Part 9
Décidément, là vraiment, quand on vient du Nord, il y a un brusque changement, de nombreuses apparitions simultanées d’espèces nouvelles, là vraiment apparaît une flore nouvelle : la flore targuia ;
6º Le _Teleh_ (A) ou _Abser_ (T) ou _Acacia tortilis_ Hayne.
C’est un des arbres les plus répandus du pays targui et nous avons vu qu’il remontait au Nord jusque dans les pays crétacico-tertiaires (Tademaït et Tinghert). Il arrive à une fort belle taille (7 à 8 m.) et forme souvent de véritables bois.
Citons les beaux peuplements de _Teleh_ d’In-Delah (au débouché de l’oued Iskaouen, sur le Tahihaout), de l’oued Iskaouen et des oueds qu’il reçoit, de l’oued Tigamaïn-n-Tisita, de l’oued Inouaouen (contre le massif du Tala-Malet), etc.
Les fruits du _Teleh_ servent à faire une nourriture reconstituante pour les chameaux ; les fruits et les feuilles sont très appréciés des chèvres (et des gazelles d’ailleurs) et bien souvent, pour nourrir les chèvres, les Touareg incisent ses grosses branches à leur naissance, de façon à ce qu’elles pendent et deviennent accessibles aux chèvres.
On voit de beaux arbres ainsi complètement abîmés et l’on se demanderait pourquoi, si l’on n’avait vécu avec les Touareg.
Ses épines servent d’aiguilles aux femmes touareg.
Je dois citer un _Teleh_ qui est sacré : c’est celui de Tihoubar ou Aïne-el-Hadj-el-Bekri (dans l’Emmidir), situé près de la tombe du marabout targui El Hadj-el-Bekri, un des fils de El Hadj-el-Foki (le frère de Cheik Othman que Duveyrier a rendu célèbre), un des frères de Sidi-Moussa.
Ce _Teleh_ doit au voisinage de cette tombe très respectée où l’on va faire ses dévotions, d’être lui-même sacré : il est défendu de l’abîmer pour que les pèlerins trouvent toujours près de lui une ombre agréable avec la chaleur ; quand on passe par là, il est d’usage de camper sous cet arbre.
Cette tombe est très respectée également parce que El Hadj-el-Bekri fut le père d’un amenokal célèbre : El Hadj-Ahmed.
Le _Teleh_ est encore un arbre du Massif Central Saharien qui est plus ou moins soudanais ;
7º L’_Atil_ (A) ou _Agar_ (T).
C’est le _Moerua rigida_ R. Br. et, d’après Chudeau, parfois le _Cadaba farinosa_ Forsk.
Je l’ai trouvé dès l’oued Tassirt, dans les Tassilis externes (qui se jette dans l’oued In-Dekak) ; il est assez répandu un peu partout dans le Massif Central Saharien ; c’est un arbre sans épines et à petites feuilles.
C’est également un arbre soudanais : nous constatons donc encore qu’une espèce soudanaise remonte jusqu’aux confins septentrionaux du pays targui, du Massif Central Saharien.
Son nom, en tamâhak, semble voisin du verbe _éger_ (lancer une pierre contre quelque chose) ; c’est qu’en effet cet arbre serait l’abri de mauvais génies et que les Touareg ont coutume, pour les chasser, de lancer des pierres contre son tronc.
Cet arbre est souvent beau et atteint 5 ou 6 mètres ;
8º Le _Tabourak_ (T) ou _Balanites aegyptiaca_ Delile, et
9º L’_Irak_ ou _Salvadora persica_ L., que l’on trouve très localisée (en particulier dans l’oued Tarat [Tassili-n-Ajjer] et à Silet), sont encore des arbres qui apparaissent au Sud des pays crétacico-tertiaires sud-constantinois, dans le Massif Central Saharien.
A côté du groupe des arbres précédents, surtout soudanais, que l’on rencontre jusqu’à environ 1.600 mètres d’altitude dans une zone de végétation que nous sommes tenté d’appeler « _première zone_ » de végétation du pays targui, un autre groupe d’arbres, plutôt méditerranéens semble-t-il, monte à des altitudes plus élevées que lui dans une zone de végétation que nous serions tenté d’appeler pour cette raison la « _zone méditerranéenne_ » de l’Ahaggar, de 1.600 à 2.000 mètres, qui précède une troisième zone de 2.000 à 3.000 mètres dépourvue d’arbres et arbustes généralement et que pour cela nous appelions la « _zone dénudée_ »[60].
Il est constitué par :
1º Le _Laurier-rose_ ou _Defla_ (A), ou _Elel_ (T), ou _Nerium Oleander_.
Nous l’avons rencontré dans l’oued Echchil, à 1.730 mètres environ d’altitude, dans l’oued Abedassen, vers 1.800 mètres. Il ne vit que dans les lieux très humides, où il forme parfois de vrais bosquets, charmants quand ils sont en fleurs, ainsi à Tin-Eselmaken (près d’Amguid), à Tihoubar (dans la même région), à Ens-Iguelmamen (au bas de la gara Ti-Djenoun), dans l’oued Aorr (près de l’oued Martoutic, dans le Tifedest), à In-Ebeggi (dans le haut de l’oued In-Takoufi), dans l’oued Teroummout (en amont de Tamanrasat), etc., etc. ; ils sont nombreux.
Mais ils sont la terreur de tout le monde et on évite soigneusement de pâturer dans leur voisinage, car les chameaux sont assez bêtes pour parfois en manger, sans s’en apercevoir, et en mourir.
Son bois est très apprécié des Touareg parce que droit et souvent bifurqué au bout ; ils s’en servent en particulier comme support pour accrocher les outres et les bâtons de laurier-rose font partie de leur matériel de campement ; comme tels ils les emportent généralement dans leurs déplacements. Des petites branches ils font souvent des tuyaux de pipes.
2º L’_Aleo_ (T), ou _Olea Laperrini_ Batt. et Trabut.
C’est un arbre à port d’olivier ; je l’ai rencontré dans l’Anahef (dans le cours supérieur de l’oued In-Sakan), à environ 1.400 mètres d’altitude, dans le cirque intérieur du Tellerteba, vers 1.500 mètres, sur le flanc Nord et Nord-Ouest du massif du Tahat, de 1.700 à 1.900 mètres (et même peut-être 2.000 m.), où on en trouve souvent de grosses souches.
3º Le _Tafeltast_ (T).
C’est là un arbuste très particulier, dont la feuille est odorante lorsqu’on l’écrase. Il n’a pas encore été déterminé.
Je l’ai rencontré sur les contreforts Nord-Ouest du Tahat, associé à l’_Aleo_ et à un troisième arbuste dont je n’ai alors pas même pu connaître le nom targui.
Dans le même vallon il y avait sur les arbustes une espèce de liane non moins étonnante.
Ces contreforts Nord et Nord-Ouest du Tahat mériteraient une étude botanique approfondie.
Nous avons retrouvé le _Tafeltast_ à In-Ebeggi, au sommet de l’oued In-Takoufi (dans le Tifedest) à une altitude moindre.
Enfin, on rencontre encore dans le Massif Central Saharien :
1º Des _Tamaricinées_ :
_a)_ L’_Etel_[61] (A), ou _Tabarekkat_ (T), ou _Tamarix articulata_ Vahl.
C’est un arbre souvent très beau qui constitue parfois des peuplements si magnifiques que l’on conçoit que les premiers explorateurs de l’Ahaggar les aient qualifiés de forêts ; citons ceux de l’oued Telouhat (près d’Idelès), des oueds Arrou et Tessert (entre le Tahat et In-Amdjel, dans les contreforts Nord-Ouest du massif de l’Ahaggar). Il est souvent associé au _Tarfa_, mais en général forme de plus beaux ombrages ; il ne semble pas monter aussi haut, je ne l’ai observé que jusqu’à 1.550 mètres environ.
Il aime les terrains salés où il est souvent associé au _Guetof_ ;
_b)_ Le _Tarfa_ (A), _Azaoua_ (T).
Il correspond au Sahara à plusieurs espèces de _Tamarix_, comme j’ai eu l’occasion de le constater par les floraisons.
Le _Tamarix gallica_, ou _T. nilotica_ Ehr., à fleurs petites et grappes grêles, paraît le plus courant dans l’Ahaggar, et c’est lui qui paraît monter le plus haut : j’en ai observé de très beaux peuplements jusqu’à 1.700 mètres environ d’altitude, sur les contreforts Nord-Ouest de l’Atakor (dans l’oued Tiniferan et l’oued Arrou, associé au _Jedari_ et au _Figuier_) ; citons les beaux exemplaires d’Hirafok.
Ces _Tamarix_ sahariens mériteraient une étude précise. C’est un groupe d’arbres plutôt méditerranéens et on voit que le _Tarfa_ monte en effet à l’assaut de l’Ahaggar jusque vers 1.700 mètres, dans la zone de 1.600 à 2.000 mètres, que je suis tenté d’appeler méditerranéenne ;
2º Le _Jedari_ (A), ou _Tahounek_ (T), ou _Rhus Oxyacanthoïdes_ Dum. Cours.
Encore un arbuste méditerranéen qui remonte dans le massif de l’Ahaggar jusque vers 1.700 mètres : j’en ai observé de très beaux exemplaires dans les oueds Arrou et Tiniferan (des contreforts Nord-Ouest de l’Atakor) ; je l’ai observé également dans le cirque intérieur du Tellerteba.
Le bois de _Jedari_ est recherché par les Touareg pour faire des instruments de cuisine de préférence au bois de _Tamarix_ ;
3º Le _Figuier_ ou _Kerma_ (A), _Tahart_ (T), ou _Ficus carica_ L.
Il est peut-être spontané ?!.
J’ai constaté sa présence, vers 1.700 mètres, dans l’oued Tiniferan, au pied Nord-Ouest du Tahat.
Nous voyons que cet arbre méditerranéen remonte également jusque dans la deuxième zone de végétation.
Dans les « arrem » (centres de cultures) il est souvent accompagné de la _Vigne_ (_Vitis vinifera_).
Le Figuier et la Vigne peuvent avoir été introduits dans l’Ahaggar à la même date (ou peu après) que les cultures méditerranéennes dans les oasis du Fezzan (par l’influence des Romains [?]) — on sait que les Touareg ont eu des relations très étroites avec le Fezzan dont certains groupes prétendent être originaires.
Après ces arbres traduisant encore des affinités méditerranéennes il ne nous reste plus qu’à ne pas oublier dans les arbres et arbustes de l’Ahaggar :
1º Le _Jujubier_ ou _Cédar_ (A), ou _Tabakat_ (T), dont les espèces sont le _Zizyphus Saharae_ Batt. et Trab., assez répandu, que l’on trouve en particulier à Amguid, et peut-être le _Zizyphus Spina-Christi_ Wild., jujubier de grande taille qu’il m’a semblé reconnaître dans l’oued Tessirt (dans les contreforts Nord-Ouest de l’Atakor, entre l’oued Arrou et In-Amdjel).
Les Touareg se servent des feuilles de _Tabâkat_, hachées menues, pour soigner les blessures ;
2º Une espèce spéciale au Massif Central Saharien, le _Myrtus Nivelli_ Batt. et Trab., trouvé dans l’Ifetessen et qui vraisemblablement existe également dans le Pays cristallin ;
3º Le _Cafrier_ ou _Capparis Spinosa_ L., que j’ai rencontré à Tin-ed’ness, dans l’Edjéré ; c’est un arbuste plutôt méditerranéen ;
4º Le _Palmier-dattier_ ou _Nakhla_ (A), ou _Tazzaït_ (T), ou _Phœnix dactylifera_, que l’on rencontre près d’un certain nombre de points d’eau et dans les « arrem » jusqu’à une assez haute altitude (à Idelès par exemple il y a de nombreux palmiers et c’est à environ 1.300 mètres).
* * *
Le simple examen de ces arbres et arbustes montre bien _une grande variété_ dans la flore persistante du Massif Central Saharien (quand on la compare à celle du Sahara arabe).
Il accuse en outre d’abord de fortes affinités d’une part méditerranéennes et d’autre part soudanaises, ensuite une personnalité propre, _une province botanique distincte_ que marque nettement l’existence d’espèces spéciales : les _Ficus eucalyptoïdes_ et _Telokat_, l’_Olea Laperrini_, le _Myrtus Nivellii_, et enfin peut-être le _Tafeltast_, un ou deux autres arbustes et des lianes (?).
De cet aperçu également se dégage, dans la répartition en altitude, l’existence de _trois zones de végétations_, une _première zone_, jusqu’à 1.600 mètres environ, à arbres ou arbustes soudanais, méditerranéens ou propres, une zone plus élevée, de 1.600 à 2.000 mètres environ, à laquelle ne parviennent que certains arbustes comprenant l’_Aleo_ en particulier et le _Tafeltast_, à caractères originaux ou plutôt méditerranéens que soudanais, comme d’ailleurs cela est logique quand on ne considère que la température, que nous avons appellée _zone méditerranéenne_, et une troisième zone de 2.000 à 3.000 mètres, dépourvue en général d’arbres ou arbustes, et que nous avons appelée la _zone dénudée_[62].
On peut dire également ce que cette étude rapide des arbres et arbustes touareg laisse apercevoir : _le paradoxe botanique de l’Ahaggar_ : placé au milieu du Sahara sa _végétation persistante_ réduite pourtant en général à peu près au fond des oueds au dehors desquels on trouve le désert, _est de caractère propre peu désertique_ quand on la compare à celle du Sahara arabe.
La présence de nombreux arbres à vraies feuilles, inconnus du pays arabe, est à ce sujet très démonstrative, surtout quand ces arbres ou arbustes, et c’est le cas des _Telôkat_, sont spéciaux à l’Ahaggar.
Cette flore peu désertique doit être _une flore résiduelle_ : sans doute ces arbres et arbustes dans une époque plus humide, furent répandus d’une manière plus ou moins continue dans le Massif Central Saharien ; maintenant l’_Aleo_, les _Telôkat_, etc., sont isolés dans des stations plutôt rares et souvent très éloignées les unes des autres, endroits plus particulièrement humides où ils ont pu subsister, témoins très nets d’un âge antérieur plus favorisé[63] (étant spéciaux au Massif Central Saharien et à fruits lourds, on ne peut guère, à notre sens, donner d’autres explications).
Quelle explication donner de cette survivance de toute une flore persistante peu désertique, dans l’Ahaggar, quand en Sahara arabe la flore persistante caractéristique des temps humides semble avoir totalement disparu ou si une partie a survécu, semble s’être fortement transformée, adaptée par mutations ? (Il n’y a qu’un exemple de survivance sans grandes modifications en pays arabe : celle du _Populus Euphratica_, dans l’oued Mya.)
On doit attribuer, semble-t-il, à des causes géologiques et morphologiques la survivance de cette flore en pays targui ; à l’existence dans le Massif Central Saharien de vallées soit à roches encaissantes imperméables, soit très profondes, qui drainent l’humidité comme par des gouttières, vallées souvent pourvues de seuils, dans leurs profils en long, qui font cran pour retenir l’eau dans leurs alluvions en amont, de telle sorte que l’eau que reçoit la région, quoique peu considérable sans doute par rapport à celle qui tombait jadis dans ces pays, est ramassée dans les alluvions des lits de ces oueds qui sont ainsi gorgés d’eau jusque souvent très près de la surface, particulièrement en amont immédiat des « crans », des « seuils de retenue », y est totalisée, y dure longtemps, étant ainsi soustraite dans une forte mesure à l’évaporation, et constitue ainsi quand même un milieu suffisamment humide pour permettre la survivance de cette flore en des endroits privilégiés.
(Parfois même, quand la gorge est profonde, l’eau forme de petites mares permanentes alimentées par l’amont ; ces mares se trouvent en particulier dans les coins des vallées très profondes, placées de telle manière qu’elles soient la plupart du temps à l’ombre, subissant ainsi une moindre évaporation et tirant tout le parti possible de leur alimentation en eau par l’amont, qui forcément n’est jamais très considérable, ni très continue ; ces petites mares sont souvent dans des creux des seuils rocheux ou au bas de ces seuils.)
Le résultat général est la diminution de la quantité des surfaces suffisamment humides mais non la disparition complète de milieux suffisamment humides.
Bref, c’est la localisation de plus en plus grande aux oueds et même souvent seulement à des points privilégiés de leurs cours d’une flore jadis répandue beaucoup plus largement, avant peut-être un desséchement plus complet atteignant les oueds même dans leurs vallées les plus profondes et leurs points les mieux disposés pour la résistance et la disparition entière de cette flore.
Par suite de la concentration de l’humidité précédemment exposée il n’y a guère d’humidité diffuse s’étendant continuellement en dehors du réseau des lits d’oueds, par suite peu de végétation persistante en dehors de ce réseau (sauf dans les rares ergs du Massif Central Saharien).
De là le paradoxe : des lits d’oueds souvent en permanence très humides, avec végétation peu désertique conservée et en dehors le désert (à moins de pluie récente, car alors il y a de l’_acheb_), plus absolu souvent que le désert arabe, plus dépourvu encore de plantes persistantes.
Au contraire, en Sahara arabe en général, par suite de l’abondance des sables répandus sur d’immenses surfaces, soit d’ergs, soit de vastes plaines ou terrasses de terrains alluviaux, par suite du caractère généralement calcaire ou argilo-calcaire du sous-sol et par suite des caractères morphologiques de ce bas-pays à reliefs mous, dépourvus généralement d’oueds à lit fortement individualisé, les eaux ne sont pas totalement centralisées dans des lits d’oueds ; la plus grande partie reste diffuse longtemps dans les sables dans lesquels elle chemine lentement par suite de la perte de charge due au frottement ; une fois les sables traversés, de ce qui n’est pas resté en humidité diffuse ou reprise par un mouvement ascensionnel dû à la capillarité et à la succion vers la surface et vers l’évaporation, une partie va alimenter des nappes d’eaux artésiennes, en profondeur, est donc perdue pour la végétation naturelle du pays ; une autre partie alimente sous les sables ou dans les alluvions, des nappes d’eau trop profondes pour qu’elles puissent servir à une végétation normale, car il faut aller la chercher au moyen de puits profonds ; une partie est absorbée par les diaclases des calcaires ; finalement ce qui se ramasse dans les oueds, quand il en existe, à leur surface ou près de leur surface, n’est qu’une faible part de ce qui tombe sur leur région ; ce qui fait que la diminution des précipitations atmosphériques s’est traduite en gros par une diminution de l’humidité du sol partout, avec conservation générale d’une certaine humidité diffuse partout, les oueds généralement larges et mal délimités, quand il en existe, n’étant que légèrement plus humides (en surface) et non surtout par un desséchement complet de certaines régions de plus en plus étendues avec la conservation corrélative de milieux également constamment très humides à surface de plus en plus restreinte.
De là, en général, pour des causes géologiques et morphologiques la survivance, sans mutations adaptatives, presque impossible en Sahara arabe, à part des exceptions rares, d’espèces typiques de la flore persistante peu désertique des temps humides ; de là également, en général, la non-limitation plus ou moins stricte de la flore persistante à un réseau de lits d’oueds et ainsi la valeur en plantes persistantes des grandes plaines et des ergs.
Une des conséquences de ces considérations c’est qu’une partie de la flore persistante du Sahara algérien, par suite de la variation continue et progressive de l’humidité du sol, a pu évoluer sur place lentement et que ses Salsolacées et autres plantes caractéristiques sont peut-être dans leur pays d’évolution et d’origine.
Ces considérations expliqueraient également le caractère monotone et uniforme, _la pauvreté de cette flore persistante du Sahara arabe_ :
1º N’y sont guère que les plantes de jadis qui ont pu s’adapter et avec la même vitesse d’adaptation que celle du dessèchement, c’est-à-dire les plantes de jadis suffisamment près du type nécessaire ;
2º L’humidité étant à peu près également faible partout la végétation est peu diverse ;
3º Les plantes persistantes des régions non désertiques ne peuvent guère pénétrer et s’acclimater en des points de ces régions, dans l’absence de réseau de pénétration de terres plus humides, d’une humidité non désertique ;
4º Il n’est rien resté ou presque rien qui n’ait une forme adaptée au désert, de la flore des temps humides antérieurs (à part le _Populus Euphratica_).
_La flore persistante du Sahara algérien peut être considérée comme homogène, autochtone et typique au point de vue désertique._
Il n’en est pas de même de la flore persistante du Massif Central Saharien : comme nous l’avons vu elle est en comparaison _riche, variée et peu désertique_.
_Elle est hétérogène_ : en effet, à côté des espèces qui paraissent être le reliquat d’une flore de jadis existent des espèces qui semblent d’origine diverse : les unes soudanaises et d’autres méditerranéennes.
Est-elle hétérogène vraiment, c’est-à-dire d’origines diverses ?
Il faudrait savoir si les espèces plutôt soudanaises ne sont pas devenues surtout soudanaises parce qu’elles ont cessé d’être surtout ahaggariennes, par suite par exemple du balancement du « climat désertique », l’hypothèse chère à Chudeau.
Il est bien difficile également de savoir si les espèces dites méditerranéennes sont venues de la Méditerranée.
On peut, dans l’hypothèse d’un golfe méditerranéen sud-constantinois, très bien imaginer le développement d’espèces méditerranéennes au Sud : elles auraient subsisté sur place après le retrait vers le Nord.
Ce golfe méditerranéen, puis sa suppression, pourrait expliquer par le même coup beaucoup de caractères de la flore persistante du Sahara sud-constantinois, en particulier les Salsolacées, plantes que l’on pourrait considérer comme maritimes à l’origine, adaptées secondairement au Sahara[64].
C’est certainement l’_Olea Laperrini_ dont la présence est la plus curieuse à constater ; c’est peut-être un résidu dégénéré de vieilles cultures.
Quoi qu’il en soit, cette flore d’arbres et d’arbustes est en tous les cas hétérogène d’aspect : beaucoup de plantes qu’on y trouve se rencontrant surtout au Soudan actuellement et beaucoup d’autres surtout dans la province méditerranéenne, certaines enfin lui étant propres.
_La flore persistante du pays targui, ainsi que nous l’avons indiqué plus haut, n’est pas largement répandue, diffuse : elle est réduite, concentrée aux lits d’oueds en un réseau favorisé (et peu désertique)._
Ce réseau est d’autant plus serré et riche que l’on est sur les contreforts ou dans un massif montagneux plus important, les précipitations atmosphériques y étant plus considérables, le réseau hydrographique y étant plus dense et plus profondément gravé et enfin par suite des seuils, des « crans de retenue » dont nous avons déjà parlé, cette eau ne fuyant pas normalement, rapidement vers l’aval, en dehors de la crise de venue de l’oued.
De là l’explication, en partie, de ce que la valeur au point de vue humain des différentes régions du pays targui est souvent en rapport direct avec leur caractère plus ou moins montagneux (indépendamment de la question de l’_acheb_).
* * *
_J’espère que ces conclusions seront de plus en plus renforcées par les explorations à venir_ et que la province botanique du Massif Central Saharien avec son individualité, sa richesse, sa variété et sa forme typique de végétation, sera de plus en plus couramment distinguée du reste du Sahara : Sahara arabe au Nord, soudanais au Sud, etc.
Des études approfondies de la flore du pays targui ne feront, je crois, que montrer de plus en plus l’individualité et le caractère varié de cette flore.
Cette étude serait fertile en découvertes dans ce sens particulièrement, à mon avis, dans l’Oudan, le Tifedest et les contreforts Nord-Ouest de l’Atakor.
Dans les vallées de l’Oudan surtout ; la légende célèbre de la Garet-el-Djenoun n’est peut-être pas très loin de la réalité : s’il y a des vallées suspendues sur son vaste plateau terminal encore vierge d’exploration, peut-être une flore étonnante s’y est-elle concentrée.
En tous cas, des vallées profondément entaillées de ses contreforts il y a beaucoup à espérer ; je n’ai vu que le bas d’une de ces vallées, l’oued Ens Iguelmamen ; la végétation en était exubérante pour le Sahara et j’ai vu là un très beau _Telokat_. Que nous réservent les régions en amont ?
Quant aux contreforts Nord-Ouest de l’Atakor j’ai eu là, dans l’oued Arrou, la volupté de cheminer pendant plusieurs heures auprès d’un ruisseau chantant, au milieu de _Tarfa_ des plus ombreux et sur de vraies prairies avec menthes, véroniques, graminées, etc. ; des Touareg m’ont affirmé que cet oued coulait toujours ; c’est là un coin dont l’étude botanique serait, je crois, des plus intéressante également, avec celle encore des coins humides du Tifedest-Ta-Mellet (citons en particulier dans le Tifedest-Ta-Mellet, l’oued Timakhatin [affluent de l’oued In-Takoufi], les environs d’In-Ebeggi, de l’oued Aorr [au pied de l’Iscarneier] et de l’oued Entenecha).