHAP. I_: VALLONA

En pays «maghzen» albanais; la baie de Vallona.--L'organisation féodale.--Les relations entre l'Italie et Vallona; l'action autrichienne; le commerce extérieur de l'Albanie et la part de l'Autriche et de l'Italie.--L'importance de Vallona dans l'Adriatique; la Triple Alliance et le _statu quo_ en Albanie; le Gibraltar de l'Adriatique.

_CHAP. II_: DURAZZO, CENTRE COMMERCIAL DE L'ALBANIE

Durazzo et son importance économique.--Les projets de voie ferrée; le projet Durazzo-Monastir et son tracé; les centres de population de l'Albanie indépendante; les routes.--La question de la monnaie et du change; l'urgence et l'intérêt d'une réforme monétaire.

_CHAP. III_: TIRANA LA VERTE

De Durazzo à Tirana; Tirana.--Essad Pacha et les Toptan; au tchiflick d'Essad; Jeunes-Turcs et Albanais; les ambitions des Toptan.--Refik bey Toptan; ses fermiers et ses terres; les cultures; les métayers et les paysans; la propagande pour la langue turque; le retour d'Essad.

_CHAP. IV_: EL-BASSAM ET SON CONGRÈS ALBANAIS

La demeure de Derwisch bey et ses serviteurs.--Le Congrès albanais; les délégués; la presse albanaise; la question politique; la question religieuse; les orthodoxes; la situation des catholiques en Albanie et leur hiérarchie religieuse; la nécessité d'un accord entre catholiques et musulmans.

_CHAP. V_: A LA TÉKIÉ DES BECKTACHI D'EL-BASSAM