Au Hoggar

Part 11

Chapter 113,632 wordsPublic domain

Le capitaine Duprè m’a dit avoir trouvé une mâchoire de crocodile en un point d’eau des Tassilis de l’Ajjer.

Telle est la physionomie générale de la faune dulcaquicole du Massif Central Saharien ; on voit que les groupes aquicoles principaux : Poissons, Reptiles, Batraciens, Crustacés, Vers, etc., y sont représentés.

Cette faune aquatique[77] mériterait des recherches suivies[78], entre autres l’exploration systématique des mares permanentes et quasi-permanentes, peu nombreuses d’ailleurs, du Massif Central Saharien, en particulier _dans les Tassilis de l’Ajjer_ des mares d’Ifedil, de Mihero, de Taragaïn (dans l’oued Iskaouen), de l’oued In-Tmanahen et de Tin-Eselmaken ; _dans l’Emmidir_, des mares d’Afelanfela (ou Deïtman, près de Tiounkenin), de l’oued Arak ; _dans le Pays cristallin_, des mares de Tin-ed’ness (Edjéré), du cirque intérieur du Tellerteba (Anahef), du Tala-Malet, de l’oued Terrinet (près d’Idelès, beaux marécages), de Tahara (Tifedest), de l’oued Ens-Iguelmamen (Oudan) — particulièrement des mares du Tifedest-ta-Mellet et de l’Oudan.

Que penser de la présence d’une faune dulcaquicole complète, avec Poissons, Reptiles et Batraciens, localisée dans les rares mares permanentes du pays targui, isolée au milieu du Sahara, _sinon que c’est un héritage des temps humides, une « faune résiduelle »_.

_C’est dans cette fin que nous avons cru devoir faire cette petite mise au point zoologique malgré qu’elle ne contienne que quelques précisions nouvelles._

Quant à dégager les caractères propres, les éléments originaux et particuliers de cette faune résiduelle, ses relations et échanges passés avec le voisinage, c’est ce qu’il est encore impossible de faire, étant donné les précisions encore peu nombreuses que l’on en a[79].

On peut tout de même indiquer, ce qui est logique, que ses relations se sont faites probablement surtout par versants, que la ligne de partage des eaux a une grande importance à ce sujet, ce qu’indique la présence du _Barbus biscarensis_ ou barbeau de Biskra à Tin-Eselmaken et à Ifedil, c’est-à-dire justement sur des points du réseau hydrographique ancien qui relèvent de la région des Chotts comme l’oued Biskra.

Il est difficile de déterminer si ce poisson est de passé plutôt ahaggarien que zibanais.

Nous nous bornons à cet exposé sur la faune dulcaquicole du Massif Central Saharien ; au point de vue zoologique c’est ce qui nous paraît le plus intéressant à signaler pour le moment dans ces pays et, d’autre part, le reste nous entraînerait hors des proportions imposées à ce travail.

* * * * *

[Note 75 : Par l’intermédiaire de M. le Profr Leger.]

[Note 76 : Probablement alimentés par une source importante, comme un bouillonnement en surface semble l’indiquer.]

[Note 77 : La flore aquatique aussi d’ailleurs.]

[Note 78 : J’avais fait des recherches dans ce sens et je me promettais de présenter, comme suite de mon expédition, une étude détaillée de la faune dulcaquicole du Sahara central ; malheureusement les matériaux recueillis dans ce but ont été victimes d’accidents dus à la malveillance, qui me privent de la possibilité de présenter cet ensemble qui eût été intéressant par sa nouveauté.]

[Note 79 : Et que malheureusement par suite des incidents signalés précédemment je n’ai pu rapporter.]

IV

DE MON ITINÉRAIRE * * * * * IMPRESSIONS ET NOTES DE ROUTE * * * * *

_a)_ =De Temassinin à In-Salah, par l’Ahaggar[80].=

=Impressions de route[81].=

Enfin voilà des montagnes ; nous sommes cette fois en vrai pays targui : ce sont les plateaux nus et brûlants des Tassilis dont les vallées encaissées cachent dans le fond de gorges fantastiques des bosquets de lauriers-roses et de mimosas[82] fleuris et odorants, de petits lacs qu’animent de nombreux poissons et des marécages touffus, retraites noires de quelques vieux crocodiles.

En parcourant ces oueds de légendes dans les replis desquels les surprises se succèdent aux yeux émerveillés, je comprends maintenant les yeux nostalgiques des officiers sahariens au moindre souvenir des pays touareg ; ne nous a-t-il pas paru à tous comme une île enchantée, ce pays targui, après la traversée monotone du Sahara arabe ? et comme il m’apparaît naturel maintenant le prestige extraordinaire du nom « Hoggar » sur toutes les populations sahariennes : pays fabuleux et magique en vérité quand on le compare aux autres régions sahariennes, et dont on ne peut considérer les descriptions merveilleuses comme le fallacieux effet de l’emphase arabe que tant qu’on ne le connaît pas ! A mesure qu’il se dévoile, il apparaît digne de sa renommée.

Je renonce à décrire ces vallées ombreuses et parfumées des Tassilis enserrées dans leurs hautes murailles comme un trésor dont la terre garde un soin jaloux ; ne serait-ce pas un sacrilège ?

On y surprend souvent au détour d’une gorge, soit la timide gazelle aux gracieux effrois, reposant mignonnement à l’ombre du térébinthe ou du mimosa, soit le sauvage mouflon au front noble et vaillant buvant longuement à quelque flaque d’eau miroitante laissée dans le creux du rocher par une récente pluie.

Dans les Tassilis, au Tahihaout, je rencontre des traces récentes de chèvres, d’ânes et de chameaux ; des tribus de Touareg nomadisent donc non loin ; j’ai besoin d’un guide ; j’envoie mon méhariste, Mahomed-ben-Hamouillah, sur leurs traces essayer de m’en trouver un ; il revient bientôt, et voici un Targui devant moi : Amdor-ag-Amadou, des Eaohen-n-ada.

C’est un guerrier mystérieux et superbe : haute taille, port fier et hardi, démarche souple, muscles longs, attaches fines, teint de bronze doré ; peu d’hommes réunissent tant d’éléments de beauté pour la splendeur de leur corps.

Ce beau corps est paré avec une coquetterie raffinée (n’est-il pas un guerrier ?) ; un bracelet de serpentine au-dessus du coude fait valoir le nu d’un bras dont Adonis eût été jaloux ; une sorte de gandourah très décolletée laisse admirer le galbe rare du cou et des épaules.

De la figure on ne voit que deux yeux hiératiques, agrandis au kohl et entre les yeux la naissance du nez ; le reste est caché sous un voile indigo[83] disposé savamment autour de la tête en un mouvement fixé peut-être depuis des siècles, surmonté d’une sorte de « bourrelet »[84], de diadème, de laines et de soies multicolores, qui donne à la tête une allure casquée ; les cheveux jaillissent parfois ainsi qu’un cimier de ce casque d’étoffe ; parfois aussi ils sont tressés à la manière lybienne.

Au côté un glaive de ligne sobre et pure gainé de cuir écarlate évoque les chevaliers.

Ainsi m’apparaît, superbe et mystérieux, le guerrier targui Amdor ag Amadou.

Je le prends comme guide.

Je m’aperçois bien vite qu’il n’est pas que son visage qu’il voile : qu’importe ! ne sont-ils pas tous plus ou moins ainsi les Touareg ; ils ne disent jamais tout : un de leurs proverbes dit, dans le style sybillique qu’ils affectionnent : « La moitié pour nous deux, l’autre je la garde », ce qui signifie : « Je ne me livre jamais entièrement », et c’est très targui !

Enfin, il prend la responsabilité de me conduire où je désire aller, cela me suffit.

Après le noir pays de l’Egéré aux nombreux cratères souvent occupés par de très vieux tombeaux comme si les anciens habitants du pays avaient cru que ces sombres entonnoirs avaient quelques rapports avec l’obscur séjour des morts et le reg[85] désespérant de la plaine de l’Amadror, voici le massif du Tallerteba, imposante forteresse de près de 2.200 mètres d’altitude qui se dresse au seuil du pur Hoggar.

Des points d’eau se cachent dans ses flancs mystérieux ; c’est souvent un repaire de pillards. J’en fais l’exploration et l’ascension, malgré mon guide qui refuse de m’en faire les honneurs.

Quelle joie d’y découvrir un cirque intérieur dissimulé dans ses vastes flancs, avec végétation de térébinthes, mimosa, tamarix, laurier-rose, kerenka, etc., et même, ô surprise ! un petit ruisseau qui sort du cirque par une suite de cascades en une profonde entaille, pleine d’ombre et de fraîcheur, dans laquelle il se repose, entre deux bonds, en des vasques charmantes de porphyre[86] poli et bleu.

Quelle joie de gravir cette cime orgueilleuse et célèbre chez les Touareg, que je suis le premier à vaincre.

Après avoir étudié la région de l’oued In Sakan et de l’Adrar Idekel, dans le terrain de parcours des Eitlohen, dont des guerriers plus ou moins Senoussistes (comme pas mal des Touareg des confins du pays Ajjer dans lesquels j’ai circulé) assassinèrent le Père de Foucault à Tamanrasat, je gagne Idelès par l’oued Inouaouen.

Quelle surprise ! que ce centre de culture d’Idelès[87], le premier que je vois : au milieu des montagnes, à 1.300 mètres environ d’altitude, voici des palmiers, des figuiers, des cultures de blé et de mil, de beaux pieds de vigne et un animal surprenant en plein Sahara, un zébu, un bœuf à bosse du Soudan, dressé, qui, par un va-et-vient régulier, au moyen d’un appareil astucieux, tire l’eau d’un puits.

Des noirs travaillent aux cultures d’Idelès.

Les Touareg ne s’attachent pas à la glèbe : c’est là travail d’esclave et non de noble targui ; les Touareg se contentent en général, dans les _arrems_[88] du Hoggar, de toucher des redevances : ce sont des seigneurs.

Quelle volupté que l’ombre fraîche des figuiers d’Idelès ; comme je suis tenté de m’arrêter quelques jours ici.

Nous continuons cependant notre route et gagnons les hautes régions de l’Atakor, le massif du Tahat qui, avec ses 3.000 mètres d’altitude, est le point culminant, la clef de voûte du Sahara central, et je descends en raid sur Tamanrasat, de l’autre côté de la Koudia où, avec le lieutenant Vella, le résident du Hoggar, je fais le pèlerinage sacré : la tombe du Père de Foucauld, le monument du Général Laperrine et de son ami, et le château du Père de Foucauld contre les murs duquel il fut assassiné — chose surprenante d’ailleurs pour un prêtre en pays musulman.

Ensuite je remonte dans l’Atakor dont je n’oublierai jamais, je crois, les cimes étranges et déchiquetées, ni les aurores merveilleuses quand, dans la fraîcheur du matin, alors que le soleil levant fait rougeoyer les aiguilles fantastiques de la Koudia, la caravane s’ébranle dans l’ombre d’une vallée.

Je gagne l’oued Arrou dans les contreforts Nord-Ouest de l’Atakor ; oued enchanté : sa gorge est toute bruyante de la chanson d’un ruisseau, de la délicieuse chanson de l’eau et c’est une joie immense ! toute la journée en le suivant, c’est de la folie.

C’est une des surprises de ces contreforts Nord et Nord-Ouest de l’Atakor ; on y trouve des ruisseaux, de vrais ruisseaux bondissants et joyeux, dans de l’herbe et des fleurs, sous de frais bosquets de Tamarix, de Térébinthes et de Jujubiers.

Enfin, c’est dans l’Atakor que l’on rencontre en général l’élite de la tahouggera (noblesse) des Kel-Ahaggar, des Kel-Ettebel (fils de suzeraineté) : les Kel-Rala, tribu dans laquelle est choisi l’Amenoukal (roi) des Kel-Ahaggar, dont la souveraineté d’ailleurs n’est plus établie sur tous les Kel-Ahaggar, mais principalement sur les Kel-Efella (gens du haut) seulement, les Kel-Ataram (gens d’aval) constituant actuellement un ettebel (ensemble de vassaux) distinct du grand ettebel (celui des Kel-Rala et des Tedjéhé-Mellet, celui de l’Amenoukal), l’ettebel des Taitok[89].

Alors que les nobles guerriers de l’Ahaggar, leurs époux, sont en expédition lointaine, c’est là, dans les hautes vallées principalement, que vivent leurs femmes et leurs enfants avec les troupeaux, les biens de la famille, à l’abri, autant qu’on peut l’être, des rezzous.

C’est là le centre, le cœur de l’Ahaggar et son ultime réduit.

C’est d’ailleurs une région privilégiée de pâturage vert (d’Acheb), car les pluies tombent relativement souvent sur ces hautes montagnes et elles sont fréquemment couvertes d’un véritable manteau de fleurs violettes (le Krom) ainsi que d’une sorte de rougeoyante oseille, qui font le bonheur des chamelles et des chèvres et permettent à leurs maîtres de vivre dans l’abondance du lait, d’être des heureux du Sahara.

Ces hauts plateaux de l’Atakor sont donc souvent très habités, et très noblement habités ; on mène alors dans la société targui une vie mondaine infiniment attachante.

La vie en Koudia ! que de douceur de vivre est contenue dans ces mots pour un targui.

J’ai vécu avec les Touareg, comme les Touareg, et leur vie mondaine de guerriers, d’amoureux et de poètes m’a profondément enchanté.

On n’oublie pas le charme de leurs Ihallen (pl. d’Ahal, réunion), au doux son des Imzaden (pl. d’Imzad, violon monocorde).

L’ahal est très en honneur dans l’aristocratie targuia, et pour l’ahal, les chevaliers touareg accourent de très loin sur leurs plus beaux mehara, le glaive (takouba) au côté, dans l’espoir d’avoir l’occasion d’y briller devant dames et damoiselles et plus particulièrement devant celles dont leurs vers célèbrent la beauté.

Et l’ahal succède à l’ahal, ici et là, fleurissant la vie de l’Ahaggar (noble) de ses notes gaies et charmantes.

C’est en vain que de retour dans la civilisation moderne, on cherche à reprendre goût à sa vie d’Européen ! Peut-on oublier les soirées merveilleuses où l’on devise gaiement sous les plus limpides clairs de lune que la terre connaisse, dans le chant caressant, le tendre chant des Imzaden et parfois le bruit guerrier que font les sabres frappés en cadence des esclaves dansants, ou encore les timides voix des chœurs alternés de jeunes filles...

D’un col nous découvrons soudain, à nos pieds, tapi dans la vallée de l’oued In-Fergan, un gros campement de riches tentes en peaux.

C’est la « cour » de la Tamenoukalt (reine), femme d’Aramouk.

Après qu’un de mes hommes eut été avertir de mon arrivée imminente et qu’un Targui eut fait signe, en agitant un long voile, qu’on nous attendait, nous marchons au galop, selon l’usage, vers les trois principaux seigneurs du camp qui viennent à notre rencontre dans toute la pompe de leurs voiles et de leurs « dokkali »[90].

Du haut de mon mehari, je reçois l’hommage qu’ils doivent à l’officier français, ainsi que le salut et les souhaits de bienvenue de la Tamenoukalt. Puis sous une tente rapidement dressée à l’endroit que l’on me demande de désigner selon mon bon plaisir, nous nous lions rapidement dans les nombreux thés de rigueur.

En l’absence d’Aramouk, son khalifat me fait les honneurs qu’un vassal de la France doit à un officier français (palabre, repas de fête, etc.), puis je me rends en la tente de la Tamenoukalt, en sa tente aux piliers sculptés.

Après les nombreuses salutations d’usage :

« Ma-t-toulid ? » (Comment vas-tu ?), « Elkhir-râs » (le bien seulement), etc., qui se succèdent longuement et cérémonieusement, la reine entourée de ses nombreuses suivantes m’offre le thé. Les trois verres parfumés de menthe sont bus religieusement ; les suivantes chantent ou disent des poèmes de bienvenue en tamahak et commencent ensuite les imzaden de chanter langoureusement...

Je me retire bientôt, suivi de mon monde et du khalifat, et me rends à ma tente très lentement, selon les rites, pour marquer mon regret de m’éloigner de la charmante reine qui vient de me recevoir.

Le soir, la femme du khalifat et ses amies viennent jouer de l’imzad dans ma tente et causer, de peur que je ne m’ennuie tout seul, jusqu’à ce que, vaincu par la fatigue, je m’abandonne aux doux bras de Morphée.

Un soir, il y a « ahal » en mon honneur ; c’est une réunion galante de jeunes gens et de jeunes filles, de guerriers et de jeunes femmes, une vraie cour d’amour de jadis avec président et présidente (amrar et tamrart-n-ahal), où l’on pose des questions insidieuses sur l’amour, sur la beauté des assistantes, où l’on chante sa belle, où l’on fait assaut de poèmes, et jusque fort tard, sous la clarté lunaire les imzaden, de leurs soupirs caressants, invitent à la volupté pendant que l’on se conte fleurette à mi-voix.

Enfin, une grande coupe de lait passe de bouche en bouche... c’est le signal du départ... On se disperse, et, si l’on a été heureux en amour, l’on se rend vers des rendez-vous plus doux.

Le matin hélas, il faut partir... il faut s’arracher à cette cour enchanteresse... ; dans la splendeur du soleil levant ce sont les adieux pleins de regrets, puis le départ au galop d’un mehari écumant et fougueux dans les _ou ! ou !_ frénétiques, frémissants des femmes...

Je rencontre ainsi de nombreux campements que je quitte chaque fois à regret... N’ont-ils pas tous quelques beaux yeux pour vous retenir ?

Elles s’appellent Guida, Dohata, Melloullen, Marenia, Lallaryée, Ossou, Smana, Dacine...

Elles vivent pour la musique, la poésie et l’amour.

On n’oublie pas leur beauté :

Ni la blancheur souvent éclatante de leur teint (qu’elles défendent jalousement contre les ardeurs du soleil, hors de leurs tentes, par d’immenses chapeaux et des poudres ocrées) ;

Ni leurs mains, que de foi ! longues et fines comme il en est peu ;

Ni l’ovale parfois si pur de leur visage ;

Ni leurs lèvres généralement voluptueusement dessinées ;

Ni, enfin, surtout, leurs yeux, tour à tour de velours et de feu, caressants et brûlants, qui tantôt langoureusement vous prennent, vous enferment dans l’ombre intime et tendre de leurs longs cils et grands sourcils noirs, tantôt soudainement vous embrasent comme de traits enflammés lancés par des arcs d’ébène.

Je circule ainsi dans l’Atakor, le Briri, le Tifedest, l’Oudan.

Parfois je n’ai plus de vivres pour subsister, je dois manger des racines amères ou du berdi, sorte de jonc sucré, ou encore me rationner à quelques dattes par jour.

Parfois le point d’eau est loin encore et c’est une lutte continuelle pour prudemment économiser l’eau, ne boire que quand la langue devient pâteuse et se colle au palais... ce qui arrive vite d’ailleurs avec la chaleur...

Parfois, je dois forcer les étapes et je passe seize à dix-huit heures de suite sur mon brave mehari « Ilaman », luttant contre la fatigue, contre mes yeux qui cherchent à se fermer.

Parfois je rencontre des traces inquiétantes et c’est l’anxiété pendant quelques heures, anxiété particulièrement grande quand c’est à l’approche d’un point d’eau nécessaire.

Quelle vie grisante on mène à alterner ainsi les périodes de solitude, de fatigue et de danger avec les repos animés et sûrs de campements amis ; dans l’enivrement d’avoir de l’espace, d’être libre, de jouer avec le danger, d’avoir, au bercement de sa monture, devant ses Touareg silencieux, pour songer des jours entiers, et dans celui de trouver un accueil enchanteur dans quelque tribu amie, parmi les _ou ! ou !_ passionnés des femmes.

Je rencontre en particulier les campements du célèbre Anaba-ag-Amellal, qui trempa dans le massacre de la Mission Flatters, et qui revient de dissidence (car il a toujours fait partie du parti hostile à notre influence, et dans ces derniers temps agités il était aux côtés de ceux qui voulurent briser l’amitié française avec Ahmoud, avec les Sénoussistes) ; je suis sans doute le premier Français qui le voit depuis ses dernières incartades.

Il se conduit cependant convenablement, et boit vaillamment la coupe d’amertume que doit être pour lui l’obligation de me traiter en suzerain et de me faire les honneurs de ses tentes.

Cependant il éprouve le besoin de me faire admirer sa carabine italienne — sa carabine d’insoumis — dont il apprécie particulièrement, dit-il, le chargeur à six cartouches et la baïonnette-appui. Je dois lui faire remarquer que les carabines françaises semblent en général ne pas manquer leurs buts, pour qu’il cesse de mettre sur ma poitrine un canon de carabine chargée dont le contact m’était désagréable et adopte le ton qui convient à la situation.

Ses tentes ne sont pas gaies : sa femme Raima est en deuil de la mort de son frère, le célèbre amenoukal Moussa-ag-Amastan, et mène une retraite des plus sévère. Un autre deuil fait que les imzaden sont muets le soir dans les campements d’Anaba.

Et c’est dommage, car il y a de fort gentilles dames et damoiselles de haut lignage dans les campements d’Anaba et l’ahal eût été charmant, certainement.

Je passe au pied de la célèbre Gara-ti-Djanoun, la terminaison Nord de l’Oudan.

La légende de cette haute montagne (2.700 m. environ), la plus impressionnante et la plus étrange que j’aie vue avec le Tellerteba, au pays des Kel-Ahaggar, a peut-être servi de thème à l’Atlantide... (Connaît-on toujours les sources de M. Pierre Benoît ?...), car je rencontre près d’Ens Iguelmamen, au bas de ce mont, des femmes qui me racontent ceci :

Deux amis, disent-elles, étaient partis pour tenter de monter sur cette cime inaccessible ; un seul en revint racontant que là-haut son compagnon était resté dans des jardins merveilleux couvrant le plateau terminal jusque-là inviolé... avec des femmes surnaturelles, et que lui n’avait pu qu’à grand’peine s’arracher à leurs étreintes ensorcelantes pour redescendre vers sa fiancée.

Depuis lors nul parmi les Touareg ne tenterait pour rien au monde l’ascension de cette montagne hantée, de si charmantes déités pourtant !

« Les femmes le défendent ! » me disent toutes fières de leur pouvoir les deux jolies Targuias qui me racontent cette légende.

A Amguid, je subis une crise d’appendicite et je dois y séjourner un mois en attendant que ma crise passe. Quoique beaucoup des Touareg qui nomadisent par là soient Senoussistes, et en soumission assez discontinue et douteuse, ils se conduisent cependant bien vis-à-vis de moi et je goûte alors tout particulièrement le charme de cette vie primitive d’un peuple, guerrier et pasteur de chèvres, qu’est la vie des Touareg, charme analogue un peu à celui qui se dégage des chants d’Homère sur les anciens Hellènes.

Vient l’époque où le _Drinn_ est mûr :

Toute la jeunesse quitte alors les campements pour plusieurs jours et s’établit souvent fort loin des parents dans les étendues à _Drinn_.

Dans la journée, le _Drinn_ est coupé à la faucille et les femmes le vannent et en moulent le grain (l’Oullen) entre deux pierres.

Puis, au coucher du soleil, chacun se met dans ses plus beaux atours et il y a ahal près de quelque bel Etel où l’on se donne rendez-vous.

L’on chante, l’on danse dans le bruit scandé des derboucca et les mélodies lascives des imzaden... et l’on parle d’amour.

Je rentre à In-Salah par l’Emmidir après avoir été faire un raid d’études au Tahihaout. C’est en mai, la chaleur est déjà obsédante, la marche n’est possible que le matin et le soir. Dans la journée, il faut s’arrêter et attendre avec souvent une cinquantaine de degrés que la fraîcheur du soir apporte sa délivrance.

_J’arrive enfin à In-Salah le 2 juin, ayant étudié dans des conditions presque sans précédents[91], à ma connaissance, d’isolement et d’improvisation, les régions parmi les moins connues et les plus difficiles du pays des Kel-Ahaggar._

_b)_ =De Temassinin à In-Salah, par l’Ahaggar.=

=Notes de route[92].=

Nous partons de Fort Flatters (Temassinin) le 7 février et cheminons dans des dunes.

Le 8, passons à Teouit (ou El Bir) situé dans une plaine allongée entre des dunes et où affleurent des grès. Pâturage de _Damran_. Les chameaux boivent.