Chapter 11
Dès lors toute la diplomatie de l'Autriche était déterminée: une création juste et heureuse, où l'Autriche aurait pu exercer son influence, était transformée en une machine de guerre contre la Serbie par une politique malhabile, contraire aux vrais intérêts de l'Autriche et infiniment pernicieuse dans ses résultats.
Rejetée de l'Adriatique, la Serbie devait se retourner vers la Bulgarie et lui demander une compensation; c'est bien sur quoi comptait l'Autriche, et dès lors elle ne pensa qu'à brouiller les deux alliés; la Bulgarie se laissa tourner la tête par les promesses viennoises; mais Vienne et Sofia reçurent une rude leçon, dont les résultats, si mérités qu'ils fussent, n'en sont pas moins déplorables, car ils sont pleins de dangers pour le lendemain. Une liquidation balkanique bien faite aurait dû assurer à la fois un équilibre des puissances des Balkans proportionnel à leur force d'avant la guerre et une attribution des territoires conforme dans les grandes lignes aux voeux des populations. De toute manière, ce dernier voeu était difficile à établir, les nationalités étant emmêlées au plus haut degré. Mais, avec des sacrifices, des arrangements et des assurances réciproques, un état de choses convenable pouvait être établi.
Monastir paraissait devoir être le point d'où rayonneraient toutes les dominations. A la veille de la guerre, on pouvait tracer sur une carte de Macédoine deux lignes, l'une partant du lac d'Okrida et aboutissant à Monastir et à Salonique, l'autre partant de Prizrend, passant à Uskub et rejoignant la frontière serbe; ainsi la Macédoine et la Vieille-Serbie étaient divisées en trois parties, l'Albanie mise à part; dans l'ensemble, malgré de nombreuses exceptions, les Grecs dominaient au sud de la première ligne, les Serbes à l'ouest de la seconde et les Bulgares entre les deux; mais la part des Serbes, même en leur attribuant le débouché sur l'Adriatique, aurait été un peu faible et l'équilibre des forces demandait qu'on la grossît; leur assurer la plaine d'Uskub et la région entre Uskub et Monastir au moins jusqu'à Krchevo n'était pas exagéré, d'autant que si ce pays se disait bulgare, il avait été longtemps simplement slave et la conversion au «bulgarisme» était récente. Ainsi, le centre des Balkans, Monastir, le lac d'Okrida et la chaîne de Ferizovic à Koritza devenait le centre de dispersion des souverainetés serbe, bulgare, grecque, albanaise. Une telle liquidation pouvait préparer un _statu quo_ à la fois définitif, équitable et équilibré.
L'initiative autrichienne rejetant la Serbie de l'Adriatique, la lançant ainsi par contrecoup contre la Bulgarie, a produit la victoire serbo-grecque et le partage de territoires que l'on connaît, légitime fruit de la victoire, si l'on veut, mais anormal et gros de périls: non seulement les parts ne sont plus équilibrées; mais on taille en plein corps dans des populations d'autres nationalités pour les rattacher à des souverainetés contraires à leurs voeux.
La paix de Bucarest est donc une paix boiteuse; elle porte en elle-même les germes qui la remettront en question; est-ce la faute de la Roumanie, de la Serbie et de la Grèce? Celles-ci ne pouvaient agir autrement qu'elles ont fait; à la demande de revision de la paix formulée par l'Autriche, elles auraient pu répondre: «Nous acceptons; nous reconnaissons avoir enlevé à la Bulgarie des territoires qui sont habités par ses fils; nous savons que jamais un Macédonien bulgare du royaume n'oubliera que les Serbes détiennent Monastir et Okrida, le monastère de Saint-Naoum et les couvents bulgares, que les Grecs possèdent les régions centrales où les Bulgares sont l'immense majorité; l'exemple de l'Occident montre que les annexions injustes, même si les circonstances les expliquent, pèsent sur le cours de l'histoire; mais, alors, rendez-nous à nous, Grecs, cette Épire que vous nous refusez, rendez-nous à nous, Serbes, ce débouché vers l'Adriatique dont vous nous avez interdit les abords.»
La revision des traités de Londres et de Bucarest serait infiniment désirable, mais elle dépend de l'Autriche et de l'Italie; elle devrait porter sur quatre points pour se conformer aux droits des nationalités et à l'équilibre des forces: 1° maintenir la frontière bulgaro-turque établie par l'entente directe des deux États, les Bulgares n'ayant d'ailleurs aucun droit sur la Thrace, qui n'est pas bulgare; concéder par contre aux Bulgares des territoires dans le centre de la Macédoine, où domine leur nationalité; 2° donner à la Grèce l'Épire jusqu'au golfe de Vallona et au cours de la Vopussa; 3° assurer à la Serbie un port commercial et une voie d'accès à l'Adriatique; 4° laisser à l'Albanie la vallée de Dibra et reporter la frontière aux sources du Vardar. C'est assez dire que la refonte juste et équilibrée des traités est aussi improbable qu'elle serait souhaitable.
Pour l'avenir, pour la sécurité et la bonne organisation de l'Albanie, la politique autrichienne aura des suites déplorables: au lieu de créer un État bien constitué, on l'ampute d'un côté et on l'alourdit d'un autre d'un point mort. Dibra et sa vallée sont partie intégrante de l'Albanie; les lui enlever, c'est créer une cause de perpétuel dissentiment entre Serbes et Albanais; la vallée est entourée de hautes montagnes qui servent de repaire aux tribus, dont la ville est le marché; l'hiver, elle est coupée de toute communication; une gorge resserrée, celle du Drin noir, la met en relation difficile avec Okrida, une autre avec Kukus et la vallée du Drin blanc; j'ai séjourné dans ces tribus, je connais leur état d'esprit et j'estime qu'une telle annexion, sans profit pour la Serbie, ne servira qu'à être une occasion permanente de conflit entre celle-ci et les Albanais. Dibra doit rester à l'Albanie et n'est pour les Serbes qu'un présent dangereux. Mais si on la leur retire, on leur doit une compensation, celle qu'on leur refuse, le port libre et le débouché commercial.
Par contre, quel poids mort va tramer l'Albanie en Épire! Les populations orthodoxes de langue grecque se disaient albanaises contre le Turc musulman, mais elles se sentent grecques contre l'Albanie musulmane. Ici encore l'Autriche et l'Italie mettent leur honneur à soutenir des conceptions qui ne correspondent à aucun de leurs intérêts essentiels; elles voudraient créer au nouvel État le maximum d'embarras qu'elles ne s'y prendraient pas autrement.
Ainsi les plus graves difficultés du présent et de l'avenir ne sont pas, dans les Balkans, le fait de la création d'une Albanie autonome, conception juste et je dirai nécessaire; mais elles sont le résultat de la politique autrichienne et, dans une moindre proportion, de la politique italienne; c'est à ces diplomaties et à elles seules que l'on doit la mauvaise répartition des territoires et ses conséquences: l'état instable des Balkans, les menaces de l'avenir, les mauvaises frontières de l'Albanie démembrée au nord, alourdie au sud, les difficiles relations avec ses voisins que ménage au nouvel État une telle situation.
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L'Albanie autonome existe de par la force de sa nationalité et la volonté de l'Europe. D'après le spectacle des hommes et des choses, est-il possible d'esquisser les grands traits de sa vie politique et économique de demain?
Sa vie politique internationale est née d'événements qui ont donné de nouvelles directions aux diplomaties européennes et modifié profondément l'équilibre de notre continent. Dans les causes qui ont amené ces événements, les Albanais ont une part capitale: leur révolte, leur triomphe et l'anarchie qui en est résultée en Turquie ont provoqué les convoitises et ruiné la force de résistance de l'empire turc en Europe, ainsi que je l'ai montré dans l'Albanie inconnue. Si la question albanaise a eu de si profonds retentissements sur l'Europe entière au moment de la naissance de cet État, est-il exagéré de croire que sa vie politique aura une répercussion non moins importante sur l'équilibre diplomatique du vieux monde?
Qu'on veuille bien y songer. On dit habituellement: l'Albanie va être un jouet entre les mains de l'Autriche et de l'Italie; ce sera un fantôme d'État Autonome; Vallona, Durazzo, Scutari seront les capitales nominales, Vienne et Rome les capitales réelles. Aussi, par avance, recule-t-on le plus possible les limites de ces frontières pour agrandir le gâteau à partager. La création de l'Albanie, conclut-on, n'est qu'une hypocrisie diplomatique pour cacher une mainmise des deux États sur une partie des Balkans.
Laissons pour un instant les vues actuelles de la _Consulta_ et du _Ballplatz_ et considérons seulement la réalité: est-on si assuré que l'Albanie ne sera qu'un jouet entre les mains des deux puissances de la Triplice? est-on si assuré que les deux partenaires tireront dans le même sens les ficelles de ce jouet?
Je ne crois point pour ma part à une mainmise _facile_ sur l'Albanie; la Bulgarie voisine donne une éclatante leçon de choses sur l'ingratitude des États; cependant, la race, la religion, la fraternité d'armes rapprochent la Bulgarie de la Russie; combien vite cependant la libération par le peuple frère a-t-elle été oubliée à Sofia! Les Albanais sont-ils moins farouches que les Bulgares? ont-ils avec l'Autriche et l'Italie des souvenirs et des parentés analogues? J'ai quelque tendance à penser que les beys, qui ne sont point sans finesse, ménageront les deux puissances aussi longtemps qu'il le faudra, recevront leurs dons,--car, comme me disait l'un d'eux, on ne reçoit que des riches,--accueilleront leurs envoyés et leur argent, leurs banques et leurs ingénieurs, mais que, loin d'être des jouets, c'est eux qui se joueront de leurs protecteurs.
En ce moment commence une partie extrêmement curieuse: de chaque côté on va escompter les divisions futures de l'adversaire; l'Albanais regarde les deux alliés et se demande comment il mangera aux deux râteliers sans être lui-même mangé, en cultivant comme par le passé les méfiances réciproques; les deux alliés considèrent les Albanais et cherchent comment ils pourront semer la division entre eux pour les dominer par un de leurs hommes de confiance. Dans une telle partie, si un Albanais peut se faire écouter, il a beau jeu, car une intervention par occupation et partage rencontre le plus grand obstacle: c'est le même point et un seul, Vallona, son port et sa région, dont la non-occupation par l'autre partenaire est d'intérêt fondamental pour l'Autriche, si elle ne veut pas être embouteillée dans l'Adriatique, et pour l'Italie, si elle ne veut pas voir toutes ses côtes adriatiques tenues sous la menace d'un Vallona autrichien.
Dès lors, qui ne voit le rôle que va jouer l'Albanie dans la politique du monde? C'est pour y assurer le _statu quo_, autant que pour se prémunir contre une attaque en Lombardie que l'Italie a souscrit au pacte triplicien avec l'Autriche. Si, en Albanie, de négative la politique des deux alliés devient positive, que va-t-il en sortir? Elles ont mis la main dans l'engrenage, les voici face à face, côte à côte; hier elles accordaient leurs intérêts et faisaient un mariage contre leur inclination; mais voici qu'il faut cohabiter: observons le nouveau ménage.
Une attitude d'observation et d'expectative est la seule, en effet, qui convienne à notre pays en Albanie. Mais ce désintéressement provisoire ne doit pas être un oubli, car d'Albanie peuvent naître des événements susceptibles de modifier à nouveau l'équilibre européen. L'arbitre de Berlin au gantelet de fer réussira-t-il toujours à imposer sa décision en cas de péril? qui peut dire? L'Italie aurait tort de se plaindre de l'allié allemand, qui lui a donné le temps depuis 1878 de se fortifier pour parler en égale de l'empire voisin; mais la monarchie habsbourgeoise peut se croire jouée; Bismarck lui a montré les Balkans pour la détourner du Nord: son expansion balkanique est arrêtée, le commerce allemand y remplace le sien et voici qu'en Albanie c'est l'autre allié qu'elle rencontre, parce qu'en trente ans la Triple Alliance a donné à celui-ci le temps de grandir.
Qui peut dire si l'Albanie n'amènera pas le jour où l'empire allemand sera incapable de maintenir les deux alliés dans l'obédience; où la paix sera en danger parce que la Triple Alliance brisée; où l'un ou l'autre des deux seconds voudra satisfaire ses ambitions ou libérer sa politique?
Si ce jour venait, grâce à l'Albanie, quelle suite ne pourrait-il pas avoir dans l'histoire européenne! Trois attitudes seraient alors possibles pour notre pays: laisser faire, mais l'arme au bras, toute modification au _statu quo_ dans l'Europe centrale devenant _casus belli_; passer des ententes appropriées avec l'Italie; enfin, constituer avec l'Autriche-Hongrie et la Russie cette ligue des trois grandes puissances continentales que Bismarck craignait seule au monde.
La situation diplomatique de notre pays serait merveilleuse en pareil cas, mais encore faut-il voir, prévoir et vouloir et ne pas laisser à nouveau passer l'heure; si l'affaire d'Albanie devenait jamais une nouvelle affaire des duchés, cette fois italo-autrichienne, ne recommençons pas l'impardonnable abandon de la diplomatie du second Empire, faute de courage, d'initiative et de volonté.
Mais ce sont là vues d'un avenir, peut-être lointain, peut-être proche; la rivalité anglo-française en Égypte, qui a pesé sur l'histoire de l'Europe depuis le milieu du XIXe siècle, a mis des années à devenir aiguë; elle n'a pas empêché l'alliance des deux États et la guerre de Crimée, elle est restée latente une trentaine d'années, pour n'éclater qu'en 1880; mais alors pendant trente ans elle a séparé profondément les deux peuples jusqu'au jour où l'un d'eux a abdiqué en Égypte au profit de l'autre. Si l'Albanie devient une Égypte italo-autrichienne dont le canal d'Otrante serait l'isthme de Suez, qui peut dire combien de temps durera chacune des périodes d'histoire de ce condominium, ni comment finira ce dernier?
Aussi, si l'attitude de notre pays en Albanie doit être une politique d'expectative, cela ne veut point dire que nous n'ayons qu'à laisser face à face les deux rivaux et à quitter le terrain. Il est international de par les traités; donc restons-y, jusqu'au jour du moins où l'on nous paiera cet abandon; des institutions internationales doivent être créées en Albanie; gardons-y notre place, comme en Égypte les puissances de la Triplice eurent le soin de le faire, pour jouer plus facilement et du dedans de la rivalité franco-anglaise et pour conserver une monnaie d'échange. Mais, si nous devons veiller à garder le plus possible le caractère international aux organisations économiques albanaises et à y réserver notre rôle jusqu'au jour où, par une tractation intéressée, nous pourrons être amenés à l'abandonner, il serait contraire à cette politique d'expectative de lier nos votes à ceux d'une des deux rivales.
Soyons neutres entre elles; nous n'avons rien à gagner en ce moment à nous aliéner l'une d'elles; assurons-les, tout au contraire, de notre concours complet en vue de la bonne organisation de l'État albanais et du respect de leurs intérêts légitimes. Mais gardons notre place et observons le ménage italo-autrichien, non de loin en spectateur, mais de près en acteur, gardant en main tous les atouts d'une partie qui peut un jour se jouer.
L'Albanie, constituée ainsi sous le protectorat de fait de ses deux puissants voisins, est-elle gouvernable? Certains prétendent volontiers qu'elle est incapable de toute vraie civilisation; M. Gustave Lanson, présentant une critique de mon ouvrage _l'Albanie inconnue_, écrit: «N'oublions pas que, si le Turc est souvent un excellent homme, le régime turc fut toujours une détestable chose. Depuis 1360 qu'ils ont Andrinople, depuis 1453 qu'ils ont Constantinople, ces vainqueurs ont-ils établi en Macédoine et en Thrace un gouvernement tolérable aux vaincus? La conquête ne crée pas par elle-même un droit: elle se légitime avec le temps par la réconciliation du peuple conquis et son consentement au pouvoir du conquérant. Je ne donne pas là une théorie révolutionnaire, empoisonnée de romantisme et de libéralisme; c'est celle de Bossuet.
«La faiblesse de l'empire turc, c'est qu'il n'a jamais eu de fondement que la force: en cinq siècles, il n'a pas su donner une patrie à ses sujets chrétiens. De plus, voyez le récit de M. Louis Jaray: «Routes, ponts, fleuves, partout où le Turc et l'Albanais sont maîtres, c'est l'incurie, la négligence; les anciens travaux sont en ruines, les eaux voguent et ravagent. On n'entretient pas les ouvrages d'art, on n'utilise pas les forces naturelles.
«Et dès qu'on passe la frontière du Monténégro,--de ce petit Monténégro qui, vu de Paris, ne nous paraît pas beaucoup moins sauvage que les montagnes d'Albanie,--les routes sont bonnes; à défaut de chemins de fer, des services d'automobiles sont organisés. La civilisation fait son oeuvre.
«Il faut bien le dire,--et on peut le dire sans être taxé de cléricalisme,--avec le musulman, il n'y a rien à espérer: le chrétien est civilisable quand il n'est pas civilisé. Le plus inculte paysan bulgare contient en lui plus d'avenir que le Turc le plus raffiné, qui parle anglais, allemand et français sans aucun accent et qui peut causer avec vous de droit, de philosophie ou des petits théâtres de Paris.»
Que la thèse du savant professeur à l'Université de Paris soit ou non conforme aux faits en ce qui concerne les conquérants turcs, il n'importe, car il s'agit ici des Albanais et non des Turcs; or, bien loin de ne se soucier ni des écoles, ni des voies de communication, ni des progrès matériels, les beys albanais les désirent, les commerçants albanais les appellent de leurs voeux, et c'est toujours le gouvernement de la Turquie qui, dans son intérêt de domination, a enfermé volontairement la population albanaise dans son isolement et son ignorance; l'Albanie n'a pu se développer économiquement ni intellectuellement sous le joug turc, non plus que les autres nations chrétiennes des Balkans avant leur libération et pour les mêmes raisons.
Serait-ce que l'Albanais musulman serait incapable de progrès et d'organisation, parce qu'il a embrassé la foi de Mahomet? La preuve est difficile à faire et le mieux est de laisser l'expérience se produire. Le seul témoignage que je puisse rapporter est qu'au stade de civilisation actuel, je n'ai pas noté de différences appréciables entre l'état social des Albanais des trois religions, et rien ne m'a paru plus semblable à un montagnard catholique de Mirditie qu'un habitant musulman de Liouma, ou à un bey catholique de Scutari qu'un bey musulman de Tirana.
En vérité, l'obstacle qui s'opposera à l'organisation politique en Albanie sera surtout ce que l'on a appelé l'anarchie albanaise; à bien examiner les choses, il faut remplacer le mot «anarchie» par celui d'organisation sociale aujourd'hui inconnue dans le monde moderne.
Prenez une carte de l'Albanie autonome: un peu plus d'un tiers du pays en étendue n'obéit qu'aux chefs de village; on peut délimiter cette région en traçant une ligne depuis la nouvelle frontière vers le lac de Scutari, au nord de la ville du même nom, jusqu'au lac d'Okrida; cette ligne laisserait au sud les villes d'Alessio, Kroia, Tirana, El-Bassam; le massif des montagnes du nord compris entre cette ligne et la frontière, comme d'ailleurs la région de Dibra, aujourd'hui en Serbie, est habité par des tribus qui en sont à l'état social des clans gaulois au temps de Vercingétorix. Quant à la région des montagnards catholiques, de Scutari à Alessio et Kroia, elle est à peine différente; toutefois, deux autorités centrales y subsistent, celle du prince des Mirdites et celle du pouvoir religieux. La situation est à peu près la même dans les montagnes entre Bérat, El-Bassam et le lac d'Okrida, et même, d'une manière générale, dans toutes les régions montagneuses d'Albanie.
Dans l'ensemble, cette partie du pays n'a jamais reconnu l'autorité souveraine du Sultan, mais seulement son autorité religieuse. Elle est divisée, de temps immémorial, en confédérations; mais aucune de ces confédérations, sauf celle des Mirdites, n'obéit à un pouvoir central et ce n'est que dans les cas graves et contre l'envahisseur que les clans s'unissent et nomment un chef qui les mènera à la bataille. En temps ordinaire, les seules autorités reconnues jusqu'ici étaient donc celles des chefs de village; les montagnards ne payaient pas l'impôt et ne faisaient de service militaire que comme volontaires ou en cas de guerre sainte.
Le reste du pays se trouvait à un stade un peu plus avancé de l'évolution sociale; il en était à la fin du régime féodal et payait l'impôt d'argent et l'impôt du sang au souverain et en même temps au seigneur féodal ou bey.
Enfin les villes de la côte, Scutari, Durazzo, Vallona, ont des analogies avec les villes et ports marchands du moyen âge, où les commerçants ont imposé des règles et des coutumes.
Dans un tel milieu, si l'on prétend du jour au lendemain appliquer nos usages modernes, les principes d'égalité devant l'impôt, de service militaire obligatoire, d'organisation judiciaire uniforme, etc., l'échec est certain.
Comme on ne transforme pas des masses d'hommes du jour au lendemain, il faut adapter les institutions aux hommes et faire au temps sa part.
A ces clans gaulois, à ces féodaux, à ces communes marchandes, il importe de ne demander que ce qu'ils peuvent donner et d'imiter nos rois de France qui, pour bâtir leur royaume, procédaient lentement et saisissaient toutes les occasions d'infiltrer leur autorité.
Pour réussir une tentative d'organisation politique de l'Albanie, il faut lui donner un chef, qui soit pour les Albanais un symbole vivant de cohésion; malheureusement, aucun homme en Albanie ne jouit d'un prestige qui lui assure une reconnaissance unanime comme prince. La désignation d'un membre de la famille du Sultan aurait eu l'avantage de lui concilier les musulmans, surtout des tribus, qui auraient vu en lui un chef religieux. On ne saurait oublier l'importance de ces tribus et leurs sévères traditions religieuses; l'infiltration chez elles sera difficile; la nomination d'un prince musulman l'aurait facilitée.
Par contre, un prince étranger trouvera peut-être moins de défaveur auprès des Albanais catholiques, mais il ne doit pas s'attendre à rencontrer en eux un véritable appui; il ne saurait leur demander ni hommes, ni argent; en ce cas, les influences religieuses et l'Autriche pourront faciliter sa tâche.
Enfin, il n'aurait pas été impossible de concevoir autrement le point de départ d'une organisation politique en Albanie; on aurait pu s'adresser à une des grandes familles de beys, ayant déjà dans le pays influence, relations, richesses et hommes d'armes; des avances et des concours lui auraient permis d'étendre peu à peu son rayon d'action; une politique adroite aurait pu amener d'autres beys à se déclarer feudataires du prince albanais, au prix d'une assez large autonomie de fait, comportant toutefois le paiement d'un tribut; ainsi, lentement, l'organisation centrale aurait fait tache d'huile et pacifié le pays, non sans bien des à-coups et des difficultés, d'ailleurs.
De tous ces systèmes, c'est le second qui a été choisi, sans doute parce que l'Autriche et l'Italie ont cru ainsi s'assurer plus de sécurité pour l'avenir. Les mérites de l'homme désigné pour cette oeuvre pleine d'embûches ne seront pas un des moindres facteurs de la réussite ou de l'insuccès de l'opération.
En tout cas le prince de l'Albanie, qui a pour mission de créer un État et de développer les ressources naturelles du pays, commettrait la plus grave erreur en prétendant y transplanter tout d'un coup les institutions politiques en faveur au XXe siècle.